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Bérengère de Butler

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Pyrale du maïs

Une nouvelle solution de biocontrôle

Technique

Publié le 16/09/2022


L’utilisation des trichogrammes, ces hyménoptères qui pondent dans les œufs des pyrales en empêchant la naissance des chenilles, ne cesse de progresser. Il existe désormais toutes sortes de diffuseurs, mais aussi des capsules qu’il est possible d’épandre par drones… L’Inrae a sélectionné des souches de trichogrammes sur leur longévité, leur mobilité, leur capacité de prospection, leur fécondité… Ainsi, les œufs de certaines souches de trichogrammes éclosent en trois voire quatre vagues successives, tous les 50 degrés jours, ce qui permet d’allonger la période de protection, du lâcher à un mois plus tard. « La première vague de trichogrammes qui éclôt donne une nouvelle génération de parasitoïdes, qui peut à nouveau pondre dans des œufs de pyrales, ce qui accroît encore la durée d’action du traitement et son efficacité », indique Rémi Girard, ingénieur au sein de la société Bioline AgroSciences. Un effet « Ultra Retard » qui a été breveté.

La société Bioline AgroSciences a en outre mis au point une nouvelle technologie, baptisée Trichotop Max T-Protect, qui consiste à protéger les diffuseurs de trichogrammes dans des étuis en carton, qu’il suffit de déposer au sol, soit manuellement soit mécaniquement avec l’épandeur T-Protect Booster, élaboré à cette fin. « Avec cette solution les trichogrammes sont protégés de la chaleur, du soleil, de l’humidité, des fourmis, ils sont efficaces plus longtemps », décrit Rémi Girard. Autres avantages : le carton est biodégradable, la colle et les peintures utilisées sont alimentaires. Les étuis sont disposables quelle que soit la hauteur du maïs, sans tuteur, ce qui confère souplesse d’exécution et augmentation du débit de chantier. Avec le T-Protect Booster, selon la distance entre les chantiers, de 50 à 100 ha/j peuvent être protégés.

Souplesse et débit de chantier

Un partenariat a été conclu entre Bioline AgroSciences et le Comptoir agricole, afin de pouvoir proposer des prestations d’épandage de Trichotop Max T-Protect avec le T-Protect Booster aux adhérents de la coopérative. « 100 ha ont déjà été faits, nous allons monter progressivement en puissance », indique Rémi Girard, qui précise que la technologie Trichotop Max T-Protect est aussi commercialisée seule, pour ceux qui préféreraient en avoir sous la main pour pouvoir les disperser en s’affranchissant de la disponibilité de l’épandeur. « Il suffit d’en jeter un au sol tous les 20 m ». Pour l’instant, l’épandage mécanique, qui est la solution qui offre le plus grand débit de chantier, est facturé 50 €/ha. Un tarif qui est amené à baisser avec la démocratisation de la méthode.

« Seules 16 % des surfaces de maïs sont protégées contre la pyrale du maïs en France, dont deux tiers chimiquement, et un tiers en biocontrôle à l’aide de trichogrammes, alors que la protection contre la pyrale peut faire gagner 20 q/ha ou 2 t MS/ha en ensilage », pointe Rémi Girard. Le biocontrôle de la pyrale a donc encore une belle marge de progression devant lui, d’autant que de plus en plus d’agriculteurs cherchent à réduire leur IFT, notamment pour obtenir des labels type HVE.

Désherbage du maïs

Cibler le rang

Technique

Publié le 15/09/2022


Plan Ecophyto, essor des labels type HVE, demande sociétale… les agriculteurs sont encouragés de toutes parts à réduire leur recours aux produits phytosanitaires de synthèse. À tel point que les firmes qui les fabriquent axent davantage la recherche sur les solutions alternatives de protection des cultures, comme le biocontrôle. Comme de plus en plus de solutions chimiques sont retirées du marché, et que peu de nouveautés sont annoncées pour les remplacer, il est prévisible que le panel de solutions chimiques s’amoindrisse. « Il est donc logique de travailler des solutions alternatives, notamment le désherbage sur le rang », indique Christian Lux, responsable du service agronomie-environnement du Comptoir agricole. D’autant que - et cette année en a été un bon exemple - le manque d’eau peut compliquer les désherbages chimiques : « Les traitements de post-précoce, par exemple, ont été un échec. Et, dans ce cas, un binage est souvent plus efficient qu’un traitement chimique de rattrapage », poursuit-il.

Une technique consiste à traiter le rang au moment du semis. Cela suggère de disposer d’un semoir équipé d’une cuve reliée à des buses adaptées. Cela complexifie aussi le semis, « qui doit être le plus rapide possible, au risque que la bouillie ne perdre en efficacité avec le temps ». Il est aussi conseillé de disposer d’un système de régulation proportionnelle à l’avancement, afin de limiter le risque de sur et de sous dosage. Pour désherber sur le rang, soit sur 15 à 20 cm de part et d’autre de la ligne de semis, les buses doivent être correctement orientées, et adaptée. Aussi le Comptoir agricole a-t-il mené des investigations avec Syngenta, en utilisant des buses anti-dérive, d’autres qui ne le sont pas, orientées avec des angles différents… « Sachant que, de toute façon, pour les produits racinaires, il n’est pas nécessaire d’obtenir des gouttes fines », indique Christian Lux. À noter que le semis se faisant à 80 cm d’écartement, il faut une bineuse qui présente le même écartement.

Améliorer et généraliser le binage

Le Comptoir agricole a également travaillé sur l’adaptation d’une rampe de pulvérisateur afin de ne traiter que sur le rang. Pour ce faire, des buses ont été placées tous les 25 cm et, en en fermant deux sur trois, on arrive à un écartement entre les buses de 75 cm, ce qui permet, grâce à un guidage RTK, de faire coïncider lignes de semis et lignes de traitement. Moyennant un certain nombre d’heures de travail et du savoir-faire en machinisme, c’est une transformation possible sur un certain nombre de pulvérisateurs. « Comme leur largeur de travail est plus importante que celle d’un semoir, les débits de chantier s’en trouvent améliorés, ainsi que la souplesse d’intervention », avance Christian Lux.

Les outils pour désherber sur le rang existent. Désormais, le Comptoir agricole met en place des essais pour optimiser leur utilisation, en testant différentes modalités de désherbage, combinant des traitements sur le rang à pleine dose, du binage, des doses réduites en plein… Toutes ces modalités sont comparées à des témoins non traités et à des modalités de doses pleines en plein. Conclusion générale à l’heure actuelle : « Il y a encore pas mal de choses à apprendre, notamment en matière de binage, dont l’efficacité pourrait être améliorée en travaillant le profil des dents », estime Christian Lux, qui annonce que le Comptoir agricole envisage de proposer des prestations de binage.

