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Bérengère de Butler

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Épisode de gel du 3 au 4 avril

Des dégâts significatifs mais pas catastrophiques

Cultures

Publié le 06/04/2022

Il y a un an, quasiment jour pour jour, notre article sur les dégâts de gel se concluait de manière tristement prémonitoire : « Faut-il s’attendre à l’avenir à voir régulièrement des périodes de douceur printanière s’achever dans la glace ? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, mais ce n’est pas impossible. Dès lors, la protection des productions agricoles contre ce risque mérite d’être envisagée. » Il n’aura pas fallu attendre un an pour que le scenario catastrophe se reproduise : des belles journées printanières qui invitent la végétation à se réveiller. Et le retour d’une descente d’air froid, qui expose la végétation naissante à la morsure du gel. Comme l’année dernière, ce n’est pas tant le froid, qui a été problématique en ce début avril, mais le beau temps qui a précédé. Et encore, l’Alsace a été épargnée par rapport à d’autres régions : « Nous affichions un net retard de floraison par rapport au reste de la France, car si nous avions des journées chaudes, les nuits restaient froides. Mais il a suffi de quelques jours de chaleur plus marquée pour que la végétation explose », décrit Philippe Jacques, conseiller arboricole à la Chambre d’agriculture Alsace, qui met aussi ces levées de dormance précoces et problématiques en lien avec des hivers et des automnes globalement moins rigoureux.

La situation a commencé à se corser dans la nuit de vendredi à samedi, avec des chutes de neige un peu partout en Alsace. Mais ce sont les nuits de samedi à dimanche et encore plus de dimanche à lundi, qui ont été problématiques. Lundi 4 avril au matin, sur Twitter, Atmo-Risk, spécialiste en prévision et gestion des risques météorologiques en Alsace, rapportait des températures souvent comprises entre - 3 à - 5 °C, parfois moins, comme - 7 °C à Wimmenau et Obertsteinbach.

Serge Zaka, docteur en agrométéorologie chez ITK, écrivait : « Cette nuit a été dévastatrice. Les pertes potentielles (sans lutte) pour l’arboriculture sont faramineuses… Cette matinée est a priori la plus froide de la climatologie française d’avril, plus froide que le cauchemar du 8 avril 2021. »

 

Pêchers et abricotiers les plus touchés

De telles températures vont fatalement engendrer des dégâts en arboriculture, notamment en pêchers et abricotiers, qui atteignaient le stade petits fruits et, surtout, en l’absence de moyen de lutte poussé. En effet, « rares sont les producteurs qui ont réussi à réchauffer suffisamment l’atmosphère autour de leurs arbres », rapporte Philippe Jacques. En cerisiers et poiriers, qui étaient en pleine floraison, des dégâts sont aussi à craindre. Aussi parce que, après cet épisode de gel, d’importantes précipitations sont annoncées. « Nous faisons ce qu’il est possible en matière de nutrition foliaire et de protection fongicide pour soutenir les arbres, mais les quantités d’eau annoncées vont sans doute empêcher d’être efficace », regrette le conseiller arboricole. En mirabelle, bien que jusqu’à 60 à 80 % du potentiel floral puisse être perdu suite au gel, « nous ne sommes qu’à demi-inquiet pour ce fruit, qui affiche une bonne capacité de résistance aux précipitations. Donc, si les températures sont douces à la nouaison, la récolte pourra être bonne, avec de beaux calibres ». Pour les quetschiers, qui étaient en tout début de floraison, le gel n’aura d’incidence que si le temps qui suit est vraiment mauvais, avec un risque de coulure.

Pour les pommiers, dont la floraison n’avait pas commencé « on voit vraiment de tout, et partout, sans qu’on sache trop expliquer ces différences de réactions, bizarres et hétérogènes, qui font qu’il peut y avoir de 0 à 100 % de dégâts sur des branches situés dans les mêmes vergers », indique Philippe Jacques. La variété boskoop était très proche de la floraison, mais elle semble relativement épargnée par le gel, bien qu’elle y soit sensible. Les variétés golden ou gala, moins précoces, présentent parfois des bourgeons complètement gelés. « Donc pour l’instant on ne sait pas du tout où on va. La pleine floraison devrait être atteinte durant le week-end de Pâques. À ce moment-là, les fleurs gelées vont tomber et ce qui va s’ouvrir correspondra à ce qui a été épargné. » En attendant, les producteurs de pommes restent optimistes car, lorsqu’il y a des fleurs gelées et d’autres pas dans un même bouquet floral, la mort des unes signe le renforcement de la nutrition des autres. Une chose est sûre : « Dans ces conditions, l’éclaircissage va être difficile à gérer », présage Philippe Jacques.

Une lutte qui a un coût

Pauline Steinmetz, arboricultrice à Kriegsheim, raconte ces deux nuits de lutte contre le gel : « La nuit de samedi à dimanche a été calme. Nous avons enregistré des températures de - 1 °C. Nous sommes donc quand même sortis, pour préparer notre matériel de lutte contre le gel, mais nous ne nous en sommes pas servis. Nous n’avons pas d’outils spécifiques de lutte contre le gel. Nous procédons un peu à l’ancienne, en allumant des feux dans des fûts. La nuit suivante, à 23 h, nous avons allumé les feux pour protéger les pêchers et les abricotiers, qui étaient les plus avancés, sur une vingtaine d’ares. Puis, jusqu’à 6 h du matin, les feux ont été alimentés toutes les heures. A priori, à quatre personnes, nous avons réussi à maintenir la température dans le verger autour de - 1 °C, contre - 5 °C alentour », espère la jeune femme.

Julien Denormandie, ministre de l'Agriculture, a réagi dès lundi matin, assurant que le gouvernement français sera « aux côtés » des agriculteurs touchés.

Même réaction pour Jean Rottner, président de la Région Grand Est.

« Les services de l’État sont alertés », indique Philippe Jacques. Il est donc probable que cet épisode donne lieu à des indemnisations dans le cadre du système malheureusement rodé des calamités agricoles. « La protection contre le gel a un coût. Protéger une nuit, ça va, mais au-delà, le bénéfice de la protection est mangé par son coût », rappelle le conseiller arboricole.

Asperges d’Alsace

Sur les tables pascales

Cultures

Publié le 30/03/2022

Cette année, le lancement officiel de la saison des asperges d’Alsace a eu lieu à Haguenau, sur les terres sableuses de la famille Krieger. Originaires de Kienheim, ces agriculteurs ont repris des terres aux portes de Haguenau en 2005, essentiellement pour y cultiver des asperges et des fraises en libre cueillette, et profiter d’une clientèle locale, qui peut venir s’approvisionner dans le magasin de producteurs, ouvert en 2007. « Nous avions déjà des céréales, des arbres, des vignes. Nous sommes devenus maraîchers en nous installant ici », sourit Virginie Krieger, qui cultive 8 ha d’asperges. Elle se situe donc légèrement au-dessus de la moyenne des 48 membres de l’Association des producteurs d’asperges d’Alsace (APAA), qui se situe à 6 ha, avec des extrêmes de 1 ha à 35 ha.

On est loin, donc, de certaines structures très spécialisées dans la production d’asperges, qui peuvent compter des centaines d’hectares d’aspergeraies, en Allemagne, dans les pays du nord de l’Europe. C’est une des particularités de la production d’asperges régionale : elle est familiale. Aussi les producteurs alsaciens ne voient pas forcément d’un très bon œil arriver la mécanisation de la récolte, avec des récolteuses d’asperges conçues pour ces grandes structures. « Notre parcellaire n’est pas adapté à ces outils. S’ils se développent dans les pays du Nord, nous ne serons plus dans le coup, d’autant plus que pour nous le coût de la main-d’œuvre augmente avec le Smic », explique Jean-Charles Jost, président de l’APAA. Philippe Sigrist, animateur de l’association, confirme : « Ce sera la mort de la production d’asperges familiale. Or c’est le type d’agriculture qui a toujours été défendu dans la région ».

