Auteur

Anne Frintz

Anne Frintz est journaliste à l'Est Agricole et Viticole

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Ferme avicole Gallmann, à Niederroedern

Tout autour de la poule

Élevage

Publié le 16/08/2021

« L’idée des poules pondeuses prêtes à pondre ? C’est une demande des clients… qui n’arrêtait pas de croître », dit d’emblée Éric Gallmann, 51 ans. Le pétulant éleveur de volailles de chair et de poules pondeuses de Niederroedern transforme à la ferme une partie de la production et vend « tout ce qui tourne autour de la volaille » en direct dans son magasin La Chair de poule, ou grâce à un distributeur adjacent. Il a encore ajouté une corde à son arc en 2021 : il propose des poules pondeuses Lohmann « prêtes à pondre ». Depuis le premier confinement et la pénurie d’œufs dans les magasins, les particuliers s’engouent pour les volatiles. Éric a du répondant.

Avec la ferme Hege

Pour ses œufs bio et plein air, il cherche depuis 2019 ses lots à la ferme Hege, à Schafbusch, spécialisée dans la poule pondeuse. « Quand j’ai acheté le dernier lot chez eux pour renouveler, j’ai demandé si c’était possible d’avoir des poules pondeuses toute l’année, pour satisfaire la demande », commence Éric. Sanitairement, recevoir des gens pour la vente d’une seule poule pondeuse n’intéresse pas les éleveurs de Schafbusch. « Il a été conclu avec M. Hege que je prenne toujours le petit surplus qu’il y a dans les bâtiments, au moment où on enlève les poules. Je suis ainsi devenu le revendeur du coin, un peu exclusif. C’est pour ça que j’ai mis ces affiches », dévoile Éric Gallmann. À cause du pourcentage de mortalité, à la mise en place d’un lot de pondeuses, un petit pourcentage d’animaux supplémentaire est toujours ajouté. S’il y a peu de mortalité, il reste un surplus. Ce sont ces volatiles que reprend Éric.

 

 

Ingénieux

Le marché conclu, il a fallu faire vite. « J’ai acheté un conteneur maritime que j’ai aménagé, avec des amis. C’est ce qu’il y avait de plus rapide à faire. On a creusé la tranchée, amené l’eau, l’électricité. Chez moi, rien n’est improvisé. Il faut que ce soit propre. C’est ma fierté. Si on fait quelque chose de bien, ça fonctionne », assure Éric. Il apporte le même soin à tout, jusqu’à la décoration de son magasin, agrémenté d’une ancienne brouette à fumier et d’un râteau en bois, aux dents duquel sont suspendus des saucissons. Son conteneur a même un volet roulant pour habituer les poules à sortir.

« Toutes les deux semaines environ, quand il y a surplus dans les bâtiments à la ferme Hege, je le récupère : ça peut être 20, 30, ou 150 poules pondeuses. Je les mets là, dans le conteneur, le temps de prendre les commandes des clients. Et je regroupe la vente sur quatre heures, une après-midi. Je téléphone aux gens la veille, pour les prévenir. Je mets les poules dans les cagettes en plastique vertes. Je ramène ça rue de la Haute-Vienne, pour qu’il n’y ait pas plein de monde sur le site. Et voilà, on vend les poules pondeuses prêtes à pondre », explique Éric Gallmann. L’éleveur a toutes les attestations, tous les certificats sanitaires des poules pondeuses. « Mais les particuliers ne les demandent pas », constate-t-il. Quand un client veut une cinquantaine de pondeuses, Éric fournit toutes les recherches salmonelles faites sur le lot, sinon personne n’en veut.

Le rêve devient réalité

Le conteneur est aussi un espace tampon. Il servira au transfert du nouveau et de l’ancien lot. « Fin d’année, j’arrête de vendre les poules pondeuses. Je mets en place le nouveau lot de poules pondeuses bio que je laisse sortir, si les journées sont belles. Je mets la clôture : en une demi-heure, le filet est installé », précise Éric. Quand il n’y a plus de poules dans le conteneur, l’éleveur le désinfecte. Les volailles lui siéent. Il aurait bien gardé le troupeau de laitières de ses parents lorsqu’il était jeune, pourtant. Faute de trouver un associé, il a tout revendu. Éric Gallmann sait saisir les opportunités. C’est ainsi qu’il s’est lancé dans les poussins et coquelets avant les années 2000, alors qu’il était double-actif. Des poulaillers à louer, un contrat avec Rihn et le voilà aviculteur. Depuis, il n’a cessé de rebondir et de se diversifier. « Je suis resté plus de 22 ans, à l’usine. Et mon rêve a toujours été de revenir totalement sur l’exploitation, à 50 ans, et d’en vivre. Et on peut dire que le rêve s’est réalisé », confie Éric, heureux. Il n’a pas chômé.

L’œuf est arrivé en premier

« Je voulais vendre tout autour de la poule. On s’est concerté, mon épouse et moi (elle est infirmière libérale). L’œuf, c’est un produit d’appel, on le sait. C’est partout pareil. On s’était dit qu’il fallait trouver un producteur local. Dix ou quinze jours après, il y avait ce scandale aux Pays-Bas (contamination des œufs, au fipronil, NDLR). On n’est pas à l’abri : soit on produit nous-mêmes et on sait ce qu’on a, soit on fait confiance et de temps en temps, on peut être déçus », philosophe Éric.

Fin 2018, l’agriculteur se rend au salon de l’élevage Euro Tier, à Hanovre. Il y voit les roulottes déplaçables pour poules pondeuses : les Hünhermobil. Éric décide de produire des œufs bios et plein air. Il achète le petit bâtiment roulant. La production est lancée début 2019. « On vend la totalité des œufs nous-mêmes. Ils sont à 45 cents/pièce au Super U. On est moins cher », observe Éric. De temps en temps, une poule manque à l’appel. Des renards se servent. « Ça fait partie du jeu », perçoit M. Gallmann. Chaque après-midi, il cherche les œufs, au poulailler. Les volatiles vont et viennent toute la journée. En été, tout fonctionne aux panneaux solaires, dans la roulotte : la ventilation, l’ouverture des portes, etc. Toutes les trois à quatre semaines, Éric déplace le parc des poules pondeuses. En 2020, puisque c’était sec, il attendait qu’il n’y ait plus d’herbe pour y procéder.

Producteur et commerçant

« Au premier confinement, je remplissais mon distributeur d’œufs à 15 h. À 17 h, il était vide. Les clients m’appelaient : tu remplis quand ? C’était exceptionnel », se remémore Éric. Le magasin de vente directe La Chair de poule a été inauguré six mois avant le début de la crise du Covid-19. Les clients sont surtout du village et alentours. Ils étaient déjà fidélisés avant les restrictions de circulation, assure Éric. « Personne ne vend de volailles ici à part moi. Je pourrais toujours faire plus mais, quand une trentaine de personnes faisaient la queue quarante minutes devant le magasin en mars 2020, ce n’était pas évident », admet l’éleveur.

