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David Lefebvre

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Sessions de conférences Vignes, vins et vignerons

Vins, vignes et vignerons sous l’empire Gallo-Romain

Vigne

Publié le 20/03/2020

C’est à partir de gisements archéologiques sur le Mas des Tourelles à Beaucaire dans le Gard, que nous pouvons reconstituer la viticulture et la vinification gallo-romaine. En 1975, le CNRS y met à jour des amphores. D’où le projet d’archéologie expérimentale visant également à mieux comprendre le goût gallo-romain, explique Isabelle Soustre-Gacougnolle, maître de conférences à la faculté d’agro-marketing de Colmar, en introduction. C’est sur sa proposition qu’Hervé Durand, vigneron du Mas des Tourelles, était invité à partager ses connaissances sur ce sujet. Il est allé jusqu’à reconstituer le vin gallo-romain sur la base de données archéologiques et de recettes retrouvées à partir à partir d’écrits d’auteurs antiques et en particulier Pline (23 – 79 ap. J.-Christ) ou Columelle (4 – 70 ap. J.-Christ). Propriétaire latifundiste romain, Columelle est un remarquable descripteur de l’agriculture romaine.

Reconstitution de vin

L’objectif d’Hervé Durand est donc axé sur la vinification, et sur une « remise en situation pour retrouver les gestes ancestraux ». Il a reconstitué une cella vinaria. Ses sources : les textes latins retraduits, et également les données archéologiques du professeur au collège de France Jean-Pierre Brun, titulaire de la chaire de romanité. Le Mas des tourelles élabore quelque 10 000 bouteilles de mulsum, turriculae et carenum, trois vins reproduits sur la base des recettes romaines, additivés de plantes, d’eau de mer, de miel, tels que décrits par Columelle.

« Leur maîtrise m’a troublé »

« La maîtrise des vignerons romains m’a particulièrement troublé ». Columelle explique que les Gallo-Romains « sont de bons vignerons ». Ils caractérisent les terres, « ils goûtent physiquement la terre diluée dans de l’eau pour savoir si elle est salée, bitumineuse, amère ». Bref, « ils ont la notion de terroir avec des zones recommandées pour la production de qualité ou la production de masse. Quelle quantité ? « Entre 200 à 300 hl/ha à l’époque ». « Les Romains ont également la notion d’adaptation du cépage au terroir et font plusieurs recommandations agronomiques comme l’orientation par rapport au mistral, à l’exposition cardinale, ou la disposition des plants en carroyage et en losange. Il y a pléthore de descriptions sur les cépages à raisins de table ou de cuve. De même, entre la vigne conduite enterrée en région septentrionale gélive, celle conduite en pergolas en région méridionale, ou encore accrochée sur olivier, figuier, ou peuplier, les modes de palissages sont remarquablement bien décrits. On compte 2 ha de vigne pour un homme. De la vigne est plantée à une densité de 14 000 plants/ha. Côté maladies, comme le charbon, les Gallo-Romains « sont plutôt désarmés », ils ont beaucoup de parades rituelles, mais également des pulvérisations d’huiles et de cendres prémâchées ou des décoctions de concombres sauvages. Et contre les invasions de criquets, l’armée est appelée en renforts.

Le vin est vinifié dans la cella vinaria. Les raisins transportés en panier sont foulés dans le calcatorium, par six personnes. Autour du pressoir sont disposés les dolia, sorte de jarres de 500 litres semi-enterrées. Le vin y est bâtonné avec des branches de fenouil. Les Romains disposent d’une grande gamme de vins, selon l’oxydation, jusqu’à des vins orange. Le soufre est inconnu, par contre ils ajoutent des plantes pour l’aromatisation ; du fenugrec qui confère un goût de noix.

Distribution et commercialisation

La Gaule narbonnaise, l’équivalent approximatif de notre Provence - Côte d’Azur - Languedoc, produit du vin à partir du premier siècle. À cette époque, l’homme boit entre 0,5 à 1 litre par jour. Une amphore de vin s’échange contre un esclave. Les courants commerciaux sont importants, on en retrouve jusqu’en Inde à Pondichéry. À l’époque, le Mas des Tourelles est un village de potiers. On y fabrique « la gauloise 4 », de forme pointue caractéristique pour faciliter le versement du vin. Son volume avoisine les 30 litres. Grâce à la constitution particulière des argiles de ce site, les amphores sont moins lourdes que leurs concurrentes italiennes ou ibériques, ce qui fait leur réputation. Les timbres apposés sur les anses permettent de les identifier. On en retrouve très loin de leur lieu de fabrication. Les gauloises 4 sont bouchées d’un liège enduit de poix, l’intérieur de l’amphore est aussi tapissé de poix, c’est-à-dire d’un goudron résineux de pin dont la térébenthine a été évaporée. Le vin est également transporté en dolias ainsi que dans des outres en peaux.

Le vin tourné en vinaigre au printemps est consommé par les armées, tandis que le vin de qualité est réservé aux classes supérieures. Le transport se fait essentiellement par voie fluviale, sur barges. Arrivé au port, le vin est transvasé sur des vaisseaux de haute mer. Un vaisseau peut disposer d’une capacité de 700 hl de transport. Mais les voies romaines sont également empruntées. Le vin est servi dans les tavernes, la pratique de la fraude au mouillage semble relativement importante.

Aux débuts de l’Empire Romain (27 av. J.-C. – 476 ap. J.-C.) les femmes sont lapidées à mort si on les surprend à boire du vin. Les Romains reprennent la tradition du banquet grec, avec cependant un aspect plutôt ludique que philosophique. Aucun texte ne parle d’accords mets et vins, « on pense qu’ils buvaient entre les plats ». Dans les tavernes, le vin est additionné d’eau à raison d’un tiers d’eau. Généralement les amphores sont stockées sous les toits.

 

Affaire Albrecht

Le tribunal correctionnel de Colmar juge les plaintes des vignerons irrecevables

Vigne

Publié le 05/03/2020

Jean Albrecht était renvoyé devant le tribunal correctionnel en novembre dernier. Le verdict était prononcé jeudi 27 février. Ni Jean Albrecht, ni l’expert-comptable et les commissaires aux comptes, présumés complices, n’avaient fait le déplacement pour assister à ce prononcé de jugement. Dans cette faillite qui laisse 140 vignerons impayés de tout ou une partie de leur récolte et 14 millions d’euros (M€) de passif, le vigneron d’Orschwihr est reconnu coupable d’émission de chèque malgré des injonctions bancaires, de falsification de bilan comptable, d’abus de biens sociaux pour un compte courant d’associé débiteur, de banqueroute par tenue de comptabilité fictive et par détournement d’actif.

