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Bérengère de Butler

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Sécheresse hivernale

Le bout du tunnel

Technique

Publié le 10/03/2023


Avec 6 mm à Meyenheim, ou encore 7 mm à Entzheim, le mois de février a été extrêmement sec. « La normale se situant à 29 mm pour un mois de février, on est donc sur un déficit de précipitation de l’ordre de 80 % », expose Christophe Mertz, météorologue à Atmo-Risk, ce qui place ce mois de février dans le top 10 des plus secs, avec 2012, 2003 et 1959. Heureusement, cet épisode fait suite à un automne relativement pluvieux : les mois de septembre, octobre et novembre ont été excédentaires, permettant une bonne recharge de la nappe. Mais la tendance s’est inversée dès le mois de décembre et jusqu’en février. Si bien que, « depuis le 13 janvier dernier, il n’y a pas eu un jour à plus de 5 mm », indique Christophe Mertz. Une situation qui a des effets sur l’humidité des sols, les débits des cours d’eau, et la hauteur du toit de la nappe.

 

 

« Les débits des cours d’eau sont similaires à ceux d’un mois de mai-juin », rapporte Nicolas Ventre, directeur départemental des territoires, en marge d’une réunion du comité départemental de la ressource en eau (lire en encadré). Les niveaux de la nappe restent « dans l’ensemble assez stables, et majoritairement en dessous des normales saisonnières, sauf le long de la bande rhénane où ils sont autour ou supérieurs à ces normales », indique-t-on à l’Aprona. Dans le détail « la situation reste déficitaire en secteur Piémont, Hardt et fossé de Sierentz, où le retour aux normales de saison avant l’été n’est a priori pas entrevu. En centre plaine, au nord de Colmar, la nappe est très réactive et influencée par les rivières. Il s’agit donc d’attendre les pluies pour entrevoir l’évolution possible. En plaine au sud de Colmar, la nappe répond selon des cycles pluriannuels, la nappe devrait donc globalement rester sous les normales ». Mais que ce soit au niveau des cours d’eau ou de la nappe, « rien ne justifie la mise en place de mesures restrictives à ce stade », pointe Nicolas Ventre.

Peu d’impact sur les cultures, hormis la valorisation de la fertilisation

À court terme, cet épisode n’a eu qu’un impact limité sur les cultures. « Il faisait froid, les conditions n’étaient pas poussantes, donc les plantes n’avaient pas besoin d’eau », résume Pierre Geist, conseiller agricole à la Chambre d'agriculture Alsace. Une analyse partagée par son confrère Laurent Fritzinger : « Les horizons superficiels sont secs, oui, mais en dessous c’est humide, et les racines sont encore dans l’humidité. » La principale difficulté concerne la valorisation des apports d’azote sur colza et sur céréales d’hiver. Les premiers apports ont été réalisés mi février. Et depuis, il n’y a pas eu plus de 5 mm alors qu’il en faudrait 15 pour que l’engrais soit bien valorisé. Mais Pierre Geist n’est pas inquiet : les précieux granulés ont été apportés sur sol humide, et il y a eu de la rosée pour les faire fondre.

Ajoutons à cela que, au regard des températures encore fraîches, les plantes poussent peu, donc consomment peu d’azote. Que les reliquats azotés sont assez élevés : « 100 unités en moyenne donc de 70 à 130 unités ». Que ce ne sont pas les premiers apports qui contribuent le plus significativement au rendement. Et, surtout, que les blés ont très bien levé et très bien poussé à l’automne, donc qu’il n’y a quasiment pas de pertes au semis ni de pertes hivernales. « Les peuplements sont là et bien là, donc s’il y a quelques talles qui disparaissent naturellement, ce sera même plutôt bénéfique pour la suite. Car des peuplements denses font courir un risque de verse, qu’il s’agira ensuite de contrôler », rappelle Pierre Geist. Avec le retour de la pluie se pose la question de quand et sous quelle forme effectuer les apports d’azote suivant. « Nous préconisons de solder les apports d’azote sur colzas, car, avec la pluie et le redoux, ils vont détaler », indique Pierre Geist, qui, pour le reste, appelle à la patience : « Nous sommes encore en hiver ! »

Retour de la pluie

Heureusement, la pluie est de retour depuis mercredi. Interrogé lundi 6 mars, Christophe Mertz explique : « Les anticyclones laissent la place à un rail dépressionnaire qui va traverser l’Alsace au moins jusqu’à lundi, accompagné d’une hausse des températures ». De ce long ruban de pluie sont attendus « a minima 30 mm d’ici lundi dans la plaine centrale, soit l’équivalent d’un mois de mars entier, plus de 60 mm plus au nord, notamment en Alsace Bossue, et plutôt 100 mm sur le massif vosgien », estime Christophe Mertz. Sur les réseaux sociaux, les agriculteurs sont dans l’expectative, et pointent les divergences entre les différents modèles prédictifs.

 

 

Quoi qu’il en soit, il devrait y avoir de quoi regonfler les débits des cours d’eau. Jusqu’à faire courir un risque d’inondations ? Quand même pas, estime Christophe Mertz, car les débits se sont significativement étiolés en février. Ces précipitations devraient aussi permettre de recharger davantage la nappe, et c’est tant mieux. « Le reste de l’année se joue maintenant. Le manque de précipitations hivernales doit être rattrapé en mars et en avril. Sinon ça va être compliqué ». D’autant que le manteau neigeux est faible en montagne, alors que c’est sa fonte qui alimente le Rhin, dont le débit est d’ores et déjà un peu en deçà des normales.

Des fonds pour l’adaptation

Pour soutenir l’adaptation du monde agricole à un risque accru de sécheresse, le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire a lancé le dispositif France 2030 « Équipements pour la troisième révolution agricole », doté d’une enveloppe de 400 M€ (lire en page 5). Des fonds éligibles notamment pour l’achat de matériel d’irrigation moins consommateur d’eau. « Nous avons déjà vingt demandes de financements en ce sens », rapporte Nicolas Ventre.

