Auteur

Anne Frintz

Anne Frintz est journaliste à l'Est Agricole et Viticole

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Chatterie de la Plaine du Maine

Une diversification à pas de velours

Élevage

Publié le 23/06/2020

« Nous sommes chez eux et non l’inverse », annonce Pierre Meyer, lorsque l’on franchit le seuil de la chatterie extérieure, une spacieuse « cage à chats » entourée de verdure, prolongeant le bâtiment d’élevage. Les six femelles, jeunes et adultes qui n’ont pas de portée, sont là, perchées ou cachées, à l’affût, curieuses, en train de renifler, telles de petits lynx. Rien à craindre. Les maine coon aiment la présence humaine et le contact. Ils sont incroyablement confiants par nature. À la Chatterie de la Plaine du Maine, à Dessenheim, près de Neuf-Brisach, les huit femelles et le mâle qu’élève Pierre le sont d’autant plus qu’il vit parmi eux, les nourrit, les abreuve, les soigne, les choie, les brosse, joue, leur parle, les rassure, notamment lorsque les mères mettent bas. Lors des naissances, il les aide, coupe le cordon. Il pèse ensuite chaque jour les chatons. Pour les félins, Pierre est un repère.

Céréalier depuis 2013, producteur de maïs et de tournesol semences, sur 72 ha, le gérant de l’EARL Centre Hardt s’est lancé dans l’élevage de maine coon. Il y a deux ans, il a eu un coup de cœur pour la race lors d’une exposition féline. « J’avais déjà le statut d’agriculteur, indispensable, alors je me suis dit, pourquoi pas moi ? Je n’ai pas demandé d’aides à la Chambre. J’étais pressé », se souvient-il. Sa formation de trois jours au lycée agricole de Rouffach passée (soit 300 €), Pierre acquiert deux félins dans la région. Pour qu’un éleveur accepte de lui vendre des chats « entiers », non stérilisés (entre 1 500 et 4 000 €, selon le félin et, surtout, sa couleur qui fait grimper le prix, si elle est à la mode), il a dû montrer patte blanche. Gagner la confiance des autres éleveurs de la race est plus difficile que capter celle des maine coon ! « Une lignée, c’est plusieurs générations. Aucun éleveur n’a envie qu’un autre fasse n’importe quoi. Ce serait dommageable pour tous. Tout est inscrit dans le pedigree », adhère Pierre. Les concours de beauté l’ont aidé à intégrer un réseau. L’Alsace ne compte guère plus d’une dizaine d’élevages, suppute le jeune homme. Il ne les connaît pas tous. Pour « chercher du sang neuf », il est rapidement allé à Athènes en Grèce, à Milan en Italie, et a fait venir une chatte de Russie. Deux reproducteurs sont en pension chez sa belle-mère. L’an passé, il a gardé trois chats, deux femelles et un mâle, des deux premières portées de son élevage, pour assurer sa rotation. Il a vendu les dix autres, 1 200 € TTC le chaton, un prix indicatif qui peut varier selon l’animal.

Luxe, calme et volupté

« Qu’on ne pense pas que je me fasse des couilles en or, comme on dit, s’exclame Pierre, en riant. Il y a déjà 20 % de TVA sur la vente, donc je ne rentre que 1 000 € par chaton. Ensuite, entre l’achat des parents (1 700 € en moyenne/chat), le déplacement, leur transport, les tests génétiques et les échographies - pour vérifier qu’ils sont indemnes de maladies du cœur ou des reins -, leur entretien, l’alimentation (25 €/mois/chat), les vaccinations (plus de 100 €/chaton), les stérilisations ou les castrations des petits (100 €/chaton) et leur nourriture à partir d’un mois, je rentre juste dans mes frais. »

Quand un chaton quitte la Chatterie de la Plaine du Maine, ses acquéreurs sont tranquilles pendant un an. « Sur un chaton, je gagne 300 € mais c’est sans compter ce que coûtent les infrastructures », a calculé Pierre. Et puis, il faut faire face aux imprévus. Une chatte a eu une césarienne, récemment : 400 €. Une autre, une entorse, un dimanche, il y a quelque temps : 400 €. « Ça monte vite, remarque Pierre. Sur les premières portées, l’année dernière, je n’ai rien gagné. » Il dit avoir dépensé plus que prévu, à tous les niveaux. Rien que la litière à nettoyage automatique a coûté environ 500 € ; un investissement qu’il ne regrette pas ! Il faudra un certain nombre d’années pour amortir l’équipement, dont, entre autres aussi, des plateformes, arbres, passerelles, et une fontaine - sinon ces chats, qui aiment l’eau, pataugent dans les écuelles. Les conditions d’élevage à la Chatterie de la Plaine du Maine attirent les clients, qui s’informent via Facebook ou le bouche-à-oreille.

 

 

L’élevage de Pierre est loin d’être intensif. Les femelles ne font qu’une portée par an, contre deux dans la nature. Il ne veut pas les surexploiter car elles mettent du temps à se remettre. Aussi, au bout de deux à trois portées, pour leur assurer une belle et longue retraite, il cherchera des familles d’adoption à qui il les vendra à prix d’ami. La première retraitée s’en ira bientôt. Les chatons, eux, partent au bout de trois à quatre mois, quand ils sont « sociabilisés ». Légalement, Pierre pourrait les vendre à deux mois, dès qu’ils sont sevrés, mais il préfère qu’ils soient « confrontés à des adultes, pour qu’ils les canalisent, quand ils jouent ; pour qu’ils les éduquent. Les chatons sont élevés à la dure par leur mère : s’ils sont trop excités, ils s’en prennent une. Les autres chats aussi les calment. À tous les coups, un chat destructeur, qui griffe, a été enlevé trop tôt à sa mère. »

Objectif : vingt chatons par an

Tous les chats de l’élevage de Pierre sont vendus stérilisés ou castrés pour éviter « les reproductions involontaires ». « On travaille des lignées intéressantes. On investit beaucoup, aussi en temps. Donc, on protège la race », argue-t-il. Un marché parallèle existe. A priori, rares sont les rencontres fortuites dans l’univers des chats racés. Les éleveurs ne les laissent pas sortir, leurs acquéreurs rarement, que ce soit à cause des maladies, des accidents de la route ou du vol. Les maine coon n’en oublient pas leurs instincts pour autant. Ce sont d’excellents chasseurs. Une souris n’a pas le temps de traverser la chatterie extérieure. Un oiseau qui s’y aventure ne vole pas trente secondes. Idem pour une balle de ping-pong, un jouet conseillé. Pierre nourrit ses chats avec des produits Royal Canin : croquettes, pâtés, viande crue dont abats qu’il introduit doucement dans le bol alimentaire. Ce sont des chats rustiques, résistants. Castrés ou stérilisés, ils seront encore plus grands. « Les chaleurs et les portées coupent la croissance. Après la première portée, vers un an et demi, la femelle s’élargit encore mais ne s’allonge plus. Celles qui sont stérilisées atteindront leur taille maximum, qui avoisinera celle des mâles », explique Pierre Meyer. Généralement, une femelle pèse entre 5 et 8 kg, un mâle, entre 6 et 12 kg. Les chattes sont aussi stérilisées car leurs chaleurs peuvent être très « désagréables ». Outre les hurlements, elles « marquent », c’est-à-dire urinent.

À la base, le maine coon, apparu au XIXe siècle, est brun tigré. Aujourd’hui, il y en a des blancs, roux, noirs, gris. Tête haute, cassure au niveau du nez, gueule large, queue en panache et poils mi-longs jusqu’au bout de ses hautes oreilles et des pattes : il a un aspect sauvage. La sélection consistera à trouver les complémentarités entre deux animaux pour se rapprocher le plus possible des standards de la race.

