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Bérengère de Butler

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Betteraves sucrières : l’embellie se confirme

Vie professionnelle

Publié le 13/01/2022

Malgré une année 2021 encore assez mouvementée, notamment en raison du gel et de la jaunisse, l’embellie pour la filière betteravière se confirme. Lors des réunions de fin de campagne, Gérard Lorber, président de la section d’Erstein de Cristal Union, annonce une rémunération de la betterave pour 2022 avec un prix indicatif qui progresse à 28 €/t de betterave. « Au regard de l’augmentation des cours du sucre et de l’éthanol et de l’orientation de ces marchés, en annonçant ce prix-là, nous sommes très précautionneux. L’objectif global se situe à 30 €/t, voire plus ». Déjà cette année, la sucrerie s’était engagée sur un prix de 26 €/t, qui atteint au final 29 €/t. « Cela montre que nous tenons nos engagements », souligne Gérard Lorber, qui annonce la fin de la prime de compétitivité pour 2022, tandis que celle du maintien des surfaces est conservée. « Notre priorité est de ne pas décourager les nouveaux producteurs. Il s’agit au contraire de les encourager à nous rejoindre », justifie-t-il.

Objectif 7 000 ha

En effet, pour la sucrerie d’Erstein, le principal enjeu reste l’augmentation des surfaces. L’outil industriel est dimensionné pour traiter l’équivalent de 7 000 ha de betteraves, or, l’an passé la surface d’approvisionnement de l’usine s’était réduite à 5 300 ha. Il manque donc encore au moins 1 000 ha pour que l’outil industriel soit rentable. « Un important travail de démarchage a été fait », indique Gérard Lorber, qui rappelle qu’il y a deux ans, Cristal Union a fermé deux sucreries. « Si l’usine d’Erstein n’a pas subi ce sort c’est grâce à notre marché local porteur et à la régularité de notre production. Cristal Union croit en l’avenir du bassin de production alsacien, mais nous devons atteindre 7 000 ha de betteraves pour assurer la rentabilité de l’entreprise ». Si le niveau de rémunération reste le principal argument qui permettra de convaincre les agriculteurs qui hésitent encore, la filière betteravière alsacienne bénéficie de nombreux atouts.

Elle est rodée et organisée de longue date. Elle ne requiert pas d’investissements dans du matériel spécifique. Les entreprises de travaux agricoles locales sont équipées. Elle permet de dégager une marge qui n’a rien à envier à celle du maïs (1 276 €/ha contre 1 268 €/ha pour un maïs non irrigué, d’après les calculs de la sucrerie). Elle apporte de la diversité dans les assolements, ce qui permet notamment de lutter contre la chrysomèle des racines du maïs. Elle donne également accès aux coproduits comme la pulpe, dont les qualités sont très prisées des éleveurs. Au niveau agronomique, elle apporte de la diversité dans les assolements, ce qui permet notamment de lutter contre la chrysomèle des racines du maïs. Elle requiert peu de fumure azotée. Elle est peu impactée par les corbeaux. Les planteurs sont accompagnés tout au long de l’itinéraire cultural par la sucrerie qui assure un suivi technique de proximité, sur le terrain. Enfin, la betterave offre de nombreux débouchés commerciaux et le groupe Cristal Union a mis en œuvre une stratégie industrielle performante qui lui permet d’adapter sa production d’alcool et de sucre en fonction des opportunités de marchés, ce qui permet de mieux rémunérer les betteraves.

Jaunisse : l’après néonicotinoïdes se prépare

Le principal sujet de préoccupation de la filière actuellement est à la fois agronomique et politique. Il s’agit de la jaunisse, qui cristallise le sujet polémique de l’interdiction des néonicotinoïdes (NNI). « La jaunisse a eu un impact fort en 2020, notamment dans le bassin parisien », rappelle Franck Sander, président de la Confédération générale des planteurs de Betteraves (CGB). Les betteraviers ont obtenu une dérogation pour pouvoir continuer à utiliser des NNI durant trois ans, le temps de trouver des méthodes de lutte alternatives. Cette dérogation s’accompagne néanmoins de mesures devant atténuer l’effet du recours aux NNI sur les insectes pollinisateurs. Ainsi, après avoir cultivé des betteraves protégées avec des NNI, les agriculteurs ne peuvent cultiver qu’une céréale à paille ou du soja. Un maigre choix qui peut ne pas convenir à toutes les situations : « N’hésitez pas à nous contacter pour trouver des solutions », encourage Franck Sander. Le maïs pourra revenir dans les assolements en N + 2, et les cultures mellifères en N + 3.

Mais dans deux ans, de quelles solutions disposeront les planteurs pour lutter efficacement contre la maladie sans NNI ? 20 M€ ont été investis dans le Plan national de recherche et innovation (PNRI) par l’État et les différents acteurs de la filière pour élaborer des solutions alternatives. « Elles seront à la fois génétiques, fondées sur le biocontrôle, les répulsifs, et les cultures hôtes », préfigure Franck Sander. De manière générale, « l’avenir de la lutte contre les ravageurs au moyen de produits phytosanitaires va devenir plus compliqué », poursuit-il. Donc autant se préparer à faire autrement. Déjà en 2021, près de 60 % des betteraves semées n’étaient pas protégées avec des NNI. Certains secteurs ont été plus touchés que d’autres, notamment lorsque des traitements à large spectre ont été effectués sur d’autres cultures, entraînant une réduction de la faune auxiliaire.

Pac : Et un bon point pour la betterave

La réforme de la Pac va aussi impacter la filière betteravière. « Le pire a été évité, estime Franck Sander. Nous sommes partis d’une rotation obligatoire à la parcelle au respect de critères environnementaux pour accéder aux écorégimes. » Niveau de rotation, présence de prairies, de légumineuses, labellisation HVE, bio, enregistrement des pratiques, utilisation d’outils d’aide à la décision, sont autant de manières d’obtenir les points nécessaires pour accéder aux écorégimes. Et, bonne nouvelle pour la filière, la culture de la betterave fait partie des cultures qui font gagner des points. « Il faut l’avoir en tête pour préparer les assolements de 2023 », souligne Franck Sander.

Une campagne arrosée

Marion Humbrecht, responsable relations culture à la sucrerie d’Erstein, est revenue sur la campagne 2021, qui a été marquée par des précipitations abondantes et un manque d’ensoleillement. Tout avait pourtant bien commencé, avec « des labours d’automne réalisés dans de bonnes conditions, une bonne reprise au printemps, des semis débutés dès le 25 mars, toujours dans de bonnes conditions ». Les premières levées ont été observées le 2 avril, suivies de près par un épisode de gel, qui a nécessité de resemer quelque 200 ha. Puis, en raison de conditions printanières fraîches, les betteraves ont végété. « Elles ont accumulé deux semaines de retard végétatif qui n’ont pas été rattrapées jusqu’à la fin de la campagne. »

En Alsace près de 60 % des betteraves n’étaient pas protégées avec des NNI. L’émergence des pucerons a donc été surveillée de près, afin d’être « le plus réactif possible » dans le déclenchement des traitements. Les altises sont apparues en avril, mais avec une faible pression. « Ça a été un bon point, parce qu’il n’y a pas eu besoin de déclencher des traitements qui auraient pu impacter les populations d’auxiliaires », rapporte Marion Humbrecht. Les premiers pucerons verts ont été détectés le 5 mai, signant le début de la protection insecticide, « réalisée si possible en même temps que les herbicides ». Les populations d’auxiliaires se sont vite développées donc, globalement, les betteraves F8 (à 8 g de téfluthrine) en zone jaunisse ont reçu un à deux traitements insecticides contre les pucerons. « Le stade couverture des rangs a été enfin et difficilement atteint autour du 9 juin ». Après un été pluvieux, caractérisé aussi par un développement très tardif de la cercosporiose, mais qui a été maîtrisée grâce au plan d‘action mis en oeuvre, les arrachages ont débuté en octobre dans des conditions de récolte correctes, quoique parfois humides. « Le dernier camion a été chargé le 21 décembre », indique Marion Humbrecht.

Belle richesse et rendement correct

Au final, le rendement moyen atteint 89 t/ha de betterave à 16°S, indique Laurent Rudloff, responsable du service betteravier de la sucrerie d’Erstein. Un résultat qui aurait pu être encore meilleur, avec un peu plus de chaleur et de rayonnement. La richesse, avec une moyenne à 18°S, est très satisfaisante. « C’est la meilleure du groupe Cristal Union. » Cette moyenne masque néanmoins de fortes variations, notamment du nord au sud.

Côté réception, Laurent Rudloff note une certaine tension entre le rythme d’arrivée des betteraves à l’usine et ses besoins. « C’est un point que nous devrons anticiper davantage à l’avenir pour le confort de tous. » Le niveau de tare a été plus élevé cette année, à mettre en relation avec les conditions d’arrachage humides. À l’avenir « nous allons peut-être commencer à bâcher les tas plus tôt car, en plus de protéger les betteraves contre le gel et d’améliorer leur conservation, cela améliore l’efficacité du déterrage ».

En moyenne, l’usine a traité 5 990 t de betteraves par jour, ce qui s’est traduit par une production de sucre de 900 t/j en moyenne. « C’est une cadence très satisfaisante », commente Laurent Rudloff. Avec un rendement de 14 t sucre/ha, Erstein se classe parmi les meilleures élèves des usines du groupe Cristal Union. La transformation des betteraves a permis de produire 68 000 t de pulpe, qui plus est de « très bonne qualité grâce à la régularité de l’usine ». Un volume qui a permis de respecter les tonnages annoncés aux éleveurs. Le décalage des dates d’ensilage des maïs n’a pas été sans poser quelques problèmes logistiques à la sucrerie.