Sa devise : il faut se donner là où ça rapporte. Il a ainsi confié les traitements et semis de ses céréales à une ETA, mais il travaille encore la terre, pour le plaisir de rouler en tracteur. « Je n’ai plus le temps pour plus », lâche-t-il aussi. S’il laisse transformer la plupart des produits qu’il vend à La Chair de poule par Bruno Siebert, pour qui il élève des poulets à pattes jaunes, les gyros, les émincés et les plateaux plancha sont « maison ». Pour être dans les normes, il a construit un laboratoire, à l’arrière de l’habitation. Entre 35 et 65 consommateurs poussent la porte de La Chair de poule, chaque jour.

Outre la fraîcheur, la qualité des produits et l’intérieur soigné, Éric mise sur la communication. Pour promouvoir l’affaire, en 2019, il avait invité à une journée portes ouvertes, avec restauration sur place : un succès. Un an après, il fêtait en grande pompe l’anniversaire de la boutique, ballons en forme de poule attirant le chaland. « Certains sont venus pour prendre une photo, ils sont repartis avec une saucisse de viande de volaille et ils sont devenus clients », conclut Éric Gallmann. Site internet, page Facebook : grâce à son informaticien, le commerçant regarde sur quoi les visiteurs s’attardent, afin d’affiner sa stratégie.

 

 

L’îlot de la Meinau, maraîcher à Strasbourg

Sur tous les terrains

Cultures

Publié le 05/08/2021

« Il faut toujours penser aux fondamentaux : un magasin bien achalandé, de la marchandise fraîche », cadre d’emblée Geoffrey Andna, maraîcher, chef d’exploitation de L’îlot de la Meinau. Claire, sa compagne, est sur la même longueur d’onde. « Le plus important, c’est le magasin », abonde-t-elle, qui est situé, comme les cultures, dans la zone industrielle de la Plaine des Bouchers, à Strasbourg. La vente directe aux particuliers des fruits et légumes de la ferme, et d’autres produits de confrères, c’est leur fonds de commerce. Et c’est aussi ce qu’ils préfèrent : « Accueillir les gens à la ferme », résume Geoffrey. Plus de cent personnes en moyenne passent chaque jour à L’îlot. Après sept ans de travail acharné, ça paie. Le couple commence à pouvoir se dégager des jours de repos… aussi parce qu’il est entouré d’une belle équipe de salariés.

Un nouveau « v’îlot »

Les innovations des derniers mois sont d’ailleurs, pour certaines, directement inspirées de recrutements heureux. Ainsi lors du premier confinement en 2020, les commandes en ligne ont explosé. Samuel, la vingtaine, a été embauché pour les préparer. Ancien facteur à vélo, il n’a pas son permis de conduire. Mais il se débrouille bien. Tous ont envie de pérenniser son poste. Livrer à domicile, en voiture dans Strasbourg, peut s’avérer une vraie galère. Il faut tout de même répondre à cette demande grandissante. L’îlot de la Meinau est déjà engagé dans une démarche de réduction des intrants et des émissions polluantes. Pour approvisionner les professionnels et les entreprises qui proposent des paniers à leurs employés, pour les grosses quantités, la camionnette est de rigueur. Mais, au centre-ville, pour livrer les particuliers, rien de tel qu’un petit gabarit. Germe l’idée de l’acquisition d’un vélo-cargo. Une campagne de financement participatif, via Blue Bees, permet l’achat du « v’îlot » et sensibilise au projet. En septembre 2020, Samuel est lancé. Depuis, il transporte chaque jour jusqu’à 200 kg de produits, à une dizaine de locavores.

 

 

Bouche-à-oreille et médias locaux

Claire soigne la communication. Avec deux stagiaires, cette année, elle a contacté des blogueuses culinaires du cru. Échanges de bons procédés avec Miss Elka, par exemple : la ferme urbaine lui donne des légumes, elle présente L’îlot de la Meinau sur son blog. À partir de septembre, un grand nom du blogging strasbourgeois devrait créer des recettes avec les produits de Geoffrey. Affaire à suivre. Lui, chouchoute les médias locaux. Le maraîcher répond toujours présent aux sollicitations de Pierre Nuss, par exemple, pour « Rhin un Nüss » sur France bleu Elsass. Il est approché pour un « Frach oda frech » sur France 3 Alsace, en avril 2021.

Le bouche-à-oreille fonctionne tant et si bien qu’une trentaine, voire une quarantaine, de restaurateurs se fournissent auprès de la ferme strasbourgeoise. Parmi eux, le gastronomique L’écrin des saveurs a été le premier à les suivre. Le populaire Papa Lisa, à la Meinau, les étoilés Le Crocodile et Umami, à Strasbourg-centre, ou encore La Hache et le Paulus ou le bowling de l’Orangerie, qui a à cœur de mettre ses producteurs à la carte, augmentent encore la notoriété de L’îlot, la ferme de légumes le plus citadine d’Alsace. « On ne prospecte plus », déclare Claire. Mais ils communiquent.

 

 

Reconversion

Du commerce au service de remplacement

Vie professionnelle

Publié le 29/07/2021

« Le monde agricole me manquait et j’en avais ras-le-bol de celui du commerce : de la course à l’objectif, de pousser à l’achat, des négociations. La vente ne me motivait plus », résume Pierrick Leroux, bronzage agricole de rigueur, en ce mois de juin 2021. Sourire épanoui, yeux rieurs, le jeune père de famille est d’autant plus ravi du changement qu’au SR 67, « on me donne mon planning, je ne m’occupe de rien, je fais ce qu’on me demande ». Encore un avantage, comparé à son ancien métier de commercial. Pierrick a retrouvé une occupation manuelle, dans laquelle il excelle, à en croire l’un de ses employeurs. « Il est à l’écoute, concentré, consciencieux. Et c’est primordial, surtout en lapins », souligne Jean Strohl, jeune éleveur à Brumath, qui travaille depuis trois ans avec Pierrick, lors des inséminations et des sevrages.