Deux portées de chatons d’un mois grandissent actuellement à la Chatterie de la Plaine du Maine. C’est l’heure de l’apprentissage délicat de la propreté, qui se fait par mimétisme. Il peut y avoir des ratés, un peu plus de travail pour Pierre donc, mais ça ne dure pas. L’éleveur de maine coon espère que deux, voire trois, autres chattes mettront bas à l’automne. Jusqu’à présent, il a eu de la chance : les portées ont toujours compté de trois à sept petits. « L’objectif serait de vendre vingt chatons par an. Cela couvrirait les charges. Cet élevage sera une diversification, avec le temps. »

 

 

Baisse des traitements phytosanitaires

Produire moins cher

Cultures

Publié le 19/06/2020

« La réflexion qui permet d’aboutir à une réduction de l’utilisation des produits phytosanitaires dans les blés commence bien avant les semis », pose d’emblée Gregory Lemercier, conseiller en grandes cultures à la Chambre d’agriculture d’Alsace (CAA). La première chose à faire est de choisir des variétés de blé tolérantes aux maladies et à la verse. « Le levier génétique est le plus important des leviers qui seront activés ensemble pour réduire l’utilisation des produits phytosanitaires », insiste Gregory. La CAA diffuse chaque année, en août, au moment de l’achat des semences, une brochure permettant de choisir les meilleures variétés (productivité et résistance aux maladies), selon les essais qu’elle a conduits. Denis Fix, installé à Pfettisheim depuis 2001, en polyculture-élevage porcin, s’en remet à elle pour guider ses commandes. Il sème environ 20 ha de blé sur ses 96 ha de SAU. Le reste se compose de 55 ha de maïs, 16 ha de colza, 2 ha d’orge, 2 ha de prairies et de quelques hectares laissés au Grand contournement ouest (GCO).

En complément de choix de semences judicieux, l’agriculteur, sur les conseils de l’ingénieur de la Chambre, utilise un mélange variétal de quatre variétés de blé. Ce mélange va limiter la propagation de certaines maladies, comme la rouille brune ou jaune, « explosive » sur une seule variété car se propageant très vite, à la surface des feuilles, avec le vent. « Il faut anticiper, martèle Gregory Lemercier. On gère les problèmes avant même leur apparition, pour qu’ils n’apparaissent pas, ou dans une moindre mesure, grâce à la génétique et à l’agronomie. Avec la chimie, on gère les urgences ». Quand une variété est dite tolérante, elle l’est vraiment, rappelle encore l’animateur du réseau des fermes Dephy dans le Bas-Rhin, qui compte 13 exploitations*. « C’est une stratégie de conduite des cultures réfléchie et cohérente qui doit se mettre en place », ajoute le conseiller. Denis Fix, quatre ans sur cinq, sème 10 % de colza dans ses blés. « Les altises attaquent cette culture plus précoce que le blé. Cela limite aussi l’arrivée de méligèthes. En blé, l’utilisation d’insecticide est rare, de toute façon », nuance l’agriculteur.

La rotation est tout aussi primordiale que le choix des variétés pour limiter l’utilisation d’herbicides sur les blés. Denis Fix alterne les cultures de printemps et d’hiver dans sa rotation. Un maïs nettoie la parcelle pour le blé et le colza à venir, et inversement. Le maïs peut être remplacé par du soja : « avec un précédent soja, il y a moins de risque de fusariose », précise Gregory Lemercier. Denis Fix, pour optimiser l’efficacité des herbicides qu’il utilise encore, a recours à des adjuvants : huile, mouillant et sulfate d’ammonium.

Semis tardif

Autre levier pour réduire l’utilisation des produits phytosanitaires sur les blés : la date de semis. « Nous conseillons de semer après le 20 octobre pour limiter le nombre d’adventices, le risque de jaunisse nanisante de l’orge (JNO) ainsi que son vecteur, le puceron, et d’autres maladies. C’est une stratégie d’évitement. On change toute la conduite du blé. Mais, attention : plus on sème tard, plus il faut augmenter la densité de semis, qu’on augmente aussi en fonction de la qualité du lit de semence », détaille Gregory Lemercier. Denis Fix laboure : « ça permet de nettoyer le sol ».

Pour un meilleur rendement, l’apport d’azote est aussi scruté. Chaque année, en janvier, à la sortie de l’hiver, la Chambre propose une analyse de sol et un conseil adapté, selon la nature de l’engrais épandu : fumier ou lisier. L’objectif est d’éviter le risque de verse. Denis Fix épand du lisier, forcément. « En blé, j’étais déjà bien performant avant d’intégrer le réseau des fermes Dephy, constate Denis Fix. Là, on essaie d’aller plus loin : d’améliorer la structure du sol, de favoriser les auxiliaires, par exemple. Moi, je n’ai plus grand-chose à gratter pour réduire les coûts ou améliorer la rentabilité de la culture ».

Gregory Lemercier propose un désherbage mécanique au printemps, en Alsace. L’équipement en houe rotative, herse étrille ou bineuse est essentiel. Les animateurs du réseau des fermes Dephy connaissent les aides à l’investissement existantes et de plus en plus de Cuma réfléchissent à s’équiper. « Notre but est de faire gagner de l’argent aux agriculteurs, en assurant une bonne performance technico-économique. Moins d’interventions, moins d’intrants, égale plus d’économies. On fait de la technique et c’est rentable », conclut Gregory Lemercier.

Cave de Pfaffenheim

Solidaires contre le vandalisme dans les vignes

Vigne

Publié le 15/06/2020

Dans la soirée du 6 juin, une parcelle de dix ans, située entre Rouffach et Pfaffenheim, a été l’objet d’un acte de vandalisme. Au matin du 7 juin, un vigneron du village avertit le propriétaire de la parcelle : 19 rangées de vignes sont couchées. Tous les fils porteurs, les fils palisseurs, les fils d amarres sont sectionnés. Les 19 piquets métalliques de tête, porteurs du rang, ont disparu.

Avec une végétation déjà haute de presque 2 mètres, une densité et un poids du feuillage importants, le travail de remise en état s’annonçait difficile. Ainsi, une équipe de quinze volontaires s’est organisée au sein de la cave des vignerons de Pfaffenheim. Samedi 13 juin, elle a aidé l’exploitant à redresser la vigne. Le palissage peut être terminé.

Les viticulteurs coopérateurs émus dénoncent « une action de vandalisme révoltante, inadmissible et à l’image du peu de considération de certaines personnes vis-à-vis du milieu agricole et viticole ». « Dans un contexte économique, social, environnemental déjà tendu, les frais supplémentaires de travail et fournitures ne font qu’aggraver la situation, sans parler de la désolation du spectacle et l’impact moral, déplorent-ils. Les actions de soutien au milieu agricole durant la crise sanitaire, par l’acte d’achat de proximité, en circuit court, sont, une nouvelle fois, gâchées par des actes de vandalisme, par le manque de solidarité et d’humanisme d’une partie de la population. Nous appelons à tirer les leçons de ces situations complexes de crise pour recréer de nouvelles façons de vivre, de se côtoyer et de consommer. »

Arboriculture fruitière

Peu de maladies mais beaucoup d’insectes

Cultures

Publié le 28/05/2020

Philippe Jacques, conseiller spécialisé en arboriculture fruitière à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA), fait le tour des cultures. La récolte de cerises burlat a débuté fin de semaine passée, avec près de deux semaines d’avance par rapport à une année normale. La « chute de juin » naturelle des pommes a lieu maintenant, avec quinze jours d’avance aussi. L’éclaircissage manuel des poires est, lui, déjà en cours, en cette fin mai, pour faire tomber les fruits encore excédentaires et ainsi ajuster la charge au juste potentiel du verger. Les prunes (prunes bleues, mirabelles, quetsches) et les pêches sont en phase de différenciation : les fruits grossissent mais les plus petits ne tombent pas encore. Les abricotiers sont vides, ou presque, car ils ont gelé. D’ici deux à trois semaines, on connaîtra la charge de tous les fruitiers.