Marché des céréales

L’incertitude domine

Pratique

Publié le 15/09/2022


La sécheresse qui a sévi en Europe de l’ouest va inévitablement avoir un impact sur les volumes de maïs récoltés, attendus en baisse. Par conséquent : « L’Europe va devoir importer davantage de maïs », pose Antoine Wuchner, responsable d’Eurépi, la filiale dédiée à la commercialisation des céréales collectées par le Comptoir agricole. La question est : d’où va venir ce maïs ? En effet, la récolte ukrainienne est, elle, impactée par le conflit en cours sur son sol. À 40 millions de tonnes (Mt) l’an dernier, elle est estimée à 28 Mt cette année. Ces derniers temps, les céréales ukrainiennes s’exportent mieux, grâce à la mise en place de corridors pour les transporter. « Mais pour combien de temps ? La situation est instable. Cela risque de ne pas durer », prévient l’expert des marchés agricoles.

Les cours du maïs à des niveaux inconnus depuis des années

De l’autre côté de l’Atlantique, le 12 septembre, le ministère américain de l’Agriculture (USDA) a revu sensiblement à la baisse son estimation de la récolte annuelle de maïs aux États-Unis. Une annonce qui a porté les cours à leur plus haut niveau depuis fin juin. L’USDA prévoit désormais une production de 354 Mt contre 364 dans son dernier rapport, publié en août. Cette contraction est attribuable à une baisse des rendements, ainsi qu’à la réduction des surfaces récoltées. Une partie des régions de production de cette culture a en effet été gravement touchée par la sécheresse qui frappe l’ouest du pays depuis plusieurs mois. Cette annonce a fait baisser les perspectives de stocks, ce qui constitue un élément de soutien des cours. Du coup, après la publication du rapport, le cours du maïs pour livraison en décembre a frôlé le seuil symbolique des 7 dollars le boisseau (environ 25 kg), qu’il n’a plus dépassé depuis le 23 juin. Face au maïs, il y a le blé, dont les récoltes ont été bonnes, notamment en Russie, et s’annoncent bonnes aussi en Argentine. Sur les marchés, on assiste à un vrai bras de fer entre les fondamentaux du blé et du maïs et les aspects liés à la géopolitique et la macréconomie, décrit Antoine Wuchner.

En Alsace s’ajoutent à ces paramètres ceux de la navigabilité du Rhin et de la disponibilité du fret. « Nos clients peinent parfois à trouver des bateaux », pointe Antoine Wuchner. Les vendeurs se trouvent donc dans une situation délicate : « La demande est là, moindre certes, mais on a du mal à trouver acheteurs pour nos maïs car le transport est redevenu cher ». L’évolution de la situation est donc étroitement liée à la disponibilité des autres origines, notamment ukrainienne, et vers quels pays elles vont aller en priorité. Autre conséquence de ces difficultés de fret et de la précocité de la récolte : il reste des céréales de la campagne 21 dans les silos alors que la récolte 22 de maïs arrive. « Certains ont recours aux camions pour faire exécuter les contrats, établis à l’époque à des prix inférieurs à ceux que nous connaissons actuellement », rapporte Antoine Wuchner.

Le risque de récession comme principal élément baissier des cours

Les producteurs, eux, se trouvent confrontés à des coûts de production déjà élevés, et qui pourraient encore s’alourdir avec les frais de séchage dans un contexte d’énergie chère. Antoine Wuchner se veut rassurant : « Si le rendement est correct, ils vont s’y retrouver ». Le pire des scénarios serait que les marchés s’effondrent et que cette récolte, qui a été chère à produire, ne puisse pas être bien valorisée. « Je ne pense pas que les marchés se retournent brusquement car la situation géopolitique est et reste tendue. Tant que la crise ukrainienne ne s’améliore pas, il n’y a aucune raison que les prix baissent. Le principal élément baissier actuellement, c’est le risque de récession, que l’on sent venir dans certains secteurs d’activité, qui se traduirait par une baisse de la consommation, donc de la demande en céréales, avec un effet immédiat sur l’évolution des prix. »

Peuvent il s’envoler encore plus haut ? « Tout est possible. Il faudrait des éléments nouveaux, comme un frein aux exportations ukrainiennes de maïs sur l’Europe. Tous les regards vont dès maintenant se tourner vers les conditions de semis des céréales d’hiver dans l’hémisphère nord et les conditions de récolte dans l’hémisphère sud : la campagne de vente est donc entre très longue, ce qui impose un grand professionnalisme et une grande prudence à tous les metteurs en marché », conclut Antoine Wuchner.

Changement climatique

Produire et réparer

Vie professionnelle

Publié le 11/08/2022

« Insécurité alimentaire mondiale. Quel rôle pour la France ? » Tel était le thème de la conférence donnée par Sylvie Brunel, qui a abordé bien d’autres thématiques en déroulant ce fil rouge. Il a été question de faim dans le monde, d’aide humanitaire, d’image des agriculteurs, de maïs, de protection des cultures, d’eau, de développement durable… La question du changement climatique, notamment, a émaillé le discours de la conférencière. Elle a commencé par regretter que « les questions environnementales se traduisent souvent par de l’écoanxiété alors qu’il faudrait adopter un discours qui incite à l’innovation ». Néanmoins, cette écoanxiété ne doit pas être balayée, mais bien « prise au sérieux ».

Car il y a des raisons objectives d’être inquiet. « Le climat a toujours évolué. Mais nous assistons à une accélération du changement climatique, qui ne se fait plus sur plusieurs siècles mais sur quelques décennies. Le 6e rapport du Giec dit qu’il faut agir rapidement. Car les conséquences de cette accélération sont réelles. Si rien n’est fait, 8 % des terres cultivables ne le seront plus ». L’augmentation de la population mondiale fait que de plus en plus de gens vivent dans des milieux vulnérables, qui risquent d’être dégradés par le changement climatique. « Les fragilités sont plus grandes. Les récoltes sont plus incertaines. Les vendanges sont plus précoces. Les vagues de chaleur sont plus longues. Les sécheresses et les canicules estivales se répètent. Les épisodes violents se multiplient, comme les orages de grêle, le gel. Ce sont des réalités. Les systèmes agricoles sont les premiers impactés. Les agriculteurs, qui travaillent le vivant, vivent ce changement climatique. »

Face à ce constat, « la volonté de réduire les émissions de GES s’impose dans les politiques européennes ». Et ce même si l’Europe ne représente que 8 % des émissions de GES mondiales, pointe la géographe. Elle explique : « Comme l’Europe a du mal à mener une politique étrangère, elle s’approprie les questions de droits de l’homme et d’écologie sur la scène internationale. Mais dans le contexte actuel, elle réalise que certains de ses choix sont dangereux car ils se traduisent par une certaine précarité énergétique. Où va l’Europe sur la question énergétique ? ce n’est pas bien clair. Mais il y a un risque que l’accès à l’énergie devienne l’apanage des classes aisées. » Sylvie Brunel évoque aussi la stratégie Farm to fork, un « pacte vert élaboré alors que l’Europe voulait montrer l’exemple sur les questions environnementales ». L’objectif est d’atteindre la neutralité carbone en Europe d'ici 2050, avec le fléchage d’investissements en ce sens, mais qui risque aussi de se traduire par des pertes de rendement. Une stratégie que Sylvie Brunel désapprouve car, « les préoccupations climatiques évincent les problématiques humanitaires ».