Nappe phréatique d’Alsace

Une masse d’eau continue, hétérogène et dynamique

Pratique

Publié le 24/02/2023


« La nappe est un système continu, une cuvette remplie de graviers, de sable, et d’eau interstitielle, qui coule gravitairement du sud vers le nord, comme le Rhin », pose Fabien Toulet, avant de présenter les interactions qui peuvent exister entre la nappe rhénane et les cours d’eau. Parfois, la nappe alimente le cours d’eau (il est alors phréatique). Parfois, c’est l’eau de la rivière qui alimente la nappe. Et parfois, l’eau de la rivière passe par une zone non saturée avant d’atteindre la nappe. L’eau qu’elle contient est prélevée pour divers usages : « 45 % pour un usage industriel, 30 % pour la production d’eau potable, et 25 % pour un usage agricole, soit 120 millions de mètres cubes qui représentent, durant les trois mois estivaux d’irrigation, 60 % des prélèvements. »

Les mesures effectuées en 2022 ont été comparées à celles de 1976, une année également remarquable en termes de déficit hydrique. De ces mesures, il ressort que, globalement, « les étiages de la nappe sont plus importants ces dernières années ». Mais dans le détail, la nappe se comporte différemment selon la topographie et l’hydrographie. Autres enseignements de ces mesures : le niveau de la nappe peut varier de plus ou moins 10 mètres. Et les analyses statistiques des résultats montrent que, selon les zones, la nappe n’a pas de mémoire, c’est-à-dire qu’elle est très dynamique, et qu’il n’y a pas d’effet du régime hydrique de l’année précédente, alors que dans d’autres zones, l’effet des niveaux des années précédentes perdure dans le temps. Ainsi, dans certaines zones, la nappe affiche un cycle annuel, dans d’autres il est pluriannuel, notamment lorsqu’il n’y a pas de lien direct entre la nappe et les cours d’eau. Du coup, « dans certaines zones, le niveau de la nappe début mai ne présage pas de son niveau en été », ce qui fait dire à Fabien Toulet que « recharger la nappe l’hiver pour l’été ne fonctionne pas dans tous les secteurs ».

Affiner les connaissances sur l’effet des prélèvements en période de basses eaux

Sur les 30 dernières années, dans la bande rhénane, où la nappe est alimentée par le Rhin, la remise en eau de bras du Rhin, « a permis de limiter les étiages », indique Fabien Toulet. Par contre, le niveau d’étiage est plus bas dans la forêt de la Hardt et dans le Grand Ried. « La nappe se recharge bien en hiver, mais cela n’empêche pas que son niveau est plus bas en été », souligne Fabien Toulet, qui précise que les résultats apparaissent « très liés au débit dans les cours d’eau ». Une cartographie du lien entre points de mesure et cours d’eau qui influencent leur piézométrie (Rhin, Ill, mais aussi Doller, Thur, Fecht, Bruche, Giessen…) a d’ailleurs été établie. Ces études mettent aussi en évidence que l’effet d’une crue dans un cours d’eau sur le niveau de la nappe peut être immédiat, notamment pour l’Ill, ou de quelques jours. Ainsi, s’il n’est pas possible de prévoir le niveau de la nappe très en amont, « on sait comment elle réagit ».

Enfin, les mesures effectuées ont parfois mis en évidence des variations de piézométrie qui ne s’expliquent pas par des variations naturelles des débits des cours d’eau, et qui, dès lors, peuvent être attribuées aux effets de l’irrigation en été. Pour affiner les connaissances sur la nappe, ses interactions avec la pluviométrie, les débits des cours d’eau - qui représentent 60 % de sa recharge - et les prélèvements, notamment en période de basses eaux, les études continuent. L’intelligence artificielle, notamment, peut permettre d’accélérer l’appréhension des divers phénomènes en jeu, indique Fabien Toulet.

Dans la salle, cette présentation a provoqué des réactions sur la question du curage des fossés. Dans la Hardt par exemple, les canaux n’ont pas été suffisamment entretenus, rapportent les agriculteurs, qui pensent que cela faciliterait la circulation d’eau dans ces ouvrages qui se sont envasés. « Effectivement, un curage peut faciliter les échanges, confirme Fabien Toulet, à condition que les niveaux respectifs de la nappe et des fossés en été le permettent. » Et sans oublier qu’aux considérations hydrauliques s’en ajoutent des biologiques.

Irrigation et physiologie du maïs

Ne pas boire sans soif

Cultures

Publié le 24/02/2023


Irriguer permet non seulement de pourvoir aux besoins en eau du maïs lorsque la pluviométrie fait défaut, mais aussi de réguler les stress thermiques. En effet, les stress hydriques et thermiques s’amplifient : « Des températures élevées augmentent celle du feuillage, ce qui induit davantage de transpiration et donc une hausse de la demande en eau du maïs. Et s’il manque d'eau, il ferme ses stomates, ce qui limite la transpiration, et donc alimente la hausse de la température du feuillage », décrit Florence Binet.

Qu’il soit thermique ou hydrique, le stress influence la mise en place des composantes de rendement du maïs. Mais de manière différente. Le stress thermique affecte notamment la viabilité et la germination du pollen à partir de 30 °C. À partir de 36 °C, les grains de pollen meurent. « Le fait que la majorité du pollen soit émise le matin, et que la quantité de grains de pollen émise par les hybrides est énorme, limite le risque », pointe Florence Binet, qui ajoute qu’en 2022, le mercure est monté au-delà de 35 °C en amont de la floraison mâle, ce qui a permis d’échapper à des dégâts de stress thermique. Des températures excessives peuvent aussi avoir des effets négatifs après la fécondation, « avec moins de grains d’albumens dans les grains, ce qui impact le PMG ».

Irriguer pour moins stresser

Le stress hydrique, lui, a d’ores et déjà des effets en phase végétative : « La fermeture des stomates qu’il induit limite la photosynthèse, donc la croissance, et pénalise la phase de programmation des grains. » Mais ce n’est pas tout : les soies peuvent avoir du mal à sortir des spathes, ce qui peut entraîner un décalage avec l’émission du pollen, qui n’atteint donc pas, ou mal, les soies. « Les grains situés au bas de l’épi sont toujours fécondés en premier car ils correspondent aux premières soies qui sont émises. Ceci explique le phénomène de bouchon, les problèmes de fécondation arrivant sur les derniers grains à être fécondés », décrit Florence Binet. Le manque d’eau peut aussi gêner la migration du tube pollinique dans la soie. Les conséquences du stress hydrique se lisent dans les épis : « Si au bout des épis, il y a des grains verts et secs, c’est que l’ovule n’a pas été fécondé. Plus bas, il peut y avoir des grains qui ont été fécondés, qui ont commencé à se remplir mais qui avortent du fait du manque d’eau avant le stade limite d’avortement des grains (Slag). Plus bas encore, il peut y avoir des avortements par manque d’eau après le Slag. » En 2022, année chaude et sèche par excellence, il n’y a donc pas eu d’impact sur la pollinisation ni en post-fécondation. « L’émission des soies a pu être impactée. Mais c’est surtout le remplissage et la dessiccation, clairement, qui ont été affectés en situation non irriguée. »