La fin de la campagne d’arrachage a permis de tester l’ouverture de l’A355. Pour la filière, c’est plutôt un flop, avec « 12 km en plus, des frais de péage supplémentaires », et pas vraiment de gain de temps pour des camions dont la vitesse est de toute manière limitée. « Nous sommes en train d’étudier les alternatives et aménagements possibles, mais il n’y aura pas forcément d’issue favorable », prévient Gérard Lorber.

Dans quelques jours, toutes les usines du groupe Cristal Union auront achevé leur campagne betteravière. « Le bilan de la campagne 2021 pour le groupe est estimé à 13,8 t de sucre/ha pour 13 Mt de betteraves travaillées en 105 jours de campagne », a conclu Gérard Lorber, avant de passer la parole aux techniciens de la sucrerie qui ont détaillé les perspectives agronomiques pour la campagne à venir. Perspectives que nous détaillerons dans une prochaine édition.

Maxime Ott, collectionneur

Du houblon plein la tête

Cultures

Publié le 07/08/2021

Maxime Ott est tombé dans le houblon quand il était petit. Son père, Philippe Ott, est salarié de l’exploitation du lycée agricole d’Obernai. Aussi, lorsqu’il était enfant, sa mère l’emmenait parfois sur le lieu de travail de son père : les houblonnières. De ce père, il tient son goût pour l’agriculture, qui le guide dans son cursus scolaire : un bac pro Conduite et gestion de l’entreprise agricole (CGEA), suivi d’un BTS Agronomie et productions végétales (APV). En parallèle, dès ses 16 ans, tous les étés, toutes les vacances, il travaille comme saisonnier dans la ferme du lycée. Une activité qu’il a poursuivie pendant le premier confinement et qui a débouché, en août 2020, sur une embauche à temps plein et en CDI. Depuis, Maxime Ott travaille avec son père dans les 30 ha de houblonnières bio du lycée, dont 5 ha sont consacrés aux expérimentations, notamment variétales.

Sur les traces du houblon

La passion de Maxime Ott pour le houblon ne s’arrête pas à son travail. Elle occupe également son temps libre. En effet, le jeune homme, âgé de 20 ans, nourrit une passion pour l’histoire du houblon, « particulièrement à partir de la fin des années 1950 », précise-t-il. Et plus particulièrement encore, pour les premières cueilleuses qui ont à cette époque remplacé la main de l’homme pour séparer les cônes des lianes.

Cet intérêt est né lorsqu’un livre sur les cueilleuses, édité par le musée allemand du houblon de Wolnzach, est tombé entre ses mains. Le fait que le livre n’existe que dans la langue de Goethe ne l’a pas arrêté : « Je l’ai traduit à l’aide d’un traducteur en ligne. Puis je l’ai relu. Et j’ai commencé à faire des recherches », décrit-il en déployant deux énormes classeurs. Si l’histoire des cueilleuses est documentée en Allemagne, il ne trouve pas d’équivalent en Alsace. Il en discute avec son grand-père, fouille sur internet et, de fil en aiguille, il trouve un livre sur la commune de Mittelhausen qui mentionne l’arrivée de la première cueilleuse mécanique dans la commune. Il rencontre aussi d’autres passionnés du houblon, comme Jean-Marie Laugel qui collectionne les pulvérisateurs à houblon ; Hubert Gerber qui a œuvré à l’adaptation des échafaudages à la mécanisation du chargement des lianes, engendré par la démocratisation des cueilleuses ; ou encore Christian Kieffer, concessionnaire agricole à Hochfelden.

Un travail de mémoire

En faisant ses recherches, Maxime Ott effectue un véritable travail de mémoire sur l’histoire du houblon en Alsace. En effet, il n’existe aucun musée dédié à cet emblème alsacien. Alors, il a créé le sien. Au fil des pages de ses classeurs, il guide la visite : « L’inventeur de la première cueilleuse est Horst Emil Clemens, houblonnier à Sacramento, aux États-Unis qui, confronté à un manque de saisonniers, a construit un prototype en 1908. Il a été ensuite testé en Tasmanie, où la récolte du houblon s’effectue en mars, du fait de la saisonnalité de la culture qui est différente dans l’hémisphère sud, afin de pouvoir gagner du temps pour les éventuelles améliorations. Suite à la réussite des essais, 56 machines identiques ont été construites immédiatement pour récolter l’ensemble de ses houblonnières, en septembre », explique-t-il. « J’ai trouvé les brevets qu’il a déposés », précise-t-il en les sortant de leur pochette plastifiée.

Depuis cette première machine, le principe n’a pas beaucoup évolué : elles sont constituées de différents éléments rotatifs équipés de griffes, qui séparent les cônes des lianes et des feuilles. La partie basse de la machine correspond à un système de triage qui fonctionne grâce à des grillages et des systèmes d’aspiration. Ainsi qu’à un convoyeur, qui dirige les cônes vers les séchoirs.

En Alsace, les quatre premières cueilleuses sont arrivées en 1957, par train, en gare de Hochfelden. Trois d’entre elles étaient de marque belge (Allaeys) et la dernière de marque anglaise (Bruff), mais fabriquée en Allemagne sous licence par la société Scheibenbogen. D’une capacité de 220 lianes/heure (Allaeys Standard) à 500 (Bruff Typ B), elles étaient souvent achetées en commun par les agriculteurs au sein d’une Cuma, et un bâtiment spécial était construit à l’extérieur du village. « Entre les années 1960 et 1963, il y a eu une véritable explosion des marques. Les machines sont aussi devenues plus petites, ce qui a permis d’installer l’ensemble des équipements dans les bâtiments : la cueilleuse, la tour de séchage, les infrastructures de conditionnements. Cela s’est traduit par une modification de la conception des bâtiments, que l’on peut encore observer aujourd’hui. Selon la configuration des bâtiments, je peux dire quelle marque de cueilleuse il y avait dedans », sourit Maxime Ott.

De plus en plus de houblonniers ont pu s’équiper de leur propre cueilleuse et, petit à petit, les marques ont disparu. Aujourd’hui, il reste l’entreprise allemande Wolf « qui a développé un modèle proche de l’Allaeys. Les deux constructeurs se sont d’ailleurs livrés une véritable guerre commerciale, dont les Allemands sont sortis vainqueurs, les houblonniers allemands ayant préféré acheter une marque allemande », raconte Maxime Ott.

L’histoire continue

L’histoire des cueilleuses ne s’arrête pas là. Aujourd’hui, des « néohoublonniers » se lancent dans la culture du houblon. « Ils ont besoin de cueilleuses, donc ils rachètent des vieilles machines et ils les retapent. L’un d’eux, Édouard Roussez, houblonnier dans le nord de la France, s’est même spécialisé dans la réparation des cueilleuses », rapporte Maxime Ott.

Quant à lui, pour ne pas que l’histoire du houblon s’efface de la mémoire collective, il poursuit son œuvre « par plaisir, pour échanger avec les anciens, recueillir leur témoignage… Je collecte tout ce que je trouve, des plans, des prospectus, des articles, des photos… » Il invite donc les personnes en possession de documents relatifs à l’histoire du houblon à le contacter.

 

 

Sélection génétique en apiculture

Varroa destructor en cours de destruction

Élevage

Publié le 28/06/2021

Le varroa, l’ennemi numéro 1 des abeilles. Plus pour très longtemps ? Après avoir subi les conséquences de l’infestation des ruches par cette espèce d’acariens, parasites de l’abeille adulte ainsi que des larves et des nymphes, les apiculteurs ont appris à protéger leurs ruches avec des médicaments vétérinaires, en apiculture biologique comme en conventionnelle. Car Apis mellifera, l’abeille domestique, résiste mal, seule, aux attaques de Varroa destructor. Mais certaines abeilles résistent mieux que d’autres. Une particularité liée à des facteurs génétiques complexes, que des apiculteurs tentent de sélectionner pour rendre Apis mellifera plus résistante à son agresseur.

C’est l’objet de la fondation à but non lucratif Arista bee research (ABR), réunissant à la fois des scientifiques, des experts en apiculture, et des apiculteurs professionnels, maillon indispensable de la sélection d’abeilles résistantes au varroa. Actuellement plus de 120 éleveurs en Belgique, au Luxembourg, en France, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas, en Autriche, en Italie et aux États-Unis participent au programme. La fondation a été créée en 2013. En 2020, un groupe de 15 apiculteurs alsaciens a rejoint les rangs du réseau. ABR les soutient dans ce travail de sélection en employant plusieurs personnes, dont Guillaume Misslin, docteur en Biologie, spécialisé en génétique et épigénétique, également apiculteur avec son frère dans le Sundgau, et qui sillonne les routes d’Europe, pour suivre une dizaine de groupes d’apiculteurs.

Ce travail de sélection génétique est complexe. Première étape : inséminer une reine avec un seul mâle, de manière dirigée, alors que, dans la nature, une reine est fécondée par une douzaine de mâles différents, ce qui apporte une importante hétérogénéité génétique à l’essaim. Pour effectuer un accouplement dirigé, il faut donc disposer simultanément d’un mâle et d’une reine « mûrs ». Ensuite, « le mâle est récolté, avec un capillaire, sous un microscope. La reine est placée dans un tube, anesthésiée avec du CO2, et inséminée avec un capillaire », décrit Guillaume Misslin. Des manipulations qui exigent du matériel, et du savoir-faire. Une fois inséminée, la reine est placée dans une petite ruche, avec des abeilles qui vont l’entretenir. « Pour effectuer le phénotypage de sa descendance, il faut attendre que ces abeilles nourrices disparaissent, afin de ne phénotyper que les abeilles issues du croisement ». Sachant que l’une des conséquences de l’accouplement dirigé est que la reine ne va pas engendrer une grosse colonie.

