Les étés se suivent et se ressemblent en Alsace. La sécheresse frappe de nouveau. « Juillet 2020 sera probablement au premier rang des mois de juillet les plus secs depuis 1959, loin devant 1964 et 1979 », a averti le 29 juillet Météo France. En quelques semaines, plus de soixante départements ont été contraints de mettre en place des mesures de restriction d’approvisionnement en eau. C’est nettement moins que l’an dernier où, à la même époque, seuls cinq départements n’avaient pas fait l’objet de consigne, y compris de vigilance. Mais cela fait tout de même déjà beaucoup.
Les agriculteurs de 47 départements touchés ont été autorisés, sur décision de leur ministère, à utiliser les surfaces en jachères pour faire pâturer leurs troupeaux ou faucher pour produire du fourrage. Même s’il existe un caractère répétitif, la sécheresse actuelle est totalement différente de celle de 2019. L’année dernière, une sécheresse d’hiver très marquée avec un mauvais remplissage des nappes phréatiques avait été constatée, puis une très forte humidité au printemps, suivie d’un été caniculaire et d’une sécheresse des sols brutale. Cette année, au début du mois de mars, les sols ont battu des records d’humidité. L’hiver a été très humide, avec des records de pluie dans la région. Mais, depuis le 10 mars, le déficit de précipitations est très important sur toute la France. Ainsi, si l’on prend les relevés officiels de Météo France à compter du début du mois d’avril, le Grand Est cumule un déficit pluviométrique qui frise les 40 % par rapport à la normale.
265 communes concernées
Plusieurs critères démontrent que la sécheresse est là. Tout d’abord, les indices d’humidité des sols sont « largement en dessous de la normale », selon un communiqué de presse de la préfecture du Bas-Rhin, le 6 juillet dernier. Ensuite, les précipitations ont été faibles dans toute la région et le peu qui est tombé n’a pas permis de rétablir la situation. « Il n’a quasiment pas plu en juillet. C’est simple, sur le mois entier, il n’a plu que 15 à 20 millimètres à Sélestat ou Altkirch, précise Didier Lasserre, ingénieur à Arvalis-Institut du végétal, de plus, les niveaux des eaux souterraines sont globalement bas, voire très bas. » De même, tous les cours d’eau et unités hydrologiques des deux départements affichent des tendances inférieures aux normales de saison.
Pour les prochaines semaines, les modèles de prévisions prévoient des températures toujours aussi élevées avec un temps généralement sec et de rares averses ou orages isolés. Ces circonstances ont conduit le préfet du Haut-Rhin à prendre quatre arrêtés détaillant des mesures de restriction de l’usage de l’eau sur plusieurs secteurs. Elles sont appliquées depuis le 30 juillet et ce, jusqu’au 12 octobre prochain, « sauf évolution de la situation météorologique et hydrologique conduisant à renforcer, prolonger ou abroger les mesures prises ». Compte tenu de cette situation, l’ensemble des utilisateurs d’eau, agriculteurs compris, est appelé à faire preuve de civisme en modérant sa consommation en eau qu’elle soit prélevée dans les cours d’eau, les nappes phréatiques ou les réseaux publics de distribution d’eau. Concrètement, cela signifie que toute irrigation des cultures et des prairies par aspersion est interdite sauf si elle s’inscrit dans le cadre d’un tour d’eau proposé par la Chambre d’agriculture et validé par le service en charge de la police de l’eau. L’irrigation par submersion est quant à elle totalement interdite. Les prélèvements ponctuels pour le remplissage des citernes mobiles destinées exclusivement à l’abreuvement des animaux au pré sont en revanche tolérés sous réserve de l’accord des propriétaires riverains des cours d’eau et sous réserve de ne pas intervenir sur le profil des cours d’eau (barrages, etc.).
La qualité des cultures dans la balance
Victimes du climat : les producteurs de maïs. Sur les 130 000 hectares plantés dans toute la région, beaucoup sont ainsi menacés par la sécheresse, car là encore, les secteurs non irrigués pâtissent de l’absence de pluie. Nord et sud Alsace en premier. « Je n’ai jamais vu ma pelouse aussi sèche que cette année, témoigne Christian Schneider, responsable céréales à la FDSEA 67 et exploitant du côté de Beinheim. C’est une année compliquée car toutes les cultures d’été ont souffert. Il n’y aura peut-être même pas d’épis dans les endroits les plus critiques. » Depuis la fin juin, les exploitants sont ainsi dans l’obligation d’irriguer sans arrêt, 5 à 7 millimètres s’évaporant tous les jours à cause des fortes chaleurs. « Autrement, le rythme de croissance des plants peut être totalement stoppé, ajoute Christian Schneider. Je ne parle pas forcément des bonnes terres, où le maïs s’en sortira malgré tout, mais des zones plus sensibles où les grains risquent de ne pas avoir leur taille habituelle et où les rendements seront bien inférieurs aux années précédentes. »
Si le maïs cristallise les tensions, ce n’est cependant pas la seule culture à souffrir de la sécheresse. Les betteraves pâtissent aussi de cette situation comme en témoigne Michel Butscha du service agrobetteravier de la sucrerie d’Erstein : « On assiste un peu au même schéma que l’an dernier mais avec des grosses chaleurs décalées. Un bon tiers des betteraves est irrigué et se développera correctement, sauf en cas de jaunisse, maladie qui touche 5 à 10 % des parcelles. Un autre tiers est quant à lui bien plus en souffrance et accuse par endroits pas mal de retard, ce qui ne signifie rien de bon, car qui dit campagne moins longue dit aussi moins de sucre. Les levées sont donc dans l’ensemble assez hétérogènes ». Un constat que l’on retrouve également dans les cultures de houblon, où là, en revanche, « ce n’est pas forcément le manque de pluie qui affecte le houblon mais aussi la chaleur car les températures caniculaires sont tout aussi néfastes que le manque d’eau et cela risque d’affecter les rendements, précise Michèle Dauger, responsable agronomie et environnement au Comptoir agricole. Tout est encore rattrapable mais dans l’idéal, il faudrait qu’il fasse un peu moins chaud avec 15 à 20 mm de pluie. »
« Tout n’est pas joué », rassure Yohann Lecoustey, directeur de la FDSEA 67. À condition que le mois d’août soit plus humide. « On sait déjà qu’on va perdre un peu au niveau des rendements dans certains secteurs mais s’il pleut encore d’ici au 15 août, ça devrait en sécuriser un minimum. » Pour l’instant, le mercure continue de grimper et les nuages se font rares à l’horizon.