Piloter au réel : des économies d’eau pour des rendements équivalents

Le manque d’eau réduisant la période de remplissage des grains, il convient d’encadrer les phases sensibles avec l’irrigation, si les précipitations font défaut. D’autant que l’irrigation permet de réduire l’intensité de tous ces stress. L’apport d’eau permet d’abaisser la température dans le couvert de 1 à 3 °C, donc de réduire l’intensité d’un stress thermique. Pour irriguer le plus efficacement possible, les agriculteurs disposent d’ores et déjà d’outils : les flashs irrigation des OAD. Mais ces outils ne prennent pas encore bien en compte qu’en cas de fortes chaleurs, la plante réagit : « En fermant ses stomates, elle limite son évapotranspiration et donc consomme très probablement moins d’eau que ce qu’on pense. Donc, toute l’eau apportée n’est pas forcément valorisée. » D’où l’intérêt d’estimer la consommation réelle, et de piloter l’irrigation à l’évapotranspiration réelle (ETR) plutôt qu’à l’évapotranspiration maximale (ETM). Des expérimentations ont été menées en utilisant un modèle qui simule l’activité des stomates, informe Florence Binet. Résultats : « Le pilotage au réel réduit le volume d’eau apporté au début du cycle et donne des rendements équivalents qu’un pilotage de l’irrigation à l’ETM. Donc, en étant plus en adéquation avec la demande des plantes, on améliore la productivité de l’eau. »

Irrigation

Une année chaude à tous points de vue

Technique

Publié le 24/02/2023


L’année 2022 a été « la plus chaude jamais enregistrée en France », pose Patrice Denis, qui précise qu’en termes de somme de températures, « 2022 est proche de 2003 ». Autres caractéristiques : un ensoleillement abondant et un déficit de pluviométrie qui a atteint 25 %. Les précipitations ayant été très inférieures aux besoins en eau des cultures, il a donc fallu compenser ce manque d’eau par de l’irrigation. Mais, dès le 1er août, un certain nombre de départements français étaient placés en arrêté sécheresse, donc avec l’impossibilité pour les agriculteurs de prélever l’eau en rivière pour irriguer les cultures. Heureusement, la campagne d’irrigation s’est arrêtée tôt, « le 15 août ». Et heureusement aussi, « le matériel d’irrigation a évolué ». Mais tout de même, la campagne d’irrigation a été « coûteuse et compliquée ».

Améliorer la réalimentation de la nappe

En plus des ETP élevées qui ont mis la pression sur l’irrigation, la campagne a aussi été marquée par la hausse du coût de l’énergie, des intrants, et la baisse du prix des céréales, pointe Fabien Metz. Durant cet été qui a été chaud et sec pendant très longtemps, l’irrigation a parfois été présentée, et perçue, comme du gaspillage de la ressource en eau. Fabien Metz rappelle, à un auditoire convaincu, que « l’irrigation sécurise la production, ainsi que la qualité des aliments et la souveraineté alimentaire ». Dans la fournaise estivale, les champs irrigués ont en outre fait office d’îlots de fraîcheur. Et puis « l’eau absorbée par les cultures entre dans un cycle naturel et permet de régénérer de la pluie, comme une forêt », poursuit Fabien Metz, qui l’affirme donc : « L’irrigation, ce n’est pas du gaspillage. » Reste que la profession doit « s’opposer » à une vision « environnementaliste » de l’utilisation de l’eau, qui conduit à une volonté de restreindre les volumes alloués à cette fonction, à celle de mettre en place des zones de restriction des prélèvements dans la nappe autour des cours d’eau phréatiques…

« Un projet d’arrêté cadre interdépartemental, pris par le préfet, avec des mesures de gestion de l’eau évoluant en fonction du niveau de sécheresse, avec quatre niveaux d’alerte correspondant chacun à des mesures adaptées, est dans les tuyaux », informe Fabien Metz. L’objectif de ce dispositif est de « renforcer et améliorer la gestion des sécheresses, notamment pour que les cours d’eau ne soient jamais à sec ». Il inclut donc aussi des mesures de restriction pour les industriels. Pour les prélèvements dans les cours d’eau, a priori, pas de changement. Mais pour les prélèvements dans la nappe, « des discussions sont en cours ».

Autre sujet d’actualité : pour réaliser de nouveaux forages en zone humide remarquable, il convient d’abord de prouver qu’ils n’auront pas d’impact sur la nappe et la zone humide. « Pour l’instant, cela revient à faire appel à des bureaux d’études pour réaliser des mesures d’impacts. Nous militons pour une simplification des démarches, en se fondant sur un logigramme et la cartographie des sols d’Alsace », indique Fabien Metz. « Ce sont des sujets compliqués », euphémise-t-il. D’où l’importance que la profession agricole soit efficacement représentée dans les instances qui gèrent la ressource en eau. Notamment pour faire passer le message que, limiter les prélèvements, sans améliorer la réalimentation de la nappe revient à donner des coups d’épée dans l’eau.

Détection de métabolites de produits phytosanitaires dans l’eau potable

Un feuilleton à rebondissements

Technique

Publié le 21/02/2023


Le point de départ de ce feuilleton est la mise à jour de la liste des paramètres mesurés dans l’eau potable par l’Agence régionale de santé (ARS), suite à la parution des résultats de l’inventaire de la qualité des eaux souterraines par l’Aprona, en 2017. Il avait révélé de nombreuses détections de produits phytosanitaires et de leurs métabolites dans les eaux souterraines. Un nouveau contrôle sanitaire a été mis en place à partir de janvier 2021. Les premiers résultats ont été confirmés par d’autres analyses, qui ont mis en évidence des traces de métabolites de s-métolachlore et de chloridazone dans l’eau distribuée au robinet de certaines communes alsaciennes. À noter que le métolachlore est encore en vente mais est bien moins utilisé aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Quant à la chloridazone, elle est retirée du marché.

Pour comprendre la suite des événements, « il faut bien avoir en tête que le seuil réglementaire de potabilité, fixé à 0,1 µg (microgrammes) de molécule active ou de métabolite par litre d’eau, est purement réglementaire et a une vocation de surveillance. Il n’a rien à voir avec une quelconque toxicité ou risque pour la population. Le risque sanitaire, lui, est représenté par la Vmax (valeur maximale) lorsqu’elle est connue. Jusqu’à récemment, elle était de 510 µg/l pour le métolachlore ESA, soit 5 100 fois plus que la norme réglementaire », explique Nathalie Brobeck-Allard, cheffe de service Agronomie Environnement à la Chambre d'agriculture Alsace (CAA). À noter que lorsque la Vmax n’est pas encore définie par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), les départements et régions appliquent des valeurs approchées transitoires très différentes : « 0,1 µg/l, 0,3 µg/l dans le Grand Est, beaucoup plus en Bretagne, ce qui pose question… », pointe Nathalie Brobeck-Allard.