Fils et neveu d’agriculteurs

Pierrick est fils d’agriculteur, d’un éleveur de charolaises, plus précisément, gérant de la ferme d’un château, près de Saint-Lô. Mais au divorce de ses parents, il se retrouve bien plus souvent chez son oncle, avec son cousin germain, à flatter les normandes et les jersiaises, près de Cherbourg. Toutes ses vacances, il les passe à l’élevage laitier et aux champs. Lorsqu’il quitte la Normandie pour l’Alsace avec sa bien-aimée, en 2016, à la faveur d’une mutation, il revient encore aider au bercail la première année. Puis il découvre le SR 67. Pendant deux étés consécutifs, 2017 et 2018, il enchaîne les CDD dans le Bas-Rhin. Il finit sa carrière de commercial chez SFR, après plus de dix ans d’expérience, en mai 2018. Il entame alors sa reconversion. En formation pour adultes, il passe un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA) au CFPPA d’Obernai. Pierrick n’a aucune intention de s’installer dans l’immédiat mais il acquiert des connaissances théoriques et pratiques utiles. En juillet 2019, à peine diplômé, le SR 67 le convoque pour lui proposer un CDI.

Des missions très variées

« Je connais mieux le Bas-Rhin que Leslie (sa compagne qui est d’origine alsacienne, NDLR) », fanfaronne-t-il. Pierrick Leroux aime le coin, qu’il a découvert pour la première fois en 2011. Sa vie est ici, en Alsace. Et il est enchanté d’y vadrouiller, lui qui a la bougeotte. « Je me lasse assez vite. Je ne me vois pas toute une vie dans une même ferme, pour l’instant. Grâce au SR, je travaille partout et je rencontre du monde. » Cette liberté et la diversité des missions proposées le comblent. S’il préfère bien sûr la polyculture-élevage, il apprécie toucher à tout.

« Quand je me lève le matin, je suis toujours content d’aller bosser. Le suivi de troupeau, les soins aux animaux, la conduite de tracteurs, et même la maçonnerie : l’agriculture, c’est tellement varié ! Encore plus avec le SR. Les activités sont si différentes d’une ferme à l’autre ! J’étais déjà dans les vignes, le houblon, les poulets, dans une pension pour chevaux. Il n’y a que les élevages de moutons et de chèvres que je n’ai jamais expérimentés », constate-t-il. Pierrick Leroux est rarement aux 39 h. Il enchaîne les heures supplémentaires mais il ne travaille pas les week-ends, « sauf si je le décide », précise-t-il. Il loue le SR pour la qualité de vie qu’il lui offre. « J’ai une vie de famille », pointe-t-il. Et amicale aussi ! Sociable, il a créé des liens avec les nombreux employeurs qu’il côtoie. Lui et Jean Strohl, par exemple, se retrouvent régulièrement en dehors des missions de Pierrick.

En CDI

Pendant une journée type, Pierrick Leroux peut être amené à aller à Jetterswiller, à 6 h 30, pour la traite, par exemple, puis à rouler 40 minutes, jusqu’à Batzendorf, pour initier les vaches laitières aux robots de traite, avant de repartir pour Jetterswiller et la traite du soir, de 17 h 30 à 19 h 30. Parfois, il découvre en arrivant sur place quel sera le chantier du jour. Le jeune homme admire le sens de l’organisation de Marylin Chardonnet, la responsable administrative du SR 67. Actuellement, ils sont quatre à y être embauchés en CDI, dit-il. Selon les périodes, il y a plus ou moins d’agents en CDD. « Il arrive qu’ils soient soixante CDD », relève Pierrick. L’exploitant paie la main-d’œuvre, Marylin établit les contrats. Priorité est donnée aux agriculteurs qui sont malades, accidentés, en congés parentaux. Mais pour un supplément de main-d’œuvre, il est aussi possible de faire appel au SR. Certains exploitants demandent systématiquement le même agent, puisqu’il connaît le travail ou parce qu’il y a des affinités.

« Le planning doit être un casse-tête », avance Pierrick, d’autant plus reconnaissant envers Marilyn. Depuis qu’il est au SR en CDI, Pierrick reçoit un salaire fixe, une prime d’assiduité (ponctualité) ; les vêtements sont fournis, tous ses kilomètres sont remboursés, ainsi que son panier-repas, à hauteur de 12,30 euros. Un bon mois, avec les heures supplémentaires, son salaire d’agent de remplacement agricole peut avoisiner celui d’un commercial motivé, pense-t-il. « Mais je ne me suis pas reconverti pour l’argent », enchaîne-t-il, immédiatement. Aujourd’hui, Pierrick vit sa passion.

Ferme Le Mevel à Fort-Louis

Des charolais et des asperges bio en direct

Élevage

Publié le 18/07/2021

« Komm ! Komm her ! », crie Clément Le Mevel, devant un parc, à l’entrée de Fort-Louis. Il rassemble ses troupes pour la photo. La pluie et la fraîcheur estivales siéent aux bêtes. Les charolais dévalent les pentes verdoyantes, à l’avant du fort. Les veaux d’un an, qui naissent au pré, fin septembre, s’attendent à de la farine d’avoine et de pois : ce avec quoi l’éleveur les a nourris l’hiver passé. Ils sont habitués à sa voix, dociles. Les vaches, elles, espèrent changer de parc. Elles meuglent d’impatience. Toutes et tous sont nés sur l’exploitation. Clément connaît le numéro de boucle de chaque bovin.

Pour éviter maladies et accidents, Monsieur Le Mevel ne fait plus rien entrer d’extérieur sur sa ferme, ni bêtes, ni aliments. En bio depuis 2002, il a visé et atteint l’autosuffisance alimentaire. Seuls les blocs à lécher sont encore achetés. Clément est persuadé que ses frais vétérinaires ont baissé de 70 %, grâce à cette relative autonomie. Il intervient le moins possible sur les animaux. Les mères vêlent seules dans la grande majorité des cas. « Je me suis servi deux fois de la vêleuse sur quarante vêlages », assure-t-il. L’éleveur n’écorne pas les veaux. « Je n’aime pas trifouiller après les bêtes », argue Clément. Il se passe même de vermifuge. « Mes animaux vont bien », tranche l’exploitant, qui comptabilise 3 à 4 % de pertes.

Bientôt des bœufs plutôt que des broutards

Un taureau veille au grain. La moitié du troupeau est fécondée en monte naturelle, l’autre est inséminée. Cette organisation devrait perdurer. Par contre, Clément Le Mevel a d’autres projets concernant la conduite de son cheptel. Aujourd’hui, il vend une génisse en direct, par mois : des morceaux découpés par un boucher, qui vient dans son laboratoire, sur l’exploitation. Toute la viande est mise sous vide directement par Clément. Elle est vendue sur place ou au marché de Steinseltz, en bio.

