La ferme de demain sera-t-elle nécessairement « numérique » ? Les drones, l’autoguidage, la collecte de données, les robots représentent-ils réellement l’avenir de l’agriculture telle que nous la connaissons depuis cinquante ans ? À moins qu’il ne s’agisse d’un énième effet de mode… Pour tirer les choses au clair, le groupe Armbruster a convié des spécialistes du sujet à s’exprimer autour d’une table ronde organisée dans le cadre des 28es Instants Experts.
Mais tout d’abord, c’est quoi précisément l’agriculture numérique ? À partir de quand peut-on dire « je suis dans cette mouvance » ? Rémy Heim, exploitant à Hilsenheim et utilisateur averti de nouvelles technologies a une idée claire sur la question. « Pour faire simple, on peut dire que c’est tout ce qui est relatif à l’électronique embarquée, la collecte numérique des données et leur restitution, la géolocalisation et les réseaux de communication. Ce qui va nous intéresser le plus, c’est la geo data qui va nous emmener vers l’agriculture de précision. » Pascaline Pierson, ingénieure régionale Arvalis et responsable de la « digiferme » installée à Saint-Hilaire-en-Wöevre (Meuse), met en corrélation l’agriculture dite « numérique » avec la période de temps dans laquelle on se trouve. « Pour nous, dans notre digiferme, il fallait qu’on soit équipé en RTK, avec une station météo connectée et des colliers à capteurs sur nos animaux. » Alexandre Teillet, directeur général Europe de Climate Corporation, considère que cette agriculture numérique est d’abord un outil pour améliorer ses pratiques agronomiques sur le terrain. « Avec ces technologies qui émergent, on ne travaillera plus par parcelle, mais par microzone au sein de ces parcelles. »
Pour Olivier Descroizette, directeur du pôle service agroenvironnement de SMAG, la grande majorité des agriculteurs français de 2017 sont déjà dans cette « agriculture numérique ». « On est déjà tous connectés avec nos téléphones. Beaucoup d’agriculteurs s’en servent pour voir les prix de marché, ou les conseils du technicien en temps réel. C’est une première forme d’agriculture numérique. Maintenant, tout l’enjeu est de savoir comment on vulgarise et traite ces données. » Il estime que l’agriculture vit actuellement une « révolution » au moins équivalente à l’arrivée de la mécanisation. Sauf que cette fois, on devrait pouvoir aller encore plus loin. « Avec ces données, on va pouvoir améliorer les rendements, les cultures et plus globalement notre manière de travailler. C’est un nouveau paradigme. »
Un atout « com' » à prendre en compte
Ce « nouveau paradigme » se développe à vitesse grand V à en juger par les bonds technologiques réalisés en à peine cinq ans. Drones, GPS, capteurs sont autant de termes rentrés dans le vocabulaire de l’agriculture d’aujourd’hui. On voit ainsi fleurir les démonstrations de matériels tels des pulvérisateurs équipés de caméras à la recherche d’adventices. Ceci afin d’améliorer la qualité, la fréquence et la précision du désherbage. « Il y a à peine cinq ans, tout ceci était inimaginable. Les caméras coûtaient 5 000 euros pièce. Aujourd’hui, elles sont à 400 euros, rendant accessible cette technologie au plus grand nombre », fait remarquer Olivier Descroizette. Autre évolution notable de ces cinq dernières années, la modulation de semis du maïs. Grâce à elle, un exploitant peut générer un bénéfice de 180 à 200 euros grâce à une meilleure répartition de la densité, indique Alexandre Teillet. Les nouvelles technologies dans l’agriculture représentent un gain substantiel en matière de traçabilité et, par conséquent, le « défi de transparence » qui est de plus en plus demandé au monde agricole. « Le scandale des œufs au friponil en est la parfaite illustration. En une semaine à peine, on a su tracer en Europe la provenance des œufs contaminés et des erreurs commises », argumente Olivier Descroizette. L’incursion du numérique dans l’agriculture représenterait ainsi un atout considérable pour la communication de l’agriculture vis-à-vis de la société, toujours plus demandeuse de transparence, d’éthique et de conscience écologique de la part des producteurs. « Il est clair que le numérique permettra aux agriculteurs de répondre au défi agroécologique qui leur est demandé. C’est un magnifique outil pour répondre à toutes ces obligations, qu’elles soient économiques, techniques, environnementales ou commerciales », souligne Delphine Paul-Dauphin, déléguée régionale de Négoce Centre Est. Pour les producteurs de maïs, souvent pointés du doigt comme étant de « gros pollueurs qui consomment beaucoup d’eau », l’intérêt est plus qu’évident pour Alexandre Teillet. « Nous avons aujourd’hui des outils qui améliorent l’irrigation. Sur la plaine du Pô, en Italie, des agriculteurs ont non seulement enregistré de meilleurs rendements, mais ils ont en plus 15 % d’eau et 17 % d’énergie. Alors, imaginez le potentiel pour l’agriculture du futur ! »
Des millions de données à (bien) exploiter
