À peine s’est-il constitué en 2013, que le Syndicat des distillateurs d’Alsace s’est engagé dans un processus de demande de reconnaissance de ses eaux-de-vie en indication géographique. Une manière pour les distillateurs alsaciens d’affirmer leur identité régionale, mais surtout de permettre aux consommateurs de bien discerner les spiritueux élaborés par les distillateurs alsaciens des autres eaux-de-vie vendues en Alsace dans divers circuits de vente, mais qui n’ont pas été élaborées en Alsace.
« Nous avons souhaité mettre en place le label IGP pour protéger notre savoir-faire », a précisé Yves Lehmann, distillateur à Obernai. Avec la réputation de savoir-faire dont jouissent les distillateurs alsaciens, certains seraient tentés d’apposer l’estampille régionale, quand bien même l’eau-de-vie proviendrait de contrées lointaines… Car en matière d’étiquetage et de commercialisation des eaux-de-vie, une certaine confusion pourrait régner. Désormais, pour revendiquer les cinq IG citées, il faudra adhérer au Syndicat des distillateurs et surtout respecter le cahier des charges que les distillateurs ont défini et qui est désormais reconnu par l’Inao et de fait, par le ministère de l’Agriculture qui a publié en 2015 au bulletin officiel ces cahiers des charges.
Reste l’ultime étape de la reconnaissance européenne de ces cinq indications géographiques, qui est semble-t-il en bonne voie, explique Olivier Russeil, responsable du centre Inao Nord Est. Plus précisément, si les fruits à distiller de variétés bien précises peuvent venir d’autres régions, uniquement sous forme fraîche, les cinq eaux-de-vie dont il est question doivent avoir rigoureusement été distillées en Alsace par l’une des neuf distilleries adhérentes au syndicat*.
Le whisky d’Alsace IG : une évidence
Les quatre premières eaux-de-vie, à base de quetsches, cerises à kirsch, mirabelles et framboises s’appuient sur une histoire relativement bien ancrée dans la tradition agricole et gastronomique alsacienne, explique notamment Willy Hagmeyer. Curnonsky avait par exemple vanté en 1933 la mirabelle d’Alsace. Le whisky d’Alsace, dernière née des IG, pourrait en revanche prêter à questionnement quant à son rapport aux traditions gastronomiques locales. Pourtant, explique Yannick Hepp, l’élaboration du whisky en Alsace est apparue comme une évidence, depuis qu’un certain Gilbert Holl, brasseur à Riquewihr s’est essayé en 2000 à la distillation du moût de malt d’orge. Pourquoi ?
« La distillation et la brasserie, les deux activités sur lesquelles s’appuient les élaborateurs de whisky, occupent une place prépondérante dans l’économie régionale. » Et ce avec une ressource locale spécifique : les eaux pures du massif vosgien participent à la signature minérale des eaux-de-vie. Avec de l’eau locale, du moût de malt d’orge brassé localement, une distillation et un élevage locaux, le syndicat des distillateurs a finalement obtenu le sésame de l’IG. Et ce, d’autant plus facilement que les distillateurs se sont imposé un cahier des charges assez drastique, qualitativement ambitieux, interdisant des assemblages de diverses provenances, et des pratiques telles que la coloration ou l’édulcoration du whisky. Pas de blend, pas de pur malt, le consommateur ne trouvera que du whisky d’Alsace sous forme single malt, après que l’eau-de-vie de malt d’orge a maturé au minimum trois années dans des fûts de chêne.
Dans ce cadre hautement prescrit, chaque distillateur y trouve son compte pour affirmer sa patte. Et au final, le consommateur semble séduit. Il n’y a pour l’heure pas de chiffres officiels sur les quantités produites. Mais, à titre d’exemple, Yannick Hepp a démarré son activité de distillation des eaux-de-vie de malt, issues de la brasserie Uberach, en 2007, au terme d’une année catastrophique en fruit se remémore-t-il. Il avait alors distillé trois fûts. Ce sont désormais 620 fûts qui vieillissent dans ses caves.