 

 

Les terres propices aux asperges deviennent rares

Mais nous n’en sommes pas là. Pour l’instant les producteurs d’asperges d’Alsace sont surtout confrontés à la raréfaction des terres propices à cette culture. Certes une aspergeraie reste en place 10 ans, mais passé ce temps, il faut la déplacer, au risque de voir se développer la fusariose, liée à un champignon de faiblesse. Or, le nombre de producteurs et les surfaces n’ont cessé d’augmenter, ce qui rend compliqué l’accès aux surfaces nécessaires à cette rotation. « Nous procédons à des échanges entre agriculteurs pour pouvoir replanter des aspergeraies, mais comme c’est pour 10 ans, c’est compliqué », pointe Jean-Charles Jost. Sans compter que l’artificialisation des sols détourne chaque année des terres de leur destination agricole et alimentaire. La surface en asperges qui est de 565 ha en 2022, augmente encore dans le Haut-Rhin (164 ha), mais tend à se stabiliser dans le Bas-Rhin (401 ha).

L’accès à la main-d’œuvre reste une problématique. Mais échaudés par les errements des années précédentes, les producteurs ont cette année pris les devants pour s’organiser : « A priori, et même si la main-d’œuvre issue des pays de l’Est se fait de plus en plus rare, tout comme la main-d’œuvre locale, les producteurs se sont arrangés pour disposer des ressources humaines nécessaires », indique Jean-Charles Jost. Il annonce aussi que des producteurs se sont déclarés prêts à accueillir des réfugiés ukrainiens dans leurs structures d’hébergement à destination des saisonniers à l’issue de la campagne.

Plus de diversité dans les aspergeraies

Après une année 2021 catastrophique, les producteurs placent beaucoup d’espoirs dans 2022. Pour l’instant, les voyants sont au vert. L’été 2021 a été humide. Et, après un hiver froid, le soleil de début mars a bien réchauffé les buttes sous les films plastiques. Si bien que les 12 °C nécessaires à l’apparition des premiers turions ont été atteints dans les terres sableuses, comme à Haguenau ou à Hoerdt. Dans les secteurs plus limoneux, la production devrait démarrer la semaine prochaine. Certes le retour du froid va freiner la production. Mais après ce petit faux départ, « il y aura des asperges pour Pâques », assure Jean-Charles Jost. L’année est donc « assez précoce, sans être exceptionnelle », résume le président de l’APAA.

Il rappelle que la précocité est recherchée par les producteurs, « pour étaler la production, ce qui permet d’éviter les pics de production », et de faire durer le plaisir des consommateurs. Et aussi pour entrer le plus tôt possible en concurrence avec les autres régions productrices, qui sinon, sont seules sur les marchés. « Or comme ce sont les premiers arrivés qui gagnent, nous devons être dans la course le plus tôt possible, en optimisant le choix des terres, des variétés, les méthodes de bâchage… » Actuellement, les buttes de la ferme Krieger sont d’ailleurs couvertes de thermasperge, un film plastique transparent qui attire encore plus le rayonnement lumineux que les bâches noires.

Parés pour la récolte, les producteurs espèrent que les consommateurs seront sensibles aux charmes et à la fraîcheur de l’asperge blanche d’Alsace. Mais pas seulement ! En effet, de plus en plus de producteurs diversifient leur gamme avec des asperges vertes, voire pourpres. De quoi se lancer de belles aventures culinaires !

Filière bio Grand Hamster d’Alsace

De nuisible à égérie

Vie professionnelle

Publié le 29/03/2022

Traqué il y a quelques décennies pour les dégâts qu’il causait aux cultures, le grand hamster d’Alsace est devenu une espèce protégée. En effet, son habitat a progressivement diminué et s’est fragmenté du fait de l’évolution des assolements, des pratiques agricoles, et de l’artificialisation du territoire. Désormais, le grand hamster est même l’égérie d’une nouvelle filière, destinée à valoriser les pratiques agricoles que des agriculteurs mettent en œuvre pour protéger l’espèce.

En effet, à partir du moment où l’espèce a acquis le statut d’espèce protégée en 1993, les mesures, plans et autres programmes de protection se sont enchaînés. Actuellement, l’espèce bénéficie d’un Plan national d’actions (PNA) sur 10 ans, ainsi que d’un cofinancement par l’Union européenne dans le cadre d’un projet Interreg Cricetus. 220 agriculteurs cultivent des terres dans les zones prioritaires d’interventions (celles où des terriers sont identifiés), et mettent en œuvre des mesures de protection du grand hamster dans le cadre d’une mesure agroenvironnementale et climatique (Maec) Hamster. Son cahier des charges vise essentiellement à protéger l’habitat du grand hamster, ce qui passe par un maillage de parcelles portant des cultures diversifiées et assurant une couverture du sol pendant la période d’activité du hamster. Il s’agit aussi de lui assurer une protection face à ses prédateurs naturels, ainsi qu’une ressource en nourriture suffisante et variée. La protection du grand hamster passant par une organisation collective, les agriculteurs concernés se sont regroupés au sein de l’association Agriculteurs faune sauvage d’Alsace (Afsal) dès 2013.

Ne plus dépendre des financements type Maec

Plus récemment, les acteurs de la protection du rongeur ont identifié la nécessité de construire des filières permettant de valoriser l’engagement des agriculteurs pour la biodiversité et de pérenniser cet engagement sur le long terme. En effet, les populations du grand hamster restent fragiles en Alsace, qui constitue la limite ouest de son aire de répartition. Pour atteindre l’objectif de 1 500 hamsters sur 600 ha d’habitat continu, nécessaire au maintien d’une population viable, il est primordial que les mesures de protection perdurent. Dans le cadre du PNA 2019-2028, Bio en Grand Est - Opaba a donc cherché à déterminer si la structuration de filières agricoles bio et biodiversité, identifiées comme favorables à la protection du grand hamster, pourrait se substituer aux Maec. « L’objectif est de ne plus être dépendant des financements étatiques qui, s’ils s’arrêtent, signent l’arrêt des mesures de protection de la biodiversité, pour passer à une filière qui valorise économiquement les efforts consentis par les agriculteurs », pose Laurent Fischer, président de l’Afsal. Francis Humann, président de l’Opaba et initiateur du projet, confirme : « Nous attendions l’État sur le paiement des services environnementaux (PSE) rendus par l’agriculture biologique. Finalement, nous avons construit cette filière, et l’État nous suit. » Dans un premier temps Bio en Grand Est et la Chambre d’agriculture Alsace se sont attachés à évaluer le potentiel existant pour le blé, l’orge et la luzerne, respectivement en bio et en conventionnel. Et il s’est avéré que c’est pour le blé meunier bio que le potentiel de structuration est le plus important.

Un GIE, une marque, des projets

En 2021, les discussions avec les premiers opérateurs identifiés, le Moulin Kircher à Ebersheim, le Moulin des moines à Krautwiller et Alsace Biscuit Tradition, émanation du Moulin des moines à Geudertheim, ont permis de mettre sur pied une première année de phase test. Pour l’instant, le blé bio provient de l’EARL Ferme Humann, située à Ernolsheim-sur-Bruche. Les 50 tonnes de farine sont réparties entre les deux moulins. Le Moulin Kircher la transforme et la conditionne en sacs de farine de 1, 5 ou 10 kg et en pain (cuit sur une feuille de chou). Le Moulin des moines la moue en farine T65, utilisée par Alsace Biscuits Tradition pour élaborer du granola et des biscuits type petit beurre, plus spécifiquement dédiés aux enfants. Les différents produits seront commercialisés via les réseaux de distributeurs des trois opérateurs. Après cette phase de test, qui permet notamment de vérifier que la filière parvient à rémunérer équitablement chacun des maillons, elle sera peut-être élargie à d’autres partenaires, cultures, produits.

