Auteur

Cécile Hans

Cécile Hans est journaliste pigiste pour le PHR et l’Est agricole et Viticole.

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Technique

Le drone, solution pour la viticulture de demain ?

Vigne

Publié le 13/06/2022

L’épandage par drone a été permis de manière expérimentale par l’arrêté du 26 août 2019. En raison de la publication tardive du texte, puis de la pandémie, les essais sur site ont surtout eu lieu en 2021. Il s’agissait d’un essai à grande échelle, incluant plusieurs régions viticoles dont l’Alsace, et plusieurs cultures dont l’arboriculture, à Bergerac et les bananes en Martinique. L’expérimentation était cependant limitée aux « parcelles agricoles présentant une pente supérieure ou égale à 30 %, pour limiter les risques d’accident du travail et pour l’application par voie aérienne de produits phytopharmaceutiques utilisables en agriculture biologique ou dans le cadre d’une exploitation certifiée de haute valeur environnementale ». D’après l’Institut français de la vigne et du vin (IFV), participant à l’expérimentation, ces parcelles en pente représentent des surfaces relativement faibles, environ 5 000 ha en France (900 ha en Alsace). Toutefois, « elles ont une forte valeur patrimoniale, considère Xavier Delpuech, ingénieur agronome à l’IFV, et sont représentatives d’un certain type de paysage français. Elles ont aussi une forte valeur ajoutée à la commercialisation ».

Au domaine Schlumberger à Guebwiller, ces parcelles représentent 60 ha, soit presque la moitié des surfaces. Une bonne raison de prendre part à l’expérimentation. « Nous avons été obligés d’arrêter l’usage de l’hélicoptère en 2013, se souvient Thomas Schlumberger, propriétaire du domaine éponyme. Du jour au lendemain, nous nous sommes trouvés démunis. Cela signifiait revenir aux solutions au sol pour les parcelles avec des pentes de plus de 30 %. Résultat : ce que nous faisions en quatre heures, nous mettions  quatre jours à le réaliser. Après des investissements en moyens techniques ce temps a été quelque peu réduit, mais il subsiste que le matériel est moins efficace, moins rapide et le contact des opérateurs avec les produits est plus important. L’enjeu est avant tout humain car le travail est beaucoup plus pénible », résume-t-il.

L’essai sur site a eu lieu le 8 juillet 2021, porté par la Chambre d’agriculture Alsace et la Caisse d’assurance-accidents agricole, après validation préalable de l’aviation civile. Le modèle utilisé est un AGV2 de la société Aero41 d’une capacité de 17 litres avec 2,50 m d’envergure, 60 cm de haut et 42 kg maximum au décollage. Il est équipé de huit buses. Le domaine a préparé l’arrivée de l’engin en équipant un camion-plateau d’un bac de rétention et d’une pompe avec un pistolet de remplissage du fongicide. Dans la même matinée, le drone a été comparé au chenillard sur une parcelle de grand cru Kessler avec plus de 30 % d’inclinaison, balisée pour l’occasion. « Le constat est simple : le chenillard projette le produit vers le haut et produit un nuage alors que le drone plaque le produit vers le bas et réduit l’effet de dérive ». Sur place, des techniciens de laboratoire ont relevé des échantillons de la combinaison et sur les gants pour connaître l’exposition au produit de l’opérateur.

En complément d’interventions au sol

« À notre sens, l’essai est très concluant, affirme Thomas Schlumberger. Il prouve l’intérêt et l’efficacité du drone. Bien sûr, il faudrait la confirmer sur une campagne complète, mais je suis déjà convaincu que c’est la solution d’avenir. Pour autant, le drone n’est pas l’unique solution. Il marchera bien en complément d’interventions au sol, notamment lorsque la pression sanitaire est forte. Quand il faut encadrer la fleur, le drone seul ne suffira pas. » Frédéric Hemmeler le président d’Aero41, fabricant de drones en Suisse, est persuadé que cette technologie présente un énorme intérêt en France. Il mène d’innombrables démarches depuis 2016, en vain. « En Autriche, nous sommes parvenus à obtenir les autorisations. Le marché français est le plus complexe d’un point de vue administratif. » Il rappelle qu’en moyenne, un vol de six minutes permet de traiter 1 700 m2 pour un réglage à 100 l/ha. « Depuis le début de notre activité, fin 2020, nous avons vendu 25 drones. Au début, les exploitations clientes avaient des parcelles en pente. C’est moins le cas aujourd’hui. 80 % de nos clients sont en agriculture biologique. Le drone leur permet de baisser la consommation de carburant et de limiter le tassement des sols ».

En Champagne, l’un des domaines partie prenante de l’essai est le vignoble Serge Mathieu : « Nous avons réalisé une campagne complète par drone sur 4 ha avec du cuivre et du soufre complétés de saule salix, prêle, écorce d’oranger, purin d’ortie, détaille Michel Jacob, cogérant. Cet essai nous a permis d’établir plusieurs conclusions : dans les parcelles en pente, il est pertinent de faire voler le drone de manière perpendiculaire par rapport au rang. Et surtout, lorsque la pression sanitaire est forte comme en 2021, il faut intercaler des passages terrestres en plus des traitements par drone. Cette année, nous allons poursuivre les essais. Sur 93 ares conduits en agriculture biologique, nous allons utiliser en plus des traitements bios, des préparations biodynamiques. » Le premier vol a déjà eu lieu. Il avait pour but de dynamiser le sol. Le deuxième visera à stimuler le feuillage. « Ainsi, nous pourrons comparer le stress et la vigueur de la vigne entre une conduite en bio et en biodynamie par drone. Je suis fan du drone. À mes yeux, c’est bon pour tout, d’un point de vue agronomique car il permet de limiter le tassement du sol, et d’un point de vue physiologique car il permet de limiter les pathologies. Il réduit aussi l’usage du gasoil, le bruit, la dérive. Pour nos salariés qui se forment à cette technologie, c’est une formidable source d’émulation. Même d’un point de vue financier, le drone est intéressant. » Les conclusions de tous les essais ont été transmises à l’Anses à l’automne 2021. L’autorité devrait se prononcer courant de l’année 2022. En attendant sa décision, l’usage du drone reste possible pour l’épandage de trichogramme dans le maïs, de biostimulants et de préparations biodynamiques.