Produire plus en respectant mieux les ressources, un défi colossal

Alors, que faut-il faire ? Rien ? Certainement pas. Car « si on ne fait rien, des terres ne seront plus cultivables, la production agricole va devenir de plus en plus complexe alors que la population mondiale augmente, ainsi que le niveau de vie dans les pays en voie de développement ». Produire moins, pour plus cher, mais mieux ? Non plus : « Actuellement, on va vers un black-out alimentaire. La faim est une réalité. L’ONU parle d’un ouragan de famines. Les prix actuels des denrées alimentaires se rapprochent de ceux de 2011, qui ont entraîné les émeutes de la faim. Il faut revenir au principe de réalité. Concilier la préservation des ressources et la souveraineté alimentaire. » C’est compliqué, admet Sylvie Brunel, mais pas impossible. D’ailleurs, l’agriculture constitue une partie de la réponse : « L’agriculture peut capter du carbone dans les sols en adoptant des pratiques agricoles qui peuvent être encouragées par les crédits carbone. »

La conférencière va plus loin : « L’agriculture dispose de toutes les solutions : food, feed, forest, fiber, fuel et fix. Soit l’alimentation, les animaux, la forêt, les fibres, les carburants et la capacité de stocker du carbone. L’agriculture produit de la nourriture, de l’énergie, de la biodiversité… Mais sa vocation première est nourricière. Cela signifie qu’il faut associer les différents modèles agricoles et non les opposer. Cela signifie aussi qu’il faut une reconnaissance du rôle fondamental des agriculteurs, qui passe par le respect et la juste rémunération. » Des conditions sine qua non à ce que les agriculteurs continuent à apporter des réponses innovantes à un enjeu à la fois simple et colossal : « En novembre, la Terre comptera 8 milliards d’habitants à nourrir. Il faut donc continuer à produire dans les zones où c’est possible, en respectant les ressources. »

Foire aux vins de Colmar. Cook show

Carottes, épices et pinot noir

Vigne

Publié le 04/08/2022

Pour ce cook show, réalisé devant un parterre de gourmets attentifs, Sylvie Grucker est partie sur une base simple : des carottes. Elle les a choisies locales, de Niedernai, et les a fait cuire dans un jus d’orange agrémenté de diverses épices (cannelle, fève de tonka, anis vert, poivre de Sichuan…) et d’un peu de sucre. Dans un premier temps, Margot Ducancel propose d’associer ce plat végétarien avec un pinot blanc du domaine Vincent Fleith à Ingersheim. L’occasion pour elle de livrer quelques astuces de dégustation : « Pour ouvrir la capsule, il faut se mettre sur le deuxième cran, pour éviter que le vin n’entre en contact avec le métal lors du service. » Puis, elle se lance dans l’exercice de la dégustation. Elle scrute le vin qui tourne dans son verre : « La brillance reflète l’acidité, qui est la colonne vertébrale du vin. La couleur du vin reflète son âge, il fonce avec le temps. » Plongeant son nez dans le verre, elle apprécie les notes « de pamplemousse, de fruits exotiques, de pêche, d’abricot, avec une belle fraîcheur et de la tension ». Portant le verre à ses lèvres, elle explique l’intérêt de la rétro-olfaction, cette sorte de « carafage en bouche », qui permet de vérifier qu’un vin est équilibré. « Dans ce cas, on retrouve les mêmes arômes au nez et en bouche. » C’est aussi le moment d’estimer la caudalie, soit la persistance aromatique en bouche après la dégustation. Malgré toutes ces explications techniques, elle rassure : la dégustation est à la portée de tous, « au début, on fait avec les références qu’on a ».

« En Alsace, on schmeck le vin et on boit un schlouck »

Pendant ce temps-là, les carottes ont cuit. Sylvie Grucker les mixe avec le jus de cuisson après avoir retiré les épices. Étape suivante : l’élaboration d’un bibeleskäs à la menthe, qui viendra garnir des fleurs de courgettes. La recette est simple : du bibeleskäs, de la menthe, du sel et du poivre. Mais elle viendra apporter de la fraîcheur au plat, que Sylvie Grucker achève de dresser avec quelques lamelles de carottes cuites, une réduction au vinaigre et quelques pluches de fanes de carottes. Margot Ducancel, elle, attaque la dégustation de l’autre vin envisagé pour accompagner ces carottes épicées : un pinot noir du domaine Fernand Seltz de Mittelbergheim. « C’est une belle expression du pinot noir, avec des notes épicées de poivre blanc, de cannelle… », apprécie la jeune femme. Avec humour, Nicolas Rieffel s’attache à lui faire découvrir quelques expressions alsaciennes : « En Alsace, on schmeck le vin et on boit un schlouck. » Une éducation parfaite par l’auditoire, qui lui fait découvrir le rouge d’Ottrott, et peaufinée par Sylvie Grucker, originaire d’Ottrott, qui sait parfaitement dire, en Alsacien : « Tu bois du rouge d’Ottrott d’en haut ou tu bois du rouge d’Ottrott d’en bas », ce qui, d’après la tradition, signe sa capacité à apprécier cette dénomination géographique de l’AOC Alsace.

Casser les codes

L’heure de la dégustation a sonné. Margot Ducancel hésite encore entre pinot blanc et noir : « Les deux se marient bien au plat, c’est une question de palais. » Au dernier moment, elle porte son choix sur le pinot noir, qui « relève mieux les épices du plat ». Un choix approuvé par Sylvie Grucker, qui encourage l’auditoire à « casser les codes, à oser des associations nouvelles. Nous avons sept cépages et une multitude de terroirs en Alsace. Nous pouvons faire tout un repas avec des vins d’Alsace ». En parlant de casser les codes, elle souligne que le plat élaboré lors de ce cook show « peut aussi bien se déguster en entrée, qu’en plat ou en dessert, en remplaçant le sel du bibeleskäs par du sucre ».

