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Anne Frintz

Anne Frintz est journaliste à l'Est Agricole et Viticole

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Pour une transmission réussie

L’anticipation et la communication sont essentielles

Pratique

Publié le 04/12/2021

Kevin Goetz s’est installé en 2012, sur la ferme laitière de la Coccinelle, à Witternheim. Il est aux manettes de l’exploitation depuis le départ à la retraite de son beau-père, Denis Adam, il y a un an. Ensemble, ils sont passés en bio en 2015, « pour transmettre une terre préservée et un outil viable », résume Denis. Ils ont réussi ce pari, notamment grâce à la coopérative Biolait et sans augmenter le nombre de vaches. La SAU est aussi la même aujourd’hui qu’il y a dix ans, mais 14 UTH travaillent pour l’EARL et Cocci’Saveurs, l’atelier de transformation jouxtant la ferme. L’élevage de poulets Label, puis bio, avec Siebert, et la production de porcs pour la vente directe dynamisent aussi l’activité. Les associés, Kevin, son beau-père, sa belle-mère Chantal et son épouse Régine (qui sont tous trois non-exploitants) privilégient le circuit court, via des points de vente à l’extérieur de la ferme : marchés, magasins bios, etc.

Transparence

Du conventionnel à la bio, du circuit long au court, de la production à la transformation : la ferme de la Coccinelle a beaucoup évolué, depuis l’arrivée de Kevin et leurs échanges, avec Denis. Ils confient tous les deux avoir de la chance. « On se respecte et on a un dialogue constructif. La communication, c’est la base », assure Denis. « Je n’ai rien à ajouter », dit Kevin, en riant. Ces deux-là se connaissent depuis 2005. Régine, la fille Adam, et Kevin se sont mariés en 2017. La transmission s’est faite en deux étapes : 2012 et 2019, soit avant même que les liens du mariage unissent les jeunes. « C’est lui le chef d’exploitation », dit Denis, en désignant Kevin. La transparence aussi a été primordiale. « Il n’y a pas eu de non-dits quant aux questions d’argent », insiste Kevin. « L’argent, c’est important, enchaîne Denis. Mais d’autres valeurs sont plus importantes pour moi. » Ainsi, pour permettre une transmission plus aisée, Kevin rémunère Denis chaque mois, pour que le retraité récupère l’argent du compte associé. Il n’a pas eu à sortir 300 000 € d’un coup. En cas de décès, il continuera à payer des mensualités aux ayants droit. Denis est aussi encore salarié sur l’exploitation, à son souhait. « On travaille ensemble pour pérenniser la ferme », souligne-t-il.

Des outils adéquats

Le long cours de cette transmission réfléchie près de dix ans avant est aussi une des clés de sa réussite. Les intervenants de la Chambre d’agriculture Alsace (CAA), avec le Point Info Transmission (PIT), la Safer, la MSA, l’Ardear (Association pour le développement de l’agriculture paysanne), Bio en Grand Est, Les Espaces tests Bio en Grand Est et Terre de liens Alsace ont tous insisté sur l’importance d’anticiper la transmission de l’exploitation. On commence à y penser dix ans avant, on s’intéresse à ses droits (avec la MSA) et on rencontre de potentiels repreneurs sept ans avant, on met en œuvre le projet en évaluant sa ferme entre cinq et deux ans avant, et on passe le relais, tranquillement, la dernière année, qui scelle les changements juridiques, administratifs et comptables. Si la Safer propose une expertise de patrimoine (au mieux, un an et demi avant la retraite), Bio en Grand Est, l’Ardear, Terre de liens Grand Est sont agréées pour réaliser des diagnostics à la transmission, avec l’aide de la Draaf, qui permet d’avoir une vue d’ensemble sur les biens, les activités et les engagements du futur cédant. Le PIT est revenu sur les stages de parrainage. Les Espaces tests Bio en Grand Est mettent, eux, en œuvre un accompagnement, jusqu’à trois ans, pour tester le projet de reprise : cédant et repreneur travaillent ensemble durant ce test. Pour les moins avancés, l’Ardear invite des lycéens à imaginer des projets de reprise d’une ferme, visite et bilan comptable, à l’appui. Terre de liens, outre ses appels à projets, organise des visites collectives. L’objectif, en tout début de parcours à la transmission, est de connaître sa ferme et de la faire connaître. Le répertoire départ installation (RDI), tenu par la CAA, est encore insuffisamment utilisé.

 

 

L’entraide en pratique

« On gagne du temps et on se tire vers le haut »

Pratique

Publié le 24/11/2021

« Étienne et moi, on se connaît depuis qu’on est gamin », cadre François Vix, 29 ans. L’EARL Vix, à La Wantzenau, est le « pied-à-terre » des Schneider. Originaires d’Hoenheim, où ils ont toujours 65 ha de terre, les Schneider se sont expatriés à Herbsheim, lorsque la ville a grignoté la campagne, dans les années 1990. Pour continuer à cultiver au nord de Strasbourg, ils profitent, depuis, de l’hospitalité des Vix. Les deux familles se rendent service. Au départ, les Vix prêtent leur atelier et leurs outils aux Schneider. Ces derniers laissent une benne aux Vix, pour faire le tampon, avant le séchage du maïs à la ferme. « C’est du bon sens. Ça ne coûte rien à personne », soulignent Étienne et François, qui font perdurer la tradition. De 2000 à 2009, les jeunes hommes voient aussi leurs parents travailler ensemble « pour faucher le maïs ». Le père de François, propriétaire d’une machine neuve à rentabiliser, réalise des prestations pour celui d’Étienne. Quand les contrats s’arrêtent, l’entraide se développe, surtout sous l’impulsion des adulescents, à partir de 2014.

Depuis la fin de leurs études, Étienne et François s’impliquent crescendo dans les exploitations familiales. « On a commencé à s’entraider plus, Étienne et moi, grâce à Denis Clauss, un voisin. Il ne faut jamais se donner d’argent, sinon autant appeler une ETA, pour une presta’ : tel est son credo », raconte François. « On gagne du temps et on se tire vers le haut », dégaine Étienne. Il prend l’exemple du pulvérisateur qui ne sera pas rincé, puisque François ou lui vont traiter tout le soja, par exemple, qu’il soit à l’un ou à l’autre, plutôt que chacun pulvérise le sien, puis son maïs semence, puis son colza, etc. En 2018, les deux jeunes échangent leurs premières parcelles, surfaces pour surfaces. « Il a semé des betteraves chez moi, dans le limon. Et moi, du maïs, chez lui, dans des terres argileuses », précise Étienne. « On a la même vision, note François. La technique, l’agronomie, doit avoir un bon impact économique. On échange constamment sur nos pratiques. On se dit tout, même nos rendements et nos marges. On se fait confiance. Et on s’écoute » Quitte à charrier l’autre, s’il a été de mauvais conseil, bien sûr.

Réciprocité

Très vite, l’un va « faire » une culture à l’autre et réciproquement. « Quand on me demande comment est mon colza, je réponds qu’il faut voir avec Étienne », s’exclame François, en riant. Étienne l’a semé, donc il le traite. « Il va faire quasi tout le colza », constate François. De son côté, il a « fait » tout le maïs semences, cette année. « Il gère le personnel, pointe Étienne Schneider. On profite de l’expérience de chacun. » « Ce vieux couple », de l’avis des techniciens qui les côtoient, se chamaille mais tombe souvent d’accord. Si ce n’est pas le cas, « chacun fait ce qu’il veut chez lui, nous sommes libres », relève François, l’optimiste. Ils ont tant et si bien trouvé leur équilibre qu’aujourd’hui, ils seraient prêts à acheter du matériel en commun, si besoin. Chacun possède déjà du matériel spécifique qu’il prête à l’autre ou conduit : les Vix ont un semoir pour du semi direct, les Schneider, un combiné. « À deux, on a une palette plus large, on a toujours le bon matos », remarque Étienne.