 

 

Mais les broutards, qu’il engraisse à l’étable, eux, ne peuvent pas être valorisés en bio, puisqu’ils ne sortent pas. Ils repassent dans le circuit conventionnel, avec l’union de coopératives Cloé, via l’abattoir d’Haguenau, voire avec Socobeval. Un gros manque à gagner ! Clément touche près de 300 € en moins par broutard en conventionnel, estime-t-il. L’idée de Monsieur Le Mevel est donc d’élever des bœufs finis pour l’abattoir. « Je les garderai trois ans et je les vendrai, en bio. » L’an prochain, il veut encore faire diminuer le nombre de ses bêtes. De 130, il y a trois ans, il est déjà passé à 80, en 2021. En 2022, il aimerait en avoir une cinquantaine seulement, qu’il valoriserait donc mieux. Ses vaches réformées partent en steak haché bio.

Vendre au détail et du haché

Clément est conscient que la consommation de viande baisse. Les prix ne sont pas au rendez-vous. S’il continue l’élevage, c’est par goût, pour ses clients fidèles mais aussi parce qu’il est en bio et qu’il juge qu’il ne peut pas se passer des effluents naturels de ses bêtes pour amender ses cultures. « Il faut de la matière organique, insiste Clément. Pour ma rotation de luzerne aussi, je dois avoir des animaux à la ferme. » Il pourrait vendre la luzerne déshydratée, certes, mais la polyculture-élevage en bio, c’est son credo.

« Aujourd’hui, c’est équilibré, entre les bovins, les céréales, les asperges. On a augmenté un peu les surfaces en asperges, ces dernières années. Je ferai peut-être encore un peu plus de céréales, l’année prochaine », dévoile l’agriculteur. De son propre aveu, les asperges bio, c’est « hyper rentable ». Vendues 12 €/kg, en direct, elles sont achetées 10 €/kg, par la Scot La Cigogne, à Weyersheim. « Ils prennent même les fines et le vrac », s’exclame l’agriculteur. Quant au blé bio, il atteint les 480 €/t. Comparés à ceux de la viande, même en direct et en bio (entre 12 et 14 €/kg de viande bovine), ces prix sont satisfaisants.

Clément Le Mevel a vu la consommation carnée évoluer, depuis 1998 et ses premiers clients. « Il faut faire du détail et du haché. Les jeunes ne cuisinent quasiment plus. Je peux vendre 30 kg de haché, en paquets de 700 g sous vide, en une seule après-midi, au marché de Steinseltz. Les gens congèlent », livre Clément, qui pense intéresser 250 personnes par an, en direct, avec ses deux productions, viande et asperges. « Lors du premier confinement, en 2020, ça a cartonné », lâche-t-il.

Une organisation bien rodée

Entre un et deux jours sont consacrés à la vente directe, chaque semaine. Clément Le Mevel travaille une douzaine d’heures quotidiennement. Pour s’alléger, il fait appel à une ETA qui sème. Et il est adhérent d’une Cuma qui possède une houe rotative, une composteuse et un épandeur à fumier. Août et septembre sont sa période creuse. Il en profite pour partir deux semaines en voyage, chaque année : régulièrement au Sri Lanka, d’où vient sa compagne. Frère et beau-frère prennent le relais à la ferme pendant leur absence. Clément sera bientôt à la retraite. L’exploitation passera au nom de sa conjointe dans un avenir proche. Mais tant qu’il peut continuer, il travaillera.

Lorenzo Altese, apiculteur et animateur

« Le plus important est de sensibiliser au vivant »

Pratique

Publié le 07/07/2021

À sa connaissance, il est le seul apiculteur animateur à sillonner l’Alsace, d’écoles en accueils périscolaires, en foyers et ruchers pédagogiques. Lorenzo Altese, 55 ans, a créé sa micro-entreprise Apila l’Abeille en 2015. Depuis, il s’emploie à transmettre, surtout aux jeunes, son amour pour les abeilles et les pollinisateurs en général, sans qui « nous n’aurions rien à manger » - à moins de recourir à des humains armés de pinceaux, pour féconder les fleurs, comme c’est déjà le cas dans certaines provinces chinoises, consent-il. Mais est-ce bien souhaitable ? C’est toute la vie de la ruche que Lorenzo Altese explique aux enfants et aux plus grands. Après chaque atelier, une dégustation de miel s’impose, de sa propre petite production. Mais le message principal qu’il souhaite délivrer n’est pas « abeille = miel ». C’est plutôt « abeille = vie ». « Le plus important, pour moi, est de sensibiliser au vivant, de créer ou recréer un lien entre les personnes et la nature, cadre l’apiculteur amateur. Les abeilles sont les pollinisateurs de huit plantes sur dix. Elles nous donnent à manger, en partenariat avec les plantes. »

Apiscope

Dans les 33 communes de l’Eurométropole de Strasbourg, Lorenzo anime des ateliers avec des supports pédagogiques classiques mais aussi, dans quatorze écoles élémentaires, avec des Apiscopes, « véritables fenêtres ouvertes sur la biodiversité », dit-il. Ce sont des ruches vitrées (qui correspondent à une demi-ruche), à travers lesquelles les écoliers suivent le développement de la microsociété des abeilles. Lorsqu’il installe la reine dans l’Apiscope, les abeilles, libérées à proximité, la retrouvent en quelques heures. Cette partie du travail se fait bien sûr quand l’école est fermée ou au rucher de Lorenzo. L’Apiscope est placé dans une salle de classe ou un CDI. La colonie démarre alors, à la vue des élèves et de leurs professeurs : construction des alvéoles, approvisionnement en pollen, nectar, ponte des œufs, nourrissage des larves, naissance des abeilles, ventilation de la ruche et, au printemps, c’est l’essaimage. « On voit tout, s’exclame Lorenzo. C’est très instructif. » Il fabrique et gère les ruches vitrées en Alsace, depuis 2016 et un partenariat avec leur inventeur, un enseignant apiculteur de Bourges. « Grâce à cela, je fais goûter des grains de pollen aux enfants, que les abeilles font tomber accidentellement. Un grain, c’est le pollen de 700 fleurs ! C’est une photo du territoire », lâche Lorenzo, heureux.

Le nectar du Tiéquar

L’animateur passe une fois par mois aux ruches vitrées, pour le suivi apicole. Il n’y multiplie pas forcément les animations. Libre aux professeurs de s’approprier ce matériel vivant pour y donner leurs cours : maths, philo, biologie bien sûr. C’est que Lorenzo est affairé… comme ses modèles ! Il rencontre 400 enfants par semaine, quelques milliers par an donc, à raison d’une heure en classe. La grosse saison, c’est mai-juin : il peut enchaîner jusqu’à quatre animations en une journée. Et entre midi et deux ou les soirs, il récupère les essaims sur les arbres. Outre ces ateliers en milieu scolaire, l’animateur accompagne depuis deux ans de jeunes jardiniers en formation dans leur découverte de l’apiculture, avec le collectif Horizome. Ils extraient ensemble de quatre ruches installées sur les toits des HLM, le Nectar du Tiéquar - miel de Hautepierre. Au château d’Angleterre à Bischheim, il intervient auprès des jeunes du foyer de protection. Il y a aussi quelques ruches, comme à Kolbsheim. La ville de Schiltigheim lui confie ses ruches, sur le toit de la mairie. Vendenheim, son rucher pédagogique ; les samedis, il y organise des visites pour des groupes. La commune du nord de Strasbourg offre ainsi des pots de son miel aux jeunes mariés.