Des abeilles cannibales

Vient ensuite la phase d’infestation avec le varroa, qui est introduit volontairement et à une pression élevée dans les colonies issues de la sélection, plus précisément dans les couvains. « Quelque temps après l’operculation, on ouvre les ruches et on effectue le phénotypage, basé sur le comportement des abeilles, c’est-à-dire qu’on observe ce qu’elles ont fait du varroa », explique Guillaume Misslin. Équipés de loupes binoculaires, les apiculteurs estiment le pourcentage du couvain qui est infecté par le varroa, ainsi que la proportion de varroas capables de se reproduire. « Si le couvain est peu infecté, et que les varroas qui subsistent sont peu ou pas capables de se reproduire, c’est que la reine et le mâle ont transmis aux ouvrières le bagage génétique nécessaire à la lutte contre le varroa », poursuit-il. Ce bagage génétique se traduit par un trait de comportement désigné par l’acronyme VSH, pour Varroa sensitive hygiene, dicté par l’expression d’un ensemble de gènes, et qui fait que « les abeilles VSH détectent les alvéoles du couvain infectées par le varroa, les ouvrent, et cannibalisent la nymphe qui se situe à l’intérieur, ce qui enraie le cycle de multiplication du varroa. Ces colonies prometteuses sont ensuite conservées, pour obtenir des reines qui propageront cette génétique VSH ».

Toutes ces opérations nécessitent une bonne dose de savoir-faire. Aussi Guillaume Misslin dispense régulièrement des cours d’insémination. « De plus en plus d’apiculteurs sont formés, ce qui a permis d’inséminer plusieurs centaines de reines depuis l’année dernière », se félicite-t-il. Il faut aussi savoir récolter les varroas, les manipuler pour infester les colonies test, effectuer le phénotypage… Ce travail, chronophage et fastidieux, est mené en parallèle chez tous les apiculteurs : « Nous organisons une séance de comptage en commun, le dernier week-end du mois de juillet, pour mutualiser les moyens », indique Guillaume Misslin. Amélie Mandel, coordinatrice de l’association pour le développement de l’apiculture (Ada) du Grand Est, précise : « Chaque apiculteur fait ce qu’il sait faire en autonomie. Mais les comptages prennent énormément de temps, c’est donc grâce au collectif que la démarche de sélection génétique peut être entreprise. »

Accélérer la sélection naturelle grâce à la technologie

En apiculture, il n’existe pas de station de sélection, chaque apiculteur façonne sa propre génétique pour élever des abeilles qui produisent suffisamment de miel, de manière régulière, qui ne sont pas agressives, résistantes, tout en maintenant un réservoir de diversité suffisant au sein de la ruche. C’est pourquoi l’idée n’est pas de sélectionner des reines résistantes au varroa dans des stations puis de les diffuser chez les apiculteurs. « Ça a déjà été fait aux États-Unis, et ça a été un échec car ces reines ont été multipliées chez des multiplicateurs, qui les ont croisées avec du matériel génétique non-vecteur de la génétique VSH. Donc au final, ces reines estampillées VSH ont été vendues cher, alors que leur génétique VSH était diluée », indique Guillaume Misslin.

C’est pour éviter ce type de dérive que la fondation ABR préfère miser sur une sélection effectuée par et pour les apiculteurs, qui se diffusera automatiquement, de proche en proche, notamment au gré des échanges entre apiculteurs. « Il nous semble important que chaque groupe travaille avec sa génétique, mais il n’est pas impossible de mettre des apiculteurs en relation pour introduire une nouvelle génétique si le besoin s’en fait sentir », poursuit Guillaume Misslin. Stéphane Ollivier, apiculteur à Winkel (68), participe depuis deux ans au programme, il résume : « Si les apiculteurs n’étaient pas intervenus, le varroa aurait décimé 99 % des colonies d’abeilles domestiques. Seules quelques-unes, celles qui sont capables de vivre avec, auraient survécu et se seraient peu à peu multipliées. Nous cherchons à accélérer ce processus de sélection naturelle grâce à la technologie. »

À long terme, lorsque la génétique VSH se sera diffusée chez Apis mellifera, les apiculteurs espèrent pouvoir s’affranchir au moins en partie des traitements contre le varroa, qui ne sont agréables ni pour les apiculteurs ni pour les abeilles, dont l’efficacité est variable, mais qui sont toujours payants. « Les bénéfices attendus sont énormes, indique Stéphane Ollivier. À cause du varroa, nous avons des ruches qui doivent être traitées dès le mois de juillet, voire juin, ce qui implique de cesser la production de miel. » Une décision pas toujours facile à prendre pour les apiculteurs, qui tirent leur revenu du miel. Mais il en va de la survie de la ruche : « Si on arrête trop tard la production de miel pour effectuer le déparasitage, c’est là qu’il y a des pertes l’année suivante », poursuit Stéphane Ollivier.

Grâce à la sélection génétique, il sera possible de laisser ces ruches en production jusqu’à la mi-août, pour ensuite les déparasiter. Éric Bitzner, apiculteur à Russ (67), membre du projet depuis deux ans, confirme : « Certaines ruches atteignent le seuil de contamination critique en juin, avant la miellée du sapin, qui est très recherchée, donc importante pour les apiculteurs. Si rien n’est fait, ces ruches dépassent le seuil critique après la miellée du sapin. La sélection génétique doit nous permettre de retarder le moment où le seuil critique est atteint, voire de ne pas l’atteindre, en tout cas de pouvoir traiter avant que le seuil soit dépassé, tout en profitant de la miellée de sapin. »

Un travail de longue haleine, mais payant

Le programme de sélection a un coût, celui de l’encadrement, du matériel apicole, mais les apiculteurs n’ont pas à rémunérer ABR. La fondation peut soutenir les apiculteurs gratuitement grâce aux subventions et dons reçus par la maison mère, située aux Pays-Bas. « Pour l’instant ABR ne reçoit aucune subvention Française, mais espère en recevoir dans le future », précise Guillaume Misslin. Le projet demande aussi un investissement important en temps. Mais, à terme, les économies réalisées seront considérables : « Moins de pertes de colonies, des ruches qui seront productives plus longtemps, donc plus de miel, et moins de traitements, donc des abeilles plus saines, qui seront sans doute aussi plus résistantes aux autres perturbations de leur environnement », liste Éric Bitzner. Stéphane Ollivier note aussi des bénéfices connexes, comme « l’acquisition de connaissances, de nouvelles pratiques, une émulation entres les apiculteurs du groupe… » Guillaume Misslin conclut : « Les premiers apiculteurs à s’être lancés dans le programme, en 2014, commencent à avoir des résultats, ils traitent très peu contre le varroa, voire plus du tout. »

Concours général agricole (CGA) des pratiques agroécologiques prairies et parcours

L’herbe, un trésor de biodiversité

Technique

Publié le 22/06/2021

Cette année, le jury du Concours général agricole (CGA) des pratiques agroécologiques prairies et parcours du territoire des vallées de la Bruche et de Villé a arpenté 11 parcelles issues de 11 exploitations agricoles. L’objectif de ce concours étant de récompenser les pépites qui présentent le meilleur équilibre agroécologique, son jury est composé d’experts capables de juger des qualités d’une prairie (lire en encadré), et plus particulièrement cette année d’une prairie humide, puisqu’à chaque édition, le thème tourne entre les prairies sèches, humides, et mixtes.

Diversité d’animaux et de prairies

Le caractère humide de la prairie qu’elle a présenté cette année a d’ailleurs été le principal critère de choix de Julie Diette, de la ferme Humbert - Gaec Les Aviats à Urbeis. Sont aussi entrées en ligne de compte « la flore présente, les pratiques, comme la fauche tardive, et puis comme je participe depuis quatre ans j’essaie de présenter une parcelle différente à chaque fois », sourit la jeune femme. Elle présente succinctement son exploitation, un Gaec créé par son grand-père en 1984, qui était carreleur et qui s’est reconverti en agriculteur alors que la montagne se vidait de ses habitants. Julie est la quatrième associée de ce Gaec aux nombreuses activités : un élevage de 30 vosgiennes laitières dont les veaux mâles sont élevés pour la viande, soit 80 bêtes au total, des poules pondeuses, du maraîchage, des petits fruits et des vergers pour la production de yaourts. À la transformation du lait et de la viande s’ajoute la vente sur les marchés et dans les magasins de producteurs. En plus de ses associés, le Gaec emploie donc aussi un salarié. La parcelle présentée, située à Fouchy, fait partie des 120 ha de prairies, dont 45 ha de fauche, composés aussi bien de landes que de prairies de fond de vallée. Cette prairie, remise en état il y a 40 ans par son grand-père après une période d’abandon, fait aujourd’hui l’objet d’une MAE prairie humide, ce qui se traduit par une fauche tardive, après le 15 juin, et une fertilisation très modérée. « Nous réalisons en général deux coupes puis un pâturage à l’automne par les génisses. Il y a deux ans, nous avons apporté du compost de fumier », détaille Julie Diette. Elle enchaîne avec son ressenti sur la prairie : « Comme elle est située en zone humide, ce n’était pas forcément la prairie sur laquelle nous misions le plus. Mais, depuis quelques années, nous sommes très contents de l’avoir, car elle résiste bien à la sécheresse, c’est là qu’elle exprime le mieux son potentiel. Elle est productive, avec une bonne qualité fourragère, et le foin se sèche bien ». Elle conclut : « Le mot d’ordre sur notre ferme, c’est la diversité, que ce soit en matière de prairies ou d’animaux. Les moins productifs ont leur place, ils apportent d’autres choses. »

« La pimprenelle, ça a un goût de concombre, j’en mets dans les salades »

Le décor planté, le jury s’enfonce dans la prairie. Chacun la regarde d’un œil différent selon sa spécialité. Les botanistes égrainent les noms des espèces au fur et à mesure de leur détection : « du plantain, et de la flouve odorante, c’est bon pour le côté aromatique des fourrages, car la flouve contient de la coumarine, des grandes marguerites, des gaillets, achillea ptarmica, ou herbe à éternuer, une espèce rare, trèfles, silènes, myosostis, attention au fossé, carex, angélique, fenouil, salicaires, saule trèfle, oseille, pimprenelle - ça a un goût de concombre, j’en mets dans mes salades… » En bruits de fond, les eaux du Giessen bruissent, les oiseaux chantent, les insectes crissent. Le soleil tape de plus en plus fort, soulevant les odeurs d’herbe et de terre mouillée. Car, arrivés au milieu de la parcelle, son caractère humide s’affirme : les pieds des jurés s’enfoncent dans une terre gorgée d’eau. Après avoir franchi trois fossés, vestige des limites d’anciennes parcelles qui servent aujourd’hui à la fois à irriguer et à drainer la parcelle, les jurés se regroupent. C’est le moment de débriefer.