Commerce

Entre blanc et rosé, le match est lancé

Vigne

Publié le 12/06/2022

« La part des vins d’Alsace dans l’économie du vin représente 2,1 % sur l’année. En été, cette part chute à 1,2 %, et ce, durant une période longue de quatre à cinq mois, regrette Philippe Bouvet, directeur marketing du Conseil interprofessionnel des vins d’Alsace (Civa). Jusqu’à présent, la filière ne s’était pas emparée du sujet d’un point de vue stratégique. » Cet état des lieux révèle deux problématiques. « Les entreprises, et même les plus grandes, concentrent leur communication à la fin de l’année. Leur réussite se joue sur ces deux ou trois derniers mois de l’année. Le risque est élevé. De plus, les vins d’Alsace sont alors associés à un usage exceptionnel, festif, à des plats complexes. C’est un facteur de rabougrissement alors que nos vins se prêtent magnifiquement aux mets d’été ! Ce constat s’applique à tous les cépages. C’est un enjeu collectif, un enjeu de l’appellation. Les vins d’Alsace ne sont pas les seuls à décrocher en été. Les vins blancs de toutes les appellations ralentissent au profit du rosé. »

À Guebwiller, Jean-Philippe Venck, œnologue et gérant de la Cave des grands crus, fait le même constat : « En été, à part le rosé, aucun autre vin ne tire son épingle du jeu. C’est une problématique commune à toutes les régions viticoles. Alors que je vends du côte de Gascogne toute l’année, par exemple, le vin qui se vend mieux en été est toujours le rosé. La saison estivale est aussi la saison des mariages et des barbecues. Les deux s’accompagnent de rouges. » Même son de bouchon à Strasbourg chez Christophe Lasvigne, gérant du Théâtre du vin (cinq boutiques dédiées aux vins dans le Bas-Rhin) : « Dès l’arrivée des beaux jours, les clients « pensent rosé ». Les rosés d’Alsace se vendent peu chez nous. Les clients recherchent un vin très pâle et surtout de Provence, synonyme de vacances. » Le Civa cherche à inverser la tendance avec une campagne de communication sous forme d’affiches invitant à consommer un vin blanc en terrasse : « Mûri au soleil, servi bien frais sur une terrasse » et « A grandi plein sud, à déguster frais sur une terrasse ». « En 2021, alors que nous avons lancé cette campagne, l’Alsace a surperformé. Alors que les ventes de vins de toutes couleurs et appellations ont baissé en juin, juillet et août 2021 en GMS, les vins d’Alsace ont progressé de 6,4 % en juin, 13,6 % en juillet, 8 % en août (par rapport aux mêmes mois de l’année 2020). » La même stratégie va être mise en œuvre cette année avec près de six semaines d’affichage dans les grandes villes alsaciennes et dans une vingtaine d’agglomérations de plus de 20 000 habitants en France.

L’Alsace n’a pas ce petit goût de vacances

Christophe Lasvigne réalise 20 % de son chiffre d’affaires avec les vins d’Alsace : « Nous sommes de gros faiseurs d’Alsace toute l’année en proposant les 51 grands crus alsaciens. Dans nos boutiques, le tourisme influe sur les ventes durant la période hivernale et surtout pendant le marché de Noël. Nos clients strasbourgeois consomment peu ou pas de vins d’Alsace, hormis en mai durant la période des asperges où les muscats et les pinots blancs sont de mise. Notre point faible est que l’Alsace n’est pas associée à l’idée d’une destination de vacances estivale. » La clientèle de Jean-Philippe Venck a un autre profil, mais des attentes similaires : « Comme ma boutique est située dans le vignoble, mes clients viennent chez moi pour découvrir des vins d’autres régions. J’irais même plus loin : ils viennent pour avoir un petit goût de vacances. En été, les régions qui se distinguent sont la Provence et la Corse, alors que les vins de l’île se prêtent plus à des plats d’hiver. Cela ne m’empêche pas d’emmener le plus souvent possible mes clients vers les alsaces. » Le caviste ne manque pas d’arguments : « L’Alsace produit les meilleurs vins blancs du monde. Nous avons les grands crus les moins chers de France et un potentiel énorme. »

Pour le Civa, la communication doit se focaliser sur les blancs, « 90 % de notre savoir-faire ». De leur côté, les marchands de vins ne se privent pas de mettre en lumière des domaines qui font l’effort de vinifier leur pinot noir en rosé. « Le rosé a une image très contrastée », note Christophe Lasvigne. Jean-Philippe Venck remarque aussi la dissonance d’image entre le rosé « petit vin pas cher » et celle qui émerge, plus tendance, portée par des consommateurs avisés de rosé à l’année. « Le rosé est un grand succès commercial, souligne Christophe Lasvigne. Les Champenois investissent en Provence. Pour briller, on ne sabre plus un magnum de champagne au bord de la piscine, on débouche un magnum de rosé. » En Alsace, il propose le domaine Jean-Daniel Hering à Barr avec la cuvée Funambule « qui, comme le laisse entendre son nom, atteint l’équilibre sur un fil ». Jean-Philippe Venck sélectionne le Domaine du Manoir à Ingersheim, qui élabore un « pinot noir rosé gouleyant, frais et gourmand. Un bon équilibre d’ensemble, relevé par une couleur rose pâle qui met en valeur le produit ».