Les exemples d’entraide sont légion. En 2020, François a irrigué le maïs semences d’Étienne, qui a compensé en donnant une parcelle. « Il faut faire en sorte que ce soit équitable », prône François Vix. Chacun note le nombre d’hectares et d’heures passés par chantier, au profit de l’ami, et, en fin d’année, grâce au barème d’entraide, les deux jeunes comparent les sommes des coûts estimés des travaux. L’an passé, il n’y avait que 300 euros de différence entre eux, pour 15 000 euros de travaux effectués, au total, par les deux agriculteurs. En 2021, le « bénéficiaire » a fait un peu plus, pour compenser. Hors de question qu’il donne de l’argent. L’entraide perdure, ainsi. Étienne et François pensent à l’avenir, proche, quand leurs pères seront à la retraite. « Je ne serai pas seul, ici », anticipe François. Cette année, il a coupé le maïs d’Étienne au meilleur moment, pour qu’il bénéficie de la prime de précampagne et puisse semer son blé. Sans lui, Étienne aurait loupé le coche, occupé par ailleurs. « Je n’avais pas commencé, moi », souligne François, qui a proposé son aide de bon cœur. « On s’y retrouve. Il faut toujours que ça aille dans les deux sens. On a autant besoin l’un de l’autre et on tire le meilleur des deux », ajoute Étienne. « On connaît tous nos champs, on est compétents. On peut agir seul. Et, à deux, sur la même parcelle, on se motive et on se comprend. Ça, ça vaut de l’or », conclut François. Lui s’installera courant 2022, sur 220 ha, uniquement en grandes cultures, sauf 1 ha d’asperges en vente directe. Étienne s’est installé en septembre 2021, sur 145 ha, avec deux bâtiments de poulets label rouge.

Le Bunker comestible à Strasbourg

Emploi et handicap : ils appuient sur le champignon

Cultures

Publié le 14/11/2021

Grâce à la fédération des aveugles Alsace Lorraine Grand Est, le Bunker comestible, rue du rempart à Strasbourg, est à nouveau sur les rails. Et sa notoriété grandit… comme un champignon. Dans ce lieu insolite, une ancienne poudrière de 1876, face au technicentre SNCF, poussent des pleurotes et des shiitakés. Trois travailleurs handicapés, déficients visuels, sont à la manœuvre. Ils sont encore formés par Jean-Noël Gertz, cofondateur de Cycloponics et du Bunker comestible, qui a cédé le bail du fortin à la fédération, en avril, car il est parti pour de nouveaux horizons.

La fédération des aveugles Alsace Lorraine Grand Est, connue pour son entreprise adaptée de cannage de chaises, avait d’abord pensé à aménager sa propre cave, rue de la première armée. Mais pourquoi la culture de champignons ? « Nous sommes toujours volontaires pour la nouveauté », cadre Fabien Simon, chef d’atelier à la champignonnière et vice-président de la fédération. « Je suis arrivé à la fédération il y a deux ans et demi, raconte Hakim Koraich, son actuel directeur. Depuis, on brainstorme avec l’ensemble des équipes, pour emmener la fédération, l’entreprise adaptée, plus loin et surtout, garder les salariés. C’est l’un d’entre eux qui a eu l’idée d’une champignonnière. Elle n’a pas pris tout de suite. Mais à force d’en parler… Les champignons n’ont pas besoin de lumière pour pousser et, pourtant, ils sortent au grand jour. Nous aussi, qui sommes peu visibles, peu connus, nous voulons sortir à la lumière. Nous voulons qu’on pense à nous, que la ville devienne inclusive. » « Il faut qu’on se diversifie et qu’on se fasse connaître », ajoute Fabien. « Trouver de nouveaux débouchés et changer l’image de la fédération, qu’elle ait une image dynamique, tels sont nos challenges », résume Anne-Gaëlle Bartos, la directrice adjointe.

« C’est très simple »

Sur la page Facebook du Bunker comestible, chaque récolte est annoncée pour permettre aux particuliers et aux restaurateurs strasbourgeois de commander pleurotes (15 €/kg) et shiitakés (17 €/kg). La première récolte a été distribuée à quarante restaurants strasbourgeois, à raison de 500 g par établissement. Une cinquantaine de consommateurs et deux restaurants, celui du Sofitel et La Cruche, rue des tonneliers, sont déjà clients. Mais il faut souvent attendre. La production avait été abandonnée en ce lieu. Elle commence tout juste à repartir. Pour que les blocs de paille mycorhizés produisent des champignons, il faut compter deux à trois semaines. « C’est très simple, souligne Jean-Noël Gertz. On maintient les blocs, achetés à des professionnels de Bretagne ou de la région lyonnaise, à une température comprise entre 10 et 20 degrés, et une hygrométrie supérieure ou égale à 80 % pour les shiitakés, par exemple. » Ces différents paramètres, comme la lumière, sont gérés automatiquement. La ventilation est naturelle au bunker. La surveillance est de mise. Les insectes sont proscrits. On enlève les champignons pourris. Il faut récolter dans de bonnes conditions d’hygiène et le tour est joué. Les champignons pèsent plus ou moins 300 grammes quand ils sont cueillis, à la main.

 

 

Jusqu’à 150 blocs de paille mycorhizés de 10 kg peuvent être entreposés dans le Bunker comestible. L’objectif est de mettre en place un roulement pour des ventes régulières. « On a quasiment tout cueilli lors du Tour des fermes, fin septembre, et on n’a pas été livrés en blocs. Ils arrivent demain », précise Benoît Laugel, le responsable de la production champignonnière, mi-octobre. Trois cueillettes ont déjà été réalisées, depuis avril. C’est la première fois que la fédération des aveugles Alsace Lorraine Grand Est travaille avec du vivant : sa première expérience agricole. 25 travailleurs handicapés et une vingtaine d’usagers du service d’aide par le travail (ESAT) sont potentiellement amenés à être formés à la culture des champignons, à tour de rôle. À long terme, l’association vise leur insertion en milieu ordinaire, dans d’autres structures maraîchères. Les déficients visuels mais aussi auditifs ou moteurs, car la fédération accueille d’autres handicapés, sont privilégiés pour ce job. « On pourrait intégrer un aveugle mais il faut éviter de toucher le champignon », explique Fabien Simon.

 

 

Le Gimbelhof à Lembach

Ici, on s’active… doublement !

Élevage

Publié le 30/10/2021

Pièces à rôtir, roulades et pot-au-feu de vosgienne ou cochonnailles 100 % « maison » : les suggestions d’automne du Gimbelhof font saliver… Un bœuf de la ferme est parti à l’abattoir d’Haguenau, début octobre. Élevé à l’herbe et au foin, il ne pesait guère plus de 350 kg poids carcasse. Deux semaines durant, il a ravi les papilles des clients du restaurant qui se sont laissé tenter par les recettes traditionnelles. Quant au porc, c’est en novembre qu’il passera à la casserole. « On est aux fourneaux dès 5 h du matin pour les cochonnailles. Tout est préparé le jour même », souligne le chef, Jacques Gunder. Deux dates sont prévues, cette année encore pour cette spécialité, mais tout est déjà réservé. « La viande de chez nous, c’est très porteur. Les gens y attachent de l’importance. C’est compliqué d’être producteur et transformateur : ce sont deux métiers différents, deux législations… donc des heures de travail aussi ! Les jeunes qui se lancent s’en rendent-ils compte ? Mais je crois aux circuits courts. Je suis le premier à dire que la grande distribution va disparaître », résume Jacques, qui est entouré d’une quinzaine de salariés pour la bonne marche de l’hôtel-restaurant et de la ferme. Il peut se le permettre. Avec 120 places en salle et 200 en terrasse, le Gimbelhof brasse du monde. Le chiffre d’affaires avoisine le million d’euros.