« Ce qui caractérise cette année, c’est l’hétérogénéité », dit Hervé Bentz, le responsable de la station Verexal, à Obernai et à Innenheim. Une succession de nuits froides en avril et en mai, aux Saints de glace (du 11 au 13 mai, notamment), a brûlé une partie des fleurs des fruitiers et « a bloqué » les arbres (voir la vidéo d’Ilo) : ils ont arrêté de nourrir fleurs et petits fruits. Le gel a en effet une double conséquence sur l’arboriculture. Hervé Bentz relève aussi deux cas de figure au Verexal : des arbres correctement chargés de fruits de calibres moyens et des arbres chargés de très beaux fruits mais rares.

Hormis ces épisodes de gel nocturne, qui ont amputé les récoltes à venir, et une sécheresse au début du printemps, la météo est « idéale » cette année, souligne Philippe Jacques. « On a eu très peur, fin mars et début avril. Il y a eu des dégâts de gel importants dans le Sundgau et dans les alentours de Molsheim, Westhoffen, Balbronn, Traenheim, selon la situation de la parcelle. Mais, depuis, on a le climat parfait : ni trop, ni trop peu. Il ne fait pas trop chaud. L’amplitude thermique est raisonnable. Il n’y a pas de grêle. La pluie est régulière : environ 20 mm tous les dix jours. Il y a du vent, mais pas de coups de vent », énumère le conseiller.

Deux semaines d’avance

Cette météo est favorable à une pression sanitaire moindre. Il y a peu de maladies, les arbres sont plutôt jolis. On traite donc peu. Et « quand il pleut, il pleut vraiment. On intervient quand il faut. Climatiquement, c’est facile », juge Philippe. Pour l’instant, peu de fongicides ont été utilisés. La vigilance est tout de même de mise, rappelle Stéphanie Frey, conseillère agricole à Fredon Grand Est. « En tavelures, nous ne sommes pas encore à la fin de la contamination primaire. Suite aux pluies du 11 mai, on a observé les premières taches de tavelures, la semaine passée. Si l’on en voit, il faut traiter maintenant, sinon on traitera ensuite jusqu’à la récolte. Passé le 1er juin, si on est propre, il n’y aura pas de contamination secondaire. Notre actualité, c’est donc : chercher les taches de tavelure, après chaque pluie, chaque rosée. On essaie d’être sérieux sur les contaminations primaires », mobilise Stéphanie.

Si la météo est peu propice aux maladies, elle l’est en revanche aux insectes. Les cultures ont deux semaines d’avance, cette année : les ravageurs aussi ! L’hiver doux n’a pas décimé les colonies. Les chaleurs printanières prématurées et les rares pluies ont bénéficié aux pucerons. « Les insectes se sont réunis plus tôt », dixit Hervé Bentz, et, depuis, prolifèrent. « On a divisé par quatre la couverture fongicide mais on récupère en insecticides », constate Philippe Jacques, qui compare cette année sans hiver à 2014. Les insectes « attaquent », les agriculteurs « couvrent », les ravageurs « partent puis reviennent », enchaîne le conseiller : « Il y a repiquages d’attaques. » Les ravages d’hoplocampes auront une incidence économique, cette année, présage Philippe. Des attaques féroces d’hoplocampes, après un coup de gel à la floraison, ont fait perdre du potentiel de production, selon lui. Les premières piqûres de carpocapses ont été vues le 25 mai. Le modèle les prévoyait le 23 : « On est content que la théorie colle à la pratique, s’exclame Stéphanie. Les traitements ont pu être bien placés. » Le carpocapse est le ravageur le plus important. Elle insiste : « Les premières larves de carpocapses sont là. C’est le moment, pour les amateurs, de traiter avec des larvicides. » La mouche de la cerise a un mois d’avance, en 2020. « C’est une incidence du réchauffement climatique, pointe Philippe Jacques. On a les mêmes problèmes que dans le Sud. La mouche sort du sol plus rapidement. Son vol correspond, cette année, pile poil à la récolte de cerises précoces. » L’avance et l’intensité de cette mouche impressionnent Philippe. Il pense qu’il y aura aussi beaucoup de drosophiles cette année, comme ce fut le cas en 2014. La pluie, comme sur les pucerons, serait le meilleur insecticide contre les « droso’». Le conseiller rappelle que les traitements insecticides sont épandus avant la floraison, puis, après le 15 mai, selon la pression, pour épargner les pollinisateurs.

Pression sociale pesante

« Nous faisons des efforts pour améliorer les pratiques en arboriculture, tient à répéter Philippe Jacques. L’Europe et l’État ont légiféré pour ajuster les limites maximales de résidu de pesticides dans les fruits, par exemple. Il y a une pression positive de la société qui a, entre autres, amené les cultivateurs à utiliser les produits de biocontrôle qui sont plus chers. Mais, aujourd’hui, quand ils utilisent ces produits ou épandent de l’engrais foliaire, ils se font courir après, filmer, photographier. Ça s’enflamme, parfois. On en arrive à des situations débiles. Nos adhérents nous ont fait remonter trois incidents de ce type durant le confinement. Avant que de réelles avancées aient lieu, les arboriculteurs se sentaient coupables. Aujourd’hui, ils se sentent agressés. Ils en ont gros sur le cœur. Ras-le-bol. La tension sociale augmente autour des applications phytosanitaires alors que la plupart des gens n’y connaissent rien et qu’en arboriculture, qui est une culture pérenne, les enjeux sont grands : s’il y a un raté, l’arbre s’en souvient pendant quatre ou cinq ans. Les arboriculteurs, quand ils soignent leurs plantes, essaient juste de faire leur travail. Les gens qui croient mieux savoir, c’est pesant. » Stéphanie Frey abonde : « En arboriculture, c’est très pointu. D’un jour à l’autre, on doit traiter. D’où la difficulté de cohabiter avec certains riverains. Quand il y a conflit, c’est souvent que personne ne se parle. Les gens se font des idées. On intervient aussi en bio. » Elle prône l’intercompréhension et répète : « Les vergers sont des cultures, pas un lieu de promenade », même si les plans d’urbanisme peuvent le laisser penser.

Nécessaires clients locaux

Ce qui inquiète plus qu’une poignée de « croyants », c’est l’état du marché. « C’est l’inconnue la plus totale et la plus complète, admet Philippe Jacques. Il y a eu des craintes pour les fraises mais la demande a été si forte qu’il y a presque pénurie : on ne cueille pas assez vite. » Les cueillettes en plein champ fonctionnent bien aussi, d’ailleurs. « Certains producteurs s’en sortent correctement sur des marchés extérieurs mais, dans les halls, la limitation des clients n’a pas permis d’écouler plus que de petites quantités », nuance tout de même le conseiller de la Chambre. « Pour l’instant, les consommateurs ont joué le jeu. Ils ont repris des produits locaux », observe Daniel Dettling, de l’EARL de la Fontaine à Westhoffen, qui exploite une vingtaine d’hectares de vergers et de vigne (6 ha), et de la SARL La ferme Dettling, qui commercialise la production conditionnée et transformée, notamment à des magasins de producteurs. L’exploitant est aussi président de l’association Production fruitière intégrée d’Alsace (PFI) dont les trente producteurs ont quasiment tous rejoint la démarche qualité Vergers écoresponsables. « Ces clients sont un atout », ajoute-t-il. Les cerises, c’est de l’ultra-frais. « On ne peut pas les stocker », précise Daniel Dettling, qui a ouvert la semaine passée un distributeur de fruits et légumes, à côté de sa ferme, où il vend aussi en direct. Les acheteurs sont au rendez-vous, ces jours-ci, mais il s’interroge aussi sur la suite. « La cerise est un vecteur de trésorerie, en début de saison, explique Philippe Jacques. Ce n’est pas une filière en Alsace, sauf pour trois producteurs qui livrent des centrales d’achat. Pour les autres, elle permet de payer les salariés qui récoltent les quetsches et les pommes. Pour l’instant, avec la cerise burlat, ça se passe bien : il n’y a pas encore de grosses quantités de cerises sur le marché mais, mi-juin, que va-t-il se passer ? Cette année, on est en phase avec les autres bassins de production français. Nous avons rattrapé notre retard naturel, par rapport à une année moyenne. Toutes les cerises françaises arriveront sur les étals en même temps. Les ventes de produits alsaciens seront-elles bonnes ? »

 

Paysagistes

Les affaires reprennent

Vie professionnelle

Publié le 22/05/2020

Toutes les entreprises du paysage travaillant avec des sociétés privées et/ou des particuliers sont confrontées à « une énorme demande », depuis la fin du confinement, dixit Jacky Wolff, de la société Wolff René & Fils - Espaces verts à Hoerdt, vice-président de l’Union nationale des entreprises du paysage (Unep) du Grand Est et co-président du Bas-Rhin avec Gérard Jost. « C’est le côté plus que positif du confinement : les gens ont eu le temps de parler jardin », relève-t-il.