Changement climatique

Sécheresse, canicule, grêle, incendies : les agriculteurs en première ligne

Cultures

Publié le 31/07/2022

À part un orage mercredi, qui s’est localement traduit par des dégâts de grêle sur les bans d’Ottrot, Bischoffsheim, Rosheim et Biederthal, Liebenswiller, Leymen et Neuwiller, il n’a pas plu au mois de juillet en Alsace. Rien. Nada. Pas une goutte. Soit 22 à 23 jours sans pluie. Ce qui n’est « pas dans les normales en Alsace », pose Christophe Mertz, météorologue à Atmo-Risk. Inévitablement, le mois de juillet va s’achever sur un net déficit en précipitations, «- 70 à - 90 % par rapport à la moyenne mensuelle ». À ce déficit hydrique s’ajoute un régime de températures élevées. « Nous avons échappé aux températures records de plus de 40 °C qui ont été enregistrées dans d’autres régions françaises, mais le mercure est monté jusqu’à 38-39 °C. Et puis, sur le mois, c’est la constance de cette vague de chaleur qui est marquante », pointe le météorologue. Cela se traduit par un nombre de jours où la température dépasse 30 °C, supérieur à la normale, avec pas moins de douze jours à plus de 30 °C. Les températures moyennes des maximales de l’après-midi sont aussi anormalement élevées : 29,8 °C. Ce qui place ce mois de juillet à la 3e place des mois de juillet les plus chauds depuis que les données météorologiques sont enregistrées en Alsace, après 2006 et 2015. D’ici la fin du mois, les températures ne devraient pas significativement baisser, mais rester tout de même à des niveaux plus raisonnables, avec des maximales oscillant entre 28 et 32 °C. Mais aucune précipitation significative n’est annoncée.

Des maïs qui souffrent, d’autres qui résistent

Dans ce contexte, la principale grande culture encore en place, le maïs, s’en sort relativement bien, selon les secteurs. Les précipitations du mercredi 20 juillet ont été les plus abondantes dans le secteur de Colmar, avec de l’ordre de 40 mm, ce qui a permis de lever le pied sur l’irrigation. Mais plus au nord et au sud de cet épicentre, les quantités reçues ont été bien moindres. Et, avec les températures élevées, ces maigres précipitations n’ont quasiment rien changé pour le maïs. Aussi, dans certains secteurs non irrigués, ils souffrent, avec des feuilles qui jaunissent, qui s’enroulent. Par contre, comme le cycle du maïs est très précoce, les températures caniculaires sont arrivées juste après la floraison. Jean-Louis Galais, responsable du service Productions végétales à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA), n’est donc pas spécialement inquiet sur ce point. Une chose est sûre : les ensilages seront précoces.

Animaux : baisse de production et surmortalité à la marge

Les températures élevées ont des impacts sur les animaux, que ce soit lors des pics de très forte chaleur, ou du fait qu’ils soient exposés à une longue période de températures élevées. Il y a tout d’abord une baisse de production généralisée. En effet, toutes espèces confondues, la chaleur induit une baisse de la consommation d’aliment, qui se traduit par une baisse de la production de lait, une croissance plus lente des animaux. « Jusqu’à 36 °C, l’impact se limite à une baisse de la production. Au-delà, il y a un risque de mortalité », indique Arnaud Schmitt, docteur vétérinaire au sein du cabinet vétérinaire FiliaVet à Sélestat. Sachant que ce seuil ne correspond pas forcément à la température extérieure, mais à celle ressentie par les animaux. « Dans un bâtiment rempli d’animaux vivants, qui dégagent de la chaleur, la température peut monter très vite. » C’est ce qui explique que, dans les élevages de volailles, la mortalité est souvent plus élevée dans des bâtiments bien remplis d’animaux en fin de croissance que dans ceux abritant des poussins au démarrage, ou ceux où la densité est moins élevée. C’est ce qu’illustre l’expérience d’Alexandre Fornes, éleveur de poulets de chair dans deux bâtiments d’élevage d’une capacité de 12 000 poulets chacun. Mardi 19 juillet, au plus fort de la canicule, il a perdu 56 poulets dans un bâtiment qui en contenait 11 000. Dans le second bâtiment, seuls trois volatiles ont succombé à la chaleur. La seule différence entre les deux bâtiments était une densité de volatile moins élevée dans le second. Il faut souligner que les bâtiments en question sont modernes, aérés, ventilés, et que les volailles ont accès à un jardin d’hiver ainsi qu’à un parcours extérieur, comme le stipule le cahier des charges des établissements René Meyer de Wingersheim, que l’éleveur respecte strictement.

Le cas d’Alexandre Fornes n’est pas isolé. « Malgré les précautions et les actions mises en œuvre par les éleveurs pour protéger leurs animaux, il a pu y avoir des pertes, notamment dans les élevages de volailles », rapporte Arnaud Schmitt. La société d’équarrissage Atemax, elle, n’a enregistré « aucune différence significative dans les enregistrements des enlèvements d’animaux trouvés morts entre ce mois de juillet et ceux des trois dernières années », rapporte Sophie Grégoire, directrice de la communication, qui précise que « nos statistiques sont complètes, exhaustives et régulières », mais qu’il faut les mettre en relation avec l’évolution du cheptel total. Néanmoins, ces données sont plutôt encourageantes, car elles tendent à démontrer que les mesures de surveillance et de protection des élevages mises en place par les éleveurs sont efficaces. Enfin, il existe aussi une mortalité secondaire liée aux fortes chaleurs, notamment pour les bovins : « Les organismes des animaux sont fatigués de lutter contre la chaleur. Ce qui fait qu’ils peuvent succomber à d’autres pathologies, comme des infections, qu’ils auraient surmontées sinon, du fait d’une altération de leur immunité », explique le vétérinaire. La baisse de production par contre, est quasiment inévitable, car les bovins sont pourvus de radiateurs internes, leur rumen, qui fait qu’ils entrent en stress thermique à partir d’un THI (Temperature humidity index) de 68, qui correspond à une température de 22 °C à une humidité relative de 50 %.

Aérer, ventiler, soutenir

Dans tous les cas, la baisse de production et la mortalité peuvent être limitées. La mesure de base consiste à bien concevoir les bâtiments, tant en termes d’orientation que de matériaux, de systèmes d’ouvertures, d’accès à l’eau et à la nourriture… Puis, « au regard des évolutions climatiques, investir dans des systèmes d’aération et de brumisation, ce n’est plus du confort mais une nécessité pour pouvoir continuer à produire dans des conditions à peu près normales. De plus en plus d’élevages sont équipés. Ceux qui ne le sont pas encore sont encouragés à le faire », poursuit Arnaud Schmitt. Pendant les épisodes caniculaires, les éleveurs peuvent soutenir leurs animaux par la diététique, par exemple en supplémentant l’eau d’abreuvement en réhydratants et/ou en vitamine C, « un antioxydant qui aide à passer le cap ». Il est aussi conseillé d’éviter de nourrir les animaux pendant les heures les plus chaudes, car la digestion augmente leur température corporelle et parce que l’apport de nourriture provoque des mouvements qui, eux aussi, contribuent à réchauffer l’atmosphère des bâtiments. « Mieux vaut donc nourrir les animaux le soir, lorsque la température redevient plus clémente », indique Arnaud Schmitt, qui précise que le cabinet vétérinaire a envoyé des mails avec des recommandations à ses clients en amont de l’épisode de très fortes chaleurs des 18 et 19 juillet.