Paysage ouvert

L’activité agricole, avec plus ou moins 25 têtes de vosgiennes et quatre porcs, 17 ha de prairies naturelles, plus d’une centaine d’arbres fruitiers et 8 ha de forêt, est secondaire. Comme la ferme était longtemps déficitaire, le Gimbelhof est une seule et même entreprise aujourd’hui. Jacques, qui a grandi avec des laitières et a opté pour des vosgiennes allaitantes dans les années 1990, tient à ses animaux et ses clients aussi. « Ils ont besoin de les voir », sait-il. Jacques ne valorise la viande au restaurant que depuis dix ans. La raison principale du maintien du troupeau bovin : le chef a du terrain à entretenir et la commune de Lembach, à qui il loue plusieurs hectares, aussi. La vue sur le château du Fleckenstein doit être dégagée ; le paysage, ouvert.

Le 8 octobre, Jacques a d’ailleurs changé ses vosgiennes de parc. Sept d’entre elles ont quitté l’estive au pied du fort, où elles stationnaient depuis mai, pour rejoindre un pré tout proche du Gimbelhof. Elles y resteront le plus longtemps possible, avant de rentrer à l’étable pour l’hiver. À 63 ans, le fermier restaurateur se ménage. S’il participe aux transhumances et changements de parc, ses employés passent devant. Le 8, au matin, les bovins ont dévalé la pente, au bas de l’ancienne maison forestière du Fleckenstein, pressés de retrouver de l’herbe fraîche. Les mères connaissant le chemin du Gimbelhof, en quelques minutes, le tour semblait joué… mais un veau n’a pas suivi. Il est resté derrière les fils. Les hommes ont tenté de le guider. « Komm, Mikele, komm », a appelé Jacques, en vain. Le petit a systématiquement bondi de côté, pour échapper à la pression humaine. À 10 h passées, Daniel, le fils de Jacques, venu en renfort, a lâché : « On arrête ». « On abandonne », a renchéri son père.

Échange de bons procédés

Un autre aurait persévéré ou serait passé directement à l’étape suivante : ramener au veau sa mère. Mais Jacques, à 10 h, troque son bonnet pour un tablier. Son fils, chef cuisinier aussi, et les autres membres du personnel savent ce qu’ils ont à faire. Jacques est aux tartes et aux gâteaux. « À 11 h, on déjeune, tous ensemble. C’est très important pour l’ambiance et pour passer les consignes, débriefer », remarque le père Gunder. Pendant le service de midi, il s’occupe des entrées et des desserts, et il met sous vide certains mets fraîchement cuisinés, pour les conserver quelques jours intacts. Grâce à cette technique, il n’y a plus qu’à plonger les cellules dans l’eau bouillante et les plats sont prêts à être consommés. Pratique pour le restaurant… et les gourmets qui souhaitent déguster chez eux ! Jacques livre le S’Bureladel de la ferme Rosenfelder, à Woerth, et la ferme Claude Wendling, à Morsbronn-les-Bains, qui revendent une part de ses préparations : du saumon fumé, du foie gras et, parfois, des paupiettes ou d’autres viandes cuites.

Échange de bons procédés : Jacques est leur client. Cet adepte du circuit court cherche les légumes de saison chez les Rosenfelder et les asperges chez Claude. Les œufs proviennent de l’EARL Claus, à Rittershoffen ; le lait de la ferme Heil, à Wingen, dirigée par son neveu. « Il faut que les agriculteurs puissent vivre de leur travail », justifie Jacques Gunder, encore choqué d’avoir dû brader une vache de réforme à 1,50 euro le kilo. Au marché Gare de Strasbourg, où le cuistot s’approvisionne encore, il privilégie l’origine Alsace et France, notamment pour la viande. Pourquoi ne se fournit-il pas auprès d’un autre éleveur du coin ? « Rien qu’avec les filets de bœuf, il me faut trois à quatre bêtes par semaine, explique Jacques. Je ne connais personne qui pourrait me garantir cette quantité constamment. » Au Gimbelhof, il y a un service le soir aussi.

Un patrimoine

Son soutien à l’agriculture locale, Jacques Gunder le témoigne encore, chaque année, par son bénévolat au bal des Jeunes Agriculteurs du canton de Woerth. « On cuit les steaks pour eux pendant la soirée, avec Daniel. Les JA achètent la viande, on la prépare », déclare Jacques, qui régale ces soirs-là jusqu’à 800 personnes. Il est syndiqué à la FDSEA mais pas au syndicat de la race vosgienne. « Nous sommes un peu à part, puisqu’on ne dépend pas de l’exploitation », constate-t-il. Jacques est la septième génération de restaurateurs fermiers, au Gimbelhof. Lui a démarré sa carrière en 1978, après avoir obtenu son bac au lycée hôtelier d’Illkirch-Graffenstaden. Là-bas, il avait le « heimweh » : le mal du pays. « La question d’aller ailleurs ne s’est jamais posée », confie-t-il.

Son fils l’a rejoint en 2007, diplôme en poche et quelques expériences plus tard. « Il faut remercier la famille, ma mère qui a énormément travaillé, et il faut préserver un tel patrimoine », conclut Jacques, dont le père est décédé en 1966. L’activité hôtelière est devenue anecdotique au Gimbelhof, parce que l’établissement compte seulement huit chambres, qu’il est fermé les lundis et mardis, mais surtout parce que les habitudes touristiques ont changé. « Les voyageurs n’hésitent plus à faire leurs valises pour une ou deux nuits. Avant, ils restaient quinze jours ou trois semaines au même endroit. Maintenant, ils veulent bouger. On ne sait plus se poser », constate-t-il.

Jacques prépare doucement sa retraite. Ces trente dernières années, il a construit sa maison, celle de sa maman, et un self, à côté du restaurant. Lui qui a connu le Gimbelhof sans électricité, jusque dans les années 1970, l’a équipé de 24 m2 de panneaux solaires, pour chauffer l’eau, et 20 000 litres d’eau de pluie sont récupérés pour chasser les excréments des WC. Ils sont directement épandus dans le pré d’à côté, grâce à des canaux enterrés. Le chauffage est au bois, issu des coupes dans la forêt. Si une ligne à haute tension alimente le Gimbelhof, aujourd’hui, Jacques peut revendiquer une relative autonomie. Ce n’est pas le cas du veau qui a perdu le troupeau. En cuisine, le chef y a constamment pensé. Le 8 octobre, après le service de midi, Jacques Gunder a donc repris son bâton d’éleveur.

Ferme maraîchère du Windstein

Pente ascendante pour Candy Pfeiffer, dans les Vosges du Nord

Cultures

Publié le 13/10/2021

Un chemin de terre sableuse mène aux parcelles et au point de vente de Candy Pfeiffer, à son domicile, en lisière de forêt. Sur les pentes enherbées, à la sortie de Windstein, vers le sentier de grande randonnée qui serpente de Wissembourg au col du Donon, la quadra soigne une cinquantaine d’espèces de fruits et légumes différents, sous abri et en plein champ, et encore bien plus de plants. Rien qu’en tomates, elle propose les pousses d’une vingtaine de variétés ! Il faut de sérieux arguments pour entraîner les clients jusqu’ici.

Candy Pfeiffer, cotisante solidaire à la MSA de 2017 à son installation fin 2019, est en bio, depuis le tout début de son aventure maraîchère. Elle a acheté en 2010, avec sa maison, et en 2019 d’anciennes prairies naturelles qui étaient à l’état de friches, d’où la certification quasi immédiate. Candy mise donc sur ses plants bios, au cœur des Vosges du Nord, où beaucoup ont un jardin, et sur les variétés anciennes ou… surprenantes, qui égaient ses paniers hebdomadaires. « Mais je ne vous avais pas demandé de bananes », imite l’espiègle Candy. Certains de ses clients n’avaient jamais vu de courgettes jaunes avant ! Et l’épi de maïs doux, qu’elle a offert récemment : « c’est pour les bêtes », lui ont rétorqué d’autres… avant de goûter et de se raviser.