Fervent défenseur du riesling, le caviste strasbourgeois se laisse néanmoins tenter pour ses déjeuners en terrasse par la complantation de 13 cépages alsaciens du domaine Marcel Deiss à Bergheim ou la cuvée Mel, un assemblage de riesling, pinot gris, gewurztraminer et muscat de chez Mélanie Pfister à Dahlenheim. S’il rejoint son confrère strasbourgeois sur les assemblages en appelant au retour d’un « vin blanc sec et festif comme a pu l’être l’edelzwicker », Jean-Philippe Venck aimerait surtout que la robe dorée du sylvaner brille plus souvent dans les verres. « Cépage brocardé et pourtant seul vrai cépage alsacien, le sylvaner est un super vin d’été qui laisse ressortir le fruit. C’est le cépage qu’il faut remettre en avant en Alsace. » Alors pourquoi pas celui du domaine Weinbach à Kaysersberg ou Schlumberger à Guebwiller ? « L’offre alsacienne est géniale, conclut Christophe Lasvigne. Il y en a pour tout le monde, pour tous les goûts et à tous les prix. Il suffit d’aller la chercher. »

Association régionale des industries alimentaires

La hausse des charges inquiète

Vie professionnelle

Publié le 11/06/2022

Depuis 2018, l’association était présidée par quatre coprésidents. Le conseil d’administration met fin à ce système pour une meilleure visibilité de l’industrie. Sébastien Muller, dirigeant de la Maison Le Pic, spécialisé dans les légumes et la choucroute est élu pour un mandat de deux ans. Ce dernier œuvre depuis plus de 10 ans à l’Aria Alsace. Il est aussi, depuis fin 2021, vice-président de l’association de promotion et de développement des marques alimentaires alsaciennes. Il entend poursuivre les travaux de l’association, c’est-à-dire, « son ouvrage pour la souveraineté alimentaire, tout en relevant les nouveaux défis qui s’ouvrent avec le contexte actuel » : « Aujourd’hui, la situation est inédite et historique pour l’agroalimentaire, déclare le nouveau président. Notre profession exprime une forte inquiétude sur les difficultés que l’on rencontre. Nous avons besoin d’une réactivité de tous les acteurs. L’effort doit être partagé pour préserver le pouvoir d’achat de nos salariés et continuer à distribuer nos produits à leur juste valeur. »

« Tous les coûts ne peuvent plus peser sur l’industrie et l’agriculture »

Sébastien Muller rappelle que les industriels alsaciens misent et investissent sur les filières locales depuis de nombreuses années « pour répondre à la demande des consommateurs et pour sécuriser nos approvisionnements ». Les priorités de l’Aria Alsace sont de favoriser les filières locales notamment avec la marque alimentaire « Savourez l’Alsace », de privilégier les circuits courts et de développer des filières souveraines (blé, fruits et légumes, houblon, moutarde…). «Après la Covid, dont nous sortons à peine, la crise en Ukraine entraîne de fortes conséquences dans notre secteur d’activité : hausse du prix de l’énergie, des engrais et des céréales, de l’alimentation animale, des emballages, des transports… À titre d’exemple, les pâtes alimentaires connaissent une inflation de +15 %, les farines 11 %, les huiles 10 %, les cafés torréfiés 8 % ». Le président des cafés Sati, Nicolas Schulé précise : « J’achète du café deux fois plus cher et cela n’est pas répercuté sur le prix de vente ».

« Nos entreprises sont en pleine transformation pour des achats plus durables, des méthodes plus vertueuses, témoigne Valérie Siegler, directrice générale de Carola-Wattwiller. Cela a un coût. On demande à nos clients de prendre en compte la réalité économique et à nos consommateurs finaux d’aller au bout de leur démarche. » Les membres du CA évoquent d’autres pays européens, comme l’Allemagne, où l’inflation grimpe à 7 %, alors qu’elle est freinée en France à 5 %. « Tous les coûts ne peuvent plus peser sur l’industrie et l’agriculture au risque de mettre en jeu la souveraineté alimentaire », affirme Isabelle Heumann, dirigeante de l’entreprise Heumann, fabricant de pains azymes et crackers à Soultz-sous-Forêts. « La situation s’impose à nous, on ne peut pas attendre plusieurs mois pour mettre à jour les conditions. Personne ne peut faire amortisseur vu l’ampleur du choc », renchérit Sébastien Muller. Pour faire face, le président prévoit de « réactiver un groupe de travail pour mutualiser les achats comme cela a été fait pendant les périodes Covid pour les masques et le gel. Pourquoi pas pour l’énergie ? ».

Magazine

Leïla Martin, la blogueuse qui fait parler des vins d’Alsace

Vigne

Publié le 08/06/2022

Leïla Martin est comme ses recettes, imprégnée des saveurs de son enfance : comté et vin jaune du Jura du côté de son père ; couscous, thé à la menthe et cornes de gazelle du côté de sa mère ; baeckeoffe et knepfle du côté du cœur. Arrivée en Alsace à 15 ans, elle n’a plus quitté ce territoire du bonheur des sens. C’est ici qu’elle fonde sa famille et découvre sa passion. « J’étais conceptrice-rédactrice en agence de communication, avant d’ouvrir ma propre agence pendant dix ans. En parallèle, je travaillais pour différents supports de presse en tant que pigiste et j’ai eu l’opportunité de réaliser de nombreux articles pour les Saisons d’Alsace (hors-séries de L’Alsace et des DNA, NDLR) dont un numéro consacré aux chefs étoilés en Alsace. » Une révélation. Le début d’un amour pour la gastronomie alsacienne. Elle passe « de la plume à la casserole » comme elle aime à le rappeler, en avril 2014 en ouvrant son blog. En octobre de la même année, elle participe au concours Chef à bord organisé par Alsace 20 « pour voir si je pouvais mener cette passion à un niveau professionnel ». Elle dirigera ensuite les cuisines d’un bar à vins strasbourgeois durant deux ans.

Son blog a séduit plus d’un million de visiteurs l’an dernier. Ses lecteurs viennent principalement du Grand Est et d’Île-de-France, mais également de toute la France et même du monde entier avec les Alsaciens expatriés. Le secret de son succès : des recettes à la portée de tous, souvent des plats alsaciens revisités, mais aussi des idées de repas végétariens ou encore des pistes pour éviter le gaspillage. En parallèle, Leïla propose ses services de communication, anime des soirées à destination des entreprises pour leurs salariés et clients. L’édition de la Nuée Bleue la sollicite pour deux livres titrés L’Alsace enchantée en 2018 et 2020 : « 50 recettes inventives pour sublimer le quotidien » (5 414 exemplaires vendus) et « L’Alsace gourmande et végétarienne » (3 332 exemplaires). Après huit ans d’existence, le blog de Leïla Martin est à un tournant. « J’ai choisi de tout partager gratuitement, sans publicité. Je dois faire évoluer ce modèle. » Le site internet « Je vais vous cuisiner » va bientôt être refondé et Leïla va ouvrir les portes de sa cuisine personnelle à Illkirch à ceux qui le souhaitent lors d’ateliers culinaires limités à douze convives.