Afin que les consommateurs identifient bien les produits issus de cette nouvelle filière, une marque simple, propriété du GIE Grand hamster d’Alsace, a été déposée auprès de l’Institut national de la propriété industrielle (Inpi). Un cahier des charges propre aux cultures qui alimenteront la filière a été rédigé. Un packaging commun, à l’effigie du grand hamster, a été conçu. Afin de donner plus de lisibilité à la démarche, les acteurs adhèrent aux marques Savourez l’Alsace et Savourez l’Alsace produit du terroir, portées par Alsace Qualité, qui soutient donc la démarche.

Le lancement officiel de la filière, qui s’est concrétisé par la création du GIE Grand hamster d’Alsace (lire en encadré), sera suivi d’une assemblée générale constitutive. Déjà, des projets émergent, comme un partenariat avec la Ville de Strasbourg pour distribuer les biscuits Grand hamster d’Alsace dans les cantines des écoles et des périscolaires de la collectivité, l’organisation d’animations auprès des scolaires dans le cadre de la journée internationale de la biodiversité, le 22 mai, etc.

Chambre d’agriculture Alsace (CAA)

D'un Denis à l'autre

Vie professionnelle

Publié le 09/03/2022

Alors que Vladimir Poutine envahit l’Ukraine et annihile violemment son processus démocratique, la Chambre d’agriculture Alsace (CAA) procède à ses élections. Certes le suspens n’est pas à son comble, mais la démocratie est à l’œuvre, dans une ambiance sereine et pacifique. Ces élections résultent d’un engagement pris par les deux Chambres départementales d’agriculture du Haut-Rhin et du Bas-Rhin lors de leur rapprochement en 2013, c’est-à-dire une alternance à mi-mandat entre le président et le premier vice-président, issus chacun d’un des deux départements alsaciens. Pour respecter cet engagement, Denis Ramspacher a envoyé une lettre de démission à la préfète du Bas-Rhin, Josiane Chevalier. Chacun des 67 membres élus en 2019 ont donc été invités à s’exprimer lors d’un scrutin à bulletin secret, lundi 7 mars. Denis Nass était le seul candidat à ces élections. Mais les votants pouvaient aussi voter blanc, ou pour quelqu’un d’autre, en annotant les bulletins blancs. Quarante électeurs ont participé à ces élections, en présentiel ou par procuration. Et ils ont élu Denis Nass à la présidence de la CAA, à 37 voix pour et trois votes blancs.

Denis Ramspacher : « Il faut redonner de la valeur à l’acte de production »

Dans la foulée, Denis Ramspacher a été élu premier vice-président à main levée. Quelques instants plus tôt, il s’est exprimé pour la dernière fois en tant que président de la CAA, dans un contexte marqué par le conflit russo-ukrainien, qu’il a décrit comme « un drame humain, à nos portes, qui ne se résumera pas à un vainqueur et un vaincu ». Face aux bouleversements des ordres géopolitiques, « l’Europe unie est la seule réponse pertinente », estime-t-il. Car la menace ne vise pas que l’Ukraine, mais aussi le modèle démocratique auquel la nation aspirait. « Plus que d’autres secteurs, l’agriculture sait ce que l’Europe apporte en termes de stabilité et de sécurité », a-t-il poursuivi. Mais même si l’Europe fait front commun, ce conflit entre deux super puissances agricoles risque d’être lourd de conséquences. Entraînés par le prix des céréales et des engrais, « les coûts de production grimpent en flèche ». Déjà, les filières d’élevage souffrent.

Aussi, Denis Ramspacher déplore les critiques « injustes » qui sont portées à leur encontre en matière de bien-être animal, de contribution au changement climatique. « Un éleveur qui arrête ne reprendra jamais », prévient-il. Donc « attention à préserver l’attractivité des filières d’élevage et aussi des filières de diversification qui font la richesse du territoire alsacien ». Face au risque de voir la sécurité alimentaire de certains pays remise en cause, Denis Ramspacher estime nécessaire de revoir certaines orientations de la nouvelle Pac, comme le retour de la jachère. « Les solutions d’hier ne sont pas celles de demain », a lancé le futur premier vice-président, qui a affirmé croire en « l’innovation, la recherche, la diversité des réponses ».

Autres raisons de continuer à envisager l’avenir avec optimisme : « Un tissu dense d’exploitations familiales, des filières d’excellence, une dynamique d’installation soutenue, une densité de population favorable aux circuits courts… » Denis Ramspacher a aussi dit sa fierté pour tout ce que le monde agricole entreprend pour produire mieux, diminuer son impact sur les ressources, contribuer à la transition énergétique. Pour que ces démarches soient durables « les agriculteurs doivent vivre dignement du fruit de leur travail, en bio comme en conventionnel, en circuits courts comme en filières longues ». Pour ce faire, « il faut redonner de la valeur à l’acte de production ». C’est l’objectif de la loi Egalim, mais le contexte actuel risque de compliquer encore davantage la répartition de la valeur ajoutée au sein des filières. Le futur ex-président a conclu son intervention sur la passation de pouvoir à la présidence de la CAA. « Diriger la CAA a été un honneur. L’établissement dispose de bases solides. Mais sa richesse ne se mesure pas qu’au bilan et au résultat financier. Sa richesse est aussi humaine. Je souhaite plein succès à Denis Nass pour sa mandature. »

Denis Nass : « Une nouvelle mission au service des agriculteurs et de l’Alsace »

Le nouveau président de la CAA, Denis Nass, a remercié les électeurs pour leur confiance, et a dit son émotion d’accéder à ce poste. « Ce n’est pas un aboutissement personnel, mais le début d’une nouvelle mission au service des agriculteurs et de l’Alsace. » Il a félicité Denis Ramspacher, « qui laisse une CAA saine et en ordre de marche », notamment pour sa méthode de travail, qui a consisté à laisser les Haut-Rhinois gérer les dossiers propres à leur département. « Je suivrai cette règle », a précisé le nouveau président.

Il a formulé l’espoir que « la guerre cesse vite et que l’Ukraine conserve son indépendance ». Car le conflit a déjà des conséquences négatives « mesurables » pour l’agriculture, et elles seront « durables ». « L’épidémie de Covid-19 a eu pour effet de confirmer l’utilité des circuits courts. Cette crise sanitaire a été une première alerte. La guerre en Ukraine démontre qu’il est urgent de renforcer l’autonomie alimentaire et industrielle européenne pour préserver son indépendance », a analysé Denis Nass. Durant sa mandature, il concentrera ses efforts sur quatre enjeux stratégiques : la décarbonation de l’agriculture, le renforcement de sa résilience face aux aléas climatiques, le renouvellement des générations et la maîtrise de l’eau. « Le changement climatique, le renchérissement de l’énergie et des engrais, c’est maintenant », a justifié le président. Il souhaite donc une montée en puissance des réalisations des diagnostics carbone dans les exploitations, afin de « donner des pistes d’évolutions positives ». Le renforcement de la résilience aux aléas passera notamment par des soutiens financiers à un secteur agricole « stratégique ». Ils devront notamment être fléchés vers l’élevage, qui est « fragilisé par l’augmentation du coût des aliments ». Malgré la situation, Denis Nass s’est voulu encourageant : « Il est encore temps de construire des projets d’élevage, mais ils doivent être bien calés, notamment en matière d’autonomie alimentaire, et soutenus financièrement. » Pour favoriser le renouvellement des générations, il s’agit de faciliter les transmissions. « Je vais bientôt rencontrer les présidents des Jeunes Agriculteurs », a annoncé le président. Enfin, sur la question de l’eau, Denis Nass a partagé ses inquiétudes, face à un printemps qui s’annonce sec, et suite à une pluviométrie hivernale qui « ne rassure pas ». « L’accès à l’eau est une question stratégique pour l’agriculture alsacienne. Le juste partage de la ressource en eau entre les différents usages est un sujet prioritaire », a-t-il affirmé.

Pour finir, Denis Nass a déclaré que la CAA allait continuer à travailler à la structuration des Chambres d’agriculture du Grand Est. « Elle n’y perdra ni son âme ni son autonomie, il est possible de partager l’intelligence collective en conservant les spécificités locales », a-t-il conclu.