Court (-) circuit

Une trentaine de pèlerins gravissent la pente, chaque vendredi après-midi, pour acheter en direct les productions de Candy Pfeiffer… qui se croyait originale avec ses topinambours, alors que la vivace était déjà cultivée ici même, quarante ans auparavant ! Ces inconditionnels de la bio, qui affluent depuis un rayon d’une quinzaine de kilomètres alentour, connaissent la ferme grâce à sa page Facebook (1 600 abonnés) ou aux supermarchés Match et Intermarché de Reichshoffen, et Match de Niederbronn. Fin 2018, c’est Frédéric Strub, le directeur du Match de Reichshoffen, qui a le premier sollicité Candy Pfeiffer. La mode des producteurs locaux, dans les Match, aurait d’ailleurs été lancée par Candy et lui.

Mais, aujourd’hui, la maraîchère croit plus en ses paniers et commandes des particuliers qu’à la vente aux GMS, même si elle négocie en direct. Car les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à se partager les étals de la grande distribution. Candy souhaite doubler sa clientèle en 2022, qui contrairement à celle des GMS, accepte les légumes non calibrés. Ce sur quoi elle fonde le plus d’espoir est la vente de plants. En 2021, elle a vendu sur deux week-ends, début mai, près de 4 500 pousses, pour un montant de 9 000 euros ; soit presque trois fois plus qu’en 2018. « Et encore, on a été desservi par la météo, cette année », observe Candy. Si la plupart des acheteurs de plants viennent des environs (Haguenau, Wissembourg), certains ont fait la route depuis Duppigheim et Marlenheim ! Son objectif est d’atteindre les 10 000 plants produits et de faire 16 000 à 18 000 euros de vente, « pour le confort ».

 

 

Porte-bonheur

Romuald, le mari de Candy, maréchal-ferrant itinérant, pense la rejoindre sur l’exploitation d’ici deux à trois ans. Jusqu’en 2016, c’était l’inverse : Candy assistait Romuald dans son métier. La cavalière enlevait les fers, parait les sabots. Les époux ont même écrit un livre sur le parage et le ferrage, paru en 2013. Candy n’avait pas envisagé de devenir agricultrice. Mais, après l’achat de leur maison bordée d’1 ha de terrain (pas totalement cultivable) à Windstein, Candy démarre un jardin. Elle avait pour habitude de « piocher » dans celui de son grand-père, à Rothbach. L’envie de légumes frais, à ses pieds, la motive. Elle distribue des cagettes à sa famille de passage, améliore ses plates-bandes. Bientôt, jardiner devient sa plus grande passion. En 2013, elle entend parler de Jean Becker, à Ingwiller, chez qui elle effectuera plus tard un stage. De janvier 2016 à 2017, elle passe son bac professionnel productions horticoles, à distance, avec l’École supérieure d’agriculture (ESA) d’Angers.

« J’aime élever les plantes du début à la fin, choisir les variétés, échanger avec les jardiniers qui partagent mon ardeur même s’ils ne produisent pas à la même échelle. J’aime travailler ici dans la nature, au calme, malgré les frustrations liées au climat, la casse à cause des ravageurs, des maladies », énumère Candy. Entre l’oïdium, le mildiou, les doryphores et les mulots, 2021 a été un peu décevante et éreintante, puisque Candy désherbe essentiellement à la main. « J’ai eu envie d’exercer cette activité et je ne regrette pas. Je suis cheffe d’exploitation et j’arrive à en vivre », déclare la dynamique femme que le Crédit Agricole « a adoptée ». Pour l’instant, elle réinvestit tout sur la ferme. Elle pense se sortir un salaire en 2022.

Apports réguliers

Son premier grand tunnel (9,30/36 m) a été installé en 2018, après un important terrassement. Un motoculteur et 2 500 euros de matériel d’irrigation sont du même cru. Les travaux sur le terrain acquis fin 2019 démarrent en mars 2020, notamment pour le raccordement à l’eau et la construction de deux autres grands tunnels. En 2021, elle investit dans un microtracteur Kubota. Sur une pente de 15 %, ensoleillée neuf heures en été et cinq heures en hiver, Candy enchaîne les apports réguliers d’engrais bio en granulés et d’eau. « C’est encore trop tôt pour amender avec du fumier, du compost végétal. Il y a trop d’adventices », pointe Candy Pfeiffer, qui a hâte aussi d’ajouter des copeaux de bois. Aujourd’hui, sur ses terres, il n’y a pas d’humus. Un petit tunnel de trois mètres sur huit, doté de câbles chauffants, lui permet de produire des plants toute l’année. Elle comptabilise une soixante d’heures travaillées par semaine. « Je commence juste à lever un peu le pied », confie-t-elle.

Plantes à parfum, aromatiques et médicinales

Bouillon de cultures dans les Vosges du Nord

Cultures

Publié le 06/10/2021

Rachel Gardon a les sens et l’esprit en éveil. Sauge ananas, basilic cannelle, menthe pamplemousse, pour ne citer que ces trois-là : son jardin de plantes à parfum, aromatiques et médicinales recèle de merveilles. « Depuis que je suis petite, ces plantes m’intriguent. Je voulais être nez », se souvient-elle, entre une ligne de bleuet et de calendula. Rachel est en passe de transcender son rêve d’enfant. Aujourd’hui, elle est productrice, transformatrice et vendeuse de ses cultures et de ses collectes d’espèces sauvages. Le mois dernier, elle a tout juste réceptionné un alambic en cuivre de 60 litres, qui préserve les arômes des plantes à fleurs. Il tourne à plein tube en attendant celui en inox qui permettra de distiller les plantes à phénols, tel le thym, la sarriette et les résineux, qui entreraient en interaction avec le cuivre.

Aujourd’hui, Rachel vend des hydrolats alimentaires, ces eaux florales riches en arômes naturels. Demain, elle espère élargir le spectre des possibles en proposant des eaux cosmétiques. La trentenaire a de la ressource. Ancienne de chez Colin, développeuse de produits pour les cantines, entre autres, Rachel est titulaire d’un bac de chimie, d’un DEUST Parfums, arômes et cosmétiques et elle enchaîne les formations depuis 2018. La première, c’était un BPREA Plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PPAM), au CFPPA de Montmorot, dans le Jura. Tout récemment, elle s’est perfectionnée dans la réalisation de baumes et d’huiles de beauté, avec une laborantine, près d’Avignon. Le graphisme et la vente, elle les apprend sur le tas. Cet été, si Rachel a turbiné côté production, elle a tout de même transformé un peu pour commercialiser en direct, au marché bio de Steinseltz.

 

 

De la chimie naturelle

Aromates, tisanes, condiments, huiles, sels et sucres parfumés, sirops, eaux florales : toutes les PPAM séchées, macérées, cuites ou distillées sont issues de sa production bio et de cueillettes alentour. C’est artisanal et naturel, garantit Rachel. Après 18 ans de bons et loyaux services dans l’industrie agroalimentaire, cette mère de deux enfants a renoué avec sa philosophie, ses valeurs : promouvoir des aliments locaux, bruts ou peu transformés. Adieu les molécules de synthèse. « Je veux manger sainement », résume-t-elle. Elle cultive trente espèces et 65 variétés de PPAM sur près de 31 ares, à Wingen, et en collecte une quinzaine dans la nature environnante, avec l’autorisation des municipalités. « Je teste six variétés de thym par exemple, dont une de Provence, achetée cet été chez mon pépiniériste, dans le Sud. J’en suis à l’étape de la sélection : quelles variétés me plaisent le plus, au goût, à l’œil, et lesquelles s’adaptent le mieux aux conditions pédoclimatiques d’ici. Je garde les graines pour obtenir des plantes qui s’acclimatent », précise Rachel Gardon.

