Voyage d’étude « Eau et agriculture de montagne » à la ferme du Krameterhof en Autriche
Épisode 3 : Les mains dans la boue
Voyage d’étude « Eau et agriculture de montagne » à la ferme du Krameterhof en Autriche
Technique
Publié le 03/11/2022
« Créer un bassin n’est pas toujours la meilleure solution pour retenir l’eau », pose Oliver Krische, hydrogéologue et membre du bureau d’études Holzer Permaculture Solutions, pourtant spécialisé dans l’aménagement de bassins d’assez grandes dimensions (leur plus grande réalisation, en Espagne, fait 4,7 ha). Il embraie sur les différentes formes de stockage de l’eau, à commencer par… la neige ! Lorsque l’eau de pluie arrive au sol, une manière de limiter son évaporation et son ruissellement est de mulcher le sol. La présence de végétaux vivants diminue l’évaporation, mais, d’un autre côté, les plantes évapotranspirent l’eau. « La combinaison du mulch et des végétaux crée un petit cycle de l’eau qui tend déjà à retenir l’eau dans ce système », décrit Oliver Krische, schémas à l’appui. Autre forme de rétention d’eau, la condensation, liée au relief si petit soit-il, du mulch, aux taillis, aux bosses et creux du terrain. Et puis il y a les racines des plantes, qui favorisent l’infiltration d’une eau qui peut être rapidement remobilisée par les plantes. Un levier qui peut être largement influencé par la quantité de racines et leur diversité. La présence de végétaux a encore un autre effet, celui d’aboutir à la formation d’humus, capable de retenir de l’eau. En tout cas, plus une surface est végétalisée, moins il y a d’écoulement superficiel et plus il y a d’infiltration.
Pour retenir l’eau qui s’écoule en surface, et qui est donc perdue pour les usages agricoles, la première solution, c’est la baissière, qui correspond à une accentuation de creux et de bosses naturels du terrain. « Végétaliser la butte créée permet de la stabiliser, de valoriser l’eau retenue, et d’en restituer par condensation », souligne Oliver Krische. Autre piste : « Mettre en place des zones boisées dans les prairies, afin de profiter de leur pouvoir d’infiltration. »
Chemins et terrasses
Les solutions plus radicales font intervenir du terrassement. Par exemple, créer des successions de chemins et des terrasses, avec des fossés en bordure de chemins pour retenir l’eau, les terrasses pouvant en outre accueillir des baissières ou des étangs. Selon les configurations, il est possible de concevoir des chemins bombés, des chemins contre pentés… L’idée étant que l’eau recueillie dans les fossés qui bordent les chemins aille alimenter ensuite une succession de bassins qui ralentissent le ruissellement de l’eau. Et à partir desquels on peut amener l’eau où on en a besoin. La pente de la terrasse peut être dirigée vers l’extérieur, l’eau s’écoulera alors vers la pente, ou vers l’intérieur, l’eau s’écoulera alors vers la montagne pour s’y infiltrer, à moins d’imperméabiliser un fossé, ce qui créera un biotope humide. « Le fossé peut aussi être rempli de cailloux et fermé afin de limiter l’évaporation. »
Créer un étang, les précautions d’usage
Autre solution, l’étang, ou plutôt le réseau d’étangs. Mais avant de se lancer dans la construction d’un tel ouvrage, il convient de se poser quelques questions préliminaires : quelle est la quantité d’eau disponible ? Quelle est sa nature (source, drainage, ruissellement…) ? Arrive-t-elle de manière permanente ou ponctuelle ? Quelle est la nature du sous-sol ? Une fois ces éléments connus, il faut trouver le bon emplacement. « Tout dépend d’où on a besoin d’eau, et d’où elle est disponible, ou accessible », pointe Josef Holzer, qui résume les caractéristiques du site idéal : stabilisé, avec suffisamment de terre, composée en majorité de particules fines types argiles et limons, et pas trop humide. Ce qui suggère de ne pas céder à l’instinct naturel de vouloir placer un étang dans une zone naturellement humide. « Ce sont souvent des zones soumises à réglementation. Et puis pour créer un étang il faut pouvoir compacter la terre. Donc, mieux vaut construire l’étang dans le sec et attirer l’eau dedans. » Il faut également tenir compte de la topographie, des infrastructures en place, chercher à bouger le moins de terre possible, et penser que les digues pourront servir de chemins. « Un étang s’intègre et se planifie », indique Josef Holzer. Mais si « c’est important d’avoir planifié l’ensemble des travaux », ça l’est aussi de « laisser de la place à l’improvisation et à la créativité pour les détails, en fonction de ce qu’on trouve sur place ».