Ce sentiment est partagé par Franck Jehl, l’un des trois dirigeants de l’entreprise Thierry Muller depuis 2018, responsable de l’agence du Haut-Rhin, à Richwiller. La société mère est à Geispolsheim-gare. « On est confiants, le carnet de commandes est bon. Depuis le 11 mai, on a repris notre activité à plus que 100 % », dévoile-t-il. Cette hausse d’activité pallie au manque d’avril : moins 25 % de chiffre d’affaires sur les quatre premiers mois de l’année, par rapport à 2019… Mais aussi moins de dépenses, souligne Franck. Main-d’œuvre intérimaire et contrats saisonniers renforcent les équipes chez Thierry Muller, aujourd’hui.

« On peut rattraper mais encore faut-il de la main-d’œuvre qualifiée », tempère Jacky Wolff, qui en appelle à la Chambre d’agriculture d’Alsace et aux établissements publics pour qu’ils signent des conventions de stage au plus vite, et rappelle que l’apprentissage se prépare d’ores et déjà pour la prochaine rentrée des classes. Ses employés feront des heures supplémentaires, « pour le moment », et il l’assure : ils prendront leurs congés, essentiels pour les retrouvailles en famille et les vacances.

Olivier Schellenberger est gérant et salarié de la SARL Schellenberger à Strasbourg-Neudorf, créée par son aïeul en 1925. Lui a trouvé son stagiaire. Ce dernier vient d’un centre de formation privé qui l’a conventionné. Du 12 mai au 27 juillet, il travaille avec Olivier et le second salarié de l’entreprise, et il passera son examen pratique à la SARL. Olivier n’est, pour autant, pas encore aussi enthousiaste que ses confrères précités. « De mars à mi-mai, on a reçu deux fois moins d’appels qu’en temps normal à cette période. On travaille essentiellement avec des particuliers et des copropriétés, et ils appellent moins », constate-t-il. Les devis de création d’aménagements commencent à revenir tout doucement. « C’est un coup de frein au développement de la structure même si elle n’est que légèrement impactée », enchaîne Olivier, qui compte sur le chômage partiel (le site Internet du gouvernement était saturé deux semaines durant, précise-t-il, au début du confinement) et sa trésorerie, pour enrayer les pertes de mars-avril. L’embauche d’un salarié fin 2020 est maintenant soumise à l’évolution de la situation.

Chez Thierry Muller, pas question de renoncer aux investissements prévus en 2020, d’une hauteur de 500 000 €. « On a suspendu nos prêts bancaires et on espère bénéficier du prêt garanti par l’État », confie Franck Jehl. Les deux structures sont incomparables. Si la SARL Schellenberger fait vivre deux salariés, grâce surtout aux privés de Strasbourg et des environs, et affiche un chiffre d’affaires 2019 de 300 000 €, le groupe Thierry Muller atteint 15 millions d’euros (M€) de chiffre d’affaires annuel dont 80 % est fait sur du marché public. Près de 120 salariés travaillent pour la SAS, qui a fêté ses quarante ans cette année. Ils se déplacent dans toute l’Alsace, en Moselle et dans le territoire de Belfort.

 

 

Des volontaires dès la première heure

Pour les deux entreprises, le 16 mars, tout s’est arrêté. Principe de précaution oblige. La SARL Schellenberger est restée fermée trois semaines, jusqu’à ce qu’Olivier soit assuré de pouvoir poursuivre son activité, que lui et son collègue se soient confectionnés des masques, qu’ils aient du gel hydroalcoolique et des gants, et que leur reprise soit accueillie favorablement par les clients. « La deuxième quinzaine de mars a été une période de doute, vraiment. Je ne voulais pas prendre le risque qu’on puisse se retourner contre moi. Je ne savais pas si mon métier était essentiel ou non. On a obtenu des informations au compte-gouttes à partir de début avril », retrace-t-il.

Au sein du groupe Thierry Muller, dix jours après le début du confinement, l’activité reprenait déjà, avec près d’un tiers de l’effectif. Au 27 mars, environ la moitié du personnel était au chômage partiel ; un peu moins de 20 % des salariés en arrêt maladie. À partir de la troisième semaine d’avril, l’activité a augmenté au fur et à mesure des réceptions de masques de protection, et des autorisations des clients à reprendre le travail. Concernant les marchés publics, ceux-ci étaient réticents au départ, du fait notamment de la promiscuité inhérente à certains chantiers. Seulement 30 % de l’activité du groupe est basée sur l’entretien, 70 % sur l’aménagement créatif de l’espace, ce qui explique aussi la reprise progressive de l’activité. « Les chantiers sont décalés. En marchés publics, on travaille avec des constructeurs qui ont pris du retard », détaille Franck Jehl.

Jusqu’à la mi-avril, la SARL et la SAS ont été confrontées à des difficultés d’approvisionnement, leurs fournisseurs habituels étant fermés. Autre contrainte partagée : les déplacements sur les chantiers. « Ce n’est que depuis le 11 mai que nous sommes à nouveau deux dans la camionnette », remarque Olivier Schellenberger. Chez Thierry Muller, les salariés se partageaient parfois le véhicule à trois, avant le confinement. Le Covid-19 a changé la donne et cette règle d’une personne par automobile a été un souci organisationnel, admet Franck Jehl. Les deux chefs d’entreprise insistent sur le fait que leurs employés ont repris le travail volontairement. « À l’heure actuelle, on ne regrette pas d’avoir repris l’activité le plus tôt possible, dans les meilleures conditions pour protéger le personnel, qui a été associé aux décisions. Il n’y a pas eu de malade, pas de contagion, jusqu’à présent », s’exclame le codirigeant du groupe Thierry Muller. À la SARL Schellenberger, rien à signaler non plus.

Pas la même productivité qu’avant

Tout a fonctionné au ralenti en avril mais la nature, elle, n’était pas confinée, rappelle Franck Jehl. La saison de la tonte avait démarré. Les deux entreprises ont surtout fait de l’entretien d’espaces verts durant le confinement. Coup de chance pour les paysagistes : fin mars et début avril, la sécheresse a évité des hauteurs de tonte de plus de 30 cm. « On était dans les standards », lâche Olivier, dont la SARL entretient aussi 250 tombes sur différents secteurs de Strasbourg. Sa demande d’ouverture des cimetières à la municipalité est restée vaine, affirme-t-il. Il n’a pas eu l’autorisation d’entrer dans ces espaces publics avant le déconfinement, le 11 mai. Il a donc raté la première plantation de fleurs, pour Pâques. Jacky Wolff, lui, a pu officier dans les cimetières dès le début du mois d’avril, après avoir soumis aux collectivités du nord de l’Alsace où il opère, un protocole de reprise. « Je remercie ceux qui nous ont laissés travailler. Cela a permis de préserver les emplois et d’en créer à l’avenir », dit Jacky, reconnaissant. La SAS Wolff Renée & Fils, fondée en 1966, a fait 2,30 M€ de chiffre d’affaires en 2019. Elle compte une trentaine de salariés qui exercent à parts égales leurs talents pour des collectivités, des particuliers et des entreprises privées.

