La ferme expérimentale de Thorigné d’Anjou dispose de 145 ha de SAU, dont 84 % sont dédiés à la production fourragère et 16 % aux cultures, dont la plus grande partie sert à l’alimentation de son troupeau allaitant. Pour l’essentiel des surfaces, le potentiel agronomique est « modeste », précise Julien Fortin. « Ce sont des terres très séchantes en été et hydromorphes en hiver. »
Le troupeau se compose de 70 vaches allaitantes limousines et leur suite, soit 120 UGB. Le chargement est de 1,1 UGB/ha de Surface fourragère permanente (SFP). « C’est une ferme viable hors coût de recherche », souligne son responsable. La ferme de Thorigné d’Anjou est conduite en agriculture biologique depuis le départ. La commercialisation des animaux se fait via Unébio. « On ne fait pas de vente directe ni de vente de reproducteurs, on veut rester dans le cadre d’un élevage moyen », ajoute-t-il.
À Thorigné d’Anjou comme ailleurs, le réchauffement climatique est une réalité. Les épisodes très secs ou très humides vont s’amplifier à l’avenir, prédit Julien Fortin. L’Institut de l’élevage s’attend à ce qu’il y ait deux pics de pousse de l’herbe, un au printemps et un second à l’automne. « Avec des hivers moins marqués, il y a un risque que la pousse de l’herbe soit plus précoce. Il va donc falloir valoriser cette herbe. » En été, il y aura vraisemblablement un trou dans la production d’herbe et le rebond automnal, qui se produit habituellement en septembre, risque d’être plus tardif. Partant de ces prévisions, « il y a des questions à se poser sur les techniques de semis, la gestion du pâturage et la saison des vêlages », souligne le responsable de la ferme expérimentale.
À Thorigné d’Anjou, la pluviométrie moyenne est de 676 mm mais, de juin à septembre, la sécheresse est très marquée. En 2019, la croissance de l’herbe a bien démarré, un gros pic a été enregistré fin avril mais, en été, la pousse s’est complètement interrompue. La mise à l’herbe se fait dès que possible, vers le 15 mars et à partir du 15 juin, « on s’organise pour laisser les ressources pâturées aux animaux qui en ont le plus besoin. »
Sécuriser le système fourrager
La ferme expérimentale dispose de 117 ha de SFP, dont 48 ha de prairies permanentes et 52 ha de prairies temporaires. Les prairies temporaires ont vocation à rester en place quatre à cinq ans, elles sont constituées de mélanges dont on attend robustesse et productivité. « En agriculture biologique, la phase d’installation est compliquée », relève Julien Fortin. La luzerne, qui est assez résistante à la sécheresse, est cultivée en pur, sur une surface réduite (2 ha), mais elle n’a pas sa place dans les mélanges pâturés. 6 ha de ray-grass hybride-trèfle incarnat et 8 ha de mélange céréales-protéagineux (méteils) récoltés en ensilage complètent la surface fourragère. « Ces méteils sécurisent notre système fourrager car leur rendement est stable », précise Julien Fortin (lire encadré). Les 23 ha de cultures se répartissent entre 10,7 ha de triticale-pois, 1,1 ha de triticale, 1,7 ha de blé, 5,7 ha de féverole et 3,8 ha de tournesol. Le blé et le tournesol sont destinés à la vente. À ces 23 ha, s’ajoutent près de 5 ha réservés aux essais.
La rotation classique utilisée est la suivante : prairie pendant quatre à cinq ans, suivie d’une céréale récoltée en grain, puis d’un protéagineux qui restitue de l’azote dans le sol et, derrière, un méteil récolté en ensilage. « Depuis quelques années, en même temps que le méteil, on sème la prairie, ce qui fait qu’elle est déjà installée pour l’année suivante », indique le responsable de la ferme expérimentale. Il lui arrive aussi d’implanter une dérobée derrière la céréale : celle-ci est donnée à pâturer au printemps, ce qui permet d’implanter un tournesol par la suite. « En agriculture biologique, la rotation est primordiale », insiste Julien Fortin. Ce qui conduit à « casser » des prairies pour respecter celle-ci.
Le moins d’intrants possible
Côté fertilisation, les prairies reçoivent majoritairement du compost en première ou deuxième année. « On est à 10 t/ha, avec des composts qui ont six à huit mois et qu'on essaie de répartir sur l’ensemble des prairies. On met aussi un peu de fumier avant le tournesol », indique Julien Fortin. Prairies permanentes et temporaires sont amendées de la même façon. « On ne ramène pas de magnésium en plus. Le moins d’intrants possible, c’est l’une des clés de la réussite. »
L’herbe est récoltée sous forme d’enrubanné ou de foin, avec des rendements qui varient de 3,1 t MS/ha pour le foin de prairie naturelle à 3,9 t MS/ha (rendements moyens depuis 1999, NDLR) pour le foin de flore variée. L’enrubanné se situe entre les deux en termes de rendements. Le méteil récolté en ensilage culmine à 8,7 t MS/ha, juste devant la luzerne (8,5 t MS/ha). En cultures, le mélange triticale-pois et le triticale ont un rendement comparable, proche de 40 q/ha, et le blé ressort un peu au-dessus de 32 q/ha, la féverole à 26,5 q/ha et le tournesol frôle les 20 q/ha. Julien Fortin considère que ces résultats sont « tout à fait satisfaisants. » Et si les agriculteurs conventionnels font de meilleurs rendements les bonnes années, leurs charges et leurs prix de vente ne sont en rien comparables.