Le parcours du combattant pour les victimes

Jean Albrecht écope de trois ans de prison avec sursis, une peine assortie d’une interdiction à vie de gérer une entreprise. Il est condamné à indemniser ses associés de la SA Albrecht.

Paradoxalement, le tribunal a estimé qu’aucune des 140 victimes n’a subi de préjudice moral consécutif à la faillite. On se souvient qu’il leur avait déjà fallu aller jusqu’en Cassation pour faire admettre le bien-fondé de leur plainte. Pour cette nouvelle déconvenue, le tribunal correctionnel de Colmar s’est appuyé sur un arrêt de la Cour de cassation du 17 juin 2014 (1383-288), où la jurisprudence établit que « les préjudices invoqués […] consécutifs au non-paiement du vin n’ont pas de lien direct avec les faits de banqueroute et de complicité de banqueroute ». Jean Albrecht est réputé insolvable, il est coupable de malversations ayant conduit à la faillite, il est certain qu’il ne pourra pas rembourser ses créances, mais le tribunal estime qu’il n’y a pas de préjudices moraux…

Un préjudice reconnu pour certains chèques en bois

Néanmoins, une douzaine de vignerons toucheront 1 000 € de dédommagement et le montant du chèque qu’ils n’ont jamais pu encaisser. À leur encontre, Jean Albrecht est rendu coupable d’émission de chèques frappés d’une injonction bancaire. Tout aussi paradoxalement, les associés de la SA Albrecht se verront indemnisés, le montant n’a pas été précisé. Ceci touche à la question des abus de biens sociaux « qui ne causent des préjudices qu’à la société elle-même et à ses actionnaires », a précisé le président Poli.

Le président du tribunal s’est longuement attardé sur le cas des comptables, l’expert et les commissaires aux comptes, bien que leur responsabilité, reconnue, ne concerne qu’une part mineure du passif portant sur 500 000 €. L’expert-comptable, relaxé, est néanmoins inculpé de complicité de banqueroute par tenue de comptabilité fictive. « Le cabinet comptable n’avait aucune obligation d’assistance à l’inventaire des stocks. Dans ces conditions, il n'y a aucune présomption de complicité sur cette question des faux stocks », a précisé le président du tribunal. Rappelons qu’il était question de 6 000 hl de vin sur le bilan pour une cuverie ne pouvant en contenir que 3 500. En revanche, l’expert-comptable est reconnu coupable du même chef d’inculpation sur le volet de la cession fictive de matériel pour 500 000 €. Il écope de douze mois de prison avec sursis.

Le commissaire aux comptes est également reconnu coupable du même délit et est condamné à la même peine. La société pour laquelle il effectuait les contrôles est condamnée à 20 000 € d’amende.

Les constitutions de partie civile de la plupart des 140 vignerons, de la MSA d’Alsace et des deux syndicats Ava et Confédération paysanne d’Alsace, sont jugées irrecevables. Celle du liquidateur est retenue. 

« L’appellation d’origine contrôlée n’est pas remise en cause »

Si les syndicats professionnels sont parfaitement fondés à « exercer des droits concernant des faits portant des préjudices directs ou indirects à l’intérêt collectif de la profession qu’ils représentent », le tribunal estime qu’il n’a pas « été saisi de faits de fraudes ou de falsification » et que finalement l’appellation d’origine contrôlée « n’est pas sérieusement remise en cause ». Et ce, bien que l’affaire Albrecht a concerné des ventes à pertes ayant engendré 7 M€ de pertes, représentant un volume de transaction de vrac concernant jusqu’à 20 % du marché du vrac des vins d’Alsace pendant quatre années. De plus, « les faits poursuivis, à savoir les abus de biens sociaux et la banqueroute d’une société propriétaire d’un domaine, quelle qu’ait pu être sa renommée, ne constituent pas une situation relevant de l’intérêt collectif de la profession de la viticulture », estime le juge Poli.

Quelles issues ?

Bien sûr, ce jugement interpelle et enjoint le vignoble à demander un peu plus d’explications à la justice par voie d’appel. Une expertise est toujours en cours, notamment sur la question des reventes à perte qui représentent 7 M€, soit la moitié du passif. Selon nos sources, l’expert qui avait déjà rencontré d’importantes difficultés à se faire remettre le grand livre comptable, rencontre tout autant de difficultés à se faire communiquer les chiffres du marché des vins d’Alsace. Les premiers éléments sont donc bien insuffisants pour constater une quelconque responsabilité et intention.

 

A lire aussi : « Plus de questions que de réponses », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Plus de 300 viticulteurs dans les rues de Colmar », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« La confédération paysanne dénonce « une justice orientée » » ;

« Des vendanges amicales pour le nouveau préfet du Haut-Rhin », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Les vendanges dès le 12 septembre », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Jérôme Bauer a rencontré le juge d'instruction », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Entretien avec l’avocate Marie-Odile Goefft et Jérôme Bauer », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« C'est lent, beaucoup trop lent ».

Vins « en méthode naturelle »

Quel modus vivendi dans l’appellation ?

Vigne

Publié le 02/03/2020

Selon l’Avla, l’association des vins libres d’Alsace, il s’écoulerait actuellement quelque 1,3 millions de cols de vins d’Alsace estampillés naturels, à un prix moyen de 8€ HT départ cave. Singuliers dans leur définition gustative, non filtrés, macérés, oranges, pétillants, effervescents, ces vins suscitent actuellement un intérêt grandissant auprès d’un public d’initiés et de néophytes. Si bien que nombre de vignerons alsaciens de la place, connus et reconnus, ont leur production réservée déjà en janvier.

Mais l’intégration de ces vins dans l’appellation des vins d’Alsace pose problème. Ils font l’objet d’exclusion dans les procédures d’agrément. Exemple, un crémant 2015 du domaine Jean-Pierre Frick, « jugé à défaut majeur en contrôle externe », paradoxalement arrivé en troisième position parmi une centaine lors de la dégustation organisée par la Revue Falstaff en 2018.