« Le gros point négatif de cette pandémie, ce sont les mesures de protection et l’organisation du travail qui en découlent. La rentabilité sur un chantier n’est pas la même qu’avant. D’autant plus que certains matériaux arrivent toujours avec du retard aujourd’hui », juge Jacky Wolff. Olivier Schellenberger renchérit : « La productivité, avec ces protocoles, est moindre. Les gestes barrière nous ralentissent, même pour de l’entretien ou se fournir à la pépinière. Chez certaines personnes, c’était facile d’intervenir sans prévenir, avant l’épidémie. Aujourd’hui, il faut obligatoirement appeler avant de passer. Et porter un masque sera d’autant plus pénible quand il fera chaud ». Les affaires reprennent pour les paysagistes. Elles n’avaient pas longtemps cessé. Mais l’exercice de leur métier, bien qu’en plein air, est toujours impacté.

Point sur la campagne

L’herbe est plus verte ailleurs

Technique

Publié le 15/05/2020

« Les rendements sont en net recul par rapport à une année normale mais, pour avoir de la qualité, il fallait faucher, fin avril et début mai, puisque le stade épiaison était atteint, avec quinze jours d’avance environ », commente Laurent Fritzinger, conseiller en cultures fourragères à la Chambre d’agriculture d’Alsace (CAA). Mis à part la première semaine de mars, la pousse de l’herbe a été faible. En cause, principalement : la sécheresse. Il manque 50 % à deux tiers du rendement en herbe, pour cette première coupe, par rapport à une année normale, table le conseiller. Et la première coupe de l’herbe, c’est la moitié, voire les deux tiers du rendement annuel. Elle ne présage donc pas d’une bonne année fourragère.

2020 cumule les facteurs défavorables à la pousse de l’herbe. « On conjugue l’effet d’avance de la reprise de la végétation, après un hiver doux durant lequel les prairies n’ont même pas grillé, avec six semaines sans pluie de mi-mars à fin avril, un vent de nord-est qui dessèche, des gelées matinales jusqu’à Pâques et des températures élevées en journée, donc de grandes amplitudes thermiques », énumère Laurent Fritzinger. Tous ces phénomènes additionnés expliquent que certaines semaines l’herbe n’a pas « bougé », dixit Laurent. « Les prairies ont reverdi très tôt. 2020 est une des années les plus précoces qui soient. Sur la majorité du territoire alsacien, le cumul de 200 °C jour a été atteint le 11 février, soit une avance de dix à plus de vingt jours, selon les secteurs. À cette date de reprise de la végétation, on préconise de sortir les engrais mais il pleuvait tellement en février que personne n’allait se risquer à faire des traces dans les prés. Mi-mars, dès que le sol a été assez portant, les engrais minéraux et le lisier ont été épandus mais il n’a pas plu. Il faut 15 mm de pluie après l’épandage pour que l’azote soit utile. Beaucoup de prairies n’ont pas eu ça depuis les apports d’engrais », ajoute le conseiller basé dans le Bas-Rhin. Les prairies naturelles sont les plus à la peine. Les prairies temporaires bénéficient, en effet, de réserves plus importantes dans le sol, d’un « historique », puisqu’elles ont été mieux fertilisées par le passé, et il y pousse plus de légumineuses qui amènent l’azote au sol.

La qualité, certes, mais pas la quantité

Au moins, cette année, pour ceux qui ont fauché à temps, au bon stade, la qualité sera au rendez-vous, même si l’herbe n’est ni haute, ni dense. « Les conditions de préfanage et de récoltes étaient très bonnes. L’herbe n’a pas été souillée avec la terre », précise Laurent Fritzinger. Il a l’espoir que la seconde coupe, début juin, pour ceux qui ont fauché tôt, soit bonne. Pour cela, il faudrait qu’il pleuve régulièrement et que les températures soient douces, ce qui n’a malheureusement pas été le cas la première quinzaine de mai, non plus. « En mai, on peut encore espérer de la pousse mais, en été ou à l’automne, il ne faut pas compter dessus : s’il y en a, c’est un cadeau », rappelle le conseiller de la CAA. Au 15 juin, on peut considérer que les stocks sont faits, en plaine.

« Ceux qui font du foin attendront le stade fin épiaison, qui arrive en avance aussi, en mai, cette année. C’est sûr que les rendements seront aussi impactés », dit Laurent Fritzinger. « Pour ceux qui font pâturer, il faut qu’ils tournent plus vite sur les parcelles pour ne pas user l’herbe, lui laisser un temps de repousse minimum. Ils peuvent aussi laisser pâturer des prairies qui étaient initialement prévues pour la fauche et le stock, ou affourrager à l’auge. Dans les systèmes très herbagers, comme en montagne, cela fait deux ans que l’herbe souffre beaucoup. Les stocks de sécurité sont déjà consommés. Mais, en plaine, il y a encore du maïs ensilage », nuance Laurent.

Jusqu’à moitié moins de rendements

Jean-François Strehler, conseiller en cultures fourragères à la CAA, basé dans le Haut-Rhin, est moins alarmiste sur les rendements. En ce qui concerne les prairies dérobées, de courtes durées, récoltées d’avril à début mai, pour l’ensilage, il estime de moins 10 à moins 30 % le rendement, par rapport à une année normale. Pour les prairies naturelles, fauchées en juin, il manquera entre 30 et 50 % de la production, pour le foin. Fin avril, à Saint-Bernard, dans le Sundgau, on mesurait entre 40 à 70 kg de matière sèche par hectare et par jour (MS/ha/j) au pâturage, selon les parcelles. L’herbe dans les pâturages, selon Jean-François Strehler, a bien poussé jusqu’à fin mars, puis elle a poussé de manière variable selon l’exposition et l’humidité. Le sec prolongé, ensuite, puis le retour du froid, l’ont freinée. La pluie de retour en mai, quelques jours, permet, certes, de réguler une partie de ces prairies mais les précipitations ont été très hétérogènes, la première semaine de mai : de 30 mm, sur une semaine, dans le Jura alsacien, à 15-20 mm dans le Sundgau et 5-10 mm seulement dans le Piémont. « Dans le Ried, on peut irriguer, heureusement, car il y a plu 5 mm seulement, début mai », détaille Jean-François Strehler.

C’est le début de la saison et la situation est déjà tendue. « On démarre l’année avec un handicap pour l’herbe. On va être gêné aux entournures », lâche-t-il. Au contexte général morose qui engendre moins de revenus pour les éleveurs, s’ajoute le manque d’herbe, et donc des dépenses à prévoir pour les plus mal lotis. « On demande aux éleveurs laitiers de produire moins de lait car il n’y a pas assez de personnel en laiterie pour le transformer, depuis mi-mars et le confinement lié à l’épidémie de Covid-19. Le prix du lait est à la baisse », recadre Jean-François Strehler. Malgré cela, il va falloir acheter. Et compléter la ration avec du maïs ensilé, des céréales immatures, « qui ne compenseront pas tout étant donné qu’elles sont assez courtes sur pattes aussi », prévient le conseiller, et des intercultures d’été (méteils, sorgho multicoupes) installées après des céréales à paille, avec lesquelles « il y a une carte à jouer », assure Jean-François. En méteil, d’ailleurs, « on a bien ramassé, on a bien rempli les silos. Tout n’est pas noir, non plus », souligne-t-il (lire pages 22 et 23). Jean-François Strehler sait que, depuis deux ans, la météo est favorable à une seconde coupe d’herbe sur dérobée, « avant le maïs ». Il faut juste espérer que le maïs trouve ensuite assez d’humidité pour se développer et s’implanter… Il faut espérer des pluies, donc, car le ray-grass laisse le sol très sec. En plaine, où les systèmes sont moins herbagers, où il y a du maïs et de la luzerne irrigués aussi, les éleveurs seront moins fragilisés, assure le conseiller de la CAA : « Le plus critique, c’est la montagne. »

Double, voire triple peine, en montagne

« La fauche est dramatique », pose d’emblée Marie-Joëlle Bellicam, conseillère en fourrages et prairies de montagne à la CAA. Concernant les prairies mono-espèces et précoces, l’épiaison est déjà faite et les rendements seront faibles ; pour les prairies diversifiées et les fauches tardives, si les pluies sont soutenues au mois de mai, le rendement sera certes inférieur à une année « normale » mais pourra encore être assuré.