Des dérogations soumises à obligations

Or, « les teneurs mesurées dans l’eau potable allaient de 0,1 à 2 µg/l, le plus souvent de 0,2 à 0,8 µg/l ». Si le risque sanitaire était, a priori, négligeable, le seuil de 0,1 µg/l pour l’eau potable distribuée était effectivement dépassé, ce qui exposait les distributeurs ne respectant pas les normes réglementaires à des actions judiciaires, à des refus de payer des factures… Pour se protéger, les distributeurs peuvent demander à la préfecture une dérogation pour distribuer une eau non conforme aux normes réglementaires sur le paramètre des pesticides. Cette dérogation est un arrêté préfectoral, qui passe donc devant le Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (Coderst). Valable uniquement pour 3 ans et renouvelable une seule fois, elle implique des conséquences en termes de communication auprès des citoyens et de plans d’action. Le distributeur d’eau doit notamment communiquer sur la situation auprès de ses abonnés, mettre en place un volet curatif, comme une dilution de l’eau ou son traitement aux charbons actifs, et un volet préventif, qui permette de protéger et reconquérir la qualité de la ressource en eau. Volet préventif qui peut donc avoir des répercussions sur l’agriculture locale. Or à l’heure actuelle, « la profession n’a pas été associée, et nous ne savons pas s’il est prévu de mettre en œuvre des plans d’action, ni s’ils sont écrits, ni si les collectivités vont proposer un calendrier et une méthode pour les mettre en place, ni s’ils prendront la forme de recommandations ou d’obligations, d’interdictions », informe Nathalie Brobeck-Allard.

Le risque de toxicité des métabolites revue à la baisse

Dans le même temps, Syngenta, qui commercialise le s-métolachlore, a émis, en décembre 2021, la recommandation de ne pas appliquer cette molécule sur les aires d’alimentation de captages prioritaires. Et l’Anses a fixé de nouvelles conditions d’emploi pour les herbicides à base de s-métolachlore : ne pas dépasser la dose de 1 000 g/ha/an et ne pas appliquer sur parcelles drainées en période d’écoulement des drains.

Enfin, le 30 septembre 2022, un nouvel avis de l’Anses est paru et a reclassé en métabolites non pertinents, cette fois d’après des tests biologiques robustes, et non par défaut (c’est-à-dire par manque de données), les principaux métabolites de la matière active. Il en résulte que le seuil des 0,1 µg/l ne s’applique plus, et que c’est le seuil de vigilance, fixé à 0,9 µg/l qui doit s’appliquer. Par conséquent, bon nombre de dérogations accordées en 2022 ne sont plus nécessaires et devraient donc être abrogées. Suite au nouvel avis de l’Anses, moins de cinq unités de distribution d’eau potable seraient concernées par des dépassements du seuil de vigilance de 0,9 µg/l pour des métabolites de produits phytosanitaires en Alsace. Reste que ces péripéties sont arrivées peu ou prou au même moment que les bons résultats du partenariat Ermes 2018-2022 (lire aussi en pages 13 à 16), ce qui a eu tendance à invisibiliser les efforts qui ont été faits et leurs résultats. Reste aussi que l’agriculture a une nouvelle fois été désignée comme le coupable idéal dans un procès où le banc des accusés devrait compter bien d’autres suspects, à commencer par les consommateurs d’eau potable eux-mêmes, générateurs de micropolluants. Ce feuilleton se termine, à l’heure où nous mettons sous presse, par l’annonce faite par l’Anses d’engager la procédure de retrait des principaux usages des produits phytopharmaceutiques à base de s-métolachlore.

Élevages ovins

Lynx, y es-tu ?

Vie professionnelle

Publié le 13/02/2023


Ils se sont donné rendez-vous à cinq, dans la bergerie de Nicolas Schaeffer, située à Offwiller, à flanc de colline et en lisière de forêt… Un poste d’observation idéal, pour un prédateur aussi discret qu’efficace : le lynx. Car c’est lui que les cinq éleveurs soupçonnent d’être derrière les scènes de crime qu’ils ont découvertes ces derniers mois dans leurs parcs. En effet, le mode opératoire est identique : une seule brebis à chaque fois, saisie au niveau de la gorge, mise à mort par section de la trachée, et consommée au niveau de la tête. Le reste du troupeau, lui, est indemne et calme. Rien à voir avec les attaques de loups, qui font généralement un carnage et laissent derrière eux une troupe affolée. Rien à voir non plus avec les effets d’une intrusion de chien errant. Ici, on a plutôt affaire à un gentleman prédateur, qui choisit sa proie (ce sont souvent des brebis avec un agneau), la guette, et l’attaque au moment opportun. Mais tout de même, c’est bien du gagne-pain des éleveurs dont il s’agit. Et ces supposées attaques de lynx se répètent.

Nicolas Schaefer en a relevé deux : début août et fin novembre 2022, avec à chaque fois une brebis prédatée, dans deux parcs différents. Christian Nagel et Sandrine Roth, éleveurs à Gundershoffen, ont eu deux brebis attaquées, le 6 puis le 7 décembre, dans un parc situé à Niederbronn. Quant à Stéphane Huchot, éleveur à Preuschdorf, il a déjà trouvé une première brebis avec ces marques caractéristiques à l’automne 2020. « Je n’ai pas fait de déclaration à la préfecture. Mais mon père, âgé de 72 ans, m’a dit qu’il n’avait jamais vu ce type de morsure. » Au printemps 2021, rebelote. Cette fois, Stéphane Huchot fait venir des chasseurs. Eux aussi trouvent les traces laissées par l’attaquant « bizarres ». Cette fois, Stéphane Huchot fait une déclaration auprès des services de l’État et, suite à l’expertise des agents de l’Office français de la biodiversité (OFB), le cas est « avéré ». Tout comme un autre cas, avéré à l’automne 2022. Rapidement suivi d’un autre, perpétré le 27 novembre, avec des symptômes très similaires au précédent. Stéphane Huchot s’attendait donc à ce que cette attaque soit également « avérée », et donc à pouvoir bénéficier de l’indemnisation qui s’ensuit. Mais, à sa grande surprise, le cas n’a pas été « avéré », et l’indemnisation s’est envolée.