Dans un récent courrier adressé à l’organisme de contrôle Qualisud, suite à une exclusion d’une autre de ses cuvées de l’appellation, le vigneron de Pfaffenheim demande « une trêve ». « Travaillons ensemble, écrit-il, pour que la plus belle route des vins du monde ne devienne pas un désert par l’abandon des petits opérateurs qui, compte tenu de leur « échelle », croulent sous les incessantes tracasseries administratives et financières ».

Il arrive que des vins « naturels » sortent des critères gustatifs définis par l’appellation fondés bien souvent sur la typicité cépage. Bien qu’appréciés des amateurs, ces vins font souvent l’objet de mauvaise notation dans les dégustations d’agrément. Coutumier de ce type de difficultés, au même titre que de nombreux autres vignerons « naturels », Jean-Pierre Frick s’est fendu d’une réponse auprès de Qualisud, l’organisme d’agrément : « Les « mauvaises » notes qui justifieraient la « punition » de prélèvements et de coûts supplémentaires ne résultent pas d’un manque d’attention et de soins à la cave ou d’erreurs techniques mais d’une éthique de vinification pour un respect accru de l’amateur buveur de vin », se défend le vigneron de Pfaffenheim, qui justifie le succès de vins naturels notamment par des intolérances croissantes aux conservateurs : par exemple, les sulfites ajoutés ou le sorbate de potassium. Aujourd’hui, écrit-il, « d’autres circuits nécessitent des vins plus singuliers qui reflètent tout autant la richesse et la diversité des terroirs alsaciens ». Alors comment comprendre que « des clients de multiples pays différents achètent aujourd’hui des vins - à « défaut » d’après la norme Qualisud ODG-AVA-INAO - au double du prix moyen des vins d’Alsace. Tous nos clients seraient-ils de si piètres dégustateurs » questionne-t-il ?

Pour sortir de l’impasse, le groupe des vignerons de vins naturels a demandé auprès du conseil d’administration de l’Association des viticulteurs d’Alsace de s’engager dans une politique de la main tendue, d’observer une trêve dans les contrôles et d’inscrire les vins naturels dans « les pistes d’avenir des vins d’Alsace au titre de l’expérimentation », explique Florian Beck-Hartweg.

L’idée pour ces vins consisterait à « requalifier les défauts en singularités et en originalités vectrices du terroir - puisque l’appellation d’origine se fonde sur les originalités du terroir. De sortir de l’esthétique aromatique, et de se fonder sur des valeurs éthiques, des valeurs émotionnelles », ajoute le vigneron de Dambach-la-ville, en considérant tout ce que ces vins « apportent d’histoire, de culture, de valeur environnementale ». Bref, de changer les référentiels de dégustation pour ces vins en méthode naturelle.

Dans une fin de non-recevoir, le conseil d’administration de l’association des viticulteurs d'Alsace (Ava) a répondu que certains vins naturels « ne correspondent absolument pas aux critères collectivement admis pour les vins d’Alsace et aux plans de contrôle ». Et que « si des vins sont considérés de façon récurrente comme ayant des défauts « rédhibitoires », les suites à donner doivent être les mêmes pour tous et s’appliquer ». Traduisez : pas de mansuétude à l’égard de ces vins qui sortent des clous de l’appellation. Ce que rappellent d’ailleurs les courriers Qualisud invoquant le code de la consommation. Le Conseil d’administration de l’Ava rappelle encore qu’il a été demandé aux responsables de l’Avla « de faire le ménage dans leur production pour ne pas présenter en « Alsace » des produits avec des défauts considérés comme rédhibitoires ».

Devant ce refus, nombre de vignerons élaborateurs de vins naturels envisagent d’inscrire leurs vins dans la catégorie des Vins de France pour ne plus être exposés aux dégustations d’agrément. Invoquant le droit du sol, Jean-Pierre Frick a pour sa part décidé d’aller au bout des procédures juridiques en contestant l’exclusion de ses cuvées jusqu’en tribunal administratif. Ainsi, en 2017, la procédure concernant un crémant vendu 14,10€, visant à son exclusion de l’appellation a fini par être jugée à Strasbourg. Le tribunal a conclu au rejet de la requête de l’Inao qui condamnait le vigneron à 1 500€ d’amende et a rejeté également la requête du vigneron qui demandait l’annulation de l’exclusion.

Du côté alsacien, on s’en remet pour l’heure aux décisions nationales. Car une action est menée par le vigneron ligérien Jacques Carroget, président d’un syndicat de défense des vins naturels. Il a présenté un projet de charte en lien avec les services du ministère de l’Agriculture, de l’Économie et l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (Inao). L’idée d’une mention de droit privé « méthode naturelle » est à l’étude. Elle pourrait alors sortir les vignerons alsaciens de l’ornière si tant est que cette mention sera admise à l’Inao, puis par le Crinao en Alsace. Les procédures à l’Inao sont cependant longues. D’ici là, les vignerons alsaciens « en méthode naturelle » devront trouver un modus vivendi pour continuer à vendre leurs vins avec ou sans le label AOP.

 

 

Création de la fédération des vignerons indépendants Grand Est

Peser et être efficace dans l’action syndicale

Vigne

Publié le 24/02/2020

440 adhérents, pour 4 500 ha et 40 % de la surface, du coté alsacien ; 420 adhérents, 2 600 ha, 9 % de la surface, du côté champenois : c’est la proportion que représentent respectivement les vignerons indépendants (VI) dans les deux grands vignobles du Grand Est. Après trois années de discussions « sans anicroches », souligne Yves Couvreur, président des VI de Champagne, les destinées des deux syndicats ont été officiellement unies vendredi 14 février, lors du salon des VI du Wacken, par une ratification des statuts par Pierre Bernhard, président du Synvira, Yves Couvreur, et Jean-Marie Fabre, président des Vignerons indépendants de France.

Avec ses 900 vignerons, la nouvelle fédération régionale des VI pèse lourd et la présence à cette inauguration des nombreux représentants politiques, élus, députés, sénateurs, conseillers régionaux atteste du potentiel lobbystique et syndical de la nouvelle entité régionale. En aparté, les administrateurs des Vignerons indépendants ne font pas mystère qu’en prenant de l’étoffe régionale, ils entendent aussi « faire valoir leur parole » au sein des instances professionnelles, interprofessions, ODG… respectives des deux vignobles.