Une fois le site identifié, il s’agit de s’assurer que c’est le bon ! Pour cela, il convient de retirer l’horizon superficiel et de le conserver précieusement, car il servira plus tard. « Il faut donc penser à avoir un espace de stockage suffisant pour cet horizon à proximité du chantier. » Ensuite, il faut sonder le sous-sol en creusant plusieurs trous de 2 voire 3 mètres de profondeur, soit au-delà de la profondeur du futur bassin. L’objectif est de pouvoir identifier la nature des matériaux qui composent le sol et le sous-sol. En effet, certains matériaux se compactent (limons…), d’autres non (boue…). «Les différences sont parfois très fines et il faut les connaître avec précision pour déterminer s’il sera possible d’étanchéifier correctement l’ouvrage. Il faut aussi connaître l’hygrométrie du sol, car la teneur en eau des matériaux va aussi influencer leur capacité à être compactés : s’ils sont gorgés d’eau, c’est compliqué, mais il faut une certaine quantité d’eau pour pouvoir agglomérer les couches entre elles. En plus, la quantité d’eau dans le sol varie chaque année et au cours de l’année, d’où l’importance d’effectuer les travaux au bon moment : plutôt au printemps ou à l’automne, selon la pluviométrie de l’hiver. » La quantité d’eau contenue dans les matériaux peut être déterminée de manière empirique : si la terre colle aux bottes, il y a trop d’eau, si les bottes restent propres, la quantité d’eau est correcte. « Si on ne dispose pas de bons matériaux sur place, mieux vaut en chercher ailleurs et trouver une autre utilité à ce qui a été excavé. Sachant qu’il vaut toujours mieux utiliser du matériel local pour réduire les coûts. »
Une digue solide à la base
Une fois ces précautions prises, et si la nature du terrain le permet, place à la construction ! La première étape consiste donc à décaper et réserver l’horizon superficiel. Puis il s’agit de définir un pied de digue, en lui appliquant une pente vers l’intérieur. Astuce : le délimiter avec des piquets. Ce pied doit être suffisamment large, et composé de matériaux portants. Concrètement, il s’agit de prélever des matériaux en amont, et de les tasser en aval, sur le pied de la digue, au fur et à mesure. « C’est primordial de procéder couche par couche, c’est-à-dire de déposer une quantité de matière modérée, de la damer, et de procéder ainsi jusqu’à la hauteur de digue désirée, qui est fonction de la pente », explique Oliver Krische. En effet, si la digue n’est pas bien damée et donc étanchéifiée, de l’eau peut s’y infiltrer et créer une lentille d’eau sur la digue, ce qui limitera d’autant la hauteur d’eau maximale du bassin. Idem s’il reste de l’humus sous le pied de la digue : de l’eau peut finir par s’infiltrer et s’écouler par là, déstabilisant l’ensemble de l’ouvrage.
À noter que la digue n’a pas forcément besoin d’être haute pour que le bassin soit profond, sa hauteur est fonction de la pente. Par contre, plus elle est large, plus l’ouvrage sera stable. Une fois la digue constituée, l’étape suivante consiste à étanchéifier le fond du bassin, toujours avec le même processus de damage de matériaux par couche, sur au moins 50 cm, précise Oliver Krische. Les bassins n’étant pas étanchéifiés par du liner mais par des sédiments, ils ne sont jamais complètement étanches. L’objectif est que l’infiltration soit très lente. Pour remplir les bassins, les experts conseillent d’ailleurs d’utiliser une eau chargée en sédiments qui vont venir se déposer dans les pores et les colmater. Le fond du bassin peut avoir toutes sortes de formes, mais environ un quart doit être une surface plane toujours immergée, afin que s’y mette en place un écosystème pérenne.
L’ouvrage idéal est invisible
Quel que soit le type de bassin construit, il doit être équipé d’au moins un tuyau destiné à évacuer le trop-plein, d’un diamètre de 160 mm minimum, davantage selon les écoulements prévus. L’idéal est de le positionner là où la digue s’amenuise. Pour éviter que de l’eau ne s’infiltre le long du tuyau, ce qui peut conduire à la détérioration de la digue, Oliver Krische préconise de l’enduire de bandes mélangées à du plâtre et de la colle à carrelage sur toute sa longueur. Il faut aussi prévoir son emplacement dès le début de l’érection de la digue, et laisser une coupe dans le talus où il sera positionné.
Viennent enfin les finitions, qui permettent de réutiliser la couche d’humus pour habiller la digue, les remblais, y implanter des végétaux… Mais attention : jamais d’arbres sur la digue, qui peut par contre être pâturée. Il est possible d’installer une île dans le bassin, avec des cailloux recouverts d’humus et de compost. « Cela permet de cultiver des légumes dessus : l’eau remonte par capillarité dans l’humus, et les racines descendent dans les cailloux », décrit Josef Holzer, pour qui un bon ouvrage doit se fondre dans le paysage.