Cet été, les tropicales verveines et le géranium bourbon ont apprécié les précipitations quasi ininterrompues. « Elles étaient très productives », souligne Rachel. Trop ? L’agricultrice en convient : elle qui a toujours soigné son jardin de 100 m2 est rincée. « C’est plus difficile », lâche-t-elle. Dès que possible, elle embauchera ou s’associera. « Je n’ai pas arrêté cette saison, ni le soir, ni le week-end. J’ai dû travailler entre 60 et 80 heures par semaine. » Après l’intense période de récolte, vient celle des métamorphoses au labo, mais il est aussi temps de démarcher les boutiques bio et de finaliser le site internet, qui permettra de vendre ses produits ; et même en click & collect pour les randonneurs qui s’aventureraient à côté de la ferme, sur un sentier, ou ceux qui en profiteraient pour mirer le château du Fleckenstein, à quelques kilomètres de là. Bientôt, son dossier passera en commission pour la DJA. Elle réfléchit déjà à son système d’irrigation, pour la saison prochaine. Puisqu’elle ne peut être raccordée, achètera-t-elle une tonne à eau ?

 

 

Des projets sans beaucoup de foncier

« Avec un marché par mois, aujourd’hui, je paie mes charges mais pas moi », confie Rachel Gardon. Elle touche l’allocation-chômage et espère décoller à Noël. Elle développe trois nouvelles tisanes, présentement. « C’est le côté fun du projet : la recherche et le développement », lance l’exploitante. Pour 2022, un magasin de vente devrait ouvrir à Wingen, à la ferme héritée de ses grands-parents (des éleveurs de vaches laitières). C’est ici que trône l’alambic et, sous le toit de la grange, sèchent les délicates feuilles et pétales colorées. « On aimerait aussi rénover la maison attenante pour créer deux gîtes », dit Rachel, qui inclut son conjoint dans cette aventure. Le développeur web fabrique le site internet d’Élixirs et plantes. « Il attend mes articles pour l’enrichir », avoue Rachel. Installée hors cadre familial, elle embrasse la profession agricole et porte ses multiples casquettes avec délice. « J’aime tout maîtriser », admet-elle. Mais elle déplore les difficultés d’accès au foncier. « La Safer ne me place pas prioritaire sur les dossiers », explique-t-elle. Rachel utilise donc une partie des prés qu’occupent ses chevaux (les zones de refus), s’arrange avec un voisin, reprend un bail à sa mère, dispose de quelques ares de la commune. « Je n’arrive pas à acheter », constate-t-elle, consciente que beaucoup d’autres jeunes sont dans le même cas. Sa SAU totalise 78 ares : une trentaine de PPAM, 40 de prairies et 7 ares de verger.

La cabane du jardin à Geispolsheim

Un distributeur de légumes et ça repart !

Cultures

Publié le 05/09/2021

Au bout de la rue des Muguets, à Geispolsheim, un havre de paix… La cabane du jardin de Laurent Heitz permet une halte ombragée, à l’écart des grands axes. Un bouquet de tournesols accueille le chaland. Il peut se servir, c’est cadeau. Une gamelle d’eau fraîche pour les toutous, et un range-vélos à côté du parking, complètent le tableau. Mais ce qui intéresse surtout les deux cyclistes du village qui reviennent de balade, en cette chaude journée d’août, ce sont les jus de fruits glacés de la ferme Goos à Blaesheim, disséminés dans quelques-uns des 72 casiers réfrigérés que Laurent a inauguré ce printemps.

Des merguez à 3 h du mat’

L’agriculteur a démarré il y a deux ans la culture de légumes en plein champ, dans ses bonnes terres, avec son ami Geoffrey Andna de L’îlot de la Meinau. Pour valoriser la production tout en étant dans l’air du temps, Laurent, quinquagénaire, a décidé de vendre en direct. « J’ai surfé sur le net et j’ai trouvé ces casiers Providif, des distributeurs automatiques réfrigérés nouvelle génération, car intégrés dans des chambres froides. Même à 40 °C, je peux y placer de la viande », raconte Laurent Heitz. Il est le premier à avoir investi dans ce genre de casiers, dans le Bas-Rhin.

Le maraîcher a bien cerné les consommateurs. « Je leur propose de quoi faire un repas entier, de l’apéro au dessert », dit-il. Pour cela, il a sélectionné les produits d’une quinzaine de paysans voisins et amis, et de quelques artisans, qu’il accompagne chaque semaine de nouveautés. Dans son distributeur, les jeunes du village trouvent des merguez, à 3 h du mat’, ou des kits pour tartes flambées. Cinq heures après, les ménagères cherchent leur panier de légumes du jour et s’arrêtent pour papoter. Entre 17 h et 19 h, les couples pressés trouvent un « menu rapide ». Et, à 22 h, mère et fille s’achètent un yaourt au lait cru de la ferme Michel, à Lapoutroie. Tout est frais, local, de saison.

Tranquillité d’esprit

« Chaque matin, je me lève en me disant que j’ai bien fait. Je suis épanoui et ça marche. Je suis à trois fois le chiffre d’affaires prévisionnel », confie Laurent Heitz. L’ex-président du syndicat des producteurs de choux à choucroute d’Alsace a lâché ses 30 ha dédiés à la crucifère et sa fonction, du jour au lendemain, en 2020. Après trente ans dans les choux et 25 années d’actions, Laurent a rompu avec la tradition familiale, puisqu’il avait succédé à son père à la tête du syndicat et aux champs. « J’avais besoin de changement. Le contact avec la clientèle me manquait. Avant, j’étais quatre mois seul dans mon tracteur, à la récolte des choux. J’en avais marre. J’ai une âme de commerçant. Je cuisine beaucoup. Je sais ce que les gens aiment. Aujourd’hui, je m’éclate. »

Il ne regrette ni les négociations avec les choucroutiers, ni les canicules désastreuses pour les choux. « Je rencontre beaucoup de monde en prospectant. Je découvre de nouvelles saveurs. C’est sympa. Quand ce sont des produits de qualité, les gens sont prêts à mettre le prix. Quant à mes légumes, mes marges sont meilleures que si je traitais avec des GMS et les retours aussi ! Ici, ce n’est que du positif », assure Laurent Heitz.

Être tout de même présent

Victime de son succès, l’agriculture doit toujours être là, de 8 h 30 à 9 h 30 et les soirées car, « à la sortie du boulot, c’est la folie. » Laurent réapprovisionne continuellement ses casiers vitrés, sur ces créneaux. Avant d’aller dormir, chaque nuit, il passe encore une dernière fois alimenter le distributeur. C’est possible, parce qu’il habite à quelques mètres. Sinon, il ne pourrait pas faire les allers-retours. Aussi, il a privilégié le paiement par CB, sans contact. Les clients sont limités à 50 € d’achat mais, selon ses premières analyses, rares sont ceux qui dépassent ce montant… ou ils paient en deux ou trois fois ! Laurent a laissé son numéro de téléphone, au cas où une carte ne passerait pas. Il a peu été dérangé.

Il estime qu’entre trente et quarante clients défilent devant le distributeur, sur 24 heures. Il ne lésine pas sur la communication, via Facebook et Instagram. Un post avec les produits immortalisés dans son petit studio photo et les clients rappliquent. Ils sont près de 650 à être abonnés à sa page Facebook. Derniers arrivés, les chips Hopla, aux pommes de terre de Chavanne-sur-L’Etang (68). « C’est ce qui vient de plus loin », précise le commerçant.