Les fossés, vecteurs d’une microtopographie favorable aux insectes

Sylvain Plantureux décrit une parcelle « à la productivité importante toute l’année, mais caractérisée par une prédominance des graminées, houlque laineuse, fléole et fétuque rouge, sur les légumineuses. Il y a beaucoup de diversité dans cette prairie, mais qui n’est pas très présente ». Il souligne aussi un problème de portance, et le manque d’ombrage. Par contre, il apprécie les fossés qui fonctionnent. Aussi, la prairie décroche un 6 (la meilleure note) en productivité, contre un 4 en valeur alimentaire : « Il y a beaucoup de tiges, peu de feuilles et de légumineuses, cela donne de la fibre, de l’énergie, mais pas beaucoup de PDI », argumente Sylvain Plantureux. Néanmoins, 63 espèces ont été trouvées sur cette parcelle, contre 30 en moyenne, ce qui illustre bien la diversité du milieu. Les botanistes décrivent aussi « une distribution homogène des espèces, ainsi qu’une bonne structuration des écosystèmes pour la faune et la flore ».  « Les fossés apportent beaucoup de biodiversité, avec une flore spécifique et sa faune associée », soulignent-ils encore, rejoints par Adrien Boillot, animateur Natura 2000 : « Les fossés créent une microtopographie qui fait que la barre de coupe va couper l’herbe plus haut, au-dessus de la ponte de Damier de la succise (papillon) ». Il précise : « En matière de protection des insectes, on ne peut pas préconiser un mode de gestion des prairies. Ce qu’il faut, c’est une diversité des pratiques, car les insectes ont tous des besoins différents ».

De la végétation, oui, mais avec des trous !

Les jurés apprécient aussi la strate buissonnante qui entoure la parcelle, ainsi que la ripisylve, même s’il y a de la Renouée du Japon, car l’espèce, invasive, est maîtrisée. Seul Régis Ambroise, spécialiste des paysages, émet une objection : il aimerait voir quelques trouées dans la ripisylve et le talus qui bordent la parcelle, afin d’avoir plus d’ouvertures et de points de vue. Et, s’il apprécie les arbres isolés sur le coteau qui surplombe la parcelle, il aimerait en voir davantage au sein même de la prairie. Enfin, même s’il y a relativement peu de fleurs au sein de la parcelle, la prairie décroche une bonne note en valeur apicole, car elle est entourée de fruitiers, d’acacias, qui permettraient d’y laisser des ruches toute l’année.

La restitution à l’éleveuse lui permet de confirmer certaines observations du jury : le côté très graminéen de la prairie peut s’expliquer par un historique de pâturage ovin. Quant au petit carré de rumex et d’oseille, il correspond à l’ancien emplacement de l’abreuvoir, donc à une zone qui a été passablement piétinée et fertilisée !

Soja

Beau démarrage malgré des semis tardifs

Technique

Publié le 13/06/2021

Positionner les semis des sojas n’a pas été une mince affaire cette année. Certaines parcelles ont été semées dès le 20 avril, un peu tôt au regard des températures, puisque les sojas ont ensuite patiné durant plusieurs semaines. « Il y a eu une fenêtre fin avril-début mai puis il a plu durant trois semaines », rappelle François Lannuzel, conseiller agricole à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA). Résultat : un quart à un tiers des sojas a été semé tard, fin mai-début juin. Un retard au démarrage qui a posé la question de la nécessité de changer de variété afin d’être sûr d’atteindre la maturité.

Classiquement, ce sont des variétés 00 à 000, donc assez précoces, qui sont semées en Alsace. Pour les variétés du groupe 000, « même si elles sont semées tard, elles pourront être récoltées vers fin septembre - début octobre », assure Aurore Baillet, ingénieure développement à Terres Inovia. Pour les variétés 00, il peut s’avérer plus compliqué d’atteindre la maturité, c’est pourquoi les techniciens ont parfois préconisé, dans certains secteurs, de changer de variété pour passer du groupe 00 au groupe 000 : « Le risque c’est d’avoir des gelées au moment du remplissage, donc un arrêt du cycle du soja. Mais, par ailleurs, c’est une plante qui se rattrape très bien », indique François Lannuzel.

Une particularité qui s’explique par la photosensibilité du soja : « Plus on le sème tard, plus il raccourcit son cycle, ce qui limite le risque de récolte tardive », souligne Aurore Baillet, qui précise que c’est d’autant plus vrai pour les variétés 00, qui peuvent réduire leur besoin en somme de température jusqu’à 100 degrés jours (DJ), contre 50 DJ pour les variétés 000. Le risque de gelée au remplissage est donc limité, car le décalage des dates de semis ne se retrouvera pas à la récolte, il sera plus restreint. « Tout dépend donc du niveau d’acceptation du risque », résume Aurore Baillet, et de la disponibilité des semences ! Ces semis tardifs auront-ils un impact sur le rendement ? Difficile à affirmer pour le moment, mais il est probable que le potentiel de rendement soit plafonné, parce qu’« il y aura peut-être un peu moins de nœuds, donc d’étages de gousses ».

Inoculation : indispensable mais inutile de forcer

Alors que tous les sojas sont désormais semés, la Chambre d’agriculture Alsace et Terres Inovia ont organisé une réunion sur une parcelle de Fabien Metz, à La Wantzenau, afin de faire le point sur les aspects techniques, et de présenter les travaux menés dans le cadre du Plan protéines (lire en encadré). Une des particularités du soja, c’est l’inoculation des semences avec des bactéries symbiotiques indispensables à la mise en place des nodosités. « L’offre commerciale est vaste, et tous les produits ne se valent pas », pose Aurore Baillet. L’institut technique a donc testé les différentes spécialités. Les résultats de ces investigations sont disponibles en ligne sur le site de Terres Inovia.

Certains aspects sont toujours valables : plus l’inoculation est réalisée proche du semis, mieux c’est, et la quantité d’inoculum se raisonne au poids de graines. « Nous n’avons jamais constaté de plus-value à réaliser une double dose d’inoculum dans nos essais, y compris dans les primo sojas », souligne Aurore Baillet. Quant au délai de retour, il dépend du contexte : « Dans les terres favorables, les bactéries vont rester efficaces jusqu’à 5 ans, mais dans les sols squelettiques, il faudra réinoculer les semences chaque année. Lorsque deux sojas se suivent, l’inoculation n’est pas nécessaire pour le second soja. Mais on peut faire une inoculation à demi-dose pour sécuriser le rendement ».

Généralement les agriculteurs réalisent l’inoculation à la bétonnière, mais il existe aussi des semences pré-inoculées, qui ont également été testées par Terres Inovia : « La qualité des nodosités obtenues est moins bonne, ce qui ne permet pas d’aller chercher tout le rendement », rapporte Aurore Baillet. Un résultat à mettre en regard de leur coût par rapport à des semences fermières inoculées manuellement. Quelle que soit la technique utilisée, il faut toujours vérifier la qualité de la mise en place des nodosités au moment de la floraison. D’autant plus cette année dans les semis précoces, soumis au froid et à la pluie, des conditions peu propices à leur formation. Si 30 % des plantes ne présentent pas de nodules, ou s’il y a moins de cinq nodules par plante, alors il est possible d’apporter de l’azote, de l’ordre de 80 à 100 unités, fractionnées en deux apports, à partir de la floraison, y compris en zone vulnérable.

Désherbage : gare à la sensibilité du soja

Le désherbage est un point délicat de la conduite du soja car la culture est sensible à certaines matières actives et peu de produits sont autorisés. Effectuer des faux-semis permet de réduire le stock d’adventices avant d’implanter la culture. Puis, dans le contexte alsacien, où le soja suit souvent un maïs, les techniciens préconisent d’effectuer un désherbage de prélevée, sachant que tous les produits autorisés (Mercantor Gold, Prowl…) présentent des restrictions d’usage, et qu’il vaut mieux les associer pour gagner en efficacité. Quand la protection de prélevée n’a pas été effectuée, la stratégie de post-levée se fonde sur le Pulsar, qui est phytotoxique pour le soja, mais qu’il détoxifie sans impact sur le rendement s’il est bien portant. Pour améliorer l’efficacité de l’opération, il est conseillé d’appliquer Pulsar dans des conditions humides, sur des adventices peu développées et en conditions poussantes. La stratégie préconisée est « d’intervenir à la sortie de la première feuille trifoliée à demi-dose avec une huile, puis de revenir 10 jours après ».

D’autres spécialités sont autorisées, mais sont spécifiques de certaines adventices, à utiliser en rattrapage, ne peuvent pas être mélangées au Pulsar, présentent des risques par rapport à la ressource en eau, ou encore sont plus chères au regard de leur efficacité que Pulsar, considèrent les techniciens. « Je préfère avoir un peu de phytotoxicité que des adventices qui profitent d’un défaut de sélectivité », résume Aurore Baillet. Dernier point d’attention au niveau du désherbage : certains produits utilisés sur maïs (Dicamba…) engendrent des problèmes de phytotoxicité sur soja, il est donc primordial de bien nettoyer les pulvérisateurs entre ces usages, sachant qu’un lavage à l’eau ne suffit pas.