Tous les ingrédients comptent, y compris le vin

Sa motivation reste la même, faire connaître l’Alsace par sa gastronomie. Et qui dit gastronomie dit vin. « Je suis loin d’être une spécialiste, mais dès que je le peux, je mets en avant les vins alsaciens. Lorsque je fais entrer un vin dans une recette, c’est un vin d’Alsace. Je le fais presque plus par chauvinisme, par réflexe. J’ai pris le parti de faire la promotion de ma région, j’ai donc envie d’aller au bout de ma démarche et de mettre en avant tout ce qui se produit en Alsace. Nous n’avons pas à rougir de nos vins. C’est un plaisir de les mettre en avant. » Dans ses recettes, on retrouve d’abord le vin comme ingrédient : « Je n’hésite pas à utiliser des vins plus onéreux dans mes plats. J’ai du mal à prendre un vin de table pour une recette, parce que tous les ingrédients comptent, y compris le vin. » Alors pas d’hésitation à utiliser un riesling vendanges tardives pour « sublimer » son gigot d’agneau de sept heures. « Je veille à intégrer un vin que j’apprécie de boire. » Et bien sûr, il y a les vins qui accompagnent les plats : « Quand je fais un bon repas, c’est inenvisageable qu’il n’y ait pas un bon verre de vin. Le choix de la bouteille, le bruit de son ouverture puis sa dégustation : le cérémonial autour du vin est un moment important du repas. »

Pour les accords mets et vins, elle ne donne pas de consigne stricte : « Selon moi, on doit choisir le vin que l’on va marier avec un plat d’après son envie du jour. Si j’ai envie de boire un rouge, même si mon plat est un poisson, pourquoi pas ! Je choisirais alors plutôt un bourgogne. Ou un pinot noir d’Alsace ! » Elle reconnaît que sa table s’ouvre bien sûr aux vins de toutes les régions : « J’aime les rouges plutôt charnus et ensoleillés, c’est pourquoi mon goût s’oriente souvent vers les côtes-du-rhône et les languedocs. » Pour les blancs, son verre penche vers les cépages secs « mais j’utilise tous les cépages. J’aime m’amuser avec ce que l’Alsace nous donne en termes de vin. Pour moi, le classement en sept cépages est pertinent et facile à identifier. J’entends bien que des variations existent selon les terroirs. Mais la lecture des vins à travers les cépages donne un code qui me parle et qui me semble simple. »

Il y a d’autres recettes où les cuvées alsaciennes trouvent leur place : les cocktails. « Je suis une grande fanatique de crémant. J’adore les bulles. On fait des crémants formidables qui arrivent au niveau de certains champagnes. » Son palais pétille pour la cuvée prestige du domaine Muré. « Même s’il se suffit à lui-même, j’aime proposer les crémants sous forme de cocktail. D’abord c’est ludique et surtout cela plaît. En plus, un cocktail c’est une recette, donc tout à fait dans mes cordes ! »

Commerce

Je vends des vins d’ici et d’ailleurs

Vigne

Publié le 03/05/2022

Hervé Lichtlé se voyait ingénieur agronome. Le décès prématuré de son père l’amène à reprendre le domaine familial François Lichtlé en 1992. Il s’installe comme exploitant trois ans plus tard. Plus que le travail de la vigne, c’est la commercialisation qui l’attire. Il crée sa société de négoce en 2002. La même année, Nathalie, originaire de Vendée, arrive à Husseren-les-Châteaux à l’occasion d’un stage de BTS viticulture et œnologie. Elle y rencontre son mari et ce qui est désormais autant sa passion que son métier : le vin. Après un passage chez Hugel à Riquewihr et quelques emplois dans le secteur viticole, elle passe une licence « vin et commerce » à l’IUT de Colmar. Elle est ensuite embauchée par le distributeur de boissons Abedis à Volgelsheim. Après la naissance du deuxième enfant du couple, en 2014, Nathalie et Hervé reprennent une boutique à Kaysersberg. « Le nom Terroirs et propriétés était le nom juridique de la boutique, nous l’avons conservé car il correspond à notre état d’esprit. »

 

 

En 2017, leur société prend de l’ampleur avec l’ouverture d’une deuxième boutique de 80 m2 à Brunstatt, près de Mulhouse, où Hervé œuvre avec un salarié. « Ancienne cave franchisée, le magasin est très bien placé, dans une ville dynamique, proche du Rebberg et sur un axe très passant. » Enfin, en mai 2019, un nouvel espace de 180 m2 ouvre à Ribeauvillé. C’est le territoire de Nathalie. Malgré « l’année Covid », les boutiques ont enregistré une belle progression en 2021, comme la plupart des cavistes en France (+ 50% à Brunstatt et + 30 % à Ribeauvillé). « Nos clients étaient chez eux, cuisinaient, prenaient le temps de se faire plaisir. » En revanche, le contexte a affecté négativement la cave de Kaysersberg qui réalisait 80 % de son chiffre d’affaires auprès des touristes. Le couple a revendu le fonds de commerce en mars dernier. Avec les boutiques de Ribeauvillé et Brunstatt, ils se recentrent sur une clientèle locale et fidèle qui recherche « autre chose que des vins d’Alsace », même si les présentoirs font la part belle à notre région. La plus forte demande concerne les vins du Languedoc, de la vallée du Rhône et de la Loire pour ses vins blancs secs. Arrivent ensuite les bourgognes qui ont toujours leurs amateurs, les champagnes et les vins étrangers. « Les bordeaux sont plus sollicités par des personnes d’un certain âge. Je me réjouis de rencontrer une clientèle ouverte et curieuse qui se laissera tenter par un vin de Bosnie par exemple, même si pour les vins étrangers, les plus gros volumes écoulés sont les vins italiens », remarque Nathalie.

La « buvabilité » avant tout

À Ribeauvillé, elle organise deux soirées à thème par mois (mets et vins ou bières, soirée italienne, vins et chocolat, vins et fromage, soirée en présence d’un viticulteur). Ces soirées accueillent jusqu’à 30 personnes avec un menu concocté par un chef à domicile ou un traiteur.