Enfin, face au constat de l’effet de la densité de population dans les élevages, l’abaisser de manière préventive en été pourrait devenir une piste à envisager. « Cela se fait déjà dans les bâtiments vieillissants d’élevage de poulets de chair. Mais, dans la plupart des situations, surtout si la reproduction se fait sur place, c’est difficile à gérer, car il faudrait anticiper la baisse de densité des mois avant, et aussi parce que faire repartir la reproduction à la hausse ensuite ne se gère pas si facilement. Ça peut donc se faire, mais à la marge, dans les systèmes sans reproduction. »

Transports, risque d’incendies…

La sécheresse a encore d’autres impacts sur l’aval des filières, notamment le transport fluvial, parce que le débit du Rhin est faible, ce qui impose aux transporteurs de revoir leurs volumes de cargaison à la baisse.

Enfin, dans le sud de la France, en Gironde, dans l’Hérault, et même en Bretagne, la sécheresse s’est traduite par des incendies. Les surfaces brûlées en France ont atteint des records : « Avec plus de 40 000 ha de végétation brûlés, l’année 2022 bat des records de précocité et d’intensité depuis 2003, l’année de la grande canicule », a tweeté Serge Zaka, agrométéorologue à ITK.

Les agriculteurs ont été sur le front avec les pompiers pour combattre ces incendies, utilisant tracteurs et tonnes à lisier pour épandre de l’eau afin de freiner la propagation des flammes.

Le rôle de l’agriculture, et plus particulièrement du pastoralisme comme moyen de prévention contre les incendies, a également été mis en avant sur les réseaux sociaux.

Association Vitirepère

Une couverture végétale et locale

Vigne

Publié le 30/07/2022

Il fait chaud. Il fait sec. Un peu partout en Alsace, la végétation lutte par les moyens dont elle dispose pour survivre au stress hydrique : les pelouses se transforment en paillassons, les stomates se ferment, les feuilles flétrissent… Même la vigne, dont le système racinaire permet d’explorer des horizons très profonds, accuse le coup dans certains secteurs. De millésimes en millésimes, la question de la gestion de l’eau dans le vignoble devient d’une actualité toujours un peu plus brûlante. Le 15 mars 2022, l’Association des viticulteurs d’Alsace (Ava) s’est ainsi prononcée en faveur de la suppression de l’interdiction d’irriguer les vignes en appellation Alsace. Une révolution dont les viticulteurs s’emparent de diverses manières.

22 plantes locales triées sur le volet

Sur le ban de Rouffach, le Bollenberg fait partie des terroirs séchants, avec des sols arides. Constituée de landes sèches, la végétation locale en est le reflet. Conscients que la tolérance au stress hydrique va devenir un enjeu majeur et récurrent, les membres de l’association Vitirepère mènent depuis plusieurs années un projet qui vise à trouver une nouvelle méthode d’enherbement de l’inter-rang. Une méthode « qui permette de limiter le recours aux herbicides, et qui ne soit pas trop gourmande en eau, pour ne pas concurrencer la vigne sur la ressource hydrique », pose Frédéric Schermesser, président de l’association Vitirepère, viticulteur à Gundolsheim. En observant la végétation locale, « qui sèche vite mais qui reverdit tout aussi vite dès qu’il pleut », les viticulteurs ont eu l’idée de piocher dans les espèces endémiques pour constituer un mélange d’espèces locales à semer dans leurs vignes. Premier obstacle : la lande, classée Natura 2000, est protégée. Pour collecter les semences, les viticulteurs se sont donc rapprochés du Conservatoire des sites alsaciens (CSA), de botanistes… Autre frein : comment élaborer le mélange ? Quelles sont les espèces à privilégier, celles à éviter ? Pour répondre à cette question, une liste de critères à respecter a été élaborée. Pêle-mêle, il fallait des espèces qui exercent peu de concurrence hydrique, qui ne montent pas trop haut, qui concurrencent les adventices, qui fixent l’azote, pourvues d’un système racinaire profond, capables d’accueillir des auxiliaires… Les critères rédhibitoires ont également été listés. Au final, sur les 150 espèces identifiées lors de l’inventaire floristique de la lande, 22 plantes ont été retenues. Leurs semences ont été collectées pendant deux ans. Puis, elles ont été mises en culture et multipliées par le semencier Nungesser Semences.

L’élaboration du mélange ayant coûté du temps et de l’argent, « il était important de ne pas se louper au moment des semis », pointe Frédéric Schermesser. S’en sont donc suivies deux années d’expérimentation qui ont abouti à la rédaction de fiches techniques précisant les modalités d’implantation optimales du couvert : densité, type de semoirs… L’évolution du couvert dans le temps a également été étudiée. Car, outre la tolérance au stress hydrique, un second objectif est recherché, celui d’avoir à faucher le moins possible. Après une première année d’implantation assez fragile, la seconde est déjà plus intéressante : toutes les espèces sont présentes, la floraison est abondante, les touffes de graminées sont couvrantes, un cortège d’insectes variés traduit le bon état de la biodiversité faunistique. La troisième année, le couvert ne se développe pas davantage, signe que sa consommation en eau est faible. « Nous n’avons pas effectué d’analyses poussées pour le démontrer, concède Frédéric Schermesser. Mais on retrouve le comportement de la végétation de la lande. » Une fois implanté, au regard du coût de la semence, « l’objectif est de laisser le couvert en place sans y toucher pendant une bonne dizaine d’années ».

Semis à la volée

Dans sa parcelle test, avant d’implanter le couvert local, Frédéric Schermesser a semé pendant deux ans une céréale à paille qui a été broyée pour apporter de la matière organique au sol et appauvrir le stock semencier dans l’inter-rang. Puis, le couvert a été implanté un inter-rang sur deux. L’autre inter-rang étant couvert d’un engrais vert classique. « Le couvert local pousse doucement. La première année, il faut éviter de le perturber. D’où l’utilité de conserver un inter-rang moins fragile où on peut passer pour effectuer les interventions », explique-t-il. Frédéric Schermesser a semé le mélange local à la volée, à raison de 4-5 g de semences/m2, après un faux-semis. « Les graines sont tellement petites que le réglage du semoir est compliqué », rapporte-t-il. Mais le semis au semoir est possible, moyennant des outils et des réglages adaptés. Autre point d’attention : les conditions de semis, qui ne doivent pas être trop humides : « Nous avons déjà semé du couvert en janvier parce que c’était trop gras à l’automne », raconte le viticulteur. Enfin, les graines doivent être bien rappuyées au sol.