Projets d’avenir

D’ici fin septembre, Laurent espère réceptionner 25 casiers supplémentaires. « J’ai trop de références et pas assez de compartiments », constate-t-il, d’autant plus que, sur son site Internet, il lancera le click & collect. « Les clients feront leurs courses sur le site. Ils recevront un code. Ils auront 24 heures pour récupérer leur panier réfrigéré ici », résume Laurent Heitz. Le dynamique cultivateur est en quête de volailles bio et de poissons alsaciens pour achalander encore son appareil. Casiers et cabane lui ont coûté près de 60 000 euros. « C’est plus facile de remplir le distributeur. J’étais longtemps esclave de mon travail. Aujourd’hui, je lève un peu le pied. Mes filles ont 17 et 19 ans. Si elles ne reprennent pas l’exploitation, ça ne va pas me stresser. Voudront-elles du commerce ? L’une d’elles m’a déjà remplacé pendant les vacances : ça lui a fait son job d’été. Elle était ravie », rapporte Laurent.

Le père de famille aime transmettre, former la jeunesse. Ainsi, il profite des conseils techniques de Geoffrey, ex-conseiller Planète Légumes, et le trentenaire bénéficie de l’expérience de terrain de Laurent. Ensemble, ils visent le zéro herbicide, sur les poireaux notamment. 3 ha de légumes sur 6 passeront en bio d'ici 2022, dont les 70 ares d’asperges. Cette fin d’été, Laurent Heitz accueillera des élèves des écoles élémentaires de Geispolsheim, sur ses parcelles. Grâce à un partenariat avec le traiteur Philippe Rome, ils ont goûté, tous les jeudis, les légumes de Laurent à la cantine. L’agriculteur est déjà allé dans les classes sensibiliser ces gastronomes en culottes courtes. L’idée devrait essaimer.

Semences de fleurs et graminées sauvages locales

Chasser le naturel, il revient en graines

Cultures

Publié le 27/08/2021

Pionnier, Nungesser Semences multiplie, depuis dix ans déjà, des semences de fleurs et graminées sauvages locales, labélisées Végétal local. Leur mélange fleurit à la ville et au champ. Le savoir-faire du semencier, spécialisé dans les gazons et graminées, est unique dans le Grand Est. En France, ils ne sont qu’une poignée à s’être ainsi diversifiée.

Tout commence dans la nature alsacienne. Des botanistes du conservatoire des sites alsaciens (CSA) y collectent entre 5 et 15 g de semences d’une plante sauvage pour Nungesser Semences. À partir de ces graines, le semencier, basé à Erstein, multiplie sous serre la première année, et repique. Puis des agriculteurs voisins cultivent les fleurs et graminées sauvages sur de petites parcelles. La première récolte est manuelle pour recueillir suffisamment de semences. Ensuite, seulement, de grandes parcelles sont ensemencées. Mais il faut attendre trois à quatre ans entre la collecte dans la nature et l’intégration des semences multipliées dans un mélange de graines prêt à être commercialisé. « C’est fastidieux mais cela fait le charme de l’activité », estime Lucie Heitz, la fille de Bernard Heitz, le PDG de Nungesser Semences. Entreprise familiale, depuis 1973, Nungesser Semences emploie aujourd’hui dix salariés. Une dizaine d’agriculteurs sont partenaires.

90 % des mélanges de semences pour bandes enherbées, bordures de parcelles, interrangs, prairies, aménagements divers de Nungesser Semences sont élaborés à la demande. « On ne s’adresse qu’à des pros du paysage », précise Lucie Heitz qui, du haut de ses 37 ans, se prépare à la reprise. Entre autres clients qui achètent les mélanges à base d’espèces sauvages indigènes : Vinci pour le grand contournement ouest de Strasbourg ; les collectivités locales pour leurs chantiers de renaturation, telle Ostwald ou Illkirch ; la CTS pour l’extension du tram vers la Robertsau. « Avec 1 kg de graines, on ensemence 200 m2. Nos conditionnements ne sont pas adaptés aux particuliers », ajoute Lucie.

Le monde agricole aussi commence à s’intéresser aux fleurs et graminées sauvages locales pour attirer l’entomofaune : les insectes pollinisateurs et les auxiliaires des cultures. « L’intérêt de ces plantes est qu’elles sont pérennes. Il y a des annuelles - des plantes messicoles, comme le coquelicot et le bleuet - mais aussi et surtout des vivaces, qui repoussent à chaque fauche et sur plusieurs années », explique Lucie Heitz, qui sait que l’inconvénient majeur est le prix des semences. 98 % des fleurs sauvages qui composent les mélanges sont des vivaces, souligne-t-elle.

Bientôt une thèse sur le sujet

Dans le vignoble, les mix à base de plantes indigènes sauvages sont de plus en plus choisis comme alternatives à l’engazonnement habituel. Éviter les coulées de boue, voire le travail du sol, amener de l’engrais vert, en plus des pollinisateurs et des auxiliaires, les animent. Tant et si bien qu’un projet de recherche a vu le jour, dès 2014. Pour le groupement de viticulteurs de Westhalten, des botanistes du CSA ont collecté, sur la lande du coin, le Strangenberg, les graines de 25 espèces sauvages locales, qui ne concurrencent pas la vigne, dont l’achillée millefeuille, la centaurée du Rhin, l’œillet prolifère. Nungesser Semences les a multipliées. Les viticulteurs les ont semées. Avec l’Inrae de Colmar, ils étudient l’apport de ce couvert végétal à la biodiversité, notamment dans le sol, et à la résistance au stress hydrique. Pour 2022, via le dispositif CIFRE (convention industrielle de formation par la recherche), Nungesser Semences recrute un jeune doctorant qui soutiendra une thèse sur les fleurs et graminées sauvages. « Grâce à des relevés botaniques, il étudiera comment ces espèces interagissent entre elles et avec la vigne, et se pérennisent : un sujet jamais traité auparavant », s’enthousiasme Lucie Heitz.

Son père qui avait eu cette idée folle de préférer les fleurs sauvages aux horticoles, était à l’époque taxé de « fumeur de moquette »… quoi de plus logique pour un semencier spécialiste du gazon ! Encore aujourd’hui, fleurs des prés et des champs sont qualifiées de mauvaises herbes. Pourtant, elles sont des réservoirs de nourriture et des hôtels pour les insectes auxiliaires des cultures et les pollinisateurs. Et elles sont autrement plus nourricières que les fleurs horticoles, dont la fonction reproductrice - le nectar et le pollen donc - n’est pas développée, à cause de la sélection qu’elles subissent, selon le semencier.

Pour les vergers, Nungesser Semences préconise des mélanges de fleurs sauvages très variées, pour capter un maximum de butineurs différents. En grandes cultures, des mix plus simples, de trois à cinq espèces seulement (bleuets, coquelicots, calendula en tête), sont conseillés puisque l’intérêt cultural est moins grand. Des mélanges avec du trèfle sont vendus dans les coopératives de la région. Nungesser Semences fournit Le Comptoir agricole et Armbruster notamment. Arboriculteurs et viticulteurs achètent, eux, en direct leurs mélanges à façon. L’entreprise de semences en gros a une agence dans le Haut-Rhin à Wittelsheim. Les Alsaciens représentent ainsi 70 % des clients agriculteurs sur ce marché de niche.