Cela faisait trois ans qu’ils y réfléchissaient. « Il nous fallait une interface avec la nouvelle Grande Région. Sur les questions d’environnement, de tourisme, d’export, la communication, nous avons trouvé avec une facilité déconcertante des points communs. C’est un acte fondateur », souligne Yves Couvreur. « Il va y avoir une mise en commun de moyens, nous allons dégager des synergies, travailler en toute transparence et en confiance », assure Francis Backert, futur président du Synvira, qui a filé la métaphore du « mariage équilibré » où les identités des époux sont respectées.

« Les intérêts seront mieux pris en compte. Car les VI sont des acteurs du territoire, du tourisme et du rayonnement des vignobles. Vous allez construire de véritables actions régionales à la hauteur de vos engagements et de vos attentes de collaboration », a souligné pour sa part Jean-Marie Fabre, président des VIF.

Wine Paris / Vinexpo

A Wine Paris / Vinexpo, les alsaces préparent la reconquête des cœurs

Vigne

Publié le 24/02/2020

« Avis positif », pour Guy Ruhlmann, vigneron à Scherwiller dont c’est la première participation. « Satisfait a priori », selon Jérémy Welty, vigneron à Orschwihr. Même sentiment pour Mathilde Pauma et Pierre Scharsch, qui exploitent le domaine Bader à Epfig. « La fréquentation a pris une nouvelle dimension, ça donne de la visibilité sur le marché parisien », exprime Jean-Daniel Héring, vigneron à Barr. « Pour une première fois, je trouve une belle organisation avec un stand qui dénote et nous booste », selon Étienne Arnaud Dopff.

Vinexpo et Wine Paris ont conjugué leurs fichiers, et affichent un premier taux de visitorat de 29 280 visiteurs professionnels, dont un tiers d’étrangers en provenance de 126 pays. Le salon se tenait la semaine dernière (du 10 au 12 février) au parc-expo de la Porte de Versailles. Près de 30 000 visiteurs, ce qui ne fait pas le compte si l’on fait la somme Vinexpo Bordeaux + Wine Paris (ex-VinoVision). Mais, pour une première, les organisateurs affichent leur satisfaction et également leur ambition face à Prowein du 15 au 17 mars prochains à Düsseldorf. Une satisfaction cependant mesurée étant donné le contexte mondial bousculé avec le Brexit, les taxations sauvages de Trump et le coronavirus.

L’économie mondiale des vins et spiritueux reste néanmoins dynamique : les prévisions de croissance sont de 0,2 % pour les vins et de 0,6 % pour les spiritueux sur la période 2018-23, avec des tendances fortes : la premiumisation des spiritueux, la croissance mondiale des rosés, mais également la volonté des consommateurs d’en savoir plus sur le vin, le vin comme composante du mode de vie, et paradoxalement la baisse générale du niveau de connaissance sur le vin, selon l’agence Wine Intelligence.

Pour les alsaces, l’heure était à la séduction avec le nouvel ensemble de stands qui donne, semble-t-il, entière satisfaction aux professionnels. Une centaine de metteurs en marché alsaciens ont fait le déplacement. Sur les 2 800 exposants totaux, cela donne un taux de représentation de 2,5 %, sensiblement équivalent à la proportion des vins d’Alsace parmi les vins français.

C’est le ministre de l'Agriculture Didier Guillaume qui a inauguré le salon le lundi matin, l’occasion pour les filières du vin de lui rappeler que les taxations sauvages américaines auraient déjà fait perdre 40 millions d'€ de devises. Dans cette affaire, les vins et spiritueux français ont le sentiment de faire les frais d’un conflit en lien avec Airbus, qui ne les concerne pas. Mais également les frais de l’absence de cohésion européenne, a reconnu le ministre Didier Guillaume. Mêmes inquiétudes exprimées par la filière au sujet du Brexit : l’objectif est de « sécuriser définitivement l’environnement commercial » avec le Royaume Uni. La France y exporte pour plus d’1,3 milliards d’euros de vins et spiritueux. Elle est en retour le deuxième importateur de whisky écossais pour 150 M€. Quant à l’Alsace, elle a exporté 11 200 hl de vins d’Alsace pour 7,4 M€. Quel sera le niveau de taxation des vins et spiritueux ? Quelles seront les formalités administratives et douanières des échanges ? La filière a enfin souligné les méfaits de l’absence d’accord bilatéral de libre-échange entre l’Union Européenne et la Chine. Devant tous ces sujets, le ministre n’a pas apporté de réponses concrètes, et les responsables viticoles ont exprimé une certaine déception.

 

Salon de l’agriculture 2020

L’Alsace et son agriculture font leur grand retour au salon

Vie professionnelle

Publié le 20/02/2020

« On avait perdu en lisibilité », reconnaît Frédéric Bierry, président du Conseil départemental du Bas-Rhin. « Le stand était noyé dans le Grand Est », indique de son côté Brigitte Klinkert, présidente du Conseil départemental du Haut-Rhin. « Il y avait une ambition partagée de retrouver enfin l’Alsace au salon de l’agriculture », poursuit-elle. Ce sera fait ! L’Alsace revient en force sur le salon de l’agriculture et donne rendez-vous du 22 février au 1er mars dans le hall 4 sur le stand « TerrAlsace » de 120 m2, et dans le hall 3 sur le stand « Village d’Alsace » au sein du Grand Est.

Deux stands donc : le Village d’Alsace, à vocation plutôt commerciale avec ses 13 producteurs, porté par la grande région Grand Est, et TerrAlsace, plus institutionnel, porté par la Chambre d’agriculture Alsace, Alsace destination tourisme, les deux conseils départementaux et la future Collectivité européenne d’Alsace. Les deux stands utilisent la même thématique d’illustration.

Où il est question d’identité

Pour TerrAlsace, les collectivités territoriales et la chambre consulaire ont mis le paquet sur les codes identitaires. Objectif : rendre l’Alsace visible dans ce grand concert des territoires et des terroirs qu’est le salon de l’agriculture et bien sûr séduire. Avec ses produits du terroir et ses agriculteurs « façonneurs de paysage », l’agriculture est au centre du propos intitulé « agriculteur et plus encore… ».