 

 

En plus de cette offre conviviale, les caves bénéficient de grandes amplitudes horaires : fermeture seulement le mercredi et le dimanche après-midi à Ribeauvillé, le dimanche et le lundi à Brunstatt. La gamme de 2 000 références, incluant bières artisanales et spiritueux, est sans cesse renouvelée et étoffée auprès de salons professionnels et de dégustations chez les vignerons. Les Lichtlé ne ratent jamais Millésime bio à Montpellier. « Aller à la rencontre de nouveaux viticulteurs, dénicher des pépites au meilleur rapport qualité-prix, cela fait partie de notre métier. Une partie qui nous plaît ! », souligne Hervé.

 

 

Par volonté de « ne se fermer aucune porte et de proposer des vins pour tous les goûts et tous les budgets », l’offre s’étend à toutes sortes de méthodes culturales. La gamme débute à 5 € pour arriver à plusieurs centaines d’euros pour les crus bourguignons. La demande la plus forte concerne la fourchette entre 10 et 15 €. « Notre maître-mot est la « buvabilité », résume Nathalie. Nos clients achètent au fur et à mesure de leurs besoins. Ils arrivent avec une idée de menu pour le week-end ou le soir même, ou alors pour acheter un cadeau personnalisé. Nos vins sont donc prêts à boire, ce qui ne les empêche pas d’avoir un potentiel de garde. Les vins que nous proposons sont des vins que nous aimons. C’est d’eux que l’on parle le mieux. Notre idée est de proposer un plaisir immédiat. »

Magazine

« La cave coop, c’est nous »

Vigne

Publié le 17/11/2021

Les coopérateurs représentent 48 % de l’ensemble des exploitants viticoles alsaciens et 41 % des ventes d’AOC Alsace, mais seuls 3 % des chefs d’exploitation ont moins de 30 ans. Pourtant, dans la plupart des caves, cette minorité s’organise en groupe ou en association. C’est le cas à Bestheim (380 coopérateurs), où Arnaud Amann préside l’association des jeunes depuis 2012 : « J’ai intégré le groupe à 14 ans, bien avant d’être moi-même coopérateur. Un adhérent est le bienvenu dès lors qu’il souhaite s’investir pour la cave. » L’association est composée de 35 membres actifs, principalement âgés de 20 à 30 ans. « C’est la première porte vers la coopération, analyse Arnaud. Notre rôle ne s’arrête pas au vendangeoir. On veut sentir la continuité de notre métier, sinon nous serions apporteurs de raisin au négoce. » Le groupe organise plusieurs événements tout au long de l’année - Lumières et gourmandises (les 27 et 28 novembre prochains), la fête de l’âne à Westhalten - et il est présent à la Foire aux vins de Colmar. Il propose aussi des réunions techniques ou des soirées accords mets et vins. Il prend part à des salons et à des travaux d’aménagement ou d’amélioration de la cave. « Notre volonté est de faire rayonner Bestheim », résume le viticulteur. L’aspect le plus mémorable est l’organisation de voyages d’étude « pour favoriser la cohésion de groupe et découvrir une autre région viticole » : Afrique du Sud en 2010, États-Unis en 2014, Bordeaux en 2018 et probablement la vallée du Rhône au printemps 2022.

L’association est soutenue financièrement par Bestheim et tente de s’autofinancer. « Ce sont nos ambassadeurs, confirme Agostino Panetta, directeur général de la cave. Ils mènent des projets et événements avec une dévotion que n’aurait pas un prestataire. Ils les préparent six mois et jusqu’à onze mois à l’avance avec sérénité et professionnalisme. En 2019 par exemple, 1 000 personnes ont participé à Lumières et gourmandises. C’est devenu un événement clé. Cette année, nous avons dû nous limiter les participants et l’événement a affiché complet en trois jours. »

Avec près de 400 coopérateurs, la cave de Turckheim a également son groupe des jeunes avec une vingtaine de membres. Thierry Fesser en est le responsable depuis début 2021. « Nous sommes des coopérateurs de 18 à 40 ans réunis par l’envie de développer la cave. » Ils sont à l’initiative du retour de la coopérative à la Foire aux vins depuis 2014. Ils organisent ainsi six événements par an. Cet été, leurs « vendredis gourmands » avec food truck et accords mets et vins ont rassemblé jusqu’à 300 personnes. Un temps présents au Salon de l’agriculture, ils ont abandonné cet événement faute de retombées. Les 3 et 17 décembre prochains, ce sera vin chaud avec les Spetzbua, association des jeunes de Turckheim. « Cela fait beaucoup de week-ends occupés, reconnaît Thierry, membre du groupe depuis ses 17 ans. J’aime gérer l’organisation d’événement et trouver des solutions aux problématiques que l’on croise forcément dans ce type de situation. Ça me plaît quand le planning est bien chargé et que tout se déroule sans encombre. »

Impliqués dans des projets d’innovation

Chez Wolfberger (420 coopérateurs), le groupe des jeunes s’était essoufflé ces dernières années. Il a été relancé en 2019 avec un nouveau nom : Génération W. L’entreprise met à disposition des structures et des moyens financiers, tout en lui permettant « d’initier des projets de manière indépendante ». Le groupe des jeunes a même droit à un onglet sur le site internet de la coopérative. Mickaël Farny, responsable viticole, est lui-même membre du groupe qui comprend 24 membres : « Le groupe des jeunes est impliqué dans la recherche et le développement en termes d’optimisation des traitements et de désherbage. » Deux essais sont en cours : la recherche d’une alternative au désherbage avec couvert sous cavaillon et l’optimisation des fongicides avec décoction de prêle et tisane d’osier. Cyril Marschall, vigneron à Colmar, s’occupe du conservatoire ampélographique : 60 ares plantés cette année après deux ans de recherche (lire notre édition du 28 mai 2021). La parcelle voisine, plantée également ce printemps, teste des variétés résistantes à l’oïdium et au mildiou développées par l’Inrae : Voltis et Floréal. Elle est gérée par trois jeunes (Cyril Marschall, Benoît Ehrart et Lionel Buecher).