 

 

Alliés

Un nouveau projet taraude son Altese. Et ce n’est pas la gelée royale ! Lorenzo invente une ruche électronique interactive, sans vraies abeilles dedans, avec des vidéos, des photos, des quiz. Il a aussi envie de parler des abeilles sauvages et solitaires. « Elles représentent 95 % des abeilles dans le monde. Ce sont les grandes championnes de la pollinisation », souligne l’animateur apicole. Il développe déjà des nichoirs pour elles. Il en a inauguré un lors de la dernière Journée de la nature au parc de la Résistance, à Schiltigheim. Lorenzo Altese sait bien les reproches proférés aux agriculteurs, quant au déclin des pollinisateurs. « Ils font avec ce qu’on leur donne », plaide-t-il en leur faveur, tout en soutenant la polyculture, pourvoyeuse de ressources mellifères, et la baisse des traitements phytosanitaires.

 

 

EARL Strohl à Brumath

Jeannot et les lapins

Élevage

Publié le 30/06/2021

« Déjà petit, Jean se cachait chez les lapins », lance Jean-Michel Strohl, 71 ans. Le père de Jean, à la retraite, est fier de son fils, même s’il ne le dit pas. Il précise que ce dernier a monté lui-même une partie du bâtiment (cinq salles) et a assemblé toutes les cages « mères » (1 300), à son installation, en 2016. « On a mis un mois pour les cages, avec mon parrain », acquiesce Jean. Le jeune homme se souvient des clapiers en béton, de son enfance, à la ferme familiale, au cœur de Brumath. Collégien, il s’occupait des lapins, leur fauchait de l’herbe au printemps, apportait des betteraves l’hiver. « Parfois, on avait jusqu’à 100, 150 lapins, à la maison. J’arrivais à tout vendre », assure-t-il. « Ça payait l’essence du scooter », remarque son père, complice. « Au lycée, ma mère a pris le relais », conclut Jean.

Les déboires de l’éleveur amateur (infertilité, avortement, diarrhées, maladies), qui sont peu ou prou les mêmes que ceux des professionnels, il les a connus ! Le côté technique de cet élevage, contrairement à d’autres, ne l’effraie pas. « J’aime les challenges et ces animaux », tranche le professionnel.

Un atelier pour s’installer

« En 2015, j’ai entendu que Siebert cherchait des éleveurs de lapins de chair. Je savais que pour m’installer et bien vivre de mon métier, il fallait que je monte un atelier. La première idée était d’élever des lapins pour les vendre à des magasins locaux mais le lapin, c’est saisonnier. Il faut congeler une partie de la production. L’investissement logistique était trop important. Les abattoirs sont équipés. Ils congèlent et remettent en vente à l’automne », raconte Jean Strohl. Comme cinq autres éleveurs, Jean signe donc avec les Ets Bruno Siebert d’Ergersheim.

Fin 2015, il part en stage deux mois, un mois en Belgique chez Matthieu Dubuisson, un mois dans l’Aveyron. « Je suis allé me promener pour découvrir des élevages comme le mien (700 lapines en production, actuellement, N.D.L.R.) : j’ai dû aller loin », note-t-il. Impossible de faire l’impasse sur cette formation « en immersion », selon lui, tant cette production est technique et les lapins, fragiles (lire page suivante).

Une ambiance agréable

Début 2016, Jean Strohl inaugure son bâtiment étanche et automatisé, dans lequel peuvent tenir jusqu’à 10 000 rongeurs tous âges confondus. 600 000 euros sont investis. En plus de la dotation Jeunes agriculteurs, il profite de 100 000 euros de subvention du plan de modernisation des bâtiments d’élevage (PMBE). La ferme Strohl engraissait d’ailleurs des génisses jusqu’en 2019, pour valoriser ses prairies. Aujourd’hui, Jean vend le foin à des propriétaires de chevaux du secteur.

« Les lapins sont très sensibles. Ils ont horreur du changement. 365 jours par an, il doit y avoir la même ambiance dans le bâtiment », observe Jean. Début juin, il faisait entre 26 et 27 °C dans les salles, où l’air frais circule en permanence, même en été, grâce au « cooling », un mur en nid d’abeille épais de 20 cm, sur lequel ruisselle de l’eau fraîche, et par lequel l’air extérieur est aspiré, rafraîchi, tiré par des ventilateurs. Les lapins bénéficient de cages doubles de la marque Chabeauti, qui leur permettent de se dresser, et de musique, « pour leur confort… et celui de l’éleveur », plaisante Jean. Ainsi, ils ne s’effraient pas s’il y a du bruit. L’éleveur effectue quand même la surveillance, chaque jour, à la même heure, pour éviter au maximum tout stress. « Un lapin, il faut lui fiche la paix ! Il est stressé de nature. Il a peur de tout », rappelle Jean.

10 €/kg le lapin entier, en GMS

Les lapins sont chargés les soirs, par l’abattoir. « Siebert les valorise mieux qu’ailleurs en France », a constaté Jean Strohl. Il garde deux semaines de plus les animaux chez lui, « quand ils mangent le plus et prennent le moins de poids », remarque-t-il, mais l’abattoir les cherche à 2,7 voire 2,9 kg de poids vif, alors que, dans le reste de la France, un lapin standard fait en moyenne 2,5 kg de poids vif. C’est que Siebert vend des lapins entiers mais aussi découpés et même des paupiettes de lapin. La découpe est mieux amortie, si le lapin est plus lourd. En GMS, le lapin entier est vendu 10 €/kg. Jean Stohl ne souhaite pas révéler le prix auquel l’abattoir lui achète les animaux.

« Je suis une vraie calculatrice. Je n’aime pas travailler juste pour travailler », admet l’éleveur, sans honte. Aussi, il peut réussir à travailler 35 h/semaine, hors temps forts (inséminations, mises bas). « Je ne veux pas être esclave de mon métier », lâche-t-il. Pour l’épandage sur ses champs (de lisier de lapin, bien sûr), il fait appel à une ETA. Puisqu’il a le temps, Jean réalise des semis de blé et de l’arrachage de betteraves, à côté, pour « voir autre chose ». S’il veut bricoler pour son épouse ou sa fille une après-midi, ou recevoir la presse agricole, c’est aussi possible !