TerrAlsace se compose d’un coin stammtich avec ses chaises typiques et ses moules à kougelhopf faisant office de suspension d’éclairage, une cuisine qui sera animée cette année par les chefs cuisiniers des collèges, un jardin d’arrière-cour, une bàbbel plàtz avec un grand pommier où pourront être cueillies quotidiennement 1 500 pommes de variété alsacienne natti, décrit Anne Lienhart, de l’agence Au Trente Deux à Strasbourg, conceptrice du projet. Côté décorations murales, les deux stands sont ornés des illustrations de l’artiste Missy, avec ses cigognes, son houblon, son raisin aux traits fins caractéristiques…

Le nouveau stand TerrAlsace mise également sur l’angle humain avec des visuels de portraits géants d’animateurs du territoire : des viticulteurs, maraîchers, céréaliers, fermiers aubergistes qui incarnent l’agriculture alsacienne. Les heureux acteurs agricoles retenus, engagés dans leur territoire, sont Christophe Diss, agriculteur à Landersheim, Fatima Riahi, maraîchère urbaine et créatrice de lieux sociaux, André Frieh, apiculteur, Jacques Lochert, fermier aubergiste, Sophie Barmès, vigneronne, et Bernard Ingwiller, houblonnier.

S’agissant des animations sur ce stand du hall 4, chaque journée sera consacrée à une thématique de produit du terroir (crémant, lait, fruits, houblon, pain…) associés à une proposition gastronomique très identitaire, à des ateliers pédagogiques, à des cook show. Les cuisiniers des collèges feront également le show gastronomique.

Le Village d’Alsace : « moins institutionnel »

Dans le hall 3, le Village d’Alsace « moins institutionnel » accueillera pour sa part les exposants : vignerons, distillateurs, choucroutiers, biscuitiers, brasseurs… L’occasion de valoriser les savoir-faire régionaux « et de le faire savoir, souligne Frédéric Bierry. C’est important dans ce contexte d’enjeux comme l’agribashing, le défi climatique, les prix agricoles… ». Car le salon de l’agriculture devrait accueillir plus de 600 000 visiteurs. « C’est un acte de foi dans l’Alsace et son agriculture », conclut le président du Conseil départemental du Bas-Rhin.

Pas de rivalité donc entre les deux stands et une cause commune, celle de « défendre l’agriculture », martèle Denis Ramspacher, président de la chambre consulaire, « ravi de la collaboration » avec les collectivités territoriales. Car, reconnaît Denis Rampacher, « avec (uniquement) la grande région, c’était tout de même devenu plus difficile de vendre les produits du territoire ». Surtout quand ceux-ci s’appuient sur des identités territoriales fortes. Un sentiment unanimement partagé, ce jeudi 13 février au magasin de producteurs du Verger expérimental d’Alsace (Verexal) à Obernai, lieu emblématique des produits du terroir, où se tenait la conférence de presse.

 

 

Union des vignerons d’Alsace (Univa)

Les producteurs d’Arthur Metz « à la croisée des chemins »

Vigne

Publié le 13/02/2020

D’entre toutes les grandes entreprises de mise en marché des vins d’Alsace, Arthur Metz est celle qui rassemble le plus de producteurs, par l’intermédiaire de l’Union des vignerons d’Alsace (Univa). Pour les opérateurs du vignoble, l’assemblée générale de cette association - qui se tenait le 7 février à Epfig - constitue un moment de vérité, où certaines réalités sont exposées. Ces dernières obligent les viticulteurs à relever quatre défis, énumère le président de l’Univa, Christian Kohser : économique, environnemental, d’adaptation au changement sociétal, et climatique.

Prix : débats ardus

Le défi économique est de taille : « J’aimerais pouvoir vous dire que tout va bien », lance-t-il. Mais avec 1,028 Mhl (million d’hl) de récolte, pour 932 000 hl de volumes mis en marché, « le vignoble d’Alsace progresse sans pouvoir résorber ses stocks », concède Christian Kohser. Il se fait plus précis : « La récolte nous a donné 50 000 hl de plus que ce qui était prévu et 100 000 hl de plus que ce que nous sommes en capacité de vendre. 1,03 Mhl, pour 15 500 ha, ça fait en moyenne 60 hl/ha. En réalité, nous vendons 75-80 hl/ha en crémant. Par contre, nous sommes loin des 60 hl/ha en vins tranquilles. » Le constat est posé.

Marck Marckert, vice-président de l’Univa, a présenté le compte rendu d’activité, qui comprend notamment des réunions sur le label Haute valeur environnementale (HVE), les Volumes complémentaires individuels (VCI), la rédaction des contrats pour la mise en conformité des contrats avec la loi Egalim, la situation de la filière où « quatre entreprises commercialisent 35 % des volumes, et où les douze premières font plus de 50 % des ventes, tandis que 71 des 771 metteurs en marché commercialisent 9 % du volume ». Et, bien sûr, le sujet central : la fixation des prix, ardemment débattue en août dernier.

Conformité des contrats avec la loi Egalim

« C’est le plus mauvais moment pour renégocier les contrats mais la loi Egalim nous y contraint », a introduit Christian Kohser. En 2020, 220 contrats, sur un total de 431, arrivent à échéance. « L’objectif, c’est le rééquilibrage des relations commerciales entre acheteurs et agriculteurs. Il s’applique à tous les produits agricoles et prévoit une contractualisation inversée, c’est-à-dire que c’est le producteur qui propose le contrat à l’acheteur ». Ce contrat contient le prix ou les modalités de détermination du prix, les quantités, modalités de collecte, délais de paiement, la durée et les règles de force majeur et d’indemnités. « Les termes du contrat sont actuellement en négociation. C’est compliqué », admet Christian Kohser. Mais les producteurs devront avoir envoyé le document pour le 31 mars.