Deux périodes de vêlage
Le troupeau allaitant se compose de 70 vaches limousines. « L’objectif est de tout faire pour limiter l’improductivité du troupeau, c’est un des premiers leviers d’adaptation. » Les vêlages sont répartis en deux périodes : à l’automne (du 1er septembre au 31 octobre) et au printemps (du 1er mars au 1er mai). « Ce sont deux périodes strictes, insiste Julien Fortin. Si la vache n’est pas en chaleur, on la réforme, on ne fait pas de sentiment. » Le taux de renouvellement est élevé, de l’ordre de 35 %, l’objectif étant de profiter du progrès génétique et de produire des carcasses de vaches faciles à engraisser. Le responsable de la ferme de Thorigné d’Anjou n’hésite pas à mettre le doigt sur la corrélation entre le taux de renouvellement et le revenu de l’atelier viande.
La présence de deux périodes de vêlage se justifie par la volonté de profiter de l’herbe le plus possible : les vêlages d’automne, par exemple, se font dehors et les vaches peuvent profiter de la pousse de l’herbe jusqu’au 1er novembre, puis elles ressortent au printemps au pâturage avec leurs veaux, qui sont sevrés vers le 15 juin. « Quand on les ressort, ils font de la croissance gratuite », insiste Julien Fortin. Quant aux vêlages de printemps, ils sont prioritaires pour tout ce qui est herbe sur pied. Les veaux ne sont pas complémentés mais, quand vient la sécheresse estivale, les mères bénéficient d’un affouragement sous forme de foin ou d’enrubanné afin qu’elles produisent plus de lait.
Pour les mises à la reproduction de printemps, la ferme utilise la monte naturelle ; pour celles de fin d’année, elle recourt à l’insémination artificielle, le taureau n’assurant que les rattrapages. Les mâles sont valorisés en bœufs, donc castrés au sevrage, selon un protocole mis en place depuis six ans pour gérer la douleur. L’âge au premier vêlage des génisses est de 30 mois. Le pourcentage de veaux sevrés par rapport aux vêlages est de 94 % et le taux de mortalité des veaux était de 7,6 % sur la période 1999-2019. « C’est dans la moyenne de la race mais cela reste insatisfaisant », admet Julien Fortin. L’intervalle vêlage-vêlage, quant à lui, était légèrement supérieur à 374 jours en 2018-2019. Quant aux performances de croissance des veaux de la naissance au sevrage, elles varient peu entre veaux nés à l’automne et veaux nés au printemps : au-dessus de 1 100 g/jour en moyenne pour les mâles et au-dessus de 1 000 g/jour en moyenne pour les femelles.
Les vêlages avancés à 24 mois
Le système fonctionne depuis vingt ans mais, l’an dernier, les responsables de la ferme ont voulu aller plus loin, en augmentant la taille du troupeau à 85 vaches allaitantes. Avec toujours deux périodes de vêlage mais un âge au premier vêlage avancé à 24 mois pour baisser la période d’improductivité. Cette orientation a été décidée suite à un constat fait sur les vaches à l’engraissement : « sur les derniers kilos, on perdait de l’argent. » Unébio appliquant une pénalité sur les vaches trop lourdes, le choix a été fait de baisser le gabarit des animaux. Pour y parvenir, il a été décidé de pratiquer des croisements avec des races anglo-saxonnes qui ramènent de la précocité et permettent aux animaux de déposer du gras plus rapidement. D’où l’acquisition d’un taureau angus, utilisé sur les génisses, pour produire des bœufs et génisses croisés plus légers. La ferme de Thorigné d’Anjou n’en est qu’au début de cette expérimentation mais son responsable constate déjà que les primipares ainsi obtenues produisent moins de lait et que les veaux sont plus autonomes. « En bio, on voit les limites du modèle génétique très tardif et cela va arriver en conventionnel », prédit Julien Fortin.
Pas d’alimentation à volonté
L’alimentation des bovins est un second levier d’adaptation sur lequel joue la ferme expérimentale. « La nourriture est donnée pour satisfaire les besoins stricts. Aucun bovin n’a de ressource à volonté, sauf en engraissement », explique le responsable de la ferme expérimentale, ajoutant qu’aucune ressource alimentaire n’est gaspillée. Des essais ont été menés durant cinq ans sur les couples mères-veaux en vêlage d’automne, visant à comparer trois rations. Aucun effet régime n’a été observé sur la production de lait, la reproduction et la croissance des veaux, sauf pour la ration à base de foin de prairie naturelle et céréales/protéagineux (méteil) qui a une incidence négative sur le poids et la note d’état corporel. D’où la conclusion tirée par Julien Fortin : « Tant qu’on ramène la quantité d’UF et de PDI qu’il faut, ça marche. Cela laisse un panel de choix en fonction des ressources disponibles. »