 

 

Ferme Vierling à Schnersheim

Un amour d’échalote… et pas que !

Cultures

Publié le 20/06/2021

« C’est beau l’échalote ! Je suis amoureux de cette culture. Je viens tous les jours voir comment elles poussent », dit Jean-François Vierling, alors qu’il embrasse, d’un regard, ses lignes d’innombrables fines pointes vertes dressées vers le ciel. L’agriculteur de 62 ans est un romantique. Il embraye d’ailleurs, sans transition, sur sa rencontre avec Régine, son épouse, 54 ans, « à Strasbourg, sur la place Kléber, lors d’une Opération sourire, avec les JA, un autre soleil m’a ébloui ». Fils et fille d’agriculteurs, elle d’Ichtratzheim, lui de Schnersheim, ils travaillent ensemble depuis 1990. La retraite n’empêche pas Jean-François d’être salarié et très actif. « C’est une grande force dans l’agriculture de travailler ensemble », constate l’homme qui a pris exemple sur ses parents.

Céréalier, il s’est diversifié, grâce à l’échalote et à l’ail dans les années 1980. En 2000, le magasin de vente à la ferme est créé, suite à la demande des consommateurs. Régine commence à vendre leurs productions, puis élargit l’offre en produits locaux. Les Vierling sont parmi les premiers Alsaciens à ouvrir leur magasin à la ferme. Tout y est soigné, décoré avec goût. La Sapam leur livre les fruits et légumes de France qu’ils ne cultivent pas eux-mêmes et qu’on ne trouve pas dans la région. Mais au fur et à mesure de l’agrandissement du potager des Vierling, l’offre locale devient plus abondante. En août, on pourra acheter leurs melons et pastèques, par exemple. « Un délice », certifie Régine. Le maraîchage, le commerce de proximité et les ressources humaines, c’est elle. À Jean-François, les cultures.

 

 

Liberté chérie

« Quand je suis dans mes champs, je suis libre. Je suis dans la nature. J’ai une vue imprenable. Je vois seize villages alentour, la cathédrale de Strasbourg, le lever du soleil. Je peux me coucher à n’importe quelle heure, la nuit, je me lève avec plaisir à 5 h 30, pour biner les allées des échalotes », confie Jean-François. Elles ne sont plus désherbées chimiquement depuis de nombreuses années, puisque Jean-François utilise le paillage plastique. Les avantages de ce paillage ? L’eau s’écoule le long des échalotes, les bulbes restent au sec mais la terre garde l’humidité. Jean-François se passe donc aussi d’irrigation. Et aucun besoin d’insecticide : « À 45 °C, sous le plastique, les mouches ne restent pas », s’exclame l’agriculteur. Sur les légumes, Jean-François a baissé l’IFT (indice de fréquence de traitement) de 85 %, assure-t-il, grâce au paillage plastique et à l’observation. Dans les blés, il n’utilise plus de désherbant non plus, grâce à une herse étrille achetée en commun avec plusieurs agriculteurs.

« Quand une plante pousse de manière homogène, elle donne le meilleur d’elle-même », pointe-t-il. Le retraité salarié parle, par exemple, de ses betteraves. En 2020, il les a semées mi-mars, elles ont levé avec l’humidité du sol. Elles étaient fortes et n’ont donc ni subi les pucerons, ni la jaunisse qu’ils engendrent. « Il faut toujours être précurseur : anticiper, c’est l’arme fatale », conclut Jean-François Vierling, qui n’attend pas que la réglementation impose quoi que ce soit pour réduire les intrants. Ses trois filles, Marie, Cécile et Julie, qui ont entre 24 et 30 ans, encouragent leurs parents dans cette voie. Pour l’heure, les époux Vierling réfléchissent à ensacher les échalotes, aulx, oignons, dans de nouveaux filets et emballages bio et photodégradables, comme la loi l’exigera d’ici peu. Quant aux choix de l’échalote et de l’ail, Jean-François déclare encore : « Il y avait un créneau à prendre. La grande distribution a accueilli les produits à bras ouverts. Nous étions seuls, six à sept ans durant ».

 

La ferme Muhl, à Lampertheim

De la viande de génisse valorisée en direct

Élevage

Publié le 17/06/2021

Denis et Éric Muhl ont grandi avec les vaches à lait. Mais lorsqu’Éric, boucher-charcutier de métier, s’installe sur l’exploitation familiale à 34 ans, il est catégorique : « Je ne voulais pas traire ». En 1997, Éric se lance dans l’engraissement de taurillons. La ferme de Lampertheim s’agrandit, sort du village. Le plus âgé des deux frères, qui a toujours voulu reprendre l’exploitation, élève des bovins mâles jusqu’en 2019. « Puis on a basculé du taurillon à la génisse. La viande de génisse est plus tendre et les animaux sont plus tranquilles », explique Éric. « Il y a moins de dégâts donc moins de frais de vétérinaire », glisse Christiane, la mère des deux hommes, qui aide encore à la ferme. Toutes les bêtes des Muhl sont achetées dans le Grand Est. « On garde nos veaux aussi », précise Éric. Il choisit des charolaises et des limousines, pour former les trois quarts du troupeau, « pour leurs qualités bouchères, gustatives, leurs réputations et parce que les charolaises ont une forte croissance ». Mais il a une préférence pour les blondes d’Aquitaine, plus rares en Alsace. Des croisées et quelques angus complètement les rangs.

L’emploi d’un boucher

Jusqu’en 2012, les bovins étaient vendus à Copvial. Puis Denis s’est installé sur la ferme, après avoir été à la direction d’un centre automobile. À 40 ans, l’homme a profité d’un licenciement économique pour changer de voie. « Il n’y avait aucun point de vente dans le village. Et nous avions l’élevage de jeunes bovins à valoriser », se souvient-il. Les frères Muhl décident alors de vendre leur viande en direct. Denis lance d’emblée des partenariats avec les producteurs du coin. « Le but, quand on pousse notre porte, est de trouver de quoi faire un repas complet », cadre le cadet. La viande, la charcuterie, les fruits et les légumes sont estampillés Muhl. L’épicerie, les volailles, les laitages, le vin, les œufs, etc. viennent d’illustres confrères et sœurs : que du local. À partir de 2012, les animaux sont toujours tués à l’abattoir d’Haguenau mais les carcasses reviennent (livrées), coupées en quatre, dans l’une des deux chambres froides de la ferme Muhl, où elles maturent au minimum douze jours.