Génération W s’implique aussi dans l’animation des réseaux sociaux. Un groupe Whatsapp et Messenger permet des échanges conviviaux, techniques et un réseau d’entraide. Il améliore la communication entre les coopérateurs et la cave, selon Alice Zink, viticultrice à Wettolsheim. « On a toutes les infos et on comprend pourquoi on nous demande certaines choses », apprécie la jeune femme qui, en tant que membre du groupe des jeunes, souhaite incarner l’image de Wolfberger auprès des consommateurs. « Il est important que tout le monde adhère au projet d’entreprise, complète Véronique Renck, responsable du marketing et de la communication. Ce groupe fait rejaillir nos valeurs et l’esprit coopératif sur l’ensemble des adhérents. » Président de Génération W, Guillaume Gruneisen souhaite développer la présence du groupe sur les salons professionnels et poursuivre le travail de visibilité sur les réseaux sociaux. « Il est important que les jeunes connaissent le fonctionnement de la cave et des entreprises viticoles. Ce groupe, c’est aussi le début de la création d’un réseau. Dans quelques années, ce sera notre tour d’être aux manettes. »

Vinifications 2021

Un millésime plus frais que les précédents

Vigne

Publié le 03/11/2021

Gilles Karcher, domaine Robert Karcher à Colmar. 140 hl vinifiés en bio. Malgré 80 % de pertes liées au gel et au mildiou, le viticulteur garde des raisons de se réjouir. Il prévoit un millésime d'« une qualité incroyable » avec de « l’acidité présente sur tous les cépages », conforme à la tendance qu’il veut donner aux vins du domaine : « Des vins secs et gastronomiques. Tous les pinots gris sont secs et le gewurztraminer affiche 15 g de sucre résiduel. Pour 50 l de ce cépage, j’essaie pour la première fois une macération sans SO2. » Depuis 2018 et le début de la conversion en bio, Gilles tend à réduire le SO2 et les intrants. « Je presse au minimum 8 h et jusqu’à 12 h. J’ajoute 3 g/hl de SO2. Après débourbage statique, la fermentation se fait en cuve inox ou en fût. Je la surveille attentivement durant trois jours à une semaine. Cette année, cette étape va durer entre deux semaines et un mois. La fin de fermentation est difficile parce qu’il fait froid la nuit. Je chauffe la cave à 18 °C. Je mesure la densité tous les jours. À la fin, je soutire, j’enlève les lies grossières et je conserve les lies fines. Je procède à un bâtonnage pour limiter la dose de SO2 au moment de l’élevage. » Gilles mettra en bouteilles après filtration sur kieselguhr entre février et juin-juillet prochains. Particularité de cette année : « Sur conseil de l’œnologue pour garantir une meilleure stabilité des pinots noirs et gris, je vais déclencher la fermentation malolactique. »

 

 

Olivier Kreutzberger, maître de chai à la cave de Cleebourg. Plus de 11 000 hl vinifiés cette année. « La récolte a été réduite d’environ 20 % à cause du mildiou. Les grappes ont néanmoins bien desséché, d’où le peu d’impact sur la vinification. En revanche, la présence d’oïdium et d’un peu de pourriture a obligé à faire un tri sévère dans les parcelles. Au niveau de la réception, nous avons énormément fractionné les jus : les premiers jus ont été séparés pour être vinifiés à part, les fins de presse aussi. On verra ultérieurement si on les réassemble ou pas. Comme il y avait moins de volume, ça a pu se faire sans trop de problèmes. Nous avons débourbé par flottaison, plutôt que par sédimentation statique, dès la sortie du pressoir pour que les jus soient clarifiés et mis en fermentation le plus rapidement possible. La majorité des cuvées ont été levurées, par sécurité, et le sulfitage a pu être réduit grâce à un traitement rapide de la vendange. Les fermentations se sont bien déroulées, la plupart sont achevées, à part une trentaine de cuves encore en fermentation. Qualitativement, nous ne sommes pas mécontents : les jus sont nets, avec une belle acidité qui faisait défaut ces dernières années. » Une partie de l’acidité va sans doute précipiter durant l’hiver, pense Olivier Kreutzberger. Sur auxerrois et pinots gris, il prévoit de réaliser une fermentation malolactique pour baisser l’acidité et donner du gras. Il compte effectuer des bâtonnages en cours d’élevage - toujours pour le gras - et n’attaquera pas les filtrations avant début 2022. Le millésime 2021 devrait être davantage marqué par la fraîcheur que les précédents, ce qui n’est pas un mal, juge l’œnologue qui s’attend à des rieslings particulièrement réussis.

 

 

Julien Gsell, domaine Joseph Gsell à Orschwihr. 360 hl vinifiés en bio. « C’est une année relativement facile en termes de vinification : il n’y a pas de mauvais goûts, le débourbage a été facile car les jus étaient froids. J’ai seulement dû refroidir trois cuves à 20-22 °C. » Avec 40 hl/ha de production, Julien joue la sécurité : « Je presse durant 3 à 4 h. J’enzyme tout cette année pour ne pas prendre de risque. J’ajoute 5 à 6 g de SO2 sur gewurztraminer et muscat, rien sur crémant, pinot et riesling, à l’exception d’une cuve de riesling à 2-3 g. Je débourbe au maximum 24 h. J’ensemence à 10 g/hl. » La fermentation se fait en cuve inox, les foudres resteront vides cette année. « Je soutire trois semaines après la fin de la fermentation, puis je sulfite à 6 g/hl. Cette année, j’envisage d’attendre avant de soutirer et de mettre en suspension tous les 8 à 10 jours selon dégustation. Pour le pinot noir, j’ai procédé à une macération de dix jours contre vingt les autres années en raison de l’acidité du millésime et pour éviter d’extraire trop de tanins. Après décuvage, je laisse en fût de chêne jusqu’à six mois, plus pour oxygéner et donner de la structure au vin que pour le côté boisé. En temps normal, je filtre sur kieselguhr en avril puis j’ajuste après contrôle de la dose. Les premières mises se font en mai. Selon moi, ce sera un beau millésime, très aromatique, fruité et parfumé comme 2010 ou 1996. L’acidité est finalement moins marquée en fin de fermentation avec la précipitation de l’acide tartrique. Il va falloir jouer sur l’élevage pour la gommer de manière naturelle, éventuellement faire des bâtonnages ou des malo : j’en suis adepte depuis dix ans. Il ne faudra pas être pressé de soutirer. Il n’y a pas de note de réduction pour le moment. Il faudra laisser les vins sur lies autant que possible. »