Le HVE3 pour continuer à livrer

« Cette assemblée générale marque un tournant très important chez Arthur Metz. Nous allons vers une démarche plus écoresponsable, qui engendre une charge de travail supplémentaire, mais nous ne faisons que nous adapter à la réglementation, un peu en avance certes », indique Serge Fleischer, pour justifier l’injonction de la maison Arthur Metz à ses apporteurs de s’engager dans la labellisation HVE3. Il souligne que « les prix du raisin ne sont pas une variable d’ajustement économique du bilan d’Arthur Metz, mais bien une nécessité économique pour rester dans le marché ». La situation « permet aux apporteurs globaux de rester ». Quant aux « apporteurs partiels, qui ne s’engagent pas dans le label HVE3, ou qui n’ont pas que du crémant, ils ne seront pas certains de resigner avec nous », prévient le directeur. « Il n’est plus question d’acheter du raisin dont on ne sait pas vendre le vin. »

« Je n’oublie pas que les petits ont constitué une grande filière pour Arthur Metz »

« Je comprends qu’un certain nombre d’entre vous se situe à la croisée des chemins. Et je comprends que ça ne fasse pas plaisir quand on a 25 ares et qu’il faut investir 2 000 € dans une certification, pour pas un centime de plus au kilo », explique Serge Fleischer. « Mais si vous pensez qu’Arthur Metz est responsable de cette situation, vous vous trompez. Je déplore que cela s’impose. Mais de toutes façons, avant 2030, il le faudra. »

En 2020, « 100 % des contrats seront resignés». Entre les apporteurs partiels ou totaux, les petits et les grands apporteurs, et ceux qui produisent des raisins à crémant, et ceux qui ne produisent pas, il y a plusieurs cas de figure. L’idée de la réforme, c’est d’avoir la totalité des apports de raisin certifiée HVE3. Le problème se pose particulièrement pour les petits apporteurs, qui plus est partiels, qui plus est n’ayant que peu ou pas de raisins à crémant. Sur 436 contrats, 150 viticulteurs pluriactifs apportent des vins tranquilles pour une surface totale de 60 ha. Avec des cépages qui peinent aujourd’hui à trouver preneur, en particulier le gewurztraminer et le sylvaner.

« Ce qui avait été proposé au départ était totalement inacceptable »

Beaucoup de ces apporteurs devront s’exposer au contrat annuel. Mais la maison Arthur Metz, « pour être dynamique », souhaite s’appuyer « sur 80 % d’approvisionnement contractualisé et 20 % non contractualisé. » Et entend se laisser certaines marges de manœuvres : « Il n’est pas possible en l’état de la structuration de nos apports d’être autosuffisant en crémant, donc on aura toujours recours à des contrats tiers en crémant, sauf à réorienter totalement notre encépagement en cépages à crémant. Il n’est pas question de faire de nos apporteurs des mono producteurs pour un mono marché, ce serait suicidaire, on ne connaît pas l’avenir de la filière à 30-40 ans. Pour autant, nous souhaitons réduire les volumes de gewurztraminer et de sylvaner, et réorienter 30 à 60 ha vers des cépages à crémant pour ne pas faire du riesling la variable d’ajustement du volume. »

« Je comprends que ça semble dur, a commenté Christian Kohser. Mais c’est le fruit d’une négociation entre le comité de l’Univa et Arthur Metz. Ce qui avait été proposé au départ était totalement inacceptable. Nous vous laissons la possibilité de rester apporteur, alors que ce n’est pas ce qui avait été prévu au départ… »

 

 

A lire aussi« Ambitions et défis pour valoriser l’image », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.

ETS Niess Agri, Niess Viti

Manfred tire sa révérence

Vie professionnelle

Publié le 10/02/2020

Le communiqué est paru la semaine dernière, les établissements Niess sont repris par les frères Ackermann, Philippe, Jérôme et Gilles à Morange en Moselle, une PME familiale. Plusieurs options étaient sur la table : « J’ai privilégié la PME familiale plutôt qu’un grand consortium », explique Manfred Niess. Traduisez : la dimension humaine. Comme toujours d’ailleurs ! C’est une constante chez Manfred : il privilégie l’humain. Ce qui lui a d’ailleurs causé parfois quelques difficultés, par exemple quand il a repris les établissements Wahl à Fénétrange, pour honorer l’engagement qu’il avait pris auprès des éleveurs d’Alsace Bossue de les servir. Une affaire qui lui a coûté la bagatelle de quelques centaines de milliers d’euros. Il ne souhaite pas se prononcer précisément sur le montant.

Un animal social et sentimental

Manfred est un animal social au tempérament passionné, sentimental aussi… Et d’une grande humanité de l’avis unanime des agriculteurs alsaciens qui l’ont côtoyé. Manfred a facilement les yeux humides et brillants. Mais c’est devenu difficile de concilier les sentiments et les affaires. Ces dernières années, le marché du machinisme agricole s’est considérablement tendu, durci, et les opérateurs se sont concentrés pour prendre en compte les exigences du commerce moderne, parfois ou souvent déshumanisantes. Fini les visites inopinées et de courtoisie dans les exploitations modernes, « tout se fait sur rendez-vous », et le temps est désormais compté pour les décideurs agricoles, souvent à la tête de centaines d’hectares ou de centaines de vaches.

« Je n’ai pas eu d’autre hobby que mon entreprise »

Pour Manfred, ses commerciaux, son personnel d’atelier et son service administratif, c’est toute sa vie. « Même le dimanche ! Je n’ai pas eu d’autre hobby que mon entreprise. » Marielle, son épouse, confirme en levant les yeux au ciel, laissant paraître un brin d’admiration devant cette forme d’abnégation et devant cet homme qui a voué sa vie à l’agriculture alsacienne. Et quand on demande à Manfred de raconter une anecdote, il en cite trois. La première, et la plus récente, ce sont ses 70 salariés qui lui ont fait une fête surprise au restaurant de la Gare pour son départ. « Un moment mémorable. Ils étaient tous là ! C’est ma plus belle récompense. » La deuxième, c’est ce commercial qui, parti un matin à 7 h chez un agriculteur à Schleithal, a conduit des négociations pour finalement conclure la vente de la moissonneuse à une heure du matin. Et la troisième, c’est cet agriculteur du terroir : « On arrivait chez lui, il ne serrait la main pour dire bonjour que lorsque le verre de schnaps posé sur la table avait été bu. »

« J’ai dit à mon père : il faut sortir »