Un doute difficile à supporter

Et c’est bien ce qui chipote les éleveurs. « Nous ne sommes pas contre la réintroduction du lynx. Mais on aimerait bien que la gestion des conséquences évolue. En l’état actuel des choses, on n’est jamais sûr de rien. Tout ce qu’on sait, quand une attaque est « avérée », c’est qu’une prédation est soupçonnée et que le lynx ne peut pas être écarté. Mais on ne sait rien de plus, notamment s’il s’agit plutôt d’un lynx, d’un loup, d’un chien errant… Il n’y a pas vraiment de conclusion, uniquement des présomptions », expose Stéphane Huchot. « Nous pouvons tout à fait comprendre que la situation est compliquée. C’est nouveau pour tout le monde. Y compris pour les services de l’État, qui doivent apprendre à distinguer les traces laissées par le lynx. Mais c’est notre gagne-pain qui est en jeu, et nous avons du mal à supporter d’être laissés dans l’incertitude, d’autant plus que le phénomène prend de l’ampleur », renchérit Nicolas Schaeffer.

Autre sujet de frustration pour les éleveurs : lorsque les experts viennent, ils ne se prononcent pas. « Ce ne sont pas les techniciens qui expertisent l’animal qui rendent le verdict, ce sont des gens dans des bureaux. Et nous, on reçoit juste un courrier pour nous dire si oui ou non, on sera indemnisé. On aimerait bien avoir les résultats de l’expertise, pour savoir sur quelles preuves ou absence de preuves les experts se fondent pour décréter si oui ou non il s’agit d’une prédation qui donne lieu à indemnisation », argumente Stéphane Huchot. Ainsi, une des attaques perpétrée dans la troupe de Sandrine Roth et Christian Nagel va donner lieu à une indemnisation. Mais l’éleveuse n’a reçu aucun compte rendu. C’est l’animatrice du syndicat ovin qui lui en a fait la lecture par téléphone. Il y est noté que l’indemnisation est accordée, « le doute devant bénéficier à l’éleveur ».

Pour mieux saisir les mystères que recèle cette formule alambiquée, les éleveurs aimeraient être davantage impliqués dans les expertises.  « Nous ne sommes pas des experts en grands prédateurs, certes. Mais nous sommes des experts en élevage ovin. Et nous savons faire la différence entre une brebis morte de maladie et consommée par des charognards, et une brebis prédatée. » Stéphane Huchot a d’ailleurs mené une expérience sur une brebis prédatée un samedi, et qui n’a donc pu être expertisée que le lundi matin : « Je l’ai laissée sur place avec une caméra de vidéosurveillance : aucun charognard ne s’est attaqué au cadavre durant tout ce laps de temps. Donc la thèse de la mort naturelle et de la consommation par des charognards, je n’y crois pas. D’autant que nous passons tous les jours dans nos parcs. » Et puis, pourquoi un charognard se limiterait à consommer la gorge et la tête des brebis alors qu’il pourrait se régaler des gigots, s’interrogent encore les éleveurs. Et les renards ? Les éleveurs sont formels : ils s’attaquent aux agneaux, pas aux brebis.

Davantage de concertation et de reconnaissance

Lorsqu’ils ont été réintroduits dans les Vosges, certains lynx étaient équipés de colliers permettant de les géolocaliser. Les éleveurs ont donc demandé à l’administration si ce secteur des Vosges du Nord abrite des lynx, mais ils n’ont jamais obtenu de réponse claire. Sans doute par crainte que les félins ne soient abattus. Rappelons que le lynx est une espèce protégée, et que sa chasse est donc interdite. Reste que « les chasseurs du coin constatent des attaques similaires sur le gibier », rapporte Stéphane Huchot.

 

 

Enfin, les éleveurs regrettent d’avoir à supporter d’autres contraintes liées à la prédation sans indemnisation. Certains ont par exemple investi dans des patous, des chiens qui peuvent certes faire fuir un prédateur, mais qui coûtent cher en croquettes et qui peuvent aussi effrayer les promeneurs. Tous les éleveurs ceinturent aussi plutôt deux fois qu’une leurs parcs de protection, à l’efficacité limitée, comme en attestent les attaques constatées. Lorsqu’elle est avérée, la prédation donne lieu à une indemnisation de quelque 150 €, selon la valeur de l’animal, soit la valeur de la viande. « Or une prédation c’est aussi une journée passée à remplir des papiers, à recevoir des experts », souligne Nicolas Schaeffer. Certains éleveurs en arrivent à hésiter à prendre la peine de déclarer les dégâts. « Mais il faut le faire pour que les statistiques soient justes », encourage Stéphane Huchot.

« Nous savons que nous devons cohabiter avec les grands prédateurs. Et nous sommes prêts à le faire. À condition d’être davantage informés et impliqués. Pourquoi pas en étant formés, pour que les expertises puissent être menées en concertation, en bonne intelligence et en toute transparence », résume Stéphane Huchot.

Du soja dans les rations pour améliorer l’autonomie protéique

Du principe à la réalité

Technique

Publié le 01/02/2023


Plus que jamais l’autonomie protéique et énergétique des élevages est un sujet d’actualité. Cet enjeu pour la durabilité des exploitations d’élevage a donné lieu à la création d’un Partenariat européen pour l’innovation (PEI), baptisé Arpeege, pour Autonomie en ressources protéiques et énergétiques des élevages du Grand Est, qui implique 24 partenaires. Porté par la Chambre régionale d’agriculture du Grand Est, ce projet a exploré différentes pistes de septembre 2019 à décembre 2022. L’une d’elles consistait à identifier des cultures fourragères et protéiques adaptées au territoire du Grand Est, et qui gagneraient donc à être développées dans les assolements des éleveurs ou des céréaliers, dans le cadre de partenariats entre agriculteurs. L’objectif recherché étant l’autonomie à l’échelle du territoire.

 

 

 

 

Du fait de sa teneur élevée en protéines, le soja fait évidemment partie des pistes envisagées. Mais ses exigences en termes de précocité de récolte, de type de sol, de possibilité d’irriguer ou non, font qu’il n’est pas cultivable partout. Ainsi, le risque de récolte tardive est rédhibitoire, tout comme les sols de craie. En outre, plus le risque de stress hydrique ne peut pas être compensé par une bonne réserve utile ou le recours à l’irrigation, plus le potentiel de rendement risque d’être impacté lors des années à faible régime pluviométrique. Du coup, la faisabilité du soja est aléatoire. Et, en Alsace, selon les situations (type de sol, irrigué ou non), les potentiels de rendement vont de 32 à 40 q/ha.