« Pour l’instant, il n’y a même pas de quoi assurer une pâture suffisante. Il faut taper dans les parcelles prévues pour la fauche pour faire pâturer les animaux », ajoute Marie-Joëlle. À Lapoutroie, qui est une station de montagne précoce et productive, Cécile Hary, de la CAA, a enregistré les valeurs suivantes : 22 kg MS/ha/j au 3 avril, 53 kg MS/ha/j au 17 avril, mais plus que 24 kg MS/ha/jour au 1er mai. Le manque de pluie a été fatal, conclut-elle. Pour preuve, au 7 mai, la dernière valeur de pousse de l’herbe à Lapoutroie était de 84 kg MS/ha/j. « Il y a eu une belle progression grâce aux précipitations passées par là », éclaire Cécile.

Au manque d’eau, qui a des conséquences, en montagne, sur le fourrage et l’abreuvage des animaux (sources taries), s’ajoutent les dégâts de sangliers et de cervidés. « Après les dégâts de sangliers, les prairies ont été remises en état mais il n’a pas plu, donc il n’y a pas eu de repousses. Les cervidés, il y en a de plus en plus. Ils sont passés avant les vaches et ont tout raflé », enchaîne Marie-Joëlle, prolixe. À cause du confinement, les dégâts de sangliers n’ont pas été évalués et les agriculteurs ne seront donc, a priori, pas indemnisés.

Pas d’herbe, pas d’indemnisations pour en acheter… Les éleveurs de montagne, qui dépendent tous d’un système herbager, sont bien les plus impactés par cette nouvelle année peu propice à l’herbe, en Alsace. Le confinement dû à la pandémie de Covid-19 ne les aide pas, non plus, pour la vente. « C’est la double peine : la pluie qui n’arrive pas et entraîne un manque de fourrages, et la difficulté à vendre les produits transformés. Les exploitants n’ont pas le moral. Ils sont inquiets », confie la conseillère de la CAA. Certains d’entre eux finissent les stocks de l’an passé quand d’autres achètent déjà du fourrage ! « C’est dur, ils cumulent tout », compatit Marie-Joëlle Bellicam. Des fermiers-aubergistes qui n’ont pas d’impératifs à monter leurs vaches, attendent pour la transhumance. Les animaux sortent en moyenne dix jours plus tard que d’habitude, cette année, en montagne, avec l’espoir qu’ils trouvent des prairies plus fournies.

« Des éleveurs feront un tri plus important au niveau des veaux, se sépareront de génisses. D’autres de vaches laitières, même. Ils vont décapitaliser à cause du manque de fourrages. Mais auront-ils encore assez de vaches pour prétendre à l’indemnité compensatoire de handicaps naturels (ICHN) ? », anticipe la conseillère.

 

Installation

Un peu de retard et beaucoup d’espoir

Vie professionnelle

Publié le 06/05/2020

Brice Gaeng dépose son dossier de dotation jeune agriculteur (DJA) à la Direction départementale des territoires (DDT) fin mars 2020. Un mois plus tard, il reçoit un accusé de réception de celui-ci. « Les délais n’ont pas été extraordinairement longs », se réjouit le trentenaire. Si la réponse de la DDT ne vaut pas promesse de subvention, il sait que son dossier passera en commission en juin, a priori. Il peut donc démarrer la phase suivante de son installation, celle qui devrait être aidée financièrement, celle des investissements conséquents : la commande et la livraison de ses bâtiment et serre, de son forage, de son motoculteur. « Je peux me lancer », dit-il, soulagé.

Jusque-là, Brice n’avait effectué que les travaux peu coûteux, pour lesquels il peut se passer de la DJA : la plantation de 300 arbres d’une vingtaine d’essences différentes toutes locales à l’hiver 2019, qui serviront d’abri aux prédateurs des ravageurs de ses futures cultures maraîchères. Puisqu’il visait initialement une première production à l’automne 2020, il ne pouvait pas attendre pour implanter ce qui sera une haie favorisant la biodiversité. Amis et voisins l’y ont aidé. Il a aussi posé, durant le confinement, 500 m de clôture.

 

 

Le jeune agriculteur va maintenant prendre contact avec ses fournisseurs, après avoir interrogé sa banque. Les devis sont prêts, il n’y a plus qu’à confirmer. Brice est incapable de dire quand il sera livré et quand il pourra commencer à cultiver. Il est optimiste et pense qu’il n’aura qu’un ou deux mois de retard sur le calendrier initial. « Tant qu’il n’y a pas de bâtiment, je ne peux pas travailler car je ne peux pas sécuriser mes outils », précise Brice. Sa première production sera peut-être pour le printemps 2021, finalement… Un manque à gagner puisqu’il avait prévu un chiffre d’affaires de 5 000 € pour l’année 2020. « Ce sera tendu car la quasi-totalité de mes économies sont déjà engagées dans le plan économique. Je ferai certes des économies de semences, si je ne plante pas cette année, mais ça ne fera pas tout. Il y aura un impact, si je ne produis rien en 2020, sur les comptes l’an prochain », détaille Brice. Et un avenant au contrat, aussi, bien sûr.

« Les fermes ont plus de clients qu’avant l’épidémie »

Malgré la situation, Brice est confiant en l’avenir. Cette pandémie de Covid-19 a amené une partie de la population à consommer local, à « faire bosser les gens du coin ». « La situation actuelle est porteuse d’espoir. Les fermes ont plus de clients qu’avant l’épidémie. Mon installation tombe au bon moment, dans une certaine mesure », relativise Brice. Il peut compter sur le soutien de sa banque, le Crédit Mutuel, qui est « enthousiaste ». Idem pour ses voisins, à Boofzheim : son projet de maraîchage bio intensif, sur petite surface (1 ha, cédé par la ferme Durr, dont seulement 50 ares seront cultivés) ravit. Il compte vendre en direct, à la ferme, et sur les marchés.

Brice peut aussi compter sur sa conseillère installation, Stéphanie Jehl. « C’est admirable la façon dont elle a géré le passage au confinement. Il n’y a eu aucun temps d’adaptation. Je n’ai pas vu de différence. Elle fait un super travail », garantit Brice, reconnaissant. L’accueil téléphonique et les rendez-vous téléphoniques sont assurés « presque comme d’habitude », nuancent les conseillères bas-rhinoises, modestes. « Cela fait deux ans que je monte ce projet, confie Brice. C’est la fin du parcours et l’épidémie retarde la réalisation des infrastructures de la ferme. C’est frustrant. D’autant plus que ce n’est pas le premier retardement qu’a rencontré le projet. Je veux le voir se construire maintenant ! » Il salue derechef l’écoute et la disponibilité constantes de sa conseillère.

À la MSA, fait-il remarquer, la continuité du service n’est, par contre, pas évidente. Depuis le début du confinement, il a appelé quatre fois la hotline. Après un long moment d’attente, il a toujours été mis en relation avec un conseiller qui lui a, à chaque fois, proposé d’envoyer un e-mail. Brice s’est exécuté quatre fois en six semaines. Il a enfin reçu un appel téléphonique le 30 avril.

Brice consacre une partie de ses journées à ses enfants de 3 et 8 ans, depuis la mi-mars. « Mon temps de travail est limité », remarque-t-il. L’école à la maison est aussi une conséquence de la pandémie de Covid-19, un défi que le maraîcher en cours d’installation n’est pas le seul à relever.