Essaimer la méthode, pas le couvert

À l’heure actuelle quelque 15 ha ont été implantés avec ce mélange. En l’état des connaissances, l’expérience donne satisfaction aux viticulteurs. Mais Frédéric Schermesser ne cache pas que le travail d’élaboration du mélange a été « fastidieux ». En plus, l’idée est de ne pas utiliser ce mélange ailleurs que sur le Bollenberg. Mais au contraire d’essaimer la méthode, pour que d’autres viticulteurs élaborent des mélanges d’espèces locales adaptées à leur terroir. Jean Masson, directeur de recherches à l’Inrae de Colmar, qui accompagne les viticulteurs impliqués dans la démarche Vitirepère depuis sa création, confirme : « Le savoir construit ici a sa pertinence ailleurs. »

 

Joseph Hemmerlé, chercheur, apiculteur, auteur

Donner à voir l’invisible

Vie professionnelle

Publié le 29/07/2022

Joseph Hemmerlé aime l’infiniment petit, ce qui ne se voit pas, mais qui fait la matière : les atomes, leur organisation en cristaux. C’est la trame de son parcours professionnel, débuté par des études dans l’électronique, complétées par une formation en microscopie qui l’emmène aux Pays-Bas. « Mon premier travail a consisté à réparer des microscopes électroniques », se rappelle-t-il. Attiré par la recherche, il retourne sur les bancs de l’université, jusqu’à obtenir un doctorat en biophysique, qui lui permet de travailler avec le Dr Robert Frank, à la faculté dentaire de Strasbourg. Réunis par une passion commune pour l’infiniment petit, les deux hommes étudient la structure des dents, l’émail, la dentine…

« Ce qui m’a le plus passionné, c’est la capacité du corps à fabriquer des cristaux. D’un point de vue atomique, il n’y a pas de différences entre le diamant, le rubis, nos os, nos dents. Ce qui fait la différence, c’est l’organisation des atomes en cristaux. La cristallographie, l’organisation de la matière en cristaux, n’est pas visible à l’œil nu. Elle n’est pas apparente, mais elle donne leurs caractéristiques et propriétés aux matériaux », explique le scientifique. Pour mieux comprendre l’organisation de la matière dans le corps humain, il se spécialise au gré d’un postdoctorat sur la microscopie électronique en transmission de haute résolution, qui le mène au Royaume-Uni. De retour en France, Joseph Hemmerlé et Robert Frank mènent des travaux remarqués sur l’application de techniques de métallurgie à l’élaboration de prothèses pour le corps humain. « J’ai alors intégré un laboratoire de recherche sur les biomatériaux, ce qui m’a permis de poursuivre mes travaux sur l’élaboration de dispositifs médicaux plus durables et plus pointus. » Des travaux qui, en 2013, ont été récompensés par le prix de l’innovation de l’Inserm.

 

 

Durant l’année de sa thèse, Joseph Hemmerlé prend quelques vacances en Savoie. Lorsqu’un essaim se pose à proximité de son gîte, il appelle, vaguement inquiet, le propriétaire qui se trouve être un apiculteur. « Il est venu en sandales, avec un parapluie dans lequel il a fait tomber cette masse d’abeilles. J’étais subjugué. Pour moi, il était comme un dompteur de bêtes dangereuses », se remémore Joseph Hemmerlé. Il échange avec son sauveur, qui lui met entre les mains un ouvrage sur l’apiculture. « Je l’ai dévoré », sourit-il. Immédiatement, il fait le lien avec sa passion pour les cristaux : « Le monde des abeilles est régi par une organisation hyperstructurée qui n’est pas apparente. » Piqué au vif par la passion des abeilles, Joseph Hemmerlé n’en démordra plus jamais. « Je me suis mis à construire des ruches, à aller cueillir des essaims, et à les enrucher. » En 2007, son jardin de Weyersheim accueille 25 ruches, qui produisent une demi-tonne de miel. « J’avais la chance d’avoir un jardin sans voisins directs, dans un environnement varié, avec des tilleuls, des châtaigniers, des acacias, dans un périmètre suffisamment proche pour pouvoir pratiquer une apiculture sédentaire sans problème. »

Quand la profession sert la passion

En parallèle de ses travaux de recherche, grâce à ses microscopes, Joseph Hemmerlé scrute le monde des abeilles de fond en comble. « Je me suis d’abord intéressé à la nutrition des abeilles, notamment en pollen, qui constitue leur principale source de lipides et de protéines. Je ramenais des pelotes de pollen au laboratoire. Je les pesais, je les observais au microscope… » Se faisant, il a accès à des connaissances qui échappent aux autres apiculteurs. « J’ai donc voulu les partager. C’est ainsi qu’en 2011 j’ai écrit un article sur le pollen dans la revue Abeilles de France, qui a été assez remarqué. Écrit par un scientifique, il avait l’intérêt d’être vulgarisé pour les hommes de terrain. » À partir de là, Joseph Hemmerlé poursuit son œuvre de vulgarisation. En 2013, il est invité à intervenir dans le cadre du congrès national d’apiculture à Colmar. « J’ai construit une conférence, « L’abeille au microscope », dans laquelle j’utilise des images microscopiques pour expliquer des phénomènes macroscopiques aussi variés que la composition du miel, la structure des alvéoles, l’architecture du nid… »

Comme tous ses confrères, Joseph Hemmerlé a été confronté à des problèmes sanitaires dans ses ruches au cours de sa carrière. « Comme trop peu de vétérinaires sont formés à la santé des abeilles, les apiculteurs s’organisent en Groupement de défense sanitaire des abeilles (GDSA), qui forment des agents sanitaires, capables de poser des diagnostics, de donner des conseils de soins… », explique-t-il. Une fois formé à son tour, Joseph Hemmerlé, s’est engagé au sein du GDSA du Bas-Rhin (1 200 à 1 400 apiculteurs) d’abord en tant que trésorier, puis comme vice-président. Il accumule donc des connaissances sur les maladies des abeilles. Toujours pour les partager, il écrit son premier ouvrage « À la santé des abeilles », paru en 2021 aux éditions de Terran. Un ouvrage à la fois académique et teinté d’une certaine ouverture aux techniques apicoles alternatives. L’année suivante, Joseph Hemmerlé réitère l’exercice de l’écriture avec un livre consacré au miel, « Le miel, résurgence d’un remède millénaire », un ouvrage dans lequel il décrit et explique les diverses vertus du miel. Davantage accessible au grand public que le précédent, cet ouvrage a suscité une vague d’intérêt, qui a agréablement surpris le vulgarisateur.