 

 

 

 

Broyer mais pas trop fin

Cultiver du soja, c’est bien. Bien le valoriser, c’est encore mieux. Deux études ont été menées dans le cadre du projet Arpeege afin d’appréhender les impacts technico-économiques à l’échelle de l’atelier lait et de l’exploitation de l’introduction du soja dans les rations. L’une portait sur le remplacement partiel du tourteau de colza par des graines de soja toastées dans la ration des vaches laitières. L’autre sur l’introduction de graines de soja toastées ou crues dans ces mêmes rations.

Les résultats obtenus dans la première étude sont assez contre-intuitifs. En effet, le produit lait diminue de 12 €/1 000 l, essentiellement parce que la production laitière diminue d’1,3 kg/VL/j. Et comme le coût alimentaire augmente de 3 €/1 000 l du fait du toastage, la marge alimentaire diminue de 15 €/1 000 l. Pour expliquer ces résultats, Philipppe Le Stanguennec, conseiller agricole à la Chambre d'agriculture Alsace, avance un broyage sans doute trop fin de la graine de soja toastée, entraînant « une perte de l’effet by-pass et une dégradabilité de l’azote supérieure à celle du tourteau de colza ». Une hypothèse confirmée par la littérature scientifique, de laquelle il ressort un optimum de production laitière pour des graines coupées en demis ou en quarts, un broyage plus fin entraînant une baisse de la production.

Dans la deuxième étude, la comparaison des résultats entre le lot de vaches laitières (VL) nourries avec des graines de soja crues et toastées fait apparaître une baisse de la marge alimentaire de 4 €/1 000 litres pour la deuxième modalité, toujours en raison du coût du toastage. Les résultats techniques, eux, mettent en évidence un peu plus de taux et de productivité avec les graines toastées, mais sans que la différence soit significative, pointe Philippe Le Stanguennec. Il avance deux hypothèses pour expliquer le manque d’efficacité du toastage : la maîtrise approximative du processus de toastage, sachant que l’opération a été effectuée dans un toasteur mobile, et le broyage des grains, encore trop fin, puisque la taille moyenne des particules distribuées dans les deux lots était de 1,3 mm, pour un optimum évalué à 2,9 mm.

Un impact environnemental positif

Cette deuxième étude a en outre servi à réaliser une étude « système », soit sur l’ensemble de l’exploitation. L’introduction de 2 kg de soja/VL/j pendant 150 jours, avec un rendement en soja estimé à 25 q/ha, il faut 10 ha de soja, qui viennent prendre la place de 10 ha de blé dans l’assolement. Une évolution aux conséquences nombreuses dans les comptes de l’exploitation : perte de produit blé, achat de paille, économie d’azote… Au final, dans les conditions de l’étude, l’opération se traduit par une baisse de l’EBE. Un résultat économique décevant, à contrebalancer avec l’impact positif sur l’environnement de l’évolution, puisque l’empreinte carbone nette de l’atelier lait passe de 0,96 à 0,93 kq eq CO2/litre de lait corrigé.

En outre, « le résultat est aussi très dépendant de la réponse des animaux au changement de ration, et du contexte économique », tempère Philippe Le Stanguennec. Et justement, face à l’évolution du prix des engrais, et des concentrés, « la différence entre les deux systèmes s’accentue ». Ajoutons à cela que la rétribution des services environnementaux se développe, et que ce genre de pratiques, bonnes pour l’environnement mais pas forcément pour le portefeuille des éleveurs, peuvent devenir éligibles à ce type de dispositifs.

 

 

 

Pommes

L’exception alsacienne menacée

Cultures

Publié le 31/01/2023


Les images ont fait le tour des journaux télévisés et des réseaux sociaux : des producteurs de pommes, armés de tronçonneuses, abattent leur outil de production. Des images glaçantes, lorsqu’on sait le temps qu’il faut à un verger pour devenir productif, et les investissements que cela requiert, en termes de matériel végétal, de temps de travail, de main-d’œuvre… Il faut que les producteurs soient arrivés au bout du supportable, pour scier la branche qui les nourrit !

 

 

En effet, les producteurs interrogés sur les ondes nationales expliquent qu’avec la hausse des charges, et même s’ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour la contenir, produire des pommes n’est plus une opération rentable. Dès lors, s’ils arrachent des vergers, c’est pour arrêter une hémorragie dont leurs exploitations pourraient ne pas se relever. D’où leur revendication, portée par la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPF) : « + 20 centimes/kg, c’est ce que réclament les producteurs de pommes à la grande distribution et aux transformateurs… pour simplement survivre. »

La situation dans laquelle se trouvent actuellement ces producteurs n’est pas que conjoncturelle, mais aussi structurelle. Elle est le fruit de l’érosion de la pomiculture française : « En 20 ans, la surface dédiée à la production de pommes a reculé de 20 à 30 % en France », indique Hervé Bentz, responsable du verger expérimental Verexal à Obernai. Thomas Burger, producteurs à Steinseltz, rappelle : « Il y a encore quelques années, la France était le premier producteur européen de pommes. La France était non seulement autosuffisante, mais aussi exportatrice de pommes. » Mais au cours des années 2000, la Pologne a détrôné la France, sous l’effet notamment de la Pac, « qui a permis de financer des outils de production dans les Pays de l’Est », analyse Thomas Burger. Un choix de politique européenne dont les producteurs français récoltent aujourd’hui les fruits.

Dans son rapport sur la compétitivité de la Ferme France, le Sénat, décortique la dégringolade de la filière : « La France perd chaque année des parts de marché à l’exportation à une vitesse effrénée : le volume exporté a été divisé par deux en moins de 7 ans, passant de près de 700 000 t en 2014 à moins de 350 000 t en 2021… La chute des exportations explique l’érosion du solde commercial français de la filière pommes. Il est passé en volume en moyenne d’un solde excédentaire de 600 000 t/an entre 2004 et 2015 à un niveau de 250 000 t en moyenne depuis 2019… Pour la première fois, la France est même devenue déficitaire vis-à-vis du reste de l’Union européenne en pommes en 2021, tout en maintenant un léger excédent, largement inférieur à la moyenne historique, avec les pays tiers », peut-on lire.