Pissenlit

Une salade qui rassemble

Cultures

Publié le 24/02/2022

« Dans le pissenlit, tout est bon. Mais quand on en mange par la racine, c’est mauvais signe. » Éclat de rire général autour de la grande table qui rassemble les nettoyeurs de pissenlit du jour. Blagues, anecdotes et dictons en alsacien fusent en même temps que les couteaux s’affairent à débarrasser les bouquets de pissenlit de leurs feuilles fanées et des mottes de terre qui s’accrochent entre les fins filaments blancs.

« La plus grosse charge de la culture, c’est la main-d’œuvre à la récolte », confie Alexandre Lutz, maraîcher à Huttendorf. Non seulement c’est une charge, mais en plus il faut trouver des bras volontaires pour passer des heures dans les champs, les mains dans la boue, ou debout derrière une table. Même si l’ambiance est bonne, la tâche n’est pas donnée à tout le monde. C’est notamment pour faire face à ces difficultés d’accès à la main-d’œuvre qu’Alexandre Lutz s’est associé à Simone Seyfried et Olivier Houdé pour cultiver du pissenlit. Leur contrat est simple : Alexandre Lutz prend en charge tout l’itinéraire technique de la culture. Ses associés viennent lui prêter main-forte lorsque la culture l’exige, notamment pour la récolte donc.

Et, lorsque tout le pissenlit est vendu, Alexandre Lutz divise les charges au prorata de la quantité vendue par chaque associé. « C’est de l’entraide », résume le maraîcher, qui faisait déjà le buttage du pissenlit pour l’EARL Lechner-Houdé, avant de proposer de pousser plus loin la démarche, et d’y intégrer Simone Seyfried. Tout le monde y trouve son compte. « Je voulais arrêter la culture du pissenlit », confie cette dernière, qui apprécie la manière de travailler d’Alexandre Lutz : « Il est minutieux, comme j’aime ! »

 

 

Planter plutôt que semer

Il faut dire qu’Alexandre Lutz peaufine l’itinéraire technique des 1,20 ha de pissenlit. En mai, un passage de herse, pour détruire les adventives. Début juin, apport de fumure et préparation du sol au cultilabour. Puis plantation entre fin juin et début juillet, avec des plants achetés chez Prosem. Une particularité par rapport à d’autres agriculteurs, qui sèment le pissenlit en avril. « Le désherbage est plus aisé avec des plants qu’avec des semis. En outre, la densité de semis est compliquée à maîtriser. Ce n’est pas évident d’obtenir quelque chose de régulier », rapporte le spécialiste. Il préfère donc largement investir dans des plaques de mini-mottes de pissenlit, qu’il charge dans une planteuse achetée à un producteur de tabac.

Une fois les pissenlits implantés, il peut venir les biner dès deux semaines après la plantation. « Cette technique nous permet aussi de gagner un peu en précocité, et d’optimiser les conditions de récolte, grâce à des plants bien réguliers », apprécie Alexandre Lutz. Bien que très spéciale, la culture du pissenlit n’est pas complètement orpheline. Quelques spécialités sont homologuées pour le désherbage. Mais Alexandre Lutz s’en passe, grâce à la bonne préparation de la parcelle, et à des binages réguliers.

Par contre, il ne coupe pas à la protection du pissenlit contre l’oïdium. Pour contenir la maladie, il jongle entre des spécialités phytopharmaceutiques, des produits à base de soufre, des engrais foliaires et autres oligoéléments, pour renforcer les plantes, et utiliser le moins possible de produits phytosanitaires. En novembre, le pissenlit est rasé et broyé sur place avec un broyeur à maïs classique, mais à faible vitesse et en veillant à ne pas abîmer les cœurs des plantes.

Une récolte mi-mécanique mi-manuelle

Courant décembre, Alexandre Lutz procède au buttage, qui permettra d’obtenir les longues tiges blanches recherchées par les consommateurs. « C’est une étape importante. Parce que selon la qualité du buttage, on aura plus ou moins de feuilles vertes », souligne le maraîcher. Il utilise une fraise-butteuse et, surtout, attend que les conditions propices soient réunies, c’est-à-dire pas trop d’humidité, et après un peu de gel. Dès le début du mois de janvier, les premières buttes sont forcées par la pose de film plastique 250 trous. Objectif : réchauffer les buttes pour gagner en précocité et en rendement, les assécher aussi, un peu, pour faciliter la récolte.

Et cette fois ça y est, il n’y a plus qu’à attendre la récolte. Pour la démarrer, il faut que du feuillage vert dépasse de la butte, et vérifier qu’il y a assez de cœur blanc. Cette année, les trois associés ont commencé la récolte le 9 février. Pour gagner en temps et en confort de travail, elle est semi-mécanisée. Alexandre Lutz a modifié une tailleuse à houblon, pour légèrement soulever et débutter les pissenlits sans les marquer. Pour y parvenir, il conduit son tracteur d’une main de velours, les yeux rivés sur les buttes de terre qui s’ouvrent pour dévoiler la blancheur du pissenlit tout frais.

Derrière lui, ses associés et leurs salariés sont répartis régulièrement sur la ligne. Ils sont une dizaine, équipés de couteaux, de cagettes, de bottes, et de tout l’équipement nécessaire pour résister à plusieurs heures de travail les pieds et les mains dans la terre. Ils tirent sur les bouquets de pissenlit, les recoupent grossièrement afin d’emporter le moins de terre possible, et remplissent les cagettes. Là aussi, pour certains, les blagues fusent dans le vent. D’autres sont moins loquaces, concentrés sur leur tâche.

Une tradition bien ancrée

Une fois remplies, les caissettes rejoignent en charrette le siège de l’exploitation, où l’ancienne porcherie a été transformée en atelier de nettoyage. « C’est l’opération la plus chronophage », pointe Alexandre Lutz, qui peut compter sur l’aide de ses parents, Joseph et Madeleine, pour l’accomplir. Ils se souviennent du temps où le pissenlit ne se cultivait pas : « On le ramassait dans les taupinières, dans les prairies », raconte Madeleine. « Et dans les luzernières », renchérit Joseph. Au gré de la discussion, le tas de refus de pissenlit s’amoncelle devant chaque nettoyeur. Il ira au fumier, ou aux poules… Qui feront des œufs. Qui agrémenteront délicieusement les feuilles de pissenlit, sans oublier les lardons !
 

Jaunisse de la betterave

Inrae de Colmar sur les rangs pour construire la lutte post néonicotinoïdes

Technique

Publié le 24/02/2022

Directrice de recherche à Inrae de Colmar, Véronique Brault travaille sur la transmission des virus des plantes par les pucerons. La lutte contre la jaunisse de la betterave à l’aide des néonicotinoïdes a un temps écarté cette culture de son champ d’action. Mais l’interdiction de cette solution chimique remet la betterave au cœur des investigations des instituts de recherche. En effet, pour trouver des solutions alternatives à cette matière active, le Gouvernement, les acteurs de la filière betteravière et les instituts de recherche, ont mis en place, et financent, un vaste plan de recherche, le Plan national de recherche et innovation (PNRI). Il comprend 23 projets de recherche, dont Provibe (pour Protection contre les virus de la betterave), qui fait intervenir cinq partenaires : les centres Inrae de Colmar, de Bordeaux et de Montpellier, le CNRS - Institut de biologie moléculaire des plantes de Strasbourg, et l’Institut technique de la betterave (ITB). Pendant trois ans, quatre équivalents temps plein s’attellent à mener à bien plusieurs objectifs.