Irrigation : économiser en début de cycle

« L’irrigation du soja se gère en fonction de sa sensibilité au stress hydrique, qui évolue au cours de son cycle », pose Jonathan Dahmani, conseiller en irrigation à la CAA. Aussi, irriguer avant l’apparition des premières fleurs ne sert à rien, ni après le moment où les premières gousses sont mûres. Entre ces deux stades, l’irrigation se raisonne en fonction du type de sol, un peu comme pour un maïs, sachant que pour un même niveau d’ETP, le maïs consomme plus d’eau que le soja, de l’ordre de 40 mm. Jonathan Dahmani préconise d’économiser cette eau durant la première partie de la campagne d’irrigation, mais surtout pas en juillet, car c’est là que se construisent les principales composantes du rendement. Freiner l’irrigation au début de la campagne permet d’éviter d’aller vers une culture luxuriante, dont les besoins en eau iront croissant, ainsi que d’éviter de rallonger les entre-nœuds, donc le risque de verse, sans pour autant favoriser la formation des gousses. Par ailleurs, il est conseillé d’arrêter d’irriguer suffisamment tôt, en septembre, pour favoriser la maturation des gousses. Enfin, Jonathan Dahmani conseille de privilégier des buses de calibre modéré pour obtenir une précipitation instantanée atténuée, et éviter la verse.

 

 

 

Tour de plaine

Un retard rattrapable, sauf pour les asperges

Technique

Publié le 12/06/2021

Plus de peur que de mal ! L’épisode de gel des 7 et 8 avril 2021 a finalement assez peu impacté les vergers alsaciens, même si le caractère de calamité agricole a tout de même été reconnu pour certaines parcelles. « Il s’agit surtout de vergers isolés, essentiellement situés dans le Haut-Rhin, qui étaient très chargés l’an passé », décrit Philippe Jacques, conseiller arboricole à la Chambre d’agriculture Alsace. Un chargement important qui a pu se traduire, cette année, par une induction florale de moindre qualité, et un débourrage plus précoce, qui a rendu les fleurs plus sensibles au gel. Suite à l’épisode de gel, les précipitations soutenues ont imposé une cadence de traitement importante, pour contenir les contaminations par les champignons pathogènes. Philippe Jacques rappelle qu’en arboriculture, la protection fongicide se traduit par des traitements préventifs, curatifs et « stop », qui ont lieu pendant la pluie, pour bloquer la germination des spores de champignons. Comme il a plu souvent, ces traitements se sont enchaînés. Et comme en plus il faisait froid, certains produits, qui nécessitent une température minimale pour être efficace, n’ont pas pu être utilisés. Les arboriculteurs ont donc été sur la brèche pendant près d’un mois. « Actuellement, nous sortons de la période de haute sensibilité, avec un bilan plutôt pas mal, et c’est une très bonne nouvelle », souligne Philippe Jacques.

Mais déjà, une autre difficulté se profile. Et celle-là risque d’être difficile à contourner. Les températures fraîches entraînent un décalage de maturité de deux à trois semaines pour les variétés les plus précoces de cerises et d’abricots. Un décalage qui ne serait pas si dommageable en soi s’il ne s’accompagnait pas d’une très importante hétérogénéité de la maturité des fruits sur un même arbre, qui s’explique par une floraison très étalée. « Ça va être très compliqué à récolter et ça va amplifier le coût de la récolte », annonce le conseiller agricole. Les températures fraîches ont en outre entraîné un bouleversement du calendrier de récolte : « Toutes les variétés précoces de cerisiers arrivent à maturité ensemble. Mais à partir de la variété Summit qui marque la jonction entre les variétés hâtives et les suivantes, les choses devraient rentrer dans l’ordre. » La situation des abricotiers ressemble à celle des cerisiers, avec des arbres peu chargés, et un décalage de maturité sur les variétés précoces qui s’estompe avec les variétés plus tardives. Pour les pêchers qui ont été correctement protégés contre le gel, la production s’annonce normale. La protection contre la cloque du pêcher a été arrêtée un peu trop tôt : « Nous pensions que le risque était passé, donc le rythme des traitements s’est relâché, or l’agent pathogène s’était développé plus tardivement », explique Philippe Jacques. Pas de quoi impacter la récolte, qui s’annonce normale. La récolte de mirabelles s’annonce belle en Alsace. Les arbres y sont chargés, contrairement aux Vosges ou à la Meurthe-et-Moselle. Les quetschiers sont plus chargés au sud qu’au nord de l’Alsace. Pour les poiriers c’est l’inverse, une particularité de l’année puisque ces deux espèces ont d’ordinaire des comportements assez similaires. Enfin, pour les pommiers, hormis deux producteurs qui déplorent des dégâts de gel significatifs, la récolte s’annonce normale. Enfin, plusieurs orages de grêle ont éclaté dans la région, provoquant des impacts, heureusement modérés, qui ne devraient pas déprécier la qualité des fruits.

Asperges : la douche froide

Après une très belle campagne 2020, c’est la douche froide pour les producteurs d’asperges. « La campagne a démarré dans les temps, mais avec un niveau de production très faible, qui n’a pas décollé, ni en avril, ni en mai », résume Philippe Sigrist, conseiller en production d’asperges à Planète Légumes. En cause, le froid, mais surtout le manque d’ensoleillement qui fait que les films plastiques, censés réchauffer les buttes, n’ont pas fonctionné, d’autant plus que la terre était refroidie par des nuits fraîches, voire des gelées. Les précipitations soutenues n’ont pas arrangé les choses. Résultat, la production est en baisse, de l’ordre de 30 à 50 %, estime Philippe Sigrist. Ce petit millésime côté production s’est traduit par des difficultés à gérer le volume de main-d’œuvre nécessaire, qui s’est avéré moins important que prévu. Par contre, les prix se sont tenus, car la récolte n’était pas meilleure dans les autres bassins de production. Philippe Sigrist constate aussi : « Si la production avait été normale, il y aurait peut-être eu des difficultés à l’écouler, car la restauration était encore fermée, et nous sommes toujours en concurrence avec les autres bassins de production. Quand les asperges d’Alsace arrivent sur le marché, ils en sont déjà à la moitié de leur campagne de production, et les prix baissent. En outre, depuis la fin mai, la demande s’est écroulée », rapporte Philippe Sigrist. Triste paradoxe : alors que les aspergeraies pourraient commencer à produire, les asperges ne trouvent plus preneur. Résultat : « Certains producteurs débâchent les buttes car ils n’arrivent plus à vendre leur production… »

Choux : des plantations resserrées par les précipitations

Les plantations de choux à choucroute ont été effectuées entre les gouttes, donc dans un calendrier plus serré que la normale : « Les producteurs n’ont rien pu planter pendant deux semaines, indique Mathilde Doubrere, conseillère choux et navets salés à Planètes Légumes. Comme les plants sont restés stockés serrés en plaque, qu’il faisait froid et humide, il y a eu un peu de développement de mildiou, mais qui s’est résorbé à la plantation. » Désormais, les plantations sont terminées partout et la sole dédiée aux choux à choucroute reste relativement stable. Peu de dégâts de ravageur sont à déplorer, les traditionnelles attaques d’altises sont gérables, mais une parcelle de 3 ha a dû être complètement replantée suite à des dégâts de corbeaux, rapporte Mathilde Doubrere. Au final, après une plantation compliquée et stressante, les conditions sont réunies pour une bonne reprise des plants, ce qui laisse augurer un début de campagne plutôt serein.

Tabac : une très bonne reprise suite au retard de plantation

Les plantations de tabac se sont terminées il y a un peu plus d’une semaine, début juin, donc avec deux bonnes semaines de retard par rapport à une année moins fraîche. « Ce retard est dû à l’accumulation d’une pousse lente des jeunes plants dans les serres, liées aux températures fraîches, suivi d’une impossibilité de rentrer dans les parcelles pour effectuer les plantations à cause des précipitations », relate Thomas Lux, technicien à la Coopérative Tabac Feuilles de France (CT2F). Le retard au démarrage des jeunes plants s’est aussi traduit par des attaques de botrytis, qui ont été bien gérées « en aérant les serres autant que possible, et en appliquant des traitements protecteurs ». Résultat, les producteurs qui avaient perdu quelques plants en ont trouvé chez leurs confrères, et toute la surface annoncée en tabac a pu être plantée. Celle-ci affiche un léger retrait, en lien avec des départs en retraite de producteurs historiques qui ne sont pas compensés par l’arrivée de jeunes planteurs.

« La culture souffre d’un manque de visibilité à long terme », analyse Thomas Lux. À court terme, les signaux sont plutôt positifs pour la consommation du tabac virginie produit en Alsace, quasiment exclusivement destiné à la production de tabac à chicha : l’allègement des mesures de restrictions destinées à endiguer l’épidémie de Covid-19 devrait se traduire par une hausse de la consommation de tabac à chicha. Cela tombe bien : dans les champs, les jeunes plants de tabac ont très bien repris : « Si le reste de la campagne se déroule sans heurts, les conséquences de ce léger retard au démarrage seront minimes », estime Thomas Lux.

Houblon : du retard, du travail et du mildiou

Le froid a ralenti la croissance des lianes de houblon au démarrage, ce qui s’est traduit par une mise au fil plus tardive et plus longue. Le vent a ensuite donné du fil à retordre aux producteurs qui ont dû intervenir pour remettre les lianes au fil. « Le mois de mai a été éprouvant pour les producteurs de houblon », constate Michèle Dauger, technicienne houblon au Comptoir agricole. Par ailleurs, les buttages ont été retardés par les précipitations. Actuellement, les houblons affichent une dizaine de jours de retard de croissance, mais les sols sont pourvus en eau, et « si les températures augmentent ils pourront rattraper ce retard », indique Michèle Dauger. Enfin, en lien avec les précipitations et les amplitudes thermiques importantes, « nous observons un important développement de mildiou, qu’il s’agit de suivre et de traiter », conclu la technicienne.