 

 

Magazine

Vendangeur d’un jour, un succès toujours au rendez-vous

Vigne

Publié le 25/10/2021

Il est 9 h ce vendredi matin, Olivier et Isabelle Colin arrivent Grand Rue, à Ammerschwihr, devant le grand porche du domaine Léon Heitzmann. Ce couple originaire de la banlieue d’Amiens passe le week-end en Alsace pour son premier anniversaire de mariage. Elle est employée de banque, il est commerçant. Laurence Heitzmann, cheffe d’exploitation depuis plus d’un an, les attend tout en nettoyant le pressoir, bottes aux pieds, fard aux paupières et grand sourire accroché au visage. Pour elle, cet accueil est devenu une habitude puisque le domaine a pris part à l’opération « Vendangeur d’un jour » dès son lancement. En 2021, le domaine a mis à disposition ses parcelles durant quatre journées avec deux à six personnes à chaque fois.

« Vendanger, cela a toujours été notre rêve, mais l’occasion ne s’était pas encore présentée », confie Isabelle. « On s’imaginait le faire avec un groupe d’amis durant un mois et dormir chez le vigneron. Les années passent et voilà », confirme son mari. En parcourant les propositions œnotouristiques sur internet, Isabelle est tombée sur le site Vinotrip. Ensuite, elle a réservé la matinée auprès de l’office de tourisme (OT) de la vallée de Kaysersberg. « Nous avons eu beaucoup de demandes cette année, indique Sandra Garcia, responsable communication de l’OT. Mais un peu tôt dans la saison ! Les touristes étaient un peu déboussolés par les dates tardives des vendanges. » L’office de tourisme de Kaysersberg travaille uniquement avec le domaine Heitzmann pour cette offre. « La formule qui séduit le plus est la matinée avec le repas car elle permet de prolonger les échanges autour de la table et c’est ce côté convivial qui plaît aux touristes. »

Par amour du partage du métier

Le couple de Picards n’a pas choisi l’Alsace par hasard : « D’après notre caviste, c’est la région la moins sinistrée par les intempéries cette année. » Pour le domaine, les pertes s’élèvent tout de même à 60 voire 70 %, prévient Laurence, malgré les traitements avec des tisanes d’ortie, de prêle et d’osier. Olivier ignorait que le mildiou touchait les vignes : « On connaît cela dans notre potager : on n’a pas eu de tomates cette année ! » La jeune femme les guide côté plaine jusqu’à une parcelle de riesling relativement épargnée : 30 hl à 40 hl/ha contre 20 hl en moyenne. « C’était difficile de trouver du personnel cette année ? », interroge Olivier. « Oui, normalement les vendanges durent un mois. Cette année, ce sera trois semaines avec des jours assez étalés dans le calendrier pour s’adapter à la maturité du raisin. Aujourd’hui, c’est le dernier jour de vendanges en plaine, ensuite on va attendre huit jours pour attaquer le grand cru Kaefferkopf. C’est plus difficile de constituer une équipe dans ces conditions mais nous y sommes arrivés. »

Dans les rangs, Isabelle et Olivier retrouvent l’équipe d’une quinzaine de vendangeurs menée par Léon Heitzmann, le père de Laurence : « Tous les ans, on se demande si on va poursuivre. Accueillir du public durant les vendanges, c’est un stress supplémentaire. De plus, l’opération n’est pas très rentable surtout lorsque seul un couple se présente, mais on aime montrer la façon dont on travaille. » En effet, Léon ne tarit pas d’explications sur le passage du domaine en bio, en 2006, et les particularités de la biodynamie : quand, pourquoi et comment il utilise de la bouse de corne et silice de corne… « L’idée est qu’ils partent avec un bon souvenir. » Les visiteurs finalisent souvent leur expérience par l’achat d’au moins trois bouteilles. Après de nombreux coups de sécateur pendant deux bonnes heures et une petite coupure au doigt pour Isabelle, le couple est ravi. Olivier avoue qu’il trouve le travail « intense physiquement et répétitif ». Il s’étonne que personne ne dorme sur place et que le repas des vendangeurs soit tiré du sac. Pour les vendangeurs d’un jour, ce sera soupe de lentilles, plateau de charcuterie et de fromage local, le tout accompagné de bons crus : une coupe de crémant à l’arrivée, un riesling, un pinot blanc, un gewurztraminer et plus si affinité.

Vendanges de l’Ava

Convivialité malgré la maigre récolte

Vigne

Publié le 20/10/2021

Président de l’Association des viticulteurs d’Alsace (Ava) depuis cet été, Gilles Ehrhart annonce l’ouverture des vendanges conviviales dans une année extraordinaire : « La plus horrible de notre secteur. L’excès d’eau a entraîné une chute de rendements dramatiques. Je ne sais pas où on va car les conséquences se feront sentir l’année prochaine pour ceux qui vendent leur récolte et d’ici deux à trois ans pour ceux qui vendent leur vin directement. J’ai de fortes craintes sur la capacité de résilience de nos entreprises. Certes, la taxe Trump et le Covid-19 nous laissent du stock dans les caves, mais ils grèvent aussi fortement nos trésoreries. » Sur ces mots plutôt pessimistes, il invite néanmoins les participants à un moment convivial à Wettolsheim. Son maire, Lucien Muller, rappelle que les viticulteurs du village exploitent au total 550 ha alors que le ban communal compte 220 à 240 ha de vigne : « Nous avons la chance d’avoir de nombreux grands crus dans nos caves. » D’ailleurs, 80 % du grand cru Hengst se trouve sur le territoire de la commune.