 

 

Une maladie, quatre virus, des vecteurs, un hôte

Le premier consiste à « approfondir les connaissances sur la maladie », pose Véronique Brault. En effet, la jaunisse résulte d’interactions complexes entre un agent pathogène (les virus), un vecteur (les pucerons), et un hôte (les betteraves). Et « pour trouver de nouvelles cibles afin de lutter contre cette maladie, il est important de connaître contre quoi on lutte ». Certaines connaissances sont désormais bien assises. « On sait que la jaunisse est causée par quatre virus. Celui de la jaunisse grave de la betterave, BYV ; les polérovirus, responsables de la jaunisse modérée, BMYV et BChV ; et le virus de la mosaïque de la betterave, BtMV », rappelle la chercheuse. Bien qu’appartenant à trois familles différentes, ces virus ont pour point commun de n’être transmis que par des pucerons, ce qui ne facilite pas la tâche des chercheurs. « Nous sommes face à un pathosystème très intéressant, car chaque virus se caractérise par un mode d’acquisition et de transmission particulier », poursuit la spécialiste. Les pucerons peuvent acquérir les virus, donc devenir vecteur, quand ils piquent la feuille, ou qu’ils aspirent la sève. Par exemple, les pucerons doivent ingérer la sève pour acquérir les polérovirus. Alors qu’il suffit que les pucerons goûtent la plante pour devenir porteurs du BtMV. Quant au BYV, les pucerons doivent se nourrir de la plante pour acquérir le virus, mais un temps relativement court d’ingestion (quelques heures) suffit. Par ailleurs, si les polérovirus pénètrent dans les cellules du puceron, qui devient porteur toute sa vie (quelque trois semaines) sans toutefois les transmettre à sa descendance, les autres virus restent à l’extérieur des cellules de leur hôte. « Ils ne sont capables de transmettre le virus que durant quelques heures à quelques jours ».

Il est également acquis que le puceron vert du pêcher, puceron très prévalent dans la nature et présent sur de nombreuses cultures, peut être vecteur des quatre virus et donc potentiellement les transmettre simultanément à une plante. Les observations de l’ITB ont démontré qu’en 2019, sur 100 plantes infectées, 2 % l’étaient pas plusieurs virus. Un pourcentage qui est passé à 86 % en 2020, année de très forte pression de la maladie, pour retomber à 30 % en 2021. Premier constat : la co-infection est un phénomène très aléatoire, et qui mérite d’être approfondi « afin de déterminer si les efforts peuvent être concentrés sur un seul virus, ou pas », argumente la chercheuse. En effet, il peut y avoir un effet de synergie entre les virus dans la plante, avec une hausse des dégâts. Ou, au contraire, un phénomène d’antagonisme, avec une inhibition des virus entre eux. Pour répondre à ces interrogations, Inrae et l’ITB ont inoculé de manière contrôlée des plantes avec des pucerons porteurs de virus avec sept des quinze combinaisons virales possibles. Puis, les effets de ces infections sur le poids du pivot et sur sa richesse en sucre ont été étudiés.

Tous les virus doivent être combattus

Les premiers résultats confirment que le virus BYV est le plus dommageable pour la betterave, puisqu’il entraîne une réduction du poids du pivot de 52 %, contre 27 % pour les polérovirus et 14 % pour le BtMV. En outre, BYV est responsable d’une baisse de la teneur en sucre de 4 %, alors qu’aucune variation significative de la teneur en sucre n’a été mise en évidence avec une infection par les polérovirus, et qu’elle augmente de 6 % suite à une infection avec le BtMV. En outre, « il semble qu’il n’y ait pas d’effet aggravant des co-infections. Les effets sur le poids du pivot et la richesse en sucre sont équivalents à ceux entraînés par le virus le plus dommageable », annonce Véronique Brault. Par contre, les chercheurs ont mis en évidence qu’en présence des polérovirus ou du BtMV, l’accumulation du BYV dans les plantes est amplifiée, ce qui suggère qu’il se disséminerait d’autant mieux. Conclusion de Véronique Brault : « On ne peut pas écarter une famille de virus de la recherche. Car si l’accumulation du BYV est favorisée par les autres, sa transmission aussi ». En outre, si BYV est le plus agressif, les plus prévalents sont les polérovirus.

Améliorer les techniques de détection de la maladie

Le projet Provibe vise également à mettre au point de nouveaux outils de détection et de suivi de la maladie, que ce soit pour évaluer l’efficacité des méthodes de lutte, savoir si des pucerons sont porteurs, aider à prendre des décisions… « Nous sommes capables de détecter la présence des quatre virus, en une réaction, mais qui nécessite des équipements de biologie moléculaire », indique Véronique Brault. Il s’agit donc d’analyses coûteuses, réalisables uniquement en laboratoire. Aussi l’Inrae de Colmar s’attache à mettre au point une technique d’analyse moins coûteuse et réalisable avec un minimum d’équipement. La technique utilisée, baptisée RT-Lamp (pour amplification isotherme médiée par boucle de transcription inverse), est une sorte de PCR allégée. Elle présente de nombreux avantages : peu d’équipements, une lecture par coloration simple (jaune il y a du virus, rouge il n’y en a pas), très sensible, et qui fonctionne aussi bien sur du broyat de puceron que de plante… Pour l’instant la technique a été mise au point pour deux des quatre virus. Pour les autres, il faut encore peaufiner le mode opératoire.

La prémunition, ou la vaccination du règne végétal

Les équipes de Provibe évaluent en outre une méthode de lutte envisageable : la protection croisée, ou prémunition, qui ressemble à une vaccination des plantes contre les virus. Elle part du constat que, dans la nature, certaines plantes ne développent aucuns symptômes alors que les individus alentour sont affectés. Chez certaines espèces, il a été prouvé que ces plantes asymptomatiques sont protégées grâce à leur infection préalable par un autre virus, proche du virus pathogène, mais moins virulent. Une infection qui a pour effet de renforcer les réactions de défense de la plante, qui est ensuite capable de mieux se défendre contre le virus dommageable. La prémunition est d’ores et déjà utilisée comme méthode de lutte, par exemple pour protéger la tomate et les citrus contre certains de leur virus. « Comme certaines betteraves ne développent pas de symptômes de jaunisse, nous avons cherché à déterminer si cela découlait d’un phénomène de prémunition. Des analyses, réalisées par l’ITB, ont mis en évidence que ces individus asymptomatiques sont aussi infectés par les virus. Nous avons donc formulé l’hypothèse qu’il existe un cocktail viral qui empêche l’extériorisation des symptômes », raconte Véronique Brault. Pour vérifier cette hypothèse, l’ADN du virome des plantes symptomatiques et asymptomatiques a été analysé. « À l’échelle du génome, nous n’avons mis en évidence aucune différence majeure. Mais le CNRS va poursuivre ces travaux pour analyser les viromes gènes par gènes ». Quoi qu’il en soit, l’acquisition des phytovirus passant nécessairement par un puceron vecteur, la technique de la prémunition semble a priori difficile à mettre en œuvre pour la betterave. « Ce n’est pas la piste la plus prometteuse, concède Véronique Brault. Mais nous poursuivons les investigations car elles vont nous permettre de comprendre ce qui fait l’agressivité des virus, quelles sont les protéines qui sont responsables de leur pouvoir pathogène et de leur symptomatologie » Et c’est important ! Car c’est l’externalisation des symptômes qui semble dommageable. « Une betterave qui est infectée mais sans symptômes, c’est peut-être acceptable. En tout cas plus qu’une betterave symptomatique », pointe la chercheuse.

Concentrer les efforts sur la lutte précoce

En attendant d’en savoir plus, les équipes de Provibe avancent une autre hypothèse pour expliquer l’existence de ces betteraves asymptomatiques. « Il est possible qu’elles correspondent à celles qui sont infectées à des stades végétatifs plus avancés ». Une hypothèse qui a été vérifiée en inoculant des betteraves à différents stades. Conclusion : « Plus la betterave avance en âge, plus les pucerons ont du mal à inoculer les virus, ou plus la betterave développe une résistance aux virus ». Les chercheurs ne savent pas encore complètement expliquer ce phénomène. Il est sans doute lié à l’évolution des propriétés physiques des feuilles, qui se renforcent avec le temps, ainsi qu’à celle de la composition chimique de la sève. « En outre, plus les plantes sont développées, plus elles sont robustes, et potentiellement capables de mettre en place des mécanismes de défense. » Quoi qu’il en soit, ce résultat suggère que les efforts doivent porter sur la protection précoce des betteraves. Il apparaît aussi certain que, sans les néonicotinoïdes, la lutte contre la jaunisse de la betterave sera « plus complexe », car elle reposera sur « une combinaison d’approches ». Elle sera aussi plus fine.