Pomme de terre : les primeurs pour juillet

Après des plantations précoces et dans des conditions optimales, l’épisode de gel de début avril a ponctuellement touché des parcelles de pommes de terre primeur, « mais sans occasionner trop de dégâts », rapporte Denis Jung, conseiller en production de pommes de terre à Planète Légumes. Désormais, elles affichent un retard de 2 à 3 semaines, ce qui conduit à décaler le lancement officiel de la saison à début juillet, dans la perspective d’atteindre les plus gros volumes de production mi-juillet. « Il y a déjà des petits volumes qui arrivent sur le marché, récoltés en verts, c’est-à-dire non défanés, mais le défanage devrait intervenir fin juin, pour une production maximale mi-juillet », estime Denis Jung. Les pommes de terre de conservation ont mis plus de temps à lever que d’ordinaire, en raison de la fraîcheur et de l’humidité, ce qui s’est traduit par des maladies telluriques, type rhizoctone, des pourritures des tubercules et de la tige. Les pucerons sont présents, et la pression s’intensifie. Les doryphores sont en retard puisque les premières larves viennent d’être observées. Le mildiou est entré en phase contaminatrice, et les plants doivent donc être protégés pour éviter l’apparition de taches. Au rayon des incidents, Denis Jung cite aussi des orages de grêle qui ont localement fragilisé certaines parcelles. Globalement, la végétation affiche un léger retard « mais plus qu’un retard de stade, c’est plutôt lié à une végétation peu vigoureuse, assez tassée. Cette météo plutôt nordique ne réussit pas bien au feuillage, par contre on a pas mal de tubercules par pied, qui grossissent lentement », décrit le conseiller.

Betteraves sucrières bio

Une planteuse pour devancer les adventices

Technique

Publié le 06/06/2021

En plus de conquérir de nouveaux planteurs pour optimiser le fonctionnement de la sucrerie d’Erstein, Cristal Union se fixe pour objectif de développer la culture de la betterave sucrière bio en Alsace et dans ses autres bassins de production. En 2016, l’Aprona publiait un rapport sur la qualité des eaux souterraines d’Alsace, qui mettait en évidence la présence de s-metolachlore, un herbicide couramment utilisé en betteraves, dans de nombreux aquifères. Un résultat qui a engendré des actions correctives, comme ce projet de développer la culture de betteraves bios en Alsace, porté par Cristal Union et l’Opaba. En outre, les parts de marché des produits bio continuent de progresser. Il y a donc une place à prendre pour du sucre issu de betteraves bio produites localement. Il constitue en effet une alternative au sucre de canne bio, dont les conditions de production sont, selon les pays, humainement effroyables, et au bilan carbone après transport désastreux.

Partir avant les autres, c’est de la triche, mais ça fait gagner !

Reste à trouver les moyens de cultiver la betterave sans engrais et sans produits phytosanitaires de synthèse ! Pour cette plante sarclée, l’un des défis majeurs, c’est le désherbage ! C’est pourquoi la sucrerie d’Erstein a testé récemment à Schoenau une planteuse à légumes automatique de conception hollandaise (marque TTS), alimentée avec des jeunes plants de betteraves en mini-motte, également produits en Hollande par la société WPK, et importés par la société Prosem. Dommage pour le bilan carbone, mais il n’existe pas de producteurs de plants dans l’est de la France. « L’objectif de l’opération est que les betteraves profitent d’une certaine avance sur les adventices », pose Michel Butscha, technicien au service agrobetteravier de la sucrerie d’Erstein. La veille de la plantation, un passage de herse étrille a été effectué, afin de procéder à un faux semis. Et, dès que les jeunes plants auront pris racine, d’ici quelques jours, un second passage de herse sera effectué afin d’arracher les jeunes repousses.

A priori, la technique devrait donc être plus efficace que le binage, traditionnellement utilisé, qui ne permet pas de désherber sur le rang, contrairement à la herse. Autre avantage de la technique, puisqu’elle repose sur l’implantation de jeunes plants déjà assez développés, c’est qu’elle permet d’oser des implantations plus tardives, donc d’envisager davantage de cultures dans un cycle, par exemple d’ensiler encore un méteil avant d’implanter les betteraves. D’autant que la betterave se caractérise par sa bonne valorisation des beaux jours de l’arrière-saison. « C’est un peu comme en culture légumière, compare Germain Risch, responsable commercial de la société Prosem. Certes, il faut partir de plants produits sous abris, ce qui représente un coût par rapport à un semis direct, mais on gagne du temps, qu’on peut rentabiliser avec une culture supplémentaire, et on sécurise les cultures. »

En effet, l’avance prise sur les adventices vaut aussi pour les ravageurs du sol, type taupins : au stade 6-8 feuilles, qui correspond à celui des plants plantés ce jour-là, « la betterave n’est plus sensible au risque taupin », rappelle Michel Butscha. D’ailleurs, la betterave pourrait être plantée plus jeune, à 3-4 feuilles, mais gagnerait à être plus haute, estiment les spécialistes, en regardant les plants tomber dans les sillons. « Cela permettrait de mieux enfouir les mottes dans le sol, donc d’éviter l’effet cheminée, qui s’observe lorsque le terreau de la motte affleure, ce qui favorise l’évaporation de l’eau et peut nécessiter d’avoir recourt à l’irrigation », explique Germain Risch. Parvenir aux plants idéaux s’obtiendra en pilotant la fertilisation dans les serres hollandaises, probablement en réduisant la fertilisation phosphatée et en augmentant l’apport d’azote. Mais pas trop, au risque d’obtenir des plants trop fragiles !

Du hors-sol aux conditions réelles

Une fois ces ajustements effectués, les betteraviers devront aussi veiller à bien préparer les plants : « Il faut les stocker à la lumière, pour que les plants aient leur dose de lux, et arroser les mottes avant la plantation », préconise Germain Risch. Cela a pour effet d’alourdir la motte, donc sa chute dans le sillon. En outre, elle aura de l’eau à disposition pour un bon démarrage de sa vie en conditions réelles. Ensuite, il suffit d’alimenter la planteuse avec des plaques de plants, et de retirer les plaques vides. Il faut donc prévoir un opérateur sur la planteuse, et un conducteur pour le tracteur. La planteuse, aussi high-tech soit elle, repose sur un fonctionnement simple et classique : des socs ouvreurs viennent ouvrir les sillons, des pinces saisissent les plants dans les plaques, les laissent tomber dans un conduit qui les guide jusqu’au sol, et des roues plombeuses viennent refermer le sillon. Évidemment, le guidage RTK est possible et recommandé, notamment pour faciliter l’arrachage des betteraves.

D’autres pistes peuvent encore être creusées, comme celles de semoirs robotisés, qui permettent de positionner chaque graine par GPS, puis d’intervenir avec une bineuse, également guidée par GPS, qui tourne autour de chaque plant. Une affaire à suivre donc.

 

 

Tour de plaine

La fraîcheur printanière entraîne un démarrage lent, mais sans heurts

Technique

Publié le 05/06/2021

En mai, fais ce qu’il te plaît, par exemple remettre un gilet ! Cette année, le printemps a fait mentir les dictons les plus établis, avec des précipitations soutenues et des températures pour le moins frisquettes : « Il manque cent degrés jour avec une température de base de 6 °C pour le maïs par rapport à une année normale, soit une semaine à 10 jours de retard », pose Jean-Louis Galais, conseiller agricole à la Chambre d’agriculture Alsace. « C’est déstabilisant car c’est très différent de ce qu’on a connu ces dernières années, mais lorsque l’on considère les moyennes sur les dix dernières années, c’est loin d’être catastrophique », tempère-t-il. Les maïs ont été semés dans de bonnes conditions, entre le 15 et le 20 avril, après une période très froide, et avant une longue période de précipitations. Les levées ont été correctes et, actuellement, les maïs atteignent le stade cinq feuilles, en moyenne. Un retard de croissance surtout lié au froid. Les précipitations soutenues, elles, ont plutôt limité les interventions, comme les désherbages. Résultat : « Dans les parcelles qui n’ont pas été désherbées au moment du semis, les adventices se sont bien développées, et les agriculteurs profitent des quelques jours de beau temps pour intervenir. » La croissance lente des maïs a fait craindre des dégâts de ravageurs du sol. Finalement, ils sont assez limités. « Les dégâts les plus importants sont causés par les corvidés », pointe Jean-Louis Galais. Enfin, parfois, des orages de grêle ont lacéré des feuilles. S’ils affichent un léger retard, les maïs vont aborder l’été avec des sols bien pourvus en eau, ce qui, avec des températures plus estivales, peut permettre de rattraper cette lenteur au démarrage.

Maïs : du retard au démarrage

Les conditions fraîches et humides ont particulièrement impacté le travail des producteurs de maïs semences, qui doivent semer les lignées mâles et femelles avec des décalages précis afin de favoriser la production de semences. « Ça a parfois été très difficile d’arriver aux bons stades, mais les multiplicateurs s’en sont très bien sortis », résume Alain Weissenberger, responsable de la filière maïs semences au Comptoir agricole. Autre obstacle à surmonter : les quantités importantes d’eau qui sont tombées ont localement entraîné la formation de croûtes de battance. Résultat, si la levée des femelles s’est globalement déroulée sans encombre, celle des mâles - dont les semis ne sont pas encore achevés - est parfois plus hétérogène. En lien aussi avec le vent du nord, qui « assèche les surfaces ». Mais là aussi, Alain Weissenberger souligne le professionnalisme des agriculteurs qui ont mis en place les mesures correctives qui s’imposaient, comme des passages d’écroûteuse. « C’était stressant, mais ça aurait pu être pire », résume-t-il. Au moins le recours à l’irrigation sera-t-il sans doute un peu plus léger cette année !