Cherche producteurs

« Auprès des agriculteurs, nous sommes surtout connus pour nos mélanges sur mesure de semences d’engrais verts. Nous vendons une bonne centaine de tonnes de semences d’intercultures par an en direct. Aucune plante sauvage dans ces mélanges. Généralement, les cultivateurs se regroupent pour acheter plusieurs tonnes », intervient Bernard Heitz. Père et fille lancent un appel à la profession. L’activité de semences de fleurs et graminées sauvages se développe rapidement. Actuellement, une dizaine d’agriculteurs produisent pour eux deux ou trois espèces, en monoculture : de quelques ares à deux ou trois hectares, selon les besoins. Nungesser Semences assure le suivi technique de cette culture « très bien rémunérée » : de 1 500 à 3 000 €/ha. « Notre problématique, c’est trouver des agriculteurs qui se lancent dans la production. Chaque espèce a un itinéraire différent et on revient à des techniques d’avant : du désherbage manuel et mécanique uniquement. Ce sont des cultures qu’on surveille. Et comme ce sont des plantes sauvages, elles ne fleurissent pas toutes en même temps : leur but est de se reproduire. Il faut donc les choper au bon moment. Si on récolte 50 % du potentiel de la parcelle, c’est déjà bien. 200 kg d’une production, c’est beaucoup pour nous ! », s’exclame Lucie. La jeune femme est en plein dedans : récoltes, séchages, tris s’étalent de juin à fin août. Chaque année, entre 6 et 8 tonnes de graines d’une quarantaine d’espèces indigènes sauvages sont produites. Nungesser Semences sort environ 2 000 tonnes de semences, toutes confondues, par an.

Les producteurs qui cultivent des plantes sauvages locales pour Nungesser Semences sont à 90 % alsaciens. Des Champenois ont rejoint l’aventure. Qu’est-ce qui les motive tous ? « Ces parcelles restent en place de trois à cinq ans. Elles couvrent le sol, qui n’est pas travaillé. Elles ne nécessitent pas d’engrais ou une fois tous les cinq ans. Et attirent, bien sûr, beaucoup d’insectes. Nous ne faisons pas d’alimentaire, donc nous ne sommes pas en bio. Le recours aux fongicides est possible », résume Lucie Heitz. Les standards sont le bleuet, la marguerite et le coquelicot. Pour soutenir l’équipe de France au Mondial de foot 2022, rien de tel qu’une production bleu-blanc-rouge ! Avis aux amateurs.

 

 

 

 

Canton de Marmoutier

Quentin Seemann ouvre la voie

Vie professionnelle

Publié le 25/08/2021

La compétition, c’est le moteur de Quentin. Le jeune apprenti boucher-charcutier tente les finales de labour en planches, autant que les concours professionnels, depuis trois ans. Son père Geoffroy et son oncle Olivier ont encore beaucoup d’années à tirer sur la ferme. Quentin Seemann ne compte donc pas s’installer tout de suite mais il les aide à développer la vente directe de viande bovine. Malgré son orientation qui l’éloigne de l’étable, il reste très attaché à l’exploitation et a passé le dernier mois dans les champs. Quentin s’est entraîné plusieurs fois par semaine pour la cantonale, puis la départementale de labour, sur les parcelles de Westhouse-Marmoutier.

« En 2018, j’étais pour la première fois à la cantonale. J’ai déjà concouru en 2019 à la finale départementale de labour. Je n’étais jamais sur le podium », résume Quentin, qui est syndiqué chez les Jeunes agriculteurs (JA) depuis deux ans. Cette année, il espère bien remonter dans le classement. « Quentin est très soigneux, méticuleux et calme. Mais il ne finit pas toujours dans les temps. Les pénalités le plombent », confie son père, qui s’était essayé au concours de labour plus jeune, « pour le fun ». Il n’a pas poussé son fils à participer. Quentin s’est découvert cette passion seul. « À force d’aller aux fêtes, assister aux finales, j’ai eu envie de tenter le concours moi aussi », explique simplement le jeune homme.

« Tout pour réussir »

« Moi aussi, depuis que je suis petit, mon père m’emmène aux finales de labour, embraie son cousin Nathan, le fils d’Olivier. L’an passé, mon grand-père et lui m’ont laissé labourer chez nous. J’aimerais faire comme les autres concurrents et Quentin ! » Le futur collégien n’a pas encore l’âge pour participer à la finale départementale de labour de ce dimanche. Mais à la cantonale, il est arrivé deuxième, le week-end dernier, devant un quadragénaire amateur. De quoi, le motiver ! Son principal problème, c’est d’aller droit. Avec les conseils d’Olivier, il prend de mieux en mieux ses repères. « Il tire à gauche », constate le père, heureux d’enseigner à son fils.

Les frères Seemann encouragent les deux cousins autant qu’ils les recadrent vertement : les jeunes « rêvent », s’accordent-ils. Leurs pères, aussi, mais, une fois les pieds à terre et bien inspirés, ils pensent tout de suite au côté pratique. « Je suis prêt, si Quentin gagne la finale départementale. Je mets le tracteur sur le camion et je lui amène dans la Meuse pour la régionale. Il a tout pour réussir ! », s’exclame Olivier. Avec son frère Geoffroy, ils ramassent les volailles pour Bruno Siebert. Ils sont donc équipés et pourraient même rouler jusqu’au national, les 11 et 12 septembre, aux Terres de Jim, en Provence, si leur champion les y amenait.

Terre de vainqueurs

« Le plus difficile, c’est la concentration », admet Quentin. Sa Kverneland a deux socs. « La charrue est de plus en plus sophistiquée », remarque-t-il à l’atelier. « On a flexé, reflexé. On y a passé des heures », lâche Geoffroy, qui s’est pris au jeu, puisque son fils est intéressé. La charrue était réversible à la base. Tous les socs du haut ont sauté. « On apprend et on évolue ensemble », ajoute l’aîné des frères Seemann, qui surfe sur YouTube autant que son fils. Dans le village voisin, le ferronnier qui a modifié la charrue du vice-champion du monde Thomas Debes, aussi du canton de Marmoutier, a travaillé le premier soc de la charrue de Quentin. Mais père et fils le savent, ce n’est pas un gage de victoire. C’est le pilote qui compte, plus que l’engin ! Et les ajustements. « Chez nous, vers Marmoutier, la charrue doit être réglée au mm, sinon ça ne fonctionne pas. La terre est grasse. Si Quentin arrive à labourer ça, ce devrait être plus facile pour lui, dans une autre terre », table Geoffroy. Leur consultant, c’est Denis Meyer, champion de France à 18 ans, du canton de Marmoutier… encore ! Décidément, leur coin, c’est une terre de vainqueurs. Quentin était à Tübingen en 2018 d’ailleurs, voir Thomas décrocher la deuxième place au mondial.

« On a de bons laboureurs ici », admet Geoffroy. Quentin et Nathan labourent en planches, « comme leurs papas, souligne Olivier, qui ne connaissent pas le labour à plat ». Le tracteur de Quentin est un Zetor 106. Nathan, lui, a reçu le tracteur de collection du grand-père, un McCormick, et une vieille charrue de ferme, repeinte couleur Kuhn. « C’est super pour débuter. On l’a vite en main ce tracteur. Sa première mise en circulation, c’était 1964 », précise Olivier. « J’ai concouru à la cantonale pour que je sache déjà comment ça se passe, pour voir mon niveau », dit Nathan. Quentin a aussi hâte de se comparer aux autres jeunes. Il sait qu’en départementale, il y a des défauts rédhibitoires. « La rectitude, c’est primordial », rappelle Geoffroy. « Si je suis droit à l’ouverture, ça devrait aller ensuite », enchaîne Quentin, conscient que la compétition se joue à une motte et demie. Faire toujours mieux, arriver le plus loin possible… Quentin est dans son élément. L’ambiance conviviale des FDL ajoute encore à la motivation de tous.