Des petites structures, diversifiées, et résilientes

L’Alsace semble surnager dans ce marasme. Producteur de fruits à Kriegsheim et président de la Cuma Alsa Pomme, Patrick Vogel explique cette exception alsacienne par plusieurs facteurs : « Les producteurs alsaciens bénéficient d’un bassin de consommation dense, et attaché aux produits locaux. Nous profitons également de l’organisation des filières, avec des structures comme l’interprofession Fruits et Légumes d’Alsace, qui contribue à l’amélioration des relations commerciales entre les différents maillons des filières. » Autre élément d’explication : la taille et le profil des structures. Avec 100 ha de pommes, la Cuma Alsa Pomme fait figure de mastodonte dans le paysage pomicole alsacien, mais c’est « une goutte d’eau », comparée aux exploitations spécialisées, qui cultivent plusieurs centaines d’hectares de vergers. La petite taille des fermes fruitières alsaciennes s’avère être un atout. Par exemple, pour employer de la main-d’œuvre. « Trouver dix personnes, c’est plus facile que d’en trouver 50 », expose Patrick Vogel. Plus petites, les structures alsaciennes sont aussi plus diversifiées. Une diversification qui agit comme un amortisseur, en cas de difficulté dans une filière.

L’Alsace bénéficie aussi d’une situation géographique privilégiée : Franche-Comté, Bourgogne, Lorraine… aucun des territoires limitrophes n’est un acteur majeur de la production de pommes. Ce marché relativement peu concurrentiel joue en la faveur des producteurs alsaciens au niveau tarifaire, « y compris auprès de la grande distribution, même s’ils ne sont quand même pas très généreux », rapporte Hervé Bentz. En outre, bon nombre de producteurs multiplient les canaux de commercialisation, entre grande distribution, grossistes, vente directe… ce qui fait que les producteurs alsaciens n’ont généralement « aucun problème de débouché, contrairement aux grands bassins de production », témoigne Patrick Vogel.

Parmi les facteurs explicatifs de la résistance alsacienne, Pierre Barth, producteur à Furdenheim, avance aussi les investissements qui ont été consentis par la Cuma Alsa Pomme. Alors que dans d’autres bassins de production, les structures logistiques et commerciales ne sont pas toujours à la hauteur de la production, la station de conditionnement de Brumath permet de préserver la qualité et de bien gérer la commercialisation des pommes d’Alsace.

L’Alsace n’arrache pas, mais la situation économique se tend

Du fait de ces particularités, l’Alsace n’arrache pas de vergers, au contraire, il s’en plante. « Depuis 2016, la surface des vergers est passée de 80 à quelque 100 ha », estime Patrick Vogel. Cette dynamique est néanmoins menacée. D’un côté, les producteurs sont confrontés à des coûts de production qui augmentent, « surtout en post-production, stockage, emballage, transport, et main-d’œuvre », pointe Pierre Barth, qui chiffre la hausse des charges à « au moins 15 cts/kg de pomme ». Aux coûts de production s’ajoutent des frais que l’on pourrait qualifier d'« annexe » s’ils n’étaient pas devenus essentiels. Patrick Vogel a ainsi mis en place quatre certifications sur son exploitation : Vergers écoresponsables, GlobalG.A.P., charte Fruits et légumes d’Alsace, et HVE. « Ça me coûte 2 000 €/an. Mais, sans ça, je n’ai pas accès à la grande distribution », précise-t-il.

La hausse du coût de l’énergie inquiète tout particulièrement les producteurs. La Cuma Alsa Pomme est, pour l’instant, relativement épargnée grâce à un contrat signé avant le début de la crise et qui court jusqu’en 2025. « Nous sommes malgré tout, confrontés à des hausses significatives du coût de l’électricité », rapporte Patrick Vogel, qui souligne que, si on peut baisser le chauffage de quelques degrés dans son salon en enfilant un pull, il n’est pas envisageable de faire de même dans les cellules réfrigérées où sont stockées les pommes. En effet, la moindre variation de température se paie au niveau de la qualité. Même son de cloche au Verexal, qui est pour l’instant relativement bien protégé de la hausse du coût de l’électricité par un contrat d’approvisionnement qui court jusqu’en août 2023. Mais la perspective de son renouvellement est source d’inquiétude.

Et puis, en 2023, d’autres charges vont s’ajouter, comme « l’augmentation du Smic, la hausse du coût des matériaux », indique Pierre Barth. Car si le verger alsacien plante encore des arbres, cela coûte de plus en plus cher aux producteurs en termes de piquets et autres matériels de palissage. « Globalement tout a pris 30 %. Ça va devenir compliqué pour les trésoreries », pronostique Pierre Barth. D’autant que les producteurs ne vont pas pouvoir répercuter ces hausses des coûts de production comme ils le voudraient : « Il faut rester aligné au prix du marché si on veut vendre », pointe Thomas Burger.

La liste des menaces ne serait pas complète sans celle du changement climatique. Les Burger ont perdu les trois quarts de leurs poires à cause du gel l’année dernière. « Pour nous, c’est le principal problème : il nous manque du volume, et nous avons des charges en hausse, que nous n’avons pas pu répercuter. » Pierre Barth déplore aussi une récolte « pas énorme » mais un prix payé au producteur « qui n’augmente pas ». Le Verexal, également, a vu sa production amputée par le gel. D’ailleurs, si le retour du froid est une bonne nouvelle car il retarde la croissance et donc une émergence trop hâtive de la végétation, les effets de la douceur qui a précédé ne sont pas pour autant effacés : « Tout démarrage précoce de la végétation augmente le risque de dégât de gel. Et plus l’état végétatif est avancé, plus les dégâts risquent d’être importants », rappelle Hervé Bentz.

Des cochons aux petits oignons

Élevage

Publié le 30/01/2023


« Avant, on produisait des céréales, qu’on vendait et on achetait de l’aliment pour nos cochons, à base de céréales », rembobine Jérémy Reinhart. C’est donc pour gagner en autonomie, pour valoriser leurs propres productions végétales dans des aliments dont ils contrôlent la qualité, et pour améliorer leur marge que les éleveurs ont investi dans une FAF, en 2020. Dans l’ancien système, les aliments, livrés par Costal, étaient stockés dans des silos et, la reprise vers les bâtiments s’effectuait à la main ou par des convoyeurs automatisés. Actuellement, les ingrédients sont stockés dans des cellules ou des silos toiles, avant d’être injectés dans la FAF qui fabrique, chaque semaine, plusieurs tonnes d’aliment, stockées elles aussi en silos.