 

Tests de dépistage

Les laboratoires alsaciens sur le pont

Pratique

Publié le 17/04/2020

« Le LDA 67 a l’habitude de gérer les crises sanitaires et de produire des résultats rapidement. Ces dernières années, il a participé aux dépistages de la peste porcine classique, de l’influenza aviaire, de la bactérie Xylella fastidiosa, qui décime de nombreux végétaux, et il est aujourd’hui l’un des deux laboratoires publics français à être investi dans la gestion de la peste porcine africaine », rassure, d’entrée de jeu, Céline Contal, responsable de l’unité biologie moléculaire et virologie du LDA 67. Le laboratoire départemental d’analyses du Bas-Rhin est spécialisé dans les analyses vétérinaires, la protection des végétaux et l’hygiène alimentaire. « Nous serons capables d’effectuer 500 analyses de tests de dépistage du Covid-19 en 24 h, grâce aussi à l’appui d’agents du laboratoire vétérinaire départemental du Haut-Rhin (LVD 68). Ils nous donneront un coup de main puisque les autres analyses ne seront ni suspendues ni ralenties. Il n’y aura pas de changement pour les agriculteurs, nos clients. Nous aurons une surcharge d’activité durant cette période de crise mais nos clients principaux n’en pâtiront pas », poursuit Céline Contal.

Le LDA 67 est le premier laboratoire départemental vétérinaire de France à avoir reçu l’autorisation d’une Agence régionale de santé (ARS) d’effectuer les analyses de tests de dépistage du Covid-19, après celui de Marseille, qui a la double spécialité : biologie médicale humaine et animale. Le LDA 67 dispose d’un local de type 3, où sont manipulés des organismes pathogènes. Le matériel d’analyse et les principes analytiques sont les mêmes en santé humaine et animale. « Nous travaillerons avec les réactifs analytiques (nécessaires pour révéler le virus, NDLR) de Thermo Fisher, fournisseur également de nos réactifs vétérinaires », indique Céline Contal.

Le LDA 67 est en attente de sa commande (12 000 kits, d’après le Conseil départemental). Il attend aussi le matériel de prélèvement : des écouvillons nasaux. L’approvisionnement est compliqué, actuellement, de l’aveu de la responsable de l’unité virologie du LDA 67. Pourtant des fabricants français de tests et réactifs vétérinaires se sont portés volontaires pour produire massivement des kits PCR (de détection du coronavirus). BioSellal et IDvet attendent aujourd’hui la validation de leurs kits par le Centre national de référence (CNR) Institut Pasteur. La production de ces kits est déjà en cours sur le site de Dardilly, à Lyon, fait savoir Eric Sellal, vétérinaire et PDG de BioSellal. A Montpellier, Lise Grewis, dirigeante d’IDvet Genetics et d’IDSolutions, attend le feu vert de l’Institut Pasteur pour démarrer la production : 300 kits de 100 tests par jour, soit le matériel chimique pour effectuer 30 000 analyses par jour, précise-t-elle ! Le groupe américain Idexx qui s’est aussi porté volontaire pour la fabrication de ces kits en France n’a pas donné suite à nos sollicitations.

400 000 € pour l’opération de détection dans les Ehpad

Le LDA 67 a conventionné avec un laboratoire de biologie humaine pour les dépistages du Covid-19. Concrètement, ce dernier est chargé des prélèvements parmi les personnels et les résidents des Ehpad alsaciens, ainsi que des restitutions des résultats. Le LDA 67 réalise uniquement les analyses. Si une personne est testée positive au Covid-19, elle sera placée en quarantaine. « Ce sont des tests virologiques pour le moment. Nous aurons certainement l’autorisation de réaliser des analyses sérologiques, par la suite, lorsque ces dernières seront validées », conclut Céline Contal. Les analyses sanguines permettent, elles, de révéler la présence d’anticorps au Covid-19, de savoir si une personne asymptomatique a déjà contracté le virus.

Frédéric Bierry, le président du Conseil départemental du Bas-Rhin (CD 67), œuvre depuis le début du confinement, mi-mars, à ce que les analyses puissent être réalisées par le LDA 67. Le 5 avril, un décret a autorisé les laboratoires vétérinaires agréés à réaliser les analyses sur le Covid-19. Un arrêté préfectoral doit encore paraître afin que le LDA 67 puisse mener les tests virologiques mais Frédéric Bierry est confiant, il est assuré du soutien de la préfète. 400 000 € de commandes ont déjà été dépensés par le Département pour l’opération de détection dans les Ehpad, souligne le président. Il souhaite élargir dès que possible la détection aux personnels et aux résidents des établissements d’accueil d’handicapés, et de protection de l’enfance. « L’objectif est de réaliser progressivement plus de tests. En regard de nos capacités, les publics les plus fragiles, dont nous avons la responsabilité, sont visés en priorité », expose-t-il. Il espère déployer au maximum bientôt aussi les tests sérologiques, à raison d’un millier par jour, « pour déconfiner intelligemment, laisser sortir les gens qui ont été atteints mais n’ont pas développé la maladie ». Un décret devra, bien sûr, aussi être signé pour autoriser ces analyses sanguines. En attendant, une filière de détection la plus large possible est en cours de construction en Alsace, dévoile Frédéric Bierry.

 

 

Poulets de chair standards et label

2019 est une bonne année

Élevage

Publié le 20/03/2020

Un contexte sanitaire correct, des vaccinations contre la bronchite infectieuse (BI) qui se poursuivent, pas de réovirus, une augmentation de l’âge d’abattage (+ 1,8 jour en poulet standard 957) car il n’y aurait pas eu de pics de consommation imprévus, une augmentation du poids vif (PV) a priori dû au bon contexte sanitaire et à l’âge d’abattage, une baisse de la mortalité (- 15 %) et de la saisie (- 40 %), et aussi une baisse de l’indice de consommation (IC), font globalement de 2019, une bonne année en poulets de chair standards et label. Le marché de 2019 est stable, les rotations un peu plus rapides qu’en 2018 (5 lots par an en 2019), les densités (21,7/m2) et les effectifs sont stables.

Aucun phénomène sanitaire marquant n’est à déplorer en 2019, contrairement aux années 2017 et 2018, qui ont compté des épisodes de réovirus, colibacille et BI. Le vétérinaire qui accompagne la filière, Arnaud Schmitt, n’avait donc « pas grand-chose à se mettre sous la dent », a-t-il plaisanté. Avant tout, il a alerté sur la présence d’un cas positif de grippe aviaire dans le Bade-Wurtemberg, début février 2020. Mais aucun autre cas n’a été signalé depuis, a-t-il ajouté.

« Faire la nuit »

Le docteur a fait son exposé sur l’hypoglycémie qui peut toucher des poulets non habitués au jeûne, non habitués à vivre sur leurs réserves, et qui y sont confrontés exceptionnellement. L’hypoglycémie peut entraîner une mortalité primaire liée à l’absence d’aliment ou une mortalité secondaire liée au début de la digestion consommatrice d’énergie sur des poulets qui viennent de consommer après un jeûne imprévu. Les cas de mortalité qu’il a constatés cet hiver concernaient des poulets jaunes face à une rupture accidentelle d’alimentation et soumis à une absence de programme lumineux. Il conseille donc vivement aux éleveurs de « faire la nuit ». C’est une obligation réglementaire qui participe à la prévention de l’hypoglycémie puisque la « nuit » habitue les poulets à jeûner. Si après une extinction de la lumière, les poulets consomment de plus belle, l’indice de consommation (IC) n’est pas forcément amélioré, en revanche, il n’est pas moins bon !