Une interrogation qui revient souvent lorsqu’on parle de données c’est leur utilisation in fine ainsi que leur sécurisation. Comment s’assurer en effet que les informations collectées grâce à des capteurs ou des consoles ne soient pas détournées pour des usages malveillants ? « C’est en effet une question qu’on se pose tous », admet Alexandre Teillet. « Dans un premier temps, il faut quand même rappeler qu’il y a des lois qui existent. Et ça va encore évoluer l’an prochain avec la mise en place de nouveaux cadres légaux pour tous ceux qui utilisent des données. Ça sera un gage de sécurité supplémentaire pour tout le monde. » Pour autant, chaque utilisateur se doit de conserver une certaine vigilance quant à l’utilisation qui est faite de ses données. Alexandre Teillet estime qu’il faut faire attention à trois choses : la transparence, à savoir que ceux récupèrent les données soient transparents dans leur utilisation ; avoir à l’esprit que, quelle que soit la situation, les données restent toujours la propriété de l’utilisateur ; et s’assurer qu’on puisse récupérer ses données facilement et rapidement quand on le souhaite. Après, l’ensemble des intervenants présent à cette table ronde tient à relativiser sur la sensibilité des données transmises. Il y a ainsi les données personnelles (nom, adresse, âge, etc.) et les données anonymes (température d’un animal, niveau de précipitation, observations réalisées lors de la croissance d’une plante ou données machine…). Le degré de sensibilité n’est en effet pas le même. Pour autant, Rémy Heim considère que les craintes potentielles liées à l’utilisation des données sont peut-être un « faux débat ». « À partir du moment où on transmet les données à quelqu’un, c’est pour qu’elles soient valorisées. C’est un deal gagnant gagnant. » Également entrepreneur de travaux agricoles, Rémy Heim a en effet une vision plus globale de la question puisqu’il lui arrive fréquemment de récupérer des données de ses clients. « Concrètement, elles nous permettent, à mon frère et moi, de comprendre la situation de nos clients et d’évoluer dans nos prestations. On s’appuie sur ces données pour leur donner des conseils. Et jusqu’à maintenant, aucun d’entre nous n’a demandé d’effacer ses données tout de suite. » Olivier Descroizette se montre encore plus rassurant en soulignant la qualité des infrastructures actuelles. « L’hébergement est en place, la sécurisation est en place. Et la Cnil* contrôle fréquemment nos bases de données pour vérifier l’utilisation qu’on en fait. » Pour illustrer son propos, Olivier Descroizette prend comme exemple les organismes bancaires qui collectent une quantité impressionnante de données et qui pour autant ne laissent rien filtrer. La « vraie question » pour Alexandre est plutôt de savoir de ce qu’on fait des millions de données qui sont collectées chaque année en Alsace. « C’est là-dessus que nous devons tous travailler, afin de permettre à tous les agriculteurs et viticulteurs de prendre les meilleures décisions sur leurs exploitations. »
« Vous resterez toujours décisionnaires »
Les nouvelles technologies sont certes plus accessibles qu’avant, mais sont encore balbutiantes aux yeux de Rémy Heim. « Nous avons un début de modulation sur les céréales à paille, c’est bien. Il reste néanmoins encore beaucoup de choses à créer. Et je pense qu’il faut que certaines personnes aillent de l’avant pour aller explorer ce qu’on peut faire avant d’envoyer tout le monde là-dedans. » En clair, expérimenter et éprouver ce qui fonctionne de ce qui fonctionne un peu moins, et ne pas céder trop rapidement aux sirènes du « tout numérique ». Dans cette évolution, l’implication des distributeurs, des organismes stockeurs aux côtés des agriculteurs est « incontournable » considère Delphine Paul-Dauphin. « Nous avons déjà vécu la montée en puissance de l’aspect réglementaire. Il va maintenant falloir être très à l’écoute de ce que les professionnels sur le terrain auront envie de faire demain. » Sur ce point, les perspectives sont vraiment larges s’accordent à dire les cinq intervenants de cette table ronde.
Pascaline Pierson voit l’agriculture comme un « formidable domaine d’application » pour le numérique. « Demain, nous aurons d’autres informations qui nous permettront de prendre des meilleures décisions, de gérer différemment les investissements, et de discuter avec son outil de production. Le métier se fera dans de meilleures conditions. Tout cela peut nous faire accepter le fait que cela ait un coût supplémentaire. » Mais face à cette abondance de technologie et de numérique, que restera-t-il de l’intervention humaine ? Quid de son expérience de terrain ? Pascaline Pierson se veut rassurante. « Vous resterez toujours décisionnaires, même avec des robots. Peut-être que vous ferez plus de cartographies, mais de l’autre côté, vous devrez développer des nouvelles compétences pour piloter votre exploitation. Demain, vous changerez le réglage du robot, la longueur d’onde, etc. Et puis vous ne serez pas seuls devant vos écrans. Des conseillers seront là pour vous accompagner dans ces changements. »
Certaines choses en revanche ne changeront pas poursuit Delphine Paul-Dauphin. « Les soucis que vous avez aujourd’hui comme les intrants ou la protection de l’eau existeront toujours. La grosse différence est que vous apprendrez à mieux les maîtriser » Ce qui fait dire à Rémy Heim que cette mutation vécue actuellement par l’agriculture est plus une « évolution » qu’une « révolution ». « On ne va pas changer l’agriculture. On va surtout être plus rigoureux et plus précis. La gestion de l’irrigation va évoluer, on modélisera des données pour, au final, améliorer la productivité. Cette évolution se fera en plusieurs temps et il ne faudra pas en avoir peur. » Exit donc un éventuel « effet de mode » autour de l’agriculture dite « numérique ». « Si les grandes firmes phytopharmaceutiques prennent des parts dans des start-up innovantes, cela montre bien que c’est l’avenir », complète Olivier Descroizette. Reste un élément essentiel : démocratiser au maximum ces évolutions technologiques afin que l’agriculture numérique de demain soit accessible à tous, et pas seulement à une « élite ». « Il y a de la place pour les petites et les grandes exploitations. Chacun doit être respecté et chacun aura sa place. Il y a des solutions pour ceux qui sont en bio et ceux qui sont en conventionnel. Je pense sincèrement que le numérique peut réconcilier les agricultures », conclut Rémy Heim.