 

 

Agriculture bas carbone

Le Gaec Losser pour modèle

Vie professionnelle

Publié le 08/02/2022

À 25 ans, Alexis Losser fait partie de ces « soldats du climat », comme Julien Denormandie, ministre de l'Agriculture, aime à désigner les agriculteurs. Le jeune éleveur s'est en effet engagé dans l’agriculture bas carbone, une forme d’agriculture qui vise à renforcer sa capacité naturelle à stocker du carbone dans les sols et la biomasse. Une singularité que l’agriculture partage avec la forêt. Et qui place ces deux secteurs sur le front de la lutte contre le changement climatique. L’agriculture bas carbone vise donc à optimiser la capacité de stockage du carbone, tout en réduisant les émissions de Gaz à effet de serre du secteur (GES) de l'activité agricole, et à rétribuer les agriculteurs pour ce service. En effet, la mise en place des pratiques favorables au stockage du carbone nécessite souvent des investissements. L’idée est donc de vendre le carbone économisé, sous forme de crédits carbone, à des acteurs qui veulent compenser leurs émissions.

Simple sur le papier, le principe s’avère techniquement plus ardu à mettre en œuvre. Il s’agit d’abord de dresser un état des lieux, d’identifier les leviers sur lesquelles les agriculteurs peuvent agir le plus efficacement, d’évaluer les quantités de carbone stockées grâce à l’évolution de leurs pratiques, de fixer le prix de la tonne de carbone - un tarif qui est pour l’instant indexé au coût de la mise en œuvre des pratiques bas carbone... Pour encadrer la rémunération du carbone capté dans les sols, la France a donc élaboré le label bas carbone. Son obtention est assujettie à un parcours comprenant un diagnostic carbone initial, qui permet d’identifier les leviers les plus efficaces pour réduire les émissions de GES. En France, la méthodologie de ces diagnostics est élaborée par les instituts techniques (Idele, Arvalis…), un gage de crédibilité, alors que de plus en plus de start-up se positionnent sur ce marché émergent. En outre, les agriculteurs sont accompagnés. Les diagnostics sont généralement effectués dans le cadre d’un contrat tripartite qui lie l’agriculteur, un porteur de projet (coopérative, GIEE, Chambre d’agriculture…) et l’association France Carbon Agri, qui se situe à l’interface entre l’agriculteur et les acheteurs potentiels de crédit carbone.

Un défi et des opportunités

En France, 16 000 fermes se sont lancées dans la réalisation d’un diagnostic carbone, dont 1 300 perçoivent déjà les subsides de leurs efforts. Des chiffres qui donnent à la France une longueur d’avance en matière d’agriculture bas carbone. Même si d’autres pays membre s’y sont déjà lancés aussi, comme l’Espagne, le Danemark. Reste à convaincre les autres des bénéfices de l’agriculture bas carbone pour leurs agriculteurs. C’est tout l’objectif de cette réunion informelle, qui a réuni 23 des ministres de l’Agriculture de l’UE en Alsace. Il s’agit de « définir comment valoriser économiquement les pratiques qui permettent de stocker davantage de carbone dans les sols », a souligné le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie, en marge de la visite du Gaec Losser. Cette « présentation concrète de ce qu’il est possible de faire a donné lieu à des échanges très intéressants », s’est-il réjoui. Les explications d’Alexis Losser ont aussi donné la mesure du « défi » qui attend les agriculteurs. Par exemple avec « l’introduction du pâturage dans une structure qui ne le pratiquait pas ». Mais aussi les opportunités liées à l’agriculture bas carbone. « En 5 ans, ce Gaec peut percevoir jusque 40 000 € de la vente de ses crédits carbones », a souligné le ministre.

 

 

La Commission européenne doit présenter à la fin de l’année des propositions en vue d'encadrer la certification de la séquestration du carbone dans les sols et la forêt. Le ministre espère donc arriver à inciter les autres pays à aller vers ce type de démarche dans les prochains mois. Il est donc important de trouver un cadre commun qui permette de valoriser ces pratiques. Les ministres ont planché sur la question le lendemain de cette visite, mardi 8 février (nous y reviendrons dans notre prochaine édition). Et une réunion est prévue avec le Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne (Copa) et France Carbon Agri le 25 février. « Nous voulons partir de ce qui existe sur le terrain pour éviter d’aboutir à une démarche descendante », indique Christiane Lambert. La présidente du Copa pointe aussi l’incohérence entre la stratégie Farm to fork, portée par la Commission européenne, qui fixe des objectifs de réduction de l’usage des produits phytosanitaires et des engrais propres à engendrer des baisses de rendement, donc une hausse des importations, ce qui ne va pas dans le sens d’un bilan carbone allégé. Et le fait d’inciter les agriculteurs européens à stocker davantage de carbone dans les sols. « C’est l’illustration que la stratégie Farm to fork, dont nous ne voulons pas, est une erreur », a-t-elle déclaré. « Cette stratégie a été élaborée en 2019, avant l’épidémie de Covid 19 et les difficultés d’approvisionnement en matière première », a-t-elle rappelé. Pour elle, la stratégie Farm to fork est donc obsolète. « C’est une stratégie de décroissance triste. Nous préférons faire le pari d’une croissance durable, qui permette aux agriculteurs européens de continuer à produire en intégrant davantage les critères de durabilité. C’est le pari de l’intelligence et de la confiance en cette nouvelle génération d’agriculteurs qui est parfaitement capable d’aller dans ce sens ».

 

Ovinpiades des jeunes bergers

Une version covidée allégée

Élevage

Publié le 01/02/2022

Après avoir été repoussée deux fois, puis annulée une fois, la sélection alsacienne pour les ovinpiades des jeunes bergers a finalement eu lieu, suite à l’annonce de la tenue du Salon de l’agriculture, du samedi 26 février au dimanche 6 mars. Mais dans une version allégée : « Une épreuve théorique a permis de réduire le nombre de candidats à 52. Il n’y a pas eu de journée d’entraînement. Nous avons limité le nombre d’épreuves à trois au lieu de six. Il n’y a pas de remise officielle des diplômes… », décrit Jean-Pierre Saulet-Moes, technicien ovin à la Chambre d’agriculture d’Alsace.

 

 

 

 

Mercredi 26 janvier, les candidats, des élèves issus des classes de bac pro des lycées agricoles d’Obernai et de Rouffach ainsi que des apprentis du CFA d’Obernai, se présentent établissement par établissement et classe par classe dans un bâtiment annexe de la bergerie flambant neuve de Virginie Ebner. Une autre conséquence des reports répétés de l’événement : « Il a fallu trouver un élevage avec des animaux disponibles pour être manipulés. C’est-à-dire pas en état de gestation avancée, pas en pleine période d’agnelage… », indique Jean-Pierre Saulet-Moes. Virginie Ebner a bien voulu mettre quelques animaux à disposition. Mais, pour préserver la tranquillité du plus grand nombre, elle a préféré cette option. Résultat : les épreuves se déroulent dans la pénombre. Et, en fin de journée, il faut sortir un projecteur pour que les candidats puissent procéder à l’épreuve du parage d’onglons dans de bonnes conditions.

 

 

 

Des éleveurs pour jurés

Le principe de cette épreuve est simple : Les candidats ont huit minutes maximum pour parer les quatre onglons d’une brebis, sous l’œil attentif de Simon Maier, éleveur au sein du Gaec de l’Eichmatt à Bassemberg. Il apprécie à la fois la qualité du rendu final (propreté, correction des aplombs…) et la technique des candidats. « Je veille à comment ils positionnent leurs mains, pour ne pas se blesser, ni la brebis », précise-t-il.