Du huitième jour à trois jours avant l’abattage, les poulets doivent avoir six heures de nuit au minimum sur 24 h, dont quatre heures d’affilée, a rappelé le vétérinaire. Une lumière transitoire pour passer du « jour » à la « nuit » et inversement est bien sûr préconisée. Une intensité lumineuse de 20 lux est recommandée pour le « jour ». À cette puissance, on ne peut pas lire le journal, précise Arnaud Schmitt. « À 35 jours, les poulets voient bien. Vous pouvez éteindre la lumière en journée. Les poulets seront moins nerveux », informe le docteur. Il est aussi revenu sur le phénomène des « aiguillettes vertes » ou « filets spaghettis » pour rassurer les éleveurs : le problème est mondial, il est dû à des poulets à croissance rapide et lourds, dont la croissance musculaire est importante. Si le filet n’est pas ragoûtant, selon ses propres termes, le reste du poulet est « OK ». Les poulets label sont aussi concernés.

Un IC en baisse

Ce sont les abattoirs qui déterminent l’âge d’abattage des poulets. En 2019, il semble que les abattoirs n’aient pas été en manque de poulets. Ceux-ci ont donc gagné plus d’un jour de vie, plus d’un jour de consommation. Les poulets standards 757 jaunes ont gagné 1,4 jour et les blancs 957 ont obtenu 1,8 jour. « C’est énorme », en ce qui concerne les blancs, s’exclame Mario Troestler, responsable de l’ensemble des productions volailles de chair de Lorial. En label, ils sont partis un peu plus tôt, tout en respectant l’âge minimum d’abattage (81 jours en jaune et 84 jours en blanc).

Si les standards jaunes ont quasiment maintenu leur PV, ils ont moins mangé. L’éleveur maintien donc son revenu ! D’1,938 kg en 2018, ils sont passés à 1,922 kg en 2019. Les standards blancs cependant « ont profité » : ils ont gagné 75 grammes par rapport à l’an passé. Ils pèsent en moyenne 2,215 kg, en 2019. « Le poids vif moyen le plus élevé de ces cinq dernières années ! », souligne Mario Troestler. En label, les mêmes tendances s’observent.

Les deux marqueurs pour la réussite des lots sont la mortalité et la saisie. Si la mortalité a baissé de 15 %, en général, en poulets standards, elle n’a pas baissé aussi franchement en label (elle a même remonté en jaunes label). Cela est dû à une mortalité au démarrage et au nervosisme. La saisie a diminué de 40 %, en standard, en général.

L’IC baisse, en standard, en 2019. « C’est la deuxième meilleure performance de la décennie ! », met en avant Mario Troestler. La différence entre le PV et l’IC augmente, remarque-t-il, en standard. Les poulets mangent moins que l’an passé et croissent bien. D’ailleurs, 2019 est la plus grosse production de poulets standards blancs de la décennie : 48,5 kg/m2 en cumul, environ. En jaune standard, on est à 40,45 kg/m2 en 2019, en léger recul par rapport à 2018. En label, l’IC est stable.

Les deux tiers de la centaine d’éleveurs de poulets de chair standards et label, clients de Lorial, ont participé aux réunions.

 

Lire aussi : « 2018, une bonne année pour le poulet label rouge », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.

 

Intrusions en élevages

Agribashing ou droit d’informer ?

Élevage

Publié le 30/01/2020

Leurs motivations ne sont pas les mêmes. D’un côté, l’association Red Pill, fondée par un jeune Alsacien, William Burkhardt, vise « à dévoiler ce qui se cache derrière notre façon de consommer » et, pour cela, produit et diffuse des vidéos d’élevages et d’abattoirs. De l’autre, France 3 Alsace, sous la responsabilité de sa rédactrice en chef adjointe, Stéphanie Lafuente, s’intéresse aux faits de société, aux interrogations sociétales. En l’occurrence, le but du reportage « en immersion » avec Red Pill « est de savoir comment fonctionnent les militants de la cause animale », de montrer leur mode opératoire. Exercice réussi à en juger la vidéo de la chaîne publique. Le reportage, diffusé dans les journaux télévisés de France 3 Alsace, le samedi 25 janvier, est toujours visible, en replay, sur le site Internet du canal.

Mais le lanceur d’alerte végane William Burkhardt, qui a collaboré avec L214, et la journaliste Stéphanie Lafuente se retrouvent sur le droit d’informer. « On veut que les gens soient informés, plaide le trentenaire. On veut montrer comment les animaux sont élevés. Les consommateurs sont libres. Ils prennent ensuite leurs décisions en leur âme et conscience ». Les vidéos de Red Pill ont fait 43 millions de vues en 2019, selon William Burkhardt. Les journaux télévisés du soir de France 3 Alsace ont une audience d’environ 100 000 téléspectateurs. « En suivant Red Pill, nous ne cautionnons pas, il n’y a pas de parti pris. L’illégalité de l’intrusion est d’ailleurs soulignée dans le reportage, tout comme la légalité de l’élevage. Nous n’avons pas à être la caution des uns ni des autres. Suivre les militants de Red Pill qui s’introduisent dans un élevage, des salariés ou des agriculteurs en colère qui dégradent du mobilier urbain ou des édifices publics, ça fait partie du droit d’informer », rappelle Stéphanie Lafuente.

En cas d’absence, fermez vos portes !

Ce qu’on apprend, notamment, dans le reportage de France 3 Alsace, c’est que les militants de Red Pill ne forcent pas les portes. Ils font demi-tour devant portes closes. Ce qui leur vaut de gagner les procès : « la moitié du temps, les gendarmes ne nous retiennent pas et les affaires sont classées sans suite parce qu’il n’y a pas de casse, pas de dégradation. L’infraction est alors difficile à caractériser », explique William Burkhardt. Il a déjà gagné quatre procès contre la FNSEA, dit-il. Son « travail » de lanceur d’alertes le protège aussi, ainsi que le respect de l’anonymat des éleveurs dont il dévoile « la réalité » de l’élevage. Que ce soit dans sa vidéo ou dans le reportage de France 3 Alsace, impossible de savoir de quel élevage de porcs, à une vingtaine de kilomètres de Strasbourg, il s’agit… à moins d’être déjà entré dedans. « Nous, nous ciblons les marques de l’industrie agroalimentaire, à travers leurs éleveurs, comme Fleury Michon, par exemple, ou les élevages industriels, les élevages ICPE (élevages soumis à la réglementation Installations classées pour la protection de l’environnement. En porcs, jusqu'à 2 000 places d’engraissement autorisées pour les ICPE, NDLR). C’est un mode d’élevage que nous dénonçons, nous ne voulons pas porter préjudice à un agriculteur en particulier », cadre William Burkhardt.

Le jeune homme veut alimenter le débat public sur l’élevage « industriel », sur ses conditions : le bio, le plein air sont des modes d’élevage auxquels il ne s’est pas attaqué. « On veut montrer quand les animaux sont enfermés en continu dans des bâtiments, dans des box de 0,8 m2, au-dessus de leurs excréments, dans la poussière qui les font tousser », détaille l’activiste de Red Pill. Dans la nuit du 24 au 25 janvier, lui et la jeune militante végane Charline, pour qui l’intrusion était une première, n’ont pas vu de « cadavres » mais « la moitié des petites fenêtres étaient couvertes de bâches en plastique noir qui ont l’air d’être fixées là depuis un bout de temps », a relevé William. Pour Charline, les porcs étaient « entassés », « mutilés ». Outre la vidéo qu’ils ont tournée, les « Red Pillers » ont pris des photos, qui seront diffusées sur le site Internet de l’association et sur sa page Facebook. L’équipe de France 3 Alsace a tiqué sur l’« univers concentrationnaire » et l’« odeur insoutenable » de cette porcherie de 200 cochons, sur une exploitation qui compterait un millier de porcs au total. Les termes employés prouvent qu'une totale objectivité sur les sujets agricoles est difficile à atteindre, quoi qu'en disent les journalistes. Elle a aussi souligné la courtoisie de l’échange avec les gendarmes, « vraisemblablement alertés par l’éleveur », vers 3 h du matin, soit moins de deux heures après l’intrusion ; des gendarmes « qui ne nous ont pas gardés », insiste William Burkhardt.

L'éleveur dont l'élevage a été visité n'a pas souhaité témoigner.

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