Revenons sur le parcours de Manfred et de l’entreprise familiale. L’entreprise de ferronnerie a été fondée en 1885 par Bernard Niess, son grand-père. Après la Grande guerre, les établissements Niess ont pignon sur rue. À leur actif, plusieurs réalisations assoient leur réputation : le coupe-racines pour les betteraves fourragères, le pressoir mécanique vertical, la soufflerie à foin, la pompe à purin, une vanneuse et surtout en 1920, la batteuse baptisée immanquablement l’Alsacienne, dont il sortira 600 unités des ateliers d’Hoffen. La crise de 29 et la Guerre mondiale font leur œuvre. Manfred naît en 1949. Dès l’âge de 15 ans, le gamin d’Hoffen se destine au travail dans l’entreprise familiale. Et, dès ses 18 ans, son père Bernard lui confie des responsabilités. On est en 1967, les Ets Niess sont concessionnaires pour Vandoeuvre et Fordson. Les Ford jouissent d’une excellente image. Des tracteurs increvables et une motorisation novatrice avec les premiers moteurs turbo en agriculture au sifflement unique, comme pour le Ford 7000. Signe d’une époque qui change : « J’ai dit à mon père : il faut sortir, aller chez les agriculteurs ».

Le « vendeur de coupe-racines » prend sa revanche

Les débuts sur la route ne sont cependant pas évidents. Les agriculteurs réservent un accueil plus que réservé à ce « jeunot ». Un jour, se sentant toisé par un marchand de Massey-Ferguson le qualifiant de « vendeur de coupe-racines », il n’en prendra pas ombrage, mais trouvera en son for intérieur les ressources d’une motivation inébranlable pour conclure des affaires. Cette « revanche », Manfred l’a savourée à chaque fois qu’il a repris un Massey pour placer un Ford et plus tard un Fiat, puis un New Holland… Des tracteurs de légende, il en a vendu ! Jusqu’à occuper 50 % du marché des tracteurs sur sa zone de chalandise.

Plusieurs dates marquent ensuite le développement des établissements : « la sortie d’exploitation » en 1976, pour quitter le centre d’Hoffen, le franchissement de la frontière naturelle de l’Outre-Forêt en 1992 et l’installation d’un atelier à Berstheim. Les Ets Niess mettent alors un pied dans l’Ackerland. S’engage une extension de la zone de chalandise jusqu’en 2002, une année charnière, car Manfred rachète Agrimat au Comptoir agricole à Hochfelden et ajoute Case à son offre. L’extension de Niess se poursuit avec une succursale à Fenétrange en 2006 et surtout en 2007, avec la base de Marlenheim-Kirchheim, « stratégique », selon Manfred car à l’épicentre de l’agriculture alsacienne.

« Si nous ne l’avions pas fait, nous n’en serions pas là »

2012 est une autre année charnière. Les Ets Niess mettent un pied dans la viticulture - œnologie, en s’installant à Dambach. Ce choix se sera en réalité avéré hautement judicieux : « Si nous ne l’avions pas fait, nous n’en serions pas là. » Explications : le marché du tracteur connaît un boom artificiel en 2012 sous l’impulsion d’avantages fiscaux substantiels consentis lors des investissements. Il préfigure en réalité un marché qui s’annonce très difficile. Et le marché du machinisme viticole, sur une filière qui pèse plus de 40 % du produit brut agricole alsacien, arrive à point nommé pour compenser la chute drastique qui va suivre de 50 % des tracteurs de grande culture et de polyculture.

Au cours de ce demi-siècle, Manfred aura été un grand témoin de l’agriculture alsacienne, un témoin unique et privilégié de son évolution. Cependant, il ne quittera pas de sitôt ce métier « qui lui a tant apporté » et pour lequel il a tant donné. Il conserve un pied sérieux dans le métier à Hochfelden, chez Agrimat, avec Marielle.

Agrovina 2020

Un salon toujours aussi innovant

Vigne

Publié le 01/02/2020

Agrovina 2020, à Martigny, a enregistré 16 500 visiteurs. Le contexte économique viticole en Suisse n’est pas bon. Il y a trois semaines, 250 vignerons genevois, valaisans et vaudois manifestaient à Berne devant leur office fédéral de l’agriculture. Les viticulteurs ont exprimé leur incompréhension : dans un pays qui consomme 2,5 Mhl (millions d’hl) de vins et qui en importe 1,7 Mhl, ils ne comprennent pas que le vrac ne s’écoule plus.

Coté technique, Agrovina reste un salon particulièrement innovant. On notera parmi les innovations primées chez Albrigi un nouvel état de surface interne des cuves inox pour faciliter le nettoyage. Albrigi garantit une micro-rugosité minimale de manière à limiter les accrochages de tarte. Le brevet ne dit pas si la finition est de l’électropolissage, du polissage diamant ou du microbillage. La deuxième innovation primée vient de chez Felco, le fabricant de sécateurs : Digivitis est un bracelet pour la taille, les travaux à effectuer, les piquets, les fils cassés ou manquants, etc. Ce qui intéresse les gestionnaires viticoles quand la taille des exploitations devient importante et que la taille devient le seul passage non mécanisé dans les vignes… La troisième innovation, Agrolase, va peut-être révolutionner les modèles de prévision d’attaque de mildiou et d’oïdium. Jusqu’à présent, les modèles peuvent prévoir une attaque sur la base de données météo. Il peut y avoir le cas où les données climatiques sont favorables, mais il n’y a pourtant pas d’attaque effective, ce qui peut induire un traitement inutile. Pour une raison x ou y, les conditions météo favorables à la maladie n’ont pas été suivies de sporulation et de contamination. C’est ce à quoi s’attaque Agrolase. La technologie mesure le nombre de spores de mildiou et d’oïdium dans l’air ambiant : un pas de plus vers la fiabilité des outils prédictifs. Les chercheurs du département de physique appliquée de l’université de Genève, Jean-Pierre Wolf et Jérôme Kasparian, utilisent la néphélométrie par diffraction laser et holographie. La connaissance en temps réel de la sporée de mildiou et d’oïdium devient un outil qui permet de connaître précisément la pression en maladie et d’adapter la stratégie chimique. Une fois l’information recueillie, il y a ensuite quatre jours minimum d’incubation pour le mildiou et donc quatre jours minimum pour adapter sa stratégie à la pression observée.