À quelques pas de là, Yvan Stoffel, en cours d’installation à Rosenwiller près de Dettwiler, surveille l’épreuve de notation de l’état corporel. Cette fois, les candidats doivent attraper trois brebis et donner pour chacune une note d’état corporel. L’éleveur note à la fois leur aptitude à attraper et bloquer l’animal sans lui faire mal, et leur technique d’analyse de son état corporel. En le palpant sur le dos, le long de la colonne vertébrale, ils doivent lui attribuer une note, comprise entre 0 et 5. « À 0 l’animal est squelettique, à 5, il est obèse ! Dans la pratique, ces deux notes extrêmes ne sont pas observées dans les élevages. Une brebis peut être à 1,5 après la mise bas. Elle doit être à 2,5 pour la mise à la lutte », indique Yvan Stoffel. « Les éleveurs évaluent régulièrement l’état des brebis, notamment afin d’adapter les rations. Mais c’est surtout pour déterminer quels agneaux sont prêts à partir à l’abattoir que la technique est utilisée. Car s’ils ne correspondent pas aux critères des acheteurs, ils sont déclassés, donc, moins bien rémunérés », précise le jeune éleveur, qui a lui même participé aux ovinpiades en 2018 :

 

 

 

 

Une paupière qui en dit long

Louis Frischinger, éleveur de quelque 380 brebis à Tagsdorf, dans le Sundgau, et entrepreneur de travaux agricoles questionne les candidats à l’épreuve de notation de l’état de santé. « Comment peut-on évaluer l’état de santé d’une brebis ? » La réponse est à la fois simple et compliquée. La couleur de la troisième paupière de l’animal est un bon indicateur. Blanche : la brebis est anémiée, c’est-à-dire qu’elle manque de fer, ce qui peut être dû à un problème parasitaire ou alimentaire. Rouge : l’animal souffre d’une infection, ou d’une acidose. Jaune : le mouton souffre d’un problème de foie, qui peut être lié à la douve du foie, à l’ingurgitation d’une plante toxique, à un excès de cuivre. Bleu : l’animal est en hypoxie. Vert : « ça n’existe pas ! », tente de piéger Louis Frischinger. Avant de préciser que la bonne couleur de cette fameuse paupière est rose. Pour être plus précis dans son diagnostic, l’éleveur doit recouper les informations. Notamment avec l’état de la dentition. « L’écartement et l’usure des dents renseignent sur l’âge de la brebis », indique Louis Frischinger. Les mamelles doivent être inspectées afin de détecter mammites, infections, ou abcès. Tout comme les pattes, afin de vérifier la qualité des aplombs, et si l’animal ne souffre pas d’affections type piétin, panaris, fourchet, granulome, dermatite… La présence de diarrhée doit être notée, de 0 à 2. Elle peut signer un problème alimentaire ou parasitaire. Enfin, la prise de température est impérative. « Elle doit être comprise entre 36 et 40 °C. En dessous c’est l’hypothermie. Au-dessus l’hyperthermie. La température idéale se situe entre 38,5 et 39 °C », indique Louis Frischinger. Celui qui est aujourd’hui juré s’est lui-même distingué aux ovinpiades des jeunes bergers à deux reprises. Une première fois en 2016, dans le Bas-Rhin, où il s’est classé deuxième. Et une seconde fois en 2018, en Franche-Comté , où il s’est classé premier. Lors de la finale nationale de la même année il avait atteint la seconde place sur le podium. « Depuis, je suis juge à Paris », sourit Louis Frischinger, qui apprécie autant l’exercice professionnel que l’ambiance !

Au final, cette édition, était « plus fade, moins conviviale que les précédentes », constate Jean-Pierre Saulet-Moes. Mais l’épreuve a eu lieu, malgré les restrictions, et ce n’était pas gagné. Alors, les élèves qui ont pu concourir ont fait bonne figure, et ont participé dans la bonne humeur. Les deux gagnants, Pierre Stoffel et Océane Monnier, tous deux élève au lycée agricole d’Obernai, iront représenter l’Alsace à la finale nationale des ovinpiades, au Salon international de l’agriculture à Paris.

Béton végétal projeté

La construction se met au bio

Pratique

Publié le 28/01/2022

Dans le chanvre, tout est bon. De ses inflorescences peuvent être tirées les graines, valorisables en alimentation humaines, qu’elles soient décortiquées ou pressées pour en extraire l’huile. Certaines variétés ont été sélectionnées pour leur richesse en CBD, dont les dérivés fleurissent un peu partout. De sa partie végétative, il est possible d’obtenir deux produits, la fibre et la chènevotte. La première, qui représente 40 % du volume, peut être utilisée dans l’industrie textile, l’impression 3D, la construction. La seconde, qui correspond aux 60 % restants, est valorisée sous forme de paillage, comme composant d’isolants, dans le secteur de la construction…

La chènevotte est notamment utilisée pour l’élaboration du béton de chanvre, dans lequel elle est mélangée à de la chaux et de l’eau pour obtenir un béton affichant d’excellentes propriétés isolantes doublées d’une très bonne perspirance (capacité d’un matériau à laisser l’eau transiter et à être évacuée), « ce qui écarte les problèmes d’infiltration et évite l’effet sarcophage », explique Frank Brua, président d’Akta Grand Est, société qui œuvre au développement de matériaux biosourcés. Autres atouts du béton de chanvre : il est résistant au feu, présente un effet répulsif contre les rongeurs, une bonne isolation acoustique et engendre peu de ponts thermiques. « Avec le chanvre, les calories sont évacuées de manière naturelle, donc pas besoin de VMC », poursuit Frank Brua. Le béton de chanvre procure donc un excellent confort d’hiver et d’été : « Au Koweït, par des températures extérieures de 39 °C, des températures intérieures de 23 °C ont été enregistrées à l’intérieur d’un bâtiment en béton de chanvre, sans VMC ni autres ventilateurs », avance Frank Brua.

Gain de temps, de main-d’œuvre, d’eau

Depuis deux ans, l’entreprise Akta fait la promotion d’un procédé qui vise à projeter du béton végétal, généralement à base de chaux et de chanvre, sur les murs des bâtiments à isoler. Le concept a été développé par Laurent Goudet, actuel PDG d’Akta BVP, qui a auparavant œuvré durant 25 ans dans le domaine de la rénovation du bâti ancien. Il a assisté au retour du chanvre comme matériau pour réaliser des enduits, des isolants, à partir des années 1990. Avec un constat : « Sans mécanisation des chantiers, l’utilisation du béton de chanvre n’est pas rentable ». Il a donc créé l’association Construire en chanvre. Objectifs : mieux connaître le matériau, participer à l’élaboration de la réglementation qui encadre son utilisation, former les entreprises du bâtiment à son utilisation, en faire la promotion…

En outre, il a conçu et développé l’outil VG-Mix®, breveté, dont la technologie repose sur la projection par voie sèche du béton végétal. « Cinq unités fonctionnent dans le monde, dont trois en France, une en Allemagne, et une aux États-Unis », précise-t-il. Le principe de fonctionnement repose sur une centrale à béton, qui dose le granulat (chènevotte, miscanthus) et le liant (argile, chaux, terre). Une fois mélangés, ils sont transportés sans eau. Mais, au moment d’être projeté, le mélange passe au travers d’un brouillard d’eau au moyen de cinq injecteurs situés au bout d’une lance. Cela permet de l’hydrater et d’agglomérer le mélange. « La machine est équipée d’un automatisme, qui permet de suivre une recette précise, de contrôler en continu les dosages et les performances », précise Laurent Goudet. À la clé : gain de temps, de main-d’œuvre et d’eau. Un point important car cela permet d’optimiser la qualité mécanique du liant. « Il y a moins d’eau qui s’évapore lors du séchage, ce qui crée d’autant moins de vides et contribue donc à renforcer la résistance mécanique du matériau. Cela permet donc aussi d’utiliser moins de chaux. » Autre atout de l’outil VG-Mix : il est utilisable en toute saison. Deux jours après la projection du béton, les murs sont dégrossis. S’en suivent les travaux de finition, « de préférence à la chaux en extérieur et à la terre naturelle en intérieur pour conserver la perspirance des murs », indique Laurent Goudet.