Chaque jeudi après-midi, un boucher vient découper la viande et préparer les saucisses. Scie à os, poussoir à saucisses : le labo est bien équipé. Denis l’aide. La température ne dépasse pas 12 °C. « Tout s’apprend, quand on est intéressé », tranche-t-il. Éric, fort de ses connaissances, n’est appelé à la rescousse que très exceptionnellement. « Je ne peux pas tout faire », observe-t-il. Les frères réalisent à deux les travaux des champs. Éric s’occupe à 100 % de l’élevage et Denis de la transformation et du commerce. « J’avais sous-estimé le temps que prend le nettoyage du laboratoire. Idem pour le rangement au magasin : quatre heures, à trois personnes, d’autant plus les samedis quand on passe sous vide la viande et la charcuterie qui n’ont pas été vendues », admet le plus jeune des deux frères. « C’est beaucoup de travail, constate leur mère. Les soirs, Denis ne rentre pas à la maison avant 20 h. »

Le succès du circuit court

Le magasin de producteurs le Sillon, qui vient d’ouvrir dans la nouvelle zone commerciale de Reichstett, s’approvisionne chez les Muhl. « Nous réalisons toute la préparation ici, et nous les livrons au fur et à mesure, deux à trois fois sur une semaine », partage Denis. Ils n’ont encore aucun recul sur ce nouveau débouché. Les Muhl vendent deux génisses et demie par mois en direct. Un boucher voisin, qui souhaite rester anonyme pour ne pas être démarché, leur achète encore des bêtes. Elles partent avant leurs 30 mois, entre 380 et 450 kg. « Éric sait combien elles pèsent rien qu’en les regardant. Il les connaît toutes, par leur numéro de boucle, sait d’où elles viennent », raconte Denis, admiratif.

Dans la boutique à la ferme, la viande est le produit phare. Depuis 2012, le prix de la viande en lots n’a pas été augmenté : entre 11 et 12 €/kg, pour les caissettes de 10 et 5 kg. Les trois quarts des achats effectués chez eux sont de leurs productions. Durant le premier confinement, en 2020, l’affluence avait doublé. « On ouvrait même notre magasin le mardi. Et c’est à ce moment-là qu’on a mis en place les commandes sur notre site internet », se souvient Denis Muhl. Aujourd’hui, les clients sont moins nombreux, mais toujours plus qu’en 2019. Ils viennent de toute l’Eurométropole de Strasbourg, du Kochersberg. Denis et Éric sont heureux de leur choix. « On perd plus de terrain aujourd’hui qu’on peut en acquérir, pointe Denis, non sans amertume. Ça a commencé en 2011 cette ruée sur le foncier. De 1997 à 2010, l’exploitation est passée de 26 ha à une centaine. Puis, on a commencé à perdre des hectares, à Mundolsheim et à Reischstett, au profit de la zone commerciale et d’habitations. On a perdu 11 ha à cause de l’urbanisation et 7 autres devraient encore disparaître. En 2012, il fallait trouver une plus-value. Nous ne pouvons plus nous étendre. Avec la vente de viande en direct, au détail et en lots, on s’en sort mieux qu’avec une coop, un négociant ou la grande distribution. »

Reconversion

Il passe du tabac au maraîchage

Cultures

Publié le 01/06/2021

Pascal Kern, 49 ans, n’a jamais fumé. Pourtant la culture de tabac Burley lui tenait à cœur. Quand la coopérative Tabac feuilles de France (CT2F) lui annonce qu’elle ne veut plus de son tabac Burley, en avril 2019, dix jours avant la plantation, il est « mal », confie-t-il. Psychologiquement, c’est un coup dur. Il « se retourne », en semant du maïs, « en catastrophe », et part travailler deux jours par semaine pour une grande exploitation maraîchère du coin.

Pascal, céréalier, cultivait déjà du tabac à son installation en 1994. À l’époque, c’était du tabac feuilles ; la récolte était manuelle. En 2001, il était passé au tabac tiges. « C’était la routine, c’était facile », dit-il. D’années en années, il réussissait à produire la même qualité de tabac Burley. Quant au rendement, il était stable. Cette culture contractualisée lui procurait une rentrée d’argent régulière : une marge nette d’environ 3 200 €/ha, a-t-il calculé. En 2018, il avait encore investi dans des cadres et une effeuilleuse d’occasion (près de 11 000 euros au total) : impossible à revendre aujourd’hui, puisque la filière tabac Burley « s’est cassé la gueule », à part dans le sud-ouest de la France, où « les grandes machines n’intéressent pas ». Heureusement, ses serres (sept), pour sécher le tabac, étaient payées, lorsqu’il a arrêté la culture de ses 4,70 ha de tabac.

« C’est phénoménal »

Mais qu’en faire ? Pascal réfléchissait, depuis quelques saisons déjà, à rentabiliser au mieux ses serres… mais cultiver des tomates avant de rentrer le tabac, fin août-début septembre, aurait ramené de l’humidité dans les séchoirs. Deux mois après l’arrêt du tabac, l’idée refait surface. Pascal décide de se lancer dans le maraîchage fin 2019. Il arrose la terre battue, sous les serres, travaille le sol, met de l’engrais vert. À sa grande surprise, « ça a vite repris ». La terre est bonne. En 2020, il cultive surtout des tomates. Le succès est immédiat : en deux heures, il vend en direct, jusqu’à 70 kg de fruits. Il choisit ce mode de commercialisation pour que la marge lui revienne, bien sûr.

Quelques posts sur son profil Facebook et le bouche-à-oreille, l’été dernier, suffisent à attirer la clientèle d’Ichtratzheim et des villages alentours ; des consommateurs déjà rodés aux circuits courts, après quatre mois de confinement. « J’ai démarré la production de légumes l’année du Covid-19. J’attendais avec impatience que mes tomates mûrissent (450 plants) », admet l’agriculteur. Il n’a pas été déçu de l’accueil que les acheteurs leur ont réservé. En 2020, Pascal Kern a aussi proposé des salades, concombres (90 plants), courgettes, poivrons (40 plants) et aubergines (40 plants). Les solanacées ont souvent été en rupture de stock. Il a enchaîné avec les légumes d’hiver : la demande était là. Cette année à la mi-mai, il déclare : « Je n’ai plus rien depuis un bout de temps. » Pascal vend à la ferme, deux heures durant, les mardis soir et les samedis matin. « C’est phénoménal », souffle-t-il, à propos de l’engouement des chalands.