 

 

Aujourd’hui, Joseph Hemmerlé ne travaille plus en laboratoire. Il manage un groupe de chercheurs qui travaillent au sein du Groupe de recherche national (GDR) « Réparer l’humain ». « L’objectif est de fédérer les forces vives de différents instituts de recherche pour éviter les redondances dans les travaux et, au contraire, chercher des complémentarités, fluidifier les échanges de connaissances », décrit le chercheur, devenu organisateur. Un peu comme une abeille au sein d’une colonie très structurée, ou comme un atome dans un cristal bien ordonné.

Bouchons biosourcés

Vers des solutions plus efficaces et naturelles

Vigne

Publié le 13/07/2022

Il y a encore quelques dizaines d’années, les bouchons étaient biosourcés par défaut. Les bouchons en liège étaient la solution unique, biodégradables et renouvelables par nature. Par contre, ils risquaient d’engendrer des déviations organoleptiques, et ne permettaient pas une évolution homogène des vins. Des points faibles très problématiques pour les vins blancs d’Alsace, dont la couleur et la typicité aromatique ne laissent guère de place aux défauts.

« À la fin des années 1990, il y avait vraiment de gros problèmes de goûts de bouchon », rappelle Mireille Thiébaut, responsable du pôle paraoenologique du laboratoire IOC Alsace, situé à Sélestat. Aussi, quand les premiers bouchons synthétiques sont arrivés sur le marché, ils ont été une véritable « bouée de sauvetage » pour de nombreux viticulteurs alsaciens. Ils ont alors délaissé la versatilité du liège pour la constance du plastique. Cependant, le plastique présente aussi des limites. Il n’est pas, à la base, perméable à l’air. Mais il le devient après quelques années. Les vins étant moins exposés aux échanges gazeux, leur vieillissement n’évolue pas comme avec un bouchon en liège naturel. Un obstacle que les fabricants ont su contourner en élaborant des bouchons synthétiques dotés de porosités adaptées aux différents types de vin, à l’image de la gamme Select de Nomacorc.

En parallèle, des techniques permettant de limiter le risque de goût de bouchon des solutions en liège ont été mises au point. Cette déviation organoleptique est en grande partie liée à la molécule 2,4,6-Trichloroanisole (TCA). « Cette molécule est naturellement présente dans le liège, mais normalement à des teneurs indécelables. C’est quand sa concentration augmente qu’elle devient problématique. Pour la maintenir au-dessous des seuils de teneur décelable au nez, les fabricants de bouchons utilisent deux techniques : l’extraction par vapeur qui n’offre pas de garantie à 100 % ; ou le traitement au CO2 supercritique, efficace à 100 % », décrit Mireille Thiébaut. L’extraction par vapeur peut être appliquée aux bouchons en liège pleine masse. « Il n’est pas possible d’aller jusqu’au cœur du bouchon, donc on ne peut pas garantir zéro TCA. Mais en périphérie des bouchons nous arrivons désormais à atteindre des seuils de TCA qui permettent de maîtriser le risque de goût de bouchon, sachant que les échanges gazeux se font beaucoup plus par la périphérie des bouchons que par leur cœur », indique Vincent Passerotte, responsable commercial de la Maison Chaillot. Le traitement au CO2 supercritique, par contre, nécessite que le liège soit réduit en particules fines pour être efficace.

 

Des bouchons en liège, mais sans goût de bouchon

Parce qu’ils se dégradent très lentement et qu’ils polluent de nombreux écosystèmes, parce que l’étau se resserre autour de leurs effets délétères sur la santé des consommateurs, les plastiques, et plus particulièrement les plastiques alimentaires sont de plus en plus dans le viseur des pouvoirs publics. Les fabricants de bouchons développent donc des alternatives. Nomacorc propose par exemple le bouchon Green Line, fabriqué avec des polymères issus de la transformation de la canne à sucre.

 

Autre solution développée pour répondre à la problématique des plastiques alimentaires : les bouchons micro-agglomérés. « Ce sont des bouchons constitués de granulés de liège, plus ou moins fins, de microsphères synthétiques et de colles », décrit Mireille Thiébaut. Problème : les colles sont des polymères qui rendent le bouchon peu élastique et étanche à l’air. Et, plus les granulés sont fins, plus il faut de colle. Pour assurer les transferts de gaz, les fabricants incluent dans leur composition des granulés de liège plus ou moins fins en fonction de l’OTR (taux de transfert d’oxygène) recherché, ainsi que des microsphères synthétiques, qui permettent d’éviter les remontées capillaires et de garantir une performance dans le temps. Selon les différentes formulations, ces bouchons affichent différentes perméabilités et performances. La technique présente des atouts, notamment l’uniformité des bouchons - grâce à un pesage individuel à la fabrication - qui assure l’homogénéité du vieillissement des vins. Elle permet aussi aux liégeurs de valoriser les chutes de liège engendrées par la fabrication des bouchons en liège pleine masse. Par contre, la présence de colles et de particules synthétiques peut gêner les viticulteurs en quête de naturalité dans leur travail.

Pousser le bouchon plus loin

Les bouchonniers ont donc continué à pousser la conception du bouchon un peu plus loin, et certains proposent désormais des solutions biosourcées. Mireille Thiébaut cite les bouchons micro-agglomérés de nouvelle génération Fortis Bio de la société Agglotap. Ils sont composés de particules de liège issu de forêts gérées durablement (certification FSC pour Forest stewardship council), traitées au CO2 super critique et liées avec de la colle végétale. Une composition qui leur vaut d’être catégorisés quatre étoiles bio par l’organisme TUV Autriche. « Ces bouchons existent en trois porosités différentes, qui permettent de garantir des gardes de 5 à 20 ans et même au-delà », indique Mireille Thiébaut, qui précise que le laboratoire IOC Alsace a l’exclusivité de leur distribution en Alsace.