Blé : du soleil pour du rendement

Les blés affichent aussi un léger retard. Avec toutes ces précipitations, la crainte de voir les maladies cryptogamiques exploser était vive. Mais finalement, les blés restent sains : « Le froid a aussi freiné le développement des champignons », constate Jean-Louis Galais. Le risque lié à la fusariose n’est pas encore écarté. Les contaminations devraient être ponctuelles, liées aux précipitations orageuses. Ce qui fait le plus défaut aux blés, c’est l’ensoleillement : « Pour faire leur cycle, les plantes ont besoin d’azote, qu’elles trouvent dans le sol, et de carbone, qu’elles assimilent via la photosynthèse. Actuellement, nous arrivons au stade épiaison-floraison, une période délicate, car une fois que la fécondation est terminée, une grande part du rendement est déterminée », rappelle Jean-Louis Galais. Il est donc de bon présage de voir la météo revenir à des journées plus ensoleillées et plus douces afin que les blés puissent passer cette étape cruciale dans les meilleures conditions possible. « Avec davantage d’ensoleillement, les plantes seront plus actives et cela écarte le risque de constater des problèmes de fertilité d’épis. » Si la moisson s’annonce un peu plus tardive cette année, en termes qualitatif et quantitatif, elle devrait être correcte.

Colzas : une floraison dans le froid

Avec une floraison qui s’est déroulée dans le froid, avec peu de rayonnement lumineux, les colzas sont la culture pour laquelle Jean-Louis Galais est le moins optimiste : « Le nombre de siliques risque d’être impacté, et il ne faut pas écarter le risque de voir du sclerotinia se développer. » En effet, cette maladie se propage lorsque, du fait de l’humidité, les pétales restent collés sur les feuilles après être tombés à la fin de la floraison. Une situation qui a été fréquemment observée. Mais, là aussi, le froid a pu avoir un effet protecteur en limitant la croissance du champignon. Par ailleurs, l’année a été marquée par une forte pression en charançons de la tige, et « toutes les parcelles n’ont pas été protégées à la hauteur de la pression constatée », rapporte Jean-Louis Galais.

Betterave : après le gel, c’est reparti de plus belle

Après avoir été semées à la bonne période dans des sols bien évolués, rendus faciles à travailler par des labours d’automne et un hiver rude, les betteraves avaient levé rapidement et de manière homogène. Avant d’être brisées dans leur élan par l’épisode de gel de début avril. « Nous avons posé rapidement les diagnostics et décidé de retourner et de resemer toutes les parcelles où le peuplement était inférieur à 50 000 pieds/ha, soit quelque 200 ha. Pour soutenir les planteurs concernés, Cristal Union a pris en charge une dose de semences par hectare », indique Michel Butscha, technicien au service agrobetteravier de la sucrerie d’Erstein. Dans certaines parcelles, touchées par le gel mais pas resemées, le peuplement reste un peu limité, à 60-70 000 pieds/ha, mais « rien de dramatique », estiment les experts de la sucrerie. En outre, les resemis ont très bien pris et désormais, « le décrochage se voit à peine ». La période fraîche qui a suivi le gel intense n’a pas trop pénalisé les betteraves qui, dès qu’il fait plus de 0 °C, poussent lentement mais sûrement. La fraîcheur printanière se traduit par un retard de 12-13 jours en somme de température, soit 5-6 jours en termes de végétation. Les désherbages ont pu être effectués entre les gouttes et les rafales de vent, « avec une très bonne efficacité des produits racinaires, qui va se traduire, dans la plupart des cas, par une intervention de moins que ne le préconise le calendrier habituel ». En effet, les betteraves vont bientôt fermer les rangs. « Actuellement, certains planteurs effectuent des binages, mais plus pour aérer le sol, qui s’est parfois refermé suite aux précipitations, que pour éliminer des adventices », précise Michel Butscha. Si des croûtes se sont formées, il n’y a par contre eu que très peu de ravinements, de phénomènes de stagnation d’eau : « Comme les sols étaient très secs en profondeur, l’eau s’est bien infiltrée, et c’est de très bon augure pour le rhizoctone. »

La phase de sensibilité à la cercosporiose approche, aussi le modèle de prédiction du risque va bientôt être enclenché, annonce Michel Butscha. Côté ravageurs, les limaces ont fait peu de dégâts malgré les conditions humides. Les ravageurs du sol ont profité de la pousse ralentie des betteraves pour causer plus de dommages que lors des campagnes précédentes, mais rien de catastrophique. Sachant que 59 % des surfaces de betteraves ont été semées avec des graines non traitées aux néonicotinoïdes, les planteurs sont très vigilants quant à l’évolution des populations de pucerons : « Ils étaient présents très tôt, mais la fraîcheur et la pluviométrie ne leur ont pas été favorables », résume Michel Butscha. Ainsi, la moitié de la sole betteravière a été traitée contre les pucerons vers la mi-mai. Et la surveillance se poursuit pour juger de la nécessité d’une nouvelle intervention. Globalement, les responsables de la sucrerie sont donc plutôt optimistes pour la suite de la campagne : « La plaine est homogène, le peuplement est parfois un peu limité, mais le développement racinaire est prometteur », résume Michel Butscha. De quoi séduire de nouveaux producteurs de betteraves sucrières ? Les responsables de la sucrerie l’espèrent, car ils sont toujours en quête de nouveaux producteurs pour optimiser le fonctionnement de la sucrerie d’Erstein.

Herbe : des chantiers entre les gouttes

Pour la production d’herbe et de méteil, l’eau tant attendue a fini par devenir gênante. En effet, les créneaux permettant de faucher dans de bonnes conditions ont été rares en mai : « Il y a eu un créneau vers le 8 mai, puis un vers le week-end de la Pentecôte », indique Laurent Fritzinger, conseiller agricole à la Chambre d’agriculture Alsace. Pour résumer, les éleveurs ont été confrontés à deux options. Soit récolter du fourrage avec une bonne valeur alimentaire sur pied mais dans de mauvaises conditions donc avec le risque de voir cette valeur alimentaire se dégrader. Soit attendre d’avoir de bonnes conditions pour récolter de l’herbe un peu trop âgée mais dans des conditions permettant un bon préfanage. Entre les deux, Laurent Fritzinger préconise de loin la seconde option : « Au moins le fourrage obtenu est valorisable, il y a moins de refus, donc moins de pertes économiques. » Le beau temps du week-end dernier et du début de la semaine a permis de mener à bien certains chantiers, mais difficile de tout faire en trois jours ! Surtout pour les méteils, qui requièrent trois bonnes journées de préfanage. Les éleveurs qui ont fauché tôt récoltent désormais de très belles secondes coupes. Mais certains n’en sont qu’à la première. En effet, l’herbe a mis du temps à pousser à cause des températures fraîches, qui ont entraîné un retard de pousse de presque deux semaines. En outre, les plantes sont restées courtes assez longtemps. Pour Laurent Fritzinger, les craintes sont désormais levées car l’herbe a poussé, mais « ce ne sera pas une année record, les rendements seront bons, mais pas exceptionnels, et disparates selon la pluviométrie locale », estime-t-il.

Concours général agricole (CGA)

Un condensé d’agriculture française

Vie professionnelle

Publié le 31/05/2021

Assister à la remise des prix du Concours général agricole par visioconférence, c’est un peu comme se trouver face à son péché mignon sans pouvoir y accéder. Très frustrant donc ! Mais c’est aussi l’occasion de faire un tour de France en quelques heures depuis son espace de télétravail. Et ça, c’est une véritable bouffée d’oxygène. Certes, il est impossible de goûter aux produits présentés, mais écouter leurs producteurs en parler suffit à mettre l’eau à la bouche.

Célébrée le jeudi 20 mai, dans le cadre de la Semaine de l’agriculture française, créée pour remplacer le Salon international de l’agriculture (Sia), cette remise des prix du CGA suivait de près la levée de certaines restrictions liées à l’épidémie de coronavirus. Ce que n’ont pas manqué de souligner le ministre de l'Agriculture, Julien Denormandie, et le président du Centre national des expositions et concours agricole (Ceneca), Jean-Luc Poulain, au cours de leurs allocutions d’ouverture. « Le Concours général agricole a 70 ans de plus que le Salon de l’agriculture, qui s’est d’ailleurs construit autour de ce concours. Il a vocation à récompenser des femmes, des hommes, des jeunes en apprentissage, à faire primer l’humain, à redonner des lettres de noblesse à ceux qui sont en première ligne pour nous nourrir », a déclaré Jean-Luc Poulain.

 

 

Un concours qui condense les défis agricoles

Le ministre a décrit un concours à la fois « élément de racine et d’identité », mais qui reste « moderne ». Il a insisté sur le « signal fort » que cette cérémonie constitue pour le monde agricole : « De nombreux produits primés aujourd’hui trouvent leurs débouchés dans des espaces qui étaient fermés et qui rouvrent depuis hier. » Pour le ministre, cela doit inciter à « se tourner vers l’avenir même si la prudence doit rester de mise ». Il a évoqué la réforme de la Pac : « Elle doit inscrire notre pays dans sa souveraineté alimentaire, qu’elle a chevillée au corps », a-t-il déclaré. Avant de renchérir : « Le secteur de l’agroalimentaire fait partie de ce qui fait nation. Imposer des standards de protection du consommateur sans dépendre de quiconque, cela relève de notre souveraineté. » Il a aussi évoqué la notion d’identité, liée aux produits du terroir : « Ils font notre renommée internationale, notre fierté. »

Lors de cette cérémonie, les prix de trois concours étaient remis, les prix d’excellence, qui récompensent la qualité des produits, le concours des pratiques agroécologiques, et le trophée international de l’enseignement agricole (TIEA). Pour le ministre, ils illustrent les défis que l’agriculture a à relever à court et moyen terme. Celui du changement climatique pour le concours des pratiques agroécologiques. Et celui du renouvellement des générations, pour le TIEA. « Le juge de paix sera le renouvellement des générations, car il n’y a pas d’agriculture sans agriculteurs. Il faut donc accompagner ce renouvellement par la formation, la rémunération, la protection et la visibilité. » Enfin, les prix d’excellence témoignent « de la qualité de nos produits, qui fait l’ADN de notre agriculture ».

