Agriculture biologique
La conversion d’un atelier grandes cultures passée au crible
Agriculture biologique
Cultures
Publié le 16/01/2020
En 2017, 4,3 % de la SAU du Grand Est était conduite en bio. Une moyenne qui cache des différences : c’est 7 % du vignoble, 8 % des surfaces fourragères, mais seulement 2 % des surfaces céréalières. Comme par ailleurs les grandes cultures occupent plus de la moitié de la SAU alsacienne, la conversion de ces ateliers à l’agriculture biologique (AB) constitue un enjeu de taille. En particulier dans les secteurs concernés par des problématiques de pollution des eaux souterraines.
Pour encourager les agriculteurs à franchir le pas, la Chambre d'agriculture d’Alsace et Bio en Grand Est ont mené une étude en se fondant sur un cas concret, celui du domaine Francis Beck et fils, situé à Epfig. Julien Beck, installé en 2005, décrit une exploitation de 32 ha, dont 10 ha vigne, et le reste en grandes cultures et en herbe avec une MAE sur les prairies temporaires courant jusqu’en juin 2021. Le domaine emploie 3,5 UTH plus de la main-d’œuvre familiale et saisonnière. Depuis août 2019, la partie viticole est convertie à l’agriculture biologique. Le domaine envisage aussi de convertir la partie agricole à l’AB dans un souci de cohérence. Mais s’interroge sur la rentabilité ainsi que sur l’impact en matière de main-d’œuvre de la conversion à l’AB. D’où l’utilité de cette étude.
Quatre hypothèses
Pour l’instant, le blé et le maïs sont cultivés de manière « classique et économe », et la récolte est confiée à une entreprise. Pour l’avenir, quatre hypothèses ont été formulées :
- Maintien en conventionnel et arrêt des prairies en 2021 à la fin de la MAE
- Conversion à l’AB avec le moins de main-d’œuvre possible (cultures d’hiver, prairies temporaires et luzerne)
- Conversion à l’AB de manière plus intensive, avec du soja à la place des prairies, et en externalisant certains travaux, comme le semis du soja, le battage et le désherbage mécanique
- Conversion à l’AB telle qu’en hypothèse 3, mais avec l’externalisation de tous les travaux
Dans l’hypothèse 2, la rotation envisagée est une succession de deux années de luzerne, suivie par un blé, un triticale, une orge ou de l’épeautre, puis un pois d’hiver et à nouveau un blé. « La luzerne apporte de l’azote, ce qui permet d’en faire l’économie sur le blé qui suit, et même sur la céréale secondaire, qui va valoriser l’arrière-effet de la luzerne. Vient ensuite une légumineuse, par exemple un pois d’hiver, qui apporte à nouveau de l’azote pour le blé qui suit, avant le retour avec de la luzerne, ou une céréale secondaire », détaille Benoît Gassmann, conseiller en agriculture biologique à la Chambre d'agriculture d’Alsace. Même si elle est conçue pour les limiter, cette hypothèse nécessite toutefois un certain nombre d’interventions : destruction de la luzerne, déchaumages pour limiter la prolifération des adventices, apports de compost et/ou de déchets verts tous les trois ans pour couvrir les exportations. En outre, cette hypothèse requiert d’investir dans une herse étrille.
L’hypothèse 3 repose sur une rotation pois d’hiver, blé, triticale (ou autre seconde paille), puis deux années de soja avant un blé. Elle est donc davantage équilibrée entre cultures de printemps et d’hiver. L’introduction de cultures de printemps augmentant le risque de salissement, cette hypothèse inclut pas mal d’interventions mécaniques : labours, faux-semis, déchaumages, mais aussi l’implantation d’un engrais vert après le triticale et l’apport de fumier avant les blés, tous les trois ans.
Plus de travail en été
L’impact sur le temps de travail de ces quatre hypothèses a été évalué en recensant toutes les interventions et en y appliquant des temps de travail grâce au barème d’entraide, en concertation avec la famille Beck. « Nous avons démontré qu’il est possible de faire baisser la charge de travail, notamment en choisissant des cultures peu exigeantes en main-d’œuvre, comme la luzerne, les céréales d’hiver », avance Benoît Gassmann. Dans l’hypothèse 1, la charge de travail est assez répartie sur l’année. Dans les hypothèses de conversion à l’AB, elle est davantage concentrée sur la fin d’été, avec les déchaumages, et le début de l’hiver.
Une marge améliorée après la conversion
Le diagnostic économique repose sur la comparaison des marges entre la situation actuelle et celles obtenues sous les diverses hypothèses. « La marge, c’est la différence entre les produits, soit le fruit de la vente des productions et les primes Pac couplées, moins les charges opérationnelles, qui rassemblent taxes, assurances, prestation de service, semences, engrais… », rappelle Pascale Knepfler, du service économie de la Chambre d'agriculture d’Alsace. Sur la base de rendements moyens, les produits de la vente utilisés sont les suivants : blé meunier 1 400 €/ha, soja pour l’alimentation animale : 1 200 €/ha, triticale 1 000 €/ha, épeautre 1 000 €/ha, pois 500 €/ha. « À noter que ce n’est qu’à partir de 2023, après la période de conversion, que ce qui a été semé pourra être vendu au tarif du bio », précise Pascale Knepfler. À noter aussi que, dans les calculs présentés, les primes à la conversion n’ont pas été prises en compte. Après trois années de conversion délicates, l’hypothèse 2 permet de faire passer la marge à 15 000 €, contre 11 000 € si la surface dédiée aux grandes cultures était restée dédiée pour un tiers au blé et pour deux tiers au maïs conduits de manière conventionnelle. Dans cette hypothèse, les prairies sont valorisées par la vente d’herbe sur pied, à raison de 250 €/ha. L’hypothèse 3 conduit à une marge de 17 000 € après la période de conversion. Enfin, dans l’hypothèse 4, le fait de confier l’ensemble des opérations culturales à des prestataires dégrade la marge et conduit à une année très difficile durant la période de conversion mais ensuite les résultats restent « corrects ».
Les conclusions de cette étude sont donc encourageantes : « Une conversion de l’atelier grandes cultures à l’AB est envisageable dans tous les cas, à condition de gérer la technique, et de contractualiser avec les organismes stockeurs », indique Benoît Gassmann.