 

 

Objectif chanvre local

Fabriquées en France par l’entreprise Hydraulique 2000, les unités VG-Mix coûtent quelque 100 000 €. Pour l’instant, le modèle économique est le suivant : les machines appartiennent à l’entreprise Akta, qui prospecte les chantiers et qui forme les entreprises partenaires à l’utilisation de VG-Mix, la machine. Actuellement, le principal frein au développement de l’activité reste économique. « Le béton de chanvre coûte encore 20 à 25 % plus cher que les bons isolants », indique Frank Brua, qui croit en un rapide rééquilibrage du coût des différents procédés. « La mise en œuvre de la réglementation environnementale RE 2020, qui impose le recours à 30 % de matériaux biosourcés dans les nouvelles constructions, va engendrer une hausse de la demande et une démocratisation du procédé. » Akta a déjà piloté des projets d’envergure, « comme la construction de 46 logements sociaux sur quatre étages, qui ont nécessité la projection de 700 m3 de béton végétal ».

Pour que le procédé soit le plus vertueux possible, il faudrait que chaque région soit capable de produire localement de la chènevotte. Ce n’est pas encore le cas. En France, cinq chanvrières sont équipées d’une défibreuse. En Alsace, une filière chanvre alimentaire existe. Côté valorisation textile, les lignes bougent aussi (nous y reviendrons dans une prochaine édition). Côté construction, le Syndicat des eaux et de l’assainissement Alsace-Moselle (SDEA), qui soutient la culture du chanvre dans le cadre de l’Appel à manifestation d’intérêt (AMI) pour le soutien aux cultures à bas niveau d’impact (BNI) est intéressé par la valorisation de la paille de chanvre. « Nous avons eu des échanges avec l’Eurométropole de Strasbourg, afin d’effectuer un diagnostic qui permette d’établir s’il y a un potentiel pour une filière chanvre construction sur le territoire », indique Coralie Welsch, chargée de mission protection des ressources en eau au SDEA. Il s’agit aussi de vérifier que les variétés actuellement utilisées pour la production de graines se prêtent également à la production de fibres. Si c’est le cas, il y aurait deux débouchés pour une culture, qui plus est, à bas intrants. Un doublé voire un triplé gagnant !

Jaunisse de la betterave : obtenir et maintenir une avance des betteraves sur les pucerons

Technique

Publié le 18/01/2022

Alors que la dérogation pour pouvoir continuer à utiliser des néonicotinoïdes pour protéger les betteraves contre la jaunisse arrive à mi-parcours, Michel Butscha, responsable technique du service betteravier de la sucrerie d’Erstein, a fait le point sur l’état des connaissances qui doivent permettre d’élaborer des méthodes de lutte alternatives. Contrairement aux autres régions françaises, les betteraviers alsaciens ont d’ores et déjà moins semé de betteraves traitées aux néonicotinoïdes en 2021 : elles représentaient 42 % de la surface pour Erstein. Bonne nouvelle pour les betteraviers alsaciens, l’Inrae de Colmar fait partie des organismes de recherche qui travaillent sur la question. « Cela nous permet d’échanger avec les chercheurs, de faire remonter des observations de terrain », se félicite Michel Butscha. Les chercheurs de l’Inrae de Colmar participent notamment au projet Modefy, initié par le groupe Deleplanque, avec un travail de criblage des betteraves et de sélection des variétés les plus tolérantes aux pucerons vecteurs de la jaunisse. « Un autre volet de recherche consiste à mieux connaître la biologie et la vie des pucerons afin de déterminer quand ils piquent, quand ils se nourrissent, et comment les virus se transmettent aux plantes ».

L’azote : un coup de pouce à utiliser avec parcimonie

Les connaissances sur la maladie ont déjà bien progressé. Par exemple, il est acquis que le puceron noir est peu vecteur mais qu’il constitue un bon indicateur de l’arrivée des pucerons verts qui, eux sont vecteurs. On sait aussi que le virus BYV est le plus agressif. Le BMYV l’est aussi, mais moins, et toutes les formes du virus ne sont pas transmises de la même manière. Les pucerons ont tendance à s’attaquer aux betteraves les plus jeunes et chétives. « Il y a donc tout intérêt à avoir des plantes les plus développées possible lors de l’arrivée du vol des pucerons », souligne Michel Butscha.

Comment ? En améliorant la vigueur au départ, donc en soignant le lit de semence, en semant à une profondeur adaptée, pour obtenir une levée homogène. Une protection complémentaire en positionnant du Force 1,5 G dans la ligne de semis présente également un intérêt indirect. « La téfluthrine va protéger les plantules des ravageurs du sol et a un effet phytotonique qui peut stimuler leur pousse, donc faire gagner quelques jours », indique Michel Butscha. Un effet qui peut être renforcé avec un traitement des semences au Rampart (penthiopyrade). « Cette protection fongicide remplace le traitement Vibrance pour lutter contre les attaques précoces de rhizoctone brun et de pythium, toujours dans le but de garder des plantules vigoureuses à l’arrivée des pucerons », précise Michel Buscha.

Autre précaution utile : un apport d’azote, de l’ordre de 30 à 40 u/ha au moment du semis, « surtout dans les parcelles non labourées où la dégradation des pailles en surface peut mobiliser de l’azote, ce qui risque de pénaliser les betteraves », pointe Michel Butscha. Cette année, étant donné le prix des engrais, les analyses de reliquat sont plus que jamais pertinentes, afin d’apporter la juste dose d’azote. Si la betterave semble peu sensible à la forme d’azote apportée, « des essais suggèrent une meilleure valorisation des apports d’engrais localisés », rapporte Michel Butscha, qui conseille aussi de réaliser des analyses de sol afin de connaître la fertilité réelle de la parcelle et d’ajuster les doses de fumure de fond aux exportations de la culture en place.

Miser sur les auxiliaires en relais de la chimie

Pour les semis de 2022, une option consiste à semer des betteraves F8 (protégées avec 8 g de téfluthrine), et à surveiller de près l’arrivée des pucerons afin de déclencher les traitements au plus tôt, pour être le plus performant possible. « Le suivi terrain sera renforcé en avril pour bien déterminer l’arrivée des pucerons dans les betteraves alsaciennes et lancer les avertissements. » Les spécialités les plus efficaces pour lutter contre les pucerons sont Teppeki et Movento. Et la stratégie la plus pertinente, surtout sur des betteraves chétives ou à croissance lente, consiste en un traitement très précoce, suivi d’un deuxième assez rapproché. Cela permet de laisser la place aux auxiliaires après la protection chimique, ces derniers arrivant en général 10-15 jours après les ravageurs dans les parcelles, à condition qu’ils n’aient pas été éradiqués par des traitements à large spectre.

Désherbage : la mécanisation pour réduire les IFT

Les programmes de désherbage élaborés par les services techniques de la sucrerie intègrent de plus en plus d’interventions mécaniques, que ce soit du binage, ou des passages de herse étrille, même si cette technique peut « perturber la ligne de semis et conduire à des levées échelonnées », pointe Marion Humbrecht, responsable relations culture à la sucrerie d’Erstein. Cette stratégie doit notamment permettre à la sucrerie d’accompagner ses adhérents qui souhaitent atteindre la certification HVE. Pour ce faire, les agriculteurs peuvent aller chercher des points en matière de gestion de la fertilisation, de l’irrigation, de la biodiversité et de la protection des plantes, ce qui suggère de réduire l’IFT, notamment en actionnant le levier du désherbage mécanique. Les essais menés par Cristal Union mettent en évidence que les stratégies qui combinent un traitement en plein, deux binages et trois traitements localisés permettent d’atteindre une bonne efficacité, de préserver le rendement, et de diviser l’IFT par deux. À noter que la labellisation HVE sera valorisée financièrement par Cristal Union, ce qui contribuera à rentabiliser les investissements dans les outils de désherbage mécanique.

 

 

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