Prairies humides : faire d’une contrainte un atout

Philippe Noyau, président de la Chambre régionale d’agriculture du Centre-Val de Loire et président du comité d’orientation du concours des pratiques agroécologiques, a présenté les deux catégories « Prairies et parcours » et « Agroforesterie », rappelant que ce concours a été créé afin de véhiculer un message en faveur d’une agriculture multiperformante. Huit prix nationaux ont été décernés dans la catégorie Prairies et parcours. Dans la catégorie Pâturage exclusif, le premier prix revient à Jérémy Malot, éleveur en Baie de Somme, dont les agneaux sont commercialisés dans le cadre de l’AOP Agneaux des Prés salés de la Baie de Somme. Les ovins pâturent un domaine public maritime, caractérisé par une végétation particulière qui confère un goût spécifique à la viande.

Dans la catégorie Fauche plaine et piémont, le premier prix est allé à l’EARL Loucheron Farcy dans la vallée de la Somme, où Tanguy Loucheron a renoué avec un système de fauche tardive des prairies, et décrit néanmoins un fourrage « plus riche, plus équilibré ». Dans la catégorie Fauche prioritaire montagne et haute montagne, c’est le Gaec Le Sauvage, situé sur le plateau de l’Aubrac, qui a remporté la plus haute distinction, pour la gestion de ses prairies humides : « Dans un contexte de changement climatique, elles nous permettent d’avoir de l’herbe fraîche, car ce sont des prairies qui restent vertes même quand il fait très sec », décrit Damien Cruez, un associé du Gaec, qui constate : « Les contraintes peuvent devenir des atouts. »

L’élevage Hoeffel, lauréat dans la catégorie Agroforesterie

Dans la catégorie Agroforesterie, cinq prix nationaux ont été délivrés. Le premier prix de la catégorie implantation est allé dans la Somme, chez Sylvain Deraeve, de l’EARL Plaine de Vie, qui a implanté des haies autour de son parcellaire afin de tamponner les aléas climatiques, d’apporter de l’ombrage… Dans la catégorie Gestion, c’est Ernest Hoeffel et Corinne Bloch, éleveurs à Walbourg qui ont été récompensés par le ministre : « Restaurer les haies, c’est une évidence, mais qui nécessite des transformations. Il est donc important d’accompagner, de financer cette évolution mais aussi d’avoir des ambassadeurs qui portent cette vision. » Ernest Hoeffel a décrit un travail de réintroduction des arbres entrepris de longue date, mais qui s’est amplifié avec la récurrence des sécheresses estivales. Désormais, les haies sont « jardinées », afin de nourrir les vaches en été avec le feuillage des arbres, puis de fabriquer de la litière en broyant le bois. Lorsqu’il est sorti de l’étable, le fumier est composté avant d’être remis en terre. Il y a donc un retour du bois au sol, « comme dans une forêt », constate Ernest Hoeffel, qui rapporte les résultats « impeccables » procurés par cet amendement, ainsi que le foisonnement de biodiversité qui accompagne les haies.

Des lycéennes engagées

Les prix du Trophée international de l’enseignement agricole (TIEA), dont c’était la 20e édition, ont été décernés par Hervé Noiret, directeur général du groupe France Agricole. Il en a rappelé le principe : les lycées participant devaient relever deux épreuves : la rédaction d’un article de presse et la présentation d’un animal en vidéo. « Cette année, 26 établissements ont passé la ligne d’arrivée, dont des lycées situés en Chine, en Belgique et en Argentine, avec des prestations de très haut niveau, qui donnent confiance dans le renouvellement des générations. » Dans la section races laitières, c’est le Legta Le Robillard, situé en région Normandie, qui remporte le premier prix. Une annonce suivie d’images de lycéens en liesse retransmises depuis leur établissement. Dans la section races allaitantes, c’est le Legta de Montardon qui remporte la première place, avec pour particularité d’avoir formé une équipe uniquement féminine. Depuis la Nouvelle-Aquitaine, elles ont dit avec émotion leur fierté de voir leur travail récompensé.

Dans la section des établissements étrangers, c’est l’Escuela de Education Secundaria Agraria de la province de Buenos Aires en Argentine qui décroche la première place. S’ensuit un duplex improbable avec l’Argentine, où il est 4 h du matin et où élèves et professeurs ont dû demander une autorisation spéciale pour se retrouver malgré le couvre-feu. Le meilleur article de presse a été rédigé par le Legta de Montardon, ce qui place les « Demoiselles de Montardon » (voir vidéo, ci-dessous) en tête du concours toutes catégories confondues. Heureuses, et fair-play, les lycéennes ont félicité les autres équipes pour leur participation.

La cérémonie s’est poursuivie par la remise des prix aux 36 lauréats du prix d’excellence du Concours général agricole, qui doivent avoir été médaillés trois années de suite pour décrocher un trophée. Au menu de cette échappée gourmande ; du poisson des Dombes, du vin du Jura, du cidre, du safran, du vin corse, des confitures de La Réunion, du champagne, du vin d’Alsace (avec l’EARL Nicollet Gérard et fils), du vin des Côtes de Toul, des produits laitiers, de l’huile de noix, du magret de canard séché, des volailles logées dans des chalets en bois…

Julien Denormandie félicite les lauréats, disant son bonheur de pouvoir se retrouver autour de tablées pour déguster les mets produits par les agriculteurs, et sa frustration de n’avoir pu goûter aucun produit primé. Frustration partagée. L’écran redevient bleu. J’ai faim.

 

 

Relance de la production de pommes de terre dans la vallée de la Bruche

Des producteurs en quête de matériel ancien

Pratique

Publié le 01/05/2021

L’histoire de la réintroduction de la pomme de terre dans la haute vallée de la Bruche est née du constat d’une fragilisation des fermes du territoire, en lien avec le changement climatique, leur spécialisation et le contexte économique. « Souvent, le fait qu’une exploitation agricole tienne le coup ou pas tient à 10 % du chiffre d’affaires. D’où l’idée de trouver une production alternative qui pourrait procurer ces 10 % qui font la différence », indique Jean Vogel, producteur de petits fruits à Saales et ancien maire de la commune. Avec Christian Haessig, ancien gérant de la laiterie du Climont, située à Saales, aujourd’hui retraité, ils se penchent sur la question. Ils commencent par interroger l’histoire, et notamment les pratiques agricoles adoptées par la communauté mennonite, importante sur le territoire. « C’est quelque chose qui a été occulté. Mais, avec des sols riches en fer et en aluminium, qu’il faut régénérer, il n’y avait pas de prairies permanentes, contrairement à ce qui se pratique aujourd’hui. Le système agraire était fondé sur trois piliers : l’herbe, le seigle et la pomme de terre. La rotation classique débutait par de l’avoine, puis de la pomme de terre, du seigle, dans lequel était semé du trèfle pour faire une prairie qui restait plusieurs années en place, avant le retour de la prairie. »

L’idée de réintroduire la culture de la pomme de terre dans la haute vallée de la Bruche fait alors son chemin. « Le climat et les terres y sont propices », souligne Christian Haessig. La preuve : un écrit du pasteur Jean-Frédéric Oberlin, qui affirme que « la meilleure pomme de terre d’Alsace est la pomme de terre de montagne », rapporte Jean Vogel. Reste à retrouver comment cultiver cette fameuse pomme de terre.

Le projet a pris une nouvelle dimension suite à l’organisation d’un « grand débat » en janvier 2019, et à la création d’un groupe haute vallée de la Bruche en transition. Une initiative qui consiste à mettre en place des solutions afin de réduire la consommation d’énergie d’origine fossile et les émissions de CO2, de renforcer la résilience des territoires, notamment par une relocalisation de l’économie… Le tout en impliquant les citoyens du territoire.

« Relancer une production vivrière locale »

Le groupe dédié à l’agriculture a été lui-même divisé en deux sous-groupes, l’un consacré au maraîchage amateur, et l’autre, plus professionnel, dédié à la réintroduction de la pomme de terre. Il comprend notamment Christian Haessig, Jean Vogel, Vincent Peterschmitt, agriculteur à Bourg-Bruche, et la ferme solidaire de Bénaville, située à Saulxures, pilotée par Emmaus Mundo, qui y déploie un chantier d’insertion par le maraîchage. Cette ferme, animée par Éric Mathern, constitue « la pierre angulaire qui manquait à notre projet », estime Jean Vogel. À terme, le groupe souhaite relancer la production d’une pomme de terre, qui pourrait être estampillée « de Saales », et qui serait écoulée localement. Mais avant de convaincre des agriculteurs locaux, il faut tester des variétés, des itinéraires techniques, notamment en matière de dates et de techniques d’implantation, afin de proposer un itinéraire technique robuste avant de le faire essaimer.

Réveiller le matériel ancien qui dort dans les granges

La volonté est là, mais pour mener à bien leur projet, les membres du groupe ont besoin d’outils aux dimensions adaptées à leurs petites parcelles. Non seulement pour les pommes de terre, mais aussi pour les céréales qui entreront dans la rotation. Aussi le groupe est-il à la recherche d’outils anciens (charrues peu profondes, planteuse, buteuse, arracheuse pour les pommes de terre, semoirs et autres petites moissonneuses-batteuses pour les céréales…) qui pourraient dormir dans les granges des agriculteurs et qui pourraient reprendre du service dans le cadre de ce projet alliant agronomie, économie locale et solidarité.

Les vidéos