André Roesch, le « magicien du poste à souder »

Pimp my matériel agricole*

Technique

Publié le 19/08/2021

« Le plus important a été créé aujourd’hui. Reste à entretenir le parc de matériel et ça, mes fils savent faire. Ils ont appris. Ils bricolent mais ils sont moins inventifs que moi », cadre André Roesch, à l’aube de la retraite. Le maraîcher et céréalier de Breitenheim, près de Mussig, va bientôt transmettre son exploitation à ses aînés, Baptiste, 26 ans, et Jean-Thomas, 25 ans, actuellement salariés. Il aura customisé, près de quarante années durant, toutes les machines agricoles et outils qu’il aura eus entre les mains, principalement achetés d’occasion. André récupère tout : « Ça peut toujours servir. » Baptiste est sidéré mais admet que son père a raison sur ce point précis. « La seule fois où on a jeté une broyeuse à pommes de terre, on en a eu besoin juste après et on a dû s’en procurer une nouvelle », se souvient-il.

Un homme curieux

Sous le grand hangar équipé de panneaux photovoltaïques, André a posé à droite les racks avec les outils traînés, « pimpés », et à gauche la poinçonneuse, la scie à cloche, la perceuse à colonne, la ponceuse à bande fixe, les cisailles, le poste à souder, etc. Au milieu de l’atelier trône une charpente métallique « home made » (fabrication maison), en acier, qui a été galvanisée à Baccarat. C’est la structure du futur poulailler mobile, que les Roesch sont en train de construire et qui permettra de sortir les volailles. « J’aurais pu investir dans un poulailler mobile de marque mais, pour le prix d’un, j’en fabrique deux », relève André qui pense aussi que le sien tiendra plus longtemps. Il a commencé à réfléchir à ce projet en hiver 2020. Il ne s’est lancé dans sa réalisation qu’au printemps. « La gestation d’un projet est souvent longue. J’ai mon idée en tête. Je l’améliore, la peaufine. Je suis curieux de nature. Je visite beaucoup d’autres exploitations. Je regarde ailleurs. C’est comme ça que mûrissent mes projets », explique André Roesch.

Du matériel dédié

Il montre quatre planteuses, perchées sur des racks. « Cette planteuse à pommes de terre travaille une fois par an. À deux personnes, on plante un hectare en une journée », précise André. Le père Roesch est fier de ses inventions. « Pour les poireaux, j’ai aussi adapté une planteuse. Celle-ci a 36 pinces, implantées sur la base d’une planteuse classique. Le socle, en forme de cœur, descend plus profondément dans la terre, puisque ce qui est recherché dans les poireaux, c’est le blanc. Ainsi, on le plante plus profondément, sans avoir besoin de le butter », enchaîne-t-il. André ne cultive pas beaucoup de poireaux : 40 000 par an. La création de sa planteuse dédiée se justifie aussi par le gain de temps sur le montage et le démontage d’une planteuse classique. Cela prendrait une demi-journée pour arranger une planteuse classique à une culture. Ses outils dédicacés, il les descend et les remise, avec le chariot élévateur, en quelques minutes. Ils sont déjà équipés et réglés quand il faut les atteler.

Pour le maraîchage et même les grandes cultures

Pour ventiler les récoltes de soja, ou de méteils, André a aussi fabriqué un système de ventilation maison, à partir d’un ancien fond de silo à grains, qu’il pose sur une rehausse, dans une benne vide. Il arrive à sécher 12 t de soja, en une fois, grâce à cela. « L’air va entrer dans la grille, percée, par le haut. On a démonté un séchoir à maïs et récupéré le ventilo. On met un générateur au bout et en une nuit, c’est sec. Le fond, quand on lève la benne, reste accroché grâce à une goupille », détaille André Roesch. Le poste à souder, dans cette ferme ultra-diversifiée de Breitenheim (lire l'encadré), fonctionne chaque jour ou presque. « J’ai agrandi les marchepieds et fait en sorte qu’ils soient antidérapants. J’ai ajouté une poignée et une jonction entre la roue et la cabine pour qu’on ne glisse pas entre les deux ; pour la sécurité et le confort. En une après-midi, c’était fait, déroule André Roesch, à propos d’un Kubota. Et on a modifié la distrib’hydraulique du tracteur pour que la manette soit accessible depuis la cabine, par le haut, et par le bas ». Quelques mètres plus loin, André s’arrête : « On a imaginé une machine entièrement, pour aller vite et bien, adaptée à nos petites surfaces de maraîchage : un robot de désherbage, dont on a fabriqué les lames de binage. »

L’as de la récup

Baptiste et Jean-Thomas, les deux aînés des huit enfants, veulent cacher le « bric-à-brac », qui s’étend au fond de l’atelier. De vieux tracteurs entre autres, s’entassent. André est sans-gêne. « Un ami a acheté un vieux moulin. On a récupéré les renvois d’angle, les transmissions », dit-il en marchant. Le sexagénaire a acquis des machines d’usines bradées, d’un revendeur. A-t-il appris à s’en servir ? « J’essaie et je vois ce qui fonctionne », confie André. « Papa est autodidacte », rebondit Baptiste, en aparté. Il regarde des vidéos sur YouTube mais surtout, tente. À partir d’une ancienne lame de scie pour les arbres, il a conçu un outil pour les faux semis, une lame scalpeuse qui évite les remontées d’adventices. « L’avantage, c’est qu’elle ne laisse passer aucune herbe entre les dents. Quand c’est usé, on dessoude et on remplace. On en est déjà à la quatrième lame », compte André. Et c’est un client d’une Amap qui régale.

Avantages et inconvénients du DIY**

« Mes fils soudent mieux que moi maintenant, car j’ai des troubles de la vue », admet André. « Il y a un juste milieu à trouver, place Jean-Thomas. Le bricolage, c’est bien, mais il a ses limites. C’est grâce à lui qu’on s’en est sorti, en maraîchage, avec nos petites surfaces. Mais c’est déjà arrivé qu’on perde deux jours sur un bricolage et qu’au final, l’outil ne fonctionne pas. » Son père acquiesce : « Il y a des échecs aussi. » Il sait qu’avec l’agrandissement récent de la ferme, ses fils se tourneront volontiers plus vers du matériel neuf, mais il a transmis à ses garçons le goût de la débrouille. En tout cas, Jean-Thomas est catégorique : il préfère investir dans un appartement, que dans un tracteur neuf tous les cinq ans. « L’idée, c’est de vivre de mon métier. Si on achète tout neuf, on ne gagne plus de sous ! », s’exclame-t-il. « Ici, on fait tout nous-mêmes, parce qu’on aime aussi, ajoute André. La ferraille se recycle à l’infini ! » « C’est économique et écologique, conçoit Baptiste. C’est un état d’esprit. On est libre. »

Un divertissement

André a appris à souder, lorsqu’il avait 25 ans et qu’il a travaillé un hiver dans une entreprise de construction métallique. Mais il avait déjà des bases. « À 12 ans, mon père a acheté son premier poste à souder. J’ai essayé tout de suite. Je trouvais ça magique. J’ai sympathisé avec un homme du village confirmé qui m’a enseigné ce qu’il savait. Puis au lycée agricole d’Obernai, en 1976-1978, on a soudé quand on préparait le BEP. J’avais ça dans les mains », raconte André. Le premier objet qu’il a fabriqué est une petite benne trois points. « Elle a 48 ans aujourd’hui, et ramasse tous les légumes de la ferme », assure André. L’Atelier paysan, une coopérative d’autoconstruction du Grand Ouest, est déjà passé par sa ferme. André Roesch n’a jamais rien vendu mais prête volontiers son fer à souder. Il aime le partage de connaissances et se changer les idées. « Bricoler, c’est une manière de me divertir. Je joins l’utile à l’agréable. Je fais de l’art et c’est utile », conclut André. Jean Becker, maraîcher à Ingwiller, qu’il a rencontré au CFPPA d’Obernai, l’a surnommé le « magicien du poste à souder ». « Je ne suis pas le seul », nuance-t-il, humblement.

 

 

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