« Notre objectif est d’avoir le moins d’entreprises qui s’arrêtent »

Dans les rangs, en bordure du grand cru Pfersigberg, dans une parcelle de gewurztraminer, le tri des raisins ne sera, cette fois, pas nécessaire. Gilles Ehrhart indique l’intérêt de ces vendanges partagées avec les institutionnels : « C’est un moment sympathique pour rencontrer les personnes de l’administration que l’on voit habituellement en réunion et qui leur permet de voir à quoi ressemblent nos vignes. » Et malgré la belle image donnée par cette parcelle, elle n’est pas représentative de la situation : « C’est une année difficile pour nos vignes, il est encore trop tôt pour estimer les pertes exactes, il faudra attendre les déclarations de vendanges, mais ce sera certainement l’une des plus petites récoltes de l’appellation. Notre objectif est d’avoir le moins d’entreprises qui s’arrêtent. Nous travaillons avec la MSA (mutuelle sociale agricole) sur un système d’aide et sur l’allègement des cotisations sociales. Grâce à nos discussions avec l’État, nous avons déjà permis la mise en place d’achat de raisin entre viticulteurs sans passer par le statut de négociant. Nous sommes encore en pourparlers pour l’exonération de la taxe foncière sur le non-bâti. »

Pour ce qui est des assurances, il espère qu’elles veulent « rester un partenaire de la viticulture ». « L’excès d’eau fait partie des aléas climatiques », complète-t-il. « Pour les viticulteurs qui ont souscrit à une assurance intempéries, il est normal qu’ils veuillent faire valoir leur droit. Nous sommes toujours en discussion avec les assurances, mais nous ne pouvons pas nous substituer aux viticulteurs, même s’ils se retrouvent seuls face à un mastodonte. » L’histoire familiale fait que Gilles Ehrhart gère deux entreprises viticoles de 14 ha au total. L’une apporte à la cave Bestheim, l’autre à celle de Wolfberger. Les discussions se sont poursuivies donc autour d’une choucroute sur une parcelle du grand cru Steingrubler, accompagnée par des vins des deux caves, dont un riesling Steingrubler.

Domaine de l’école à Rouffach

Faibles quantités, toujours autant de pédagogie

Vigne

Publié le 19/10/2021

Le domaine de l’école à Rouffach a plusieurs particularités. Son parcellaire s’étend sur 14,5 ha presque entièrement en un seul tenant, dont 2,9 ha en grand cru Vorbourg et beaucoup de parcelles sur le lieu-dit côte de Rouffach. C’est un domaine rattaché à un établissement d’enseignement agricole, donc la pédagogie et l’accueil des élèves y est primordiale. Les six employés du domaine sont tous issus d’une formation du CFPPA. Le nouveau directeur d’exploitation qui succédera à Christine Klein arrivera début novembre. Enfin, toutes les vendanges sont réalisées par les apprenants de Rouffach et Wintzenheim, soit 1 500 personnes. « Nous fonctionnons par classe entière et par demi-journée. En échange de leur participation, les « comptes classes » sont crédités selon le poids cueilli pour financer une sortie scolaire », précise Cyrine Al-Masri, chargée de clientèle. Vu la faible récolte de cette année, la taille de la récompense sera peut-être revue. Treize traitements ont été nécessaires cette année, mais malgré cela, la perte est estimée à 70 %. Le domaine est engagé dans la conversion bio depuis plusieurs années, la cuvée 2022 sera officiellement AB. Paul Bulber, tractoriste et Michel Racine, ouvrier viticole, ont mis en place les engrais verts sur l’exploitation. « Les triticales ont atteint 1,80 m cette année », s’étonne Michel Racine. « Cela a permis d’absorber en partie l’humidité notamment sur les rangs roulés plus que sur ceux fauchés », complète Paul Bulber. Ensemble, ils ont créé leur propre semoir à engrais vert, un rouleau couplé avec des disques et étoiles pour entretenir le cavaillon et plusieurs outils permettant de limiter le passage du tracteur dans les rangs.

Exercer l’œil et le palais

En trente ans de présence sur le domaine, Jean-Marc Bentzinger, chef de culture, n’a jamais connu une année si particulière : « Le tri est indispensable. Pour cela, il faut informer les apprenants pour qu’ils prennent le coup de main. Ils se donnent beaucoup de mal pour fournir un travail efficace et cela se passe bien. Ce matin, on vendange des gewurztraminers sur une parcelle de 37 ares moins touchés ». Comme partout, ce sont les pinots qui ont le plus souffert du mildiou. « Il y a un peu de pourriture grise ou acétique, mais rien de significatif. Les grappes sont globalement belles. Nous avons démarré les vendanges le lundi 27 septembre pour attendre une maturité gustative. Un bon vigneron doit avoir l’œil et le palais. Nous demandons donc aux élèves de goûter les baies, les pépins, d’apprécier l’épaisseur de la peau, d’estimer l’acidité malique ou tartrique et seulement ensuite d’utiliser le réfractomètre. »

Un assemblage sec et léger pour la Californie

À la cave, Christophe Roy se désespère de devoir réaliser de la « microvinification » cette année. Pour la première fois, le domaine est équipé d’une table de tri utilisée par les élèves au caveau. « C’est un outil utile pour affiner nos vins, estime le caviste, mais attention à ne pas trop trier cette année ! » Les gammes seront réduites. Habituellement, le domaine produit 60 000 à 70 000 bouteilles par an pour cinq gammes. La vente se fait de 50 % en départ cave, 20 % en expédition et commandes en ligne, 20 % vers le GIE Club des Écoles (réseau des domaines viticoles rattachés aux établissements d’enseignement en France), 10 % par les élèves, les salons, les animations commerciales et la grande distribution. Certaines années, le domaine vend de petites quantités de raisins en vrac (contrat pour un ou deux ha). Depuis 2020, le domaine explore un nouveau débouché : l’export. Malgré la taxe Trump, la démarche se poursuit. « Nous avons envoyé des échantillons d’un assemblage sec, léger et fruité en Californie, les retours sont positifs », indique Carine Welker, responsable des ventes. « C’est un assemblage léger en alcool de pinot blanc, riesling et auxerrois », précise Christophe Roy. Conséquence de cette nouvelle stratégie, mais aussi en raison des quantités faibles de raisins, le domaine ne vinifie pas de crémant cette année. Les stocks en cave devraient suffire. « L’idée est de diminuer le nombre de références et de produire de plus gros volumes », conclut la commerciale.

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