Rendements

GPNVA : « On ne peut pas produire plus que ce qu’on sait vendre »

Vigne

Publié le 23/01/2020

Les discussions entre familles professionnelles du vignoble se poursuivent en ce début d’année afin de dégager un consensus sur les conditions de production 2020. Elles devraient être présentées en mars prochain devant le Comité vins de l’Inao. Dans le processus décisionnel, les conditions de production doivent d’abord être définies en Conseil d’administration de l’Ava ; puis être ratifiées en assemblée générale de l’Ava. Ensuite, le Crinao (Comité régional de l’Inao) doit entériner ce vote. C’est à ce stade que la famille des négociants peut exprimer ses souhaits. Mieux vaut donc que les parties prenantes du vignoble se soient mises d’accord en amont, plutôt que d’arriver devant le comité national de l’Inao en ordre dispersé. Rappelons aussi que ce sont les Ministères de l’économie et des finances, de l’agriculture, de l’action et des comptes publics, qui apposent finalement leurs signatures pour une parution au Journal officiel.

300 000 hl de trop en 2019 et 2018

Avec ses 15 500 ha, le vignoble alsacien dispose d’une capacité maximale de production de près de 1,2 million d’hl s’il applique les plafonds de rendement autorisés jusqu’alors. Depuis 20 ans, sa capacité de mise en marché a diminué linéairement de 1 % par an pour atteindre 907 000 hl en janvier 2019, puis a légèrement remonté à 928 000 hl en novembre 2019. Cette situation entraîne mécaniquement un excédent structurel de 100 000 hl en 2019, après encore 200 000 hl en 2018.

Le 7 janvier en Conseil d’administration de l’Ava, les discussions ont été particulièrement âpres. Au terme des échanges (lire encadré), le Conseil d’administration de l’Ava, qui représente la production, a dégagé un consensus sur un « rendement moyen d’exploitation à 75 hl/ha, une réduction des butoirs des pinots gris et des gewurztraminers à 70 hl/ha, assorti d’un Volume complémentaire individuel (VCI) de 5 hl sur chacun de ces cépages ».

« On est déjà dans le mur »

Pour le négoce alsacien, « Les grandes maisons d’Alsace », le compte n’y est pas. La proposition de la production ne permet en aucun cas de régler les problèmes d’excédents structurels. « Des mesures drastiques sont impératives, on est déjà dans le mur », souligne Pierre Heydt-Trimbach, président du GPNVA, qui admet cependant que « la situation est compliquée ». « Nous avions alerté en juin 2018 avec le potentiel de récolte 2018 qui s’annonçait » à près de 1,2 Mhl. À l’époque, rappelle-t-il, la solution retenue et préconisée par l’Ava était le blocage interprofessionnel. « Mais ça ne résout en rien la question des excédents de stocks. » Et, « le débat avait été un peu rapidement évacué au motif qu’il y avait besoin de vin, qu’il y avait des investissements dans la distribution et la commercialisation. Et puis, on entendait : il n’y a qu’à vendre, déplore-t-il. Beaucoup d’entre-nous se décarcassent pourtant pour vendre. Le marché est compliqué. » Il cite en exemple les taxes Trump aux États-Unis ou les appels d’offres qui oscillent entre 2 et 5 €/col au Canada.

Hybrides, sucrage-mouillage et rendements à 100 hl

Dans son histoire récente, le vignoble alsacien se confronte par deux fois à des décisions drastiques sur ses conditions de production. À la fin des années 1920, il s’agit d’abandonner les cépages hybrides qu’un certain Gustave Burger tient à conserver. Se pose dans les mêmes idéaux productifs, la question du sucrage-mouillage, abandonnée seulement en 1964. Tardivement donc au regard des autres appellations françaises. Aujourd’hui, se pose également au vignoble la question de l’abandon « d’un réflexe productif » sur ses choix de rendements pour « adresser un message qualitatif aux marchés ». Pour le négoce alsacien, il en va de la « crédibilité face aux marchés. Il faut leur apporter des garanties ». En clair, les rendements à 80 hl par exploitation et des butoirs permettant sur certaines parcelles d’atteindre les 100 hl, avec des systèmes de « vases communicants », « ne sont plus tenables ».

Notre voie, poursuit Pierre Heydt-Trimbach, « c’est d’inverser la tendance, d’augmenter nos prix de vente pour pouvoir payer mieux les raisins. » Sauf, admet-il, que « c’est facile à dire et pas facile à faire ». Les outils de pilotage pour adapter les volumes produits aux capacités de mise en marché, comme les Déclarations récapitulatives mensuelles (DRM) dématérialisées, devraient rapidement donner plus de visibilité et renseigner sur les stocks exacts de chaque entreprise, estime Pierre Heydt-Trimbach.

Plus de vases communicants

Le négoce alsacien demande donc de se diriger vers un rendement par cépage et d’abandonner les mécanismes compensatoires qui autorisent des parcelles à forts rendements. « Notre solution, souligne Pierre Heydt-Trimbach, c’est de produire moins, surtout en pinot gris et en gewurztraminer, de supprimer les rendements butoirs et les édel replis. En clair, d’éviter qu’avec 50 hl/ha en gewurztraminer, on puisse faire 100 hl/ha en pinot blanc. »

Face aux difficultés du marché, le négoce demande d’ouvrir les débats qui, pour l’heure, se heurtent à des fins de non-recevoir : le BIB sur certains cépages, officialiser les assemblages 85-15 intercépages, autoriser les cuvées bicépage et tricépage. La question du pinot noir est aussi sur la table. « Le vignoble a un avenir », estime-t-il, s’il adresse un « signal qualitatif » et s’engage résolument sur 60 hl/ha, en réservant les 75 hl/ha à la seule production de rosés.

Les exigences sont fortes, mais Pierre Heydt-Trimbach estime que les réponses doivent être à la hauteur du problème. « Cela fait plus de 40 ans que je suis dans le métier, je ne m’imaginais pas que le vignoble vivrait une crise d'une telle ampleur à l’aube de ma retraite. »

 

Lire aussi : « 1 028 000 hl produits en 2019, vers les 75 hl/ha en 2020 », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Vers une prise en compte des volumes commercialisés », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Ce sera « 80 hl/ha pour calmer le jeu » », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.

 

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