L’entreprise Diam travaille depuis toujours avec les domaines en bio et biodynamie intéressés par la maîtrise technique qu’offrent ses bouchons. « Nos bouchons permettent de réduire le recours aux sulfites de 15 à 20 % tout en assurant l’absence d’oxydation prématurée. C’est notamment vrai pour les rieslings, dont l’oxydation prématurée de composés soufrés engendre un goût de pétrole », explique Alain Schmitt, directeur régional France Est. Conscient des enjeux environnementaux, le bouchonnier propose depuis 2017 une gamme biosourcée, Origine, elle aussi certifiée quatre étoiles par l’organisme TUV Autriche. Pour Alain Schmitt, au-delà du bilan carbone, l’important était pour l’entreprise de proposer une solution de bouchage toute aussi fiable que sa gamme Classique : « L’absence de déviations organoleptiques liées aux bouchons, et la maîtrise des transferts des gaz sont primordiales. » Dans la gamme Classique, les bouchons sont composés à 95 % de liège, auquel s’ajoutent des microsphères et un liant, le tout ayant obtenu une certification alimentaire, en Europe comme aux États-Unis. Pour la gamme Origine, les bouchons sont toujours composés à 95 % de liège, mais cette fois avec une émulsion de cire d’abeille et de l’huile de ricin. Des bouchons qui répondent à la demande de viticulteurs qui souhaitent aller vers des produits toujours plus naturels. Les bouchons Origine reçoivent encore un traitement de surface à base de silicone et de paraffine. « Nous avons essayé de le remplacer par de la cire d’abeille, mais la performance dans le temps de cette alternative n’a pas été satisfaisante. Nous avons donc fait le choix de rester sur un traitement de surface classique tant que nous ne trouvons pas de solution satisfaisante, mais nous y travaillons », explique Alain Schmitt. Il précise que les grands axes de travail du pôle Recherche et Développement de Diam sont « les transferts de gaz et la naturalité », et que « des nouveautés vont arriver dans les prochaines années, notamment en matière d’obturation biosourcée des effervescents ».

Arriver à fabriquer des bouchons biosourcés et performants, c’est très bien. Mais séduisent-ils les viticulteurs ? « Pour l’instant, leur surcoût freine un certain nombre d’entre eux, surtout dans le contexte actuel de hausse des prix des matières premières », rapporte Mireille Thiébaut.

Fertilisation

Des pistes pour du blé

Technique

Publié le 12/07/2022

Non seulement les engrais azotés de synthèse sont chers, mais aussi leur usage peut être associé à des risques de volatilisation, d’émission de Gaz à effet de serre (GES), de lessivage. Pour en utiliser moins, une piste consiste à appliquer en parallèle un biostimulant, censé aider les plantes à absorber l’azote. Pour vérifier les allégations des fabricants, le Comptoir agricole a testé deux produits dans une parcelle située à Ebersheim, sur la variété Filon. Après un maïs grain, dans un sol de limons sableux, la dose d’azote à apporter, calculée par la méthode du bilan, s’élève à 145 uN. L’essai comporte différentes modalités : un témoin, la dose calculée, ainsi que des doses plus importantes, plus faibles, additionnées ou non de biostimulants. Clément Weinsando, technicien de développement au Comptoir agricole souligne : « C’est important de tester ces produits avec différentes doses d’azote car si on sature la culture en fertilisation chimique, on risque de ne pas voir l’effet des biostimulants ». Le premier biostimulant testé est le blueN (Corteva, Symborg), un produit à base de Methylobacterium symbioticum, qui s’applique sur la partie aérienne. En effet, les bactéries doivent pénétrer dans les feuilles par les stomates, pour ensuite nourrir la plante en azote grâce à des échanges gazeux (les bactéries captent l’azote atmosphérique, le transforment en ammonium, qui entre dans la composition des protéines). Ce mode de pénétration implique des conditions d’application strictes : « Le matin, 2 h après le lever du soleil et jusqu’à midi, sur des plantes non stressées, en conditions poussantes, après des températures minimales de 10 °C pendant sept jours, du stade épi 1 cm au stade épi 4 cm ». Or, cette année, au stade épi 1 cm, il faisait encore trop froid. Le produit a donc été appliqué tard, par rapport aux préconisations du protocole. À quelques jours de la moisson, à l’œil nu, difficile de voir un quelconque effet de ce produit, mais les experts du Comptoir agricole pensent qu’un apport de blueN peut faire économiser 15 à 20 unités d’azote.

Un autre produit testé, développé par la société Fertiline, n’a pas encore de nom, mais on sait qu’il contient aussi des bactéries, cette fois Azospirillum brasiliense, plus adaptées aux températures basses, mais dont le facteur limitant est les températures élevées. Son principe d’action est similaire au précédent, puisque les bactéries captent l’azote de l’air pour le restituer aux plantes. Mais, contrairement au précédent, ce produit s’applique au sol. En effet, ces bactéries ont besoin d’exsudats racinaires pour se multiplier. Se faisant, elles captent l’azote atmosphérique, qui passe aux plantes par les racines. Les modalités d’application optimales ne sont pas encore déterminées. A priori plus il est positionné tôt, mieux c’est, ce qui fait pencher pour une application à l’automne. Mais comme ces bactéries sont en compétition avec celles naturellement présentes dans le sol, le risque de les voir disparaître au cours de l’hiver n’est pas négligeable, ce qui fait plutôt pencher pour une application en sortie d’hiver. Dans l’essai d’Ebersheim, ce produit a été testé avec des apports d’azote de 90 et 115 uN, soit inférieurs à la dose calculée. « Nous allons comparer les courbes de réponse pour déterminer si ce produit a un effet sur le rendement et/ou la teneur en protéines », indique Clément Weinsando.

Dernier produit testé, Actiwave, de Valagro, un engrais foliaire qui a été appliqué le 17 mars, après le premier apport d’azote et en complément de diverses doses d’azote inférieures ou égales à la dose cible. Ce produit comporte notamment de la bétaïne, de l’acide alginique et de la caïdrine, un dérivé de la vitamine K1. « Il est censé permettre d’optimiser l’efficience de l’azote », indique Clément Weinsando.

Matières organiques : « Il y a une forte demande, tout le monde achète ».

Autre levier actionné par le Comptoir agricole pour répondre à la problématique des engrais chers : la valorisation de la matière organique. Richard Macé, responsable commercial de la coopérative, pose : « Avec les problématiques sur le gaz et les engrais azotés de synthèse qui découlent du conflit en Ukraine, il y a des difficultés d’approvisionnement en marchandise, y compris organique. L’azote est rare et cher. Mais de nouveaux flux d’approvisionnement se mettent en place ». Devant des tas de fumier de volaille, de porc et de bovin, en provenance, notamment, de Hollande et d’Allemagne stockés au silo d’Ebersheim, il précise : « Nous nous tournons vers un approvisionnement régional en matière organique. Mais pour construire un prix il faut du volume, et le prix change toutes les semaines. Il y a une forte demande, tout le monde achète ».

Une fois la matière organique obtenue, il faut aussi pouvoir l’épandre de manière optimale. Le Comptoir agricole s’est donc rapproché de la société Alsace Épandage. Cette entreprise familiale, gérée par Ludovic Holleville depuis un an, effectue des prestations d’épandage dans le Grand Est. L’entreprise dispose de machines d’épandage Terra Gator, qui permettent de limiter le tassement grâce notamment à trois roues motrices. « Nous sommes équipés pour l’épandage de chaux et nous allons nous équiper pour l’épandage de compost », précise Ludovic Holleville. Bientôt, trois machines de ce type seront en action, ce qui va permettre de décupler les prestations d’épandage de matière organique, en partenariat avec le Comptoir agricole.

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