Dans le détail, les Reinhart valorisent, désormais, leur propre blé, orge, tournesol et maïs. « Le tournesol, c’est une nouveauté de cette année. Une fois récolté, nous l’avons fait presser par l’entreprise Farmer de Pfaffenhoffen », précise Jérémy Reinhart. Le maïs, quant à lui, est stocké humide en silo tour, à Lupstein. « Il ne passe pas par la FAF mais entre, tout de même, dans l’alimentation des porcs », précise l’éleveur. Pour compléter les aliments, les éleveurs achètent encore de l’avoine, du tourteau de soja, du son de blé, un mélange de fibres pour les truies et des minéraux.

Entre l’aspirateur et le monsieur cuisine

Lors de la récolte, qui se fait à environ 15 % d’humidité, les grains sont déversés, dans une fosse de réception, et acheminés, grâce à un convoyeur à chaîne, vers un nettoyeur, qui sépare les grains de la poussière et de la menue paille. Ils passent, ensuite, dans un élévateur et des trémies à chaîne, avant d’être déversés dans des silos toiles ou des cellules.

Concrètement, la FAF fonctionne un peu comme un aspirateur. Lorsque son surpresseur est sur mode aspiration, elle aspire les ingrédients depuis les silos, selon la recette qui a été incrémentée dans l’automate. « Tout le bloc FAF est monté sur pesons, donc la moindre variation de poids est détectée et enregistrée. Lorsque la quantité d’un ingrédient est atteinte, la vanne correspondante se ferme et le suivant est aspiré… » Les ingrédients sont broyés et mélangés au cœur du système, au fur et à mesure. Lorsque la recette est terminée, l’aliment est envoyé dans un silo de stockage. La reprise s’effectue toujours à la main ou par le système d’alimentation des animaux.

Pour les minéraux, un deuxième appareil fonctionne en parallèle de la FAF. Les éleveurs achètent, généralement, un produit du commerce qui leur sert de base pour fabriquer leur propre mélange, en y ajoutant d’autres minéraux (phosphore, calcium…) mais aussi des acides aminés (tryptophane, méthionine, lysine…), du bicarbonate, du sel… Pour ce faire, ils ont investi dans un microdoseur, qui fonctionne grâce à un automate, et un système de pesée d’une précision aux 10 grammes. Chaque ingrédient est situé dans une trémie et tombe dans le microdoseur, jusqu’à ce que le poids désiré (de 200 g/t à 10 kg/t, selon le composé) soit obtenu. Le tout rejoint ensuite la FAF, pour compléter l’aliment. Certains ingrédients craignant l’humidité, une lampe chauffante est positionnée au-dessus des trémies.

Six aliments spécifiques

Au final, six aliments différents sont fabriqués, en fonction des besoins des animaux : premier âge, du sevrage à 12 kg ; deuxième âge, de 12 à 25 kg ; nourrain, de 25 à 35 kg ; engraissement, de 35 à 125 kg ; et, des aliments spécifiques aux truies gestantes et aux truies allaitantes.

Les objectifs poursuivis d’autonomie et de préservation de la marge sont atteints « et, heureusement, étant donné la conjoncture et l’augmentation du coût des matières premières », se félicite Jérémy Reinhart, qui estime le coût de fabrication de ses aliments, énergie comprise, à environ 20 €/t, pour un investissement de quelque 280 000 €. Par contre, le temps consacré à la fabrication de l’aliment a augmenté. Jérémy Reinhart estime y consacrer environ cinq heures par semaine. Il en va de même du temps consacré aux transports, puisque certains aliments fabriqués sur le site de Bossendorf doivent être transportés jusqu’au site de Lupstein.

La mise en place de la FAF a été une belle performance technique pour les éleveurs, qui ont installé tout le système eux-mêmes. « Les techniciens d’Asserva sont venus pour nous assister, lors de la mise en fonctionnement, qui s’est bien déroulée », se satisfait l’éleveur. Depuis, l’outil fonctionne bien, sans panne majeure. Et les cochons sont nourris aux petits oignons.

 

 

Ovinpiades des jeunes bergers

Un ticket pour Paris pour Emmanuelle et Noah

Élevage

Publié le 22/12/2022


« Dans les prochaines années, plus d’un éleveur de brebis sur deux partira à la retraite. En 2022, seulement, 49 % de la viande ovine consommée sur le territoire est produite en France, le reste est importé. Pour assurer le renouvellement des générations et le maintien de sa production, la filière ovine propose près de 10 000 emplois d’éleveurs dans la prochaine décennie. En ovin lait comme en ovin viande, la filière recherche des jeunes motivés pour travailler dans un secteur où les débouchés sont réels », indique Inn’ovin, qui réunit l’ensemble de la filière ovine, dans son communiqué de présentation des ovinpiades des jeunes bergers. Créer des vocations d’éleveurs ovins, c’est tout l’objectif de cette compétition, qui existe depuis maintenant 18 ans au niveau national. Pas facile pour cette production, qui a longtemps été considérée comme un parent pauvre de l’agriculture, notamment en Alsace. Et pourtant, il est possible de vivre de la production ovine. En atteste le parcours de Théo Heim (lire en encadré), et le soutien que le Crédit Mutuel, partenaire de la manifestation, accorde volontiers aux installations et aux créations d’ateliers de diversification ovins.

Pour un renouvellement des générations d’éleveurs de moutons

Cette année, en raison du nombre élevé de participants - une cinquantaine d’élèves venus des lycées agricoles d’Obernai et de Rouffach - le nombre d’épreuves a été réduit. Les candidats ont dû évaluer l’état de santé des brebis, noter leur état corporel et effectuer un parage d’onglons dans un temps imparti, sous l’œil attentif des jurés : éleveurs, professeurs ou partenaires de la filière. « Certains aspects, comme la reproduction, le tri, que nous n’avons pas eu le temps d’aborder avant les épreuves, seront repris plus tard », précise Emmanuel Roesch, enseignant au CFA d’Obernai.

Après quasiment toute une journée d’épreuves, les élèves sont rassemblés devant la bergerie de Théo Heim pour la proclamation des résultats. Noah Kaiser, d’Oberbronn, et Emmanuelle Fauth, de Mackwiller, tous deux élèves au Legta d’Obernai sont les deux vainqueurs de ces ovinpiades des jeunes bergers. Ils auront la chance de concourir pour le titre de meilleur jeune berger de France 2023, lors de la finale nationale, qui se déroulera le samedi 25 février 2023, au Salon international de l’agriculture à Paris. Ils seront rejoints par les champions des territoires de Champagne-Ardenne et de Lorraine. La région Grand Est sera donc représentée par six finalistes face à 34 autres candidats.

 

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