 

 

Des revenus identiques au tabac en 2021

Le maraîcher sait que ses clients fidèles (la plupart) reviennent pour la fraîcheur et la qualité des produits. Pour les prix aussi, peut-être, moins élevés qu’en GMS, mais quasi-identiques à ceux pratiqués par ses confrères : « On se concerte », assure-t-il. L’an passé, il vendait ses tomates 2,20 €/kg par exemple. « Je cueille mes tomates à maturité, au top », glisse-t-il. Son objectif est d’arriver au même niveau de revenus, grâce au maraîchage, que lorsqu’il cultivait du tabac. En 2021, il pense y parvenir. Il produit, cette année, des tomates (780 plants), des aubergines (120 plants), des poivrons (120 plants), des concombres (90 plants), des courgettes, des haricots (qui grimpent le long des grilles qu’il utilisait pour sécher le tabac), de l’oseille, des épinards, des carottes, des poireaux. Au début du printemps, il avait des radis et du pissenlit.

S’il utilise quatre serres pour ses primeurs, les trois autres ne sont pas vides pour autant. Il en prête deux à des confrères pour leurs choux à choucroute. Lui aussi, depuis 2020, en produit. Il utilise une serre pour cela, dans laquelle 240 plants « flottent » actuellement. Tout ce qu’il lui reste à faire, côté cultures, c’est d’installer l’irrigation, dans les serres où les légumes sont en terre. Aujourd’hui, il arrose au tuyau, manuellement. Bientôt, l’eau arrivera au goutte-à-goutte ou par aspersion. Les canaux sont posés : « Il ne reste plus qu’à mettre le puits sous pression », montre-t-il.

« Une reconversion forcée heureuse »

L’agriculteur aimait aussi le tabac parce qu’il y avait « deux grosses périodes de pointe », par an… contrairement au maraîchage. « Avec les légumes, tu es tout le temps en train de courir », s’exclame Pascal. Il veut encore installer un panneau le long de la N83, où passent 35 000 véhicules par jour, sait-il, pour élargir la clientèle. Il pense aussi au click & collect. Et une fois que son système d’irrigation sera en place, sera-t-il tenté par des framboisiers ? Le quadra se délecte de son revirement. « Le maraîchage, c’est passionnant. Il ne faut pas avoir peur de travailler mais c’est stimulant. D’autant plus, parce que je vends en direct et qu’il y a le contact avec les clients. J’aime discuter ! C’est une reconversion forcée heureuse », résume-t-il.

Le long de ses magnifiques laitues et batavias, des herbes folles… « Il y a des mauvaises herbes car je traite peu, voire pas du tout, selon les plantes. La salade, il n’y a pas besoin : elle pousse si vite. J’ai juste mis un peu d’anti-limaces autour de la serre », précise-t-il. Pascal adhère à Planète Légumes. « C’est indispensable », estime-t-il, heureux des conseils prodigués, notamment pour ses choux attaqués par les altises et les pucerons, l’an passé. Humblement, il affirme être en plein apprentissage. « Par rapport aux produits, à leur culture, à la surface et au contexte, je pense que j’ai fait le bon choix. Je n’aime pas particulièrement rouler en tracteur, en plus : ça tombe bien ! », conclut-il.

Point sur la campagne

Tiges courtes et haute qualité

Technique

Publié le 22/05/2021

Les premiers ensilages ont eu lieu à Pâques, en plaine d’Alsace. Ils sont (opportunément) riches en sucres : les éléments nutritifs sont très concentrés, puisqu’il n’y a eu que peu de pluie, au début du printemps. Le corollaire de cette relative absence de précipitation est que les tiges sont courtes… d’autant plus que les gelées matinales ont été quasi quotidiennes jusqu’en mai. Les rendements sont donc, en général, moins bons qu’une année « normale ». Les derniers ensilages de cette première coupe ont été réalisés avant le 15 mai, par la plupart des agriculteurs. Cette date sonne le glas de la qualité : herbe ou méteils, tout va arriver rapidement au stade épiaison, dans le Bas-Rhin. « Il faut récolter au plus vite », souligne Laurent Fritzinger, conseiller fourrages à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA). La valeur alimentaire des plantes encore sur pied ne fera que baisser, à partir de maintenant, dans le nord de l’Alsace. Dans le Haut-Rhin, les méteils ne sont pas encore tout à fait parvenus à maturité.

Un peu trop d’eau, trop tard

Ceux qui ont coupé l’herbe, le week-end dernier, récoltent un peu plus que les premiers, presque autant que la moyenne, selon des témoignages haut-rhinois. Ceux qui n’ont pas encore fauché, par contre, attendent une fenêtre de tir météorologique pour leurs chantiers… La pluie de ces dernières semaines a favorisé la pousse et favorise la repousse de l’herbe mais pas les travaux, surtout pas ceux à venir. Si les machines sont plus disponibles que les cléments week-ends des 8, 9, 15 et 16 mai, il va falloir trouver un créneau de trois à quatre jours pour intervenir, et encore plus pour les méteils. « Je n’ai pas pu accéder à certaines parcelles, ce matin, témoignait Jean-François Strehler, conseiller fourrages à la CAA, basé dans le Haut-Rhin, lundi 17 mai. Elles étaient inondées. » Il manque toujours un peu de chaleur pour la repousse mais la seconde coupe permettra peut-être de rattraper ce qui a manqué à la première : l’herbe a profité de toute cette eau tombée depuis début mai. Le souci, c’est la verse, en seconde coupe. Des orages épars couchent l’herbe depuis le 14 mai.

Pire que la météo : les sangliers

Ce n’est malheureusement pas un temps à mettre une vache dehors. Pourtant tous les troupeaux sont sortis aujourd’hui. « Les sols sont très peu portants. Il a plu 10 mm, samedi 15 mai, et 25, dimanche 16 », précise Jean-François Strehler. En montagne, les éleveurs ont recours à de rapides rotations. Entre les dégâts de sangliers, « quotidiens et décourageants, pour ne pas dire rageants », insiste Marie-Joëlle Bellicam, conseillère à la CAA, les prés détrempés et l’herbe qui a bien quinze jours de retard par rapport à l’an passé (pousse et stade), les « Vosgiens » ne sont pas aidés. Fin avril, encore, il neigeait, rappelle-t-elle. « La première récolte de fourrages n’aura lieu que dans un bon mois, là-haut », pense Marie-Joëlle, qui suit tous les éleveurs de montagne. La somme des températures est atteinte plus vite, dans le Sundgau, par exemple, que dans le massif, quelles que soient les années. Rien de très étonnant à ce décalage avec la plaine. Plus que la météo, ce sont les dégâts de gibiers qui inquiètent Madame Bellicam. « Il n’y en a jamais eu autant de mémoire d’éleveurs et de conseillère », assure-t-elle, alors qu’elle bouclait les déclarations Pac, mi-mai.

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