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Florence Péry

Journaliste pigiste

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Assemblée plénière du Civa

Cité des vins d’Alsace : Kientzheim se détache

Vigne

Publié le 03/04/2022

Ce sera « un nouveau bâtiment, parfaitement intégré aux vignes, face au château de la confrérie Saint-Étienne » : Serge Fleischer l’a annoncé le 24 mars à Colmar, lors de la plénière du Civa, le projet de cité des vins d’Alsace se précise. Pour l’interprofession, le défi consistait à trouver « un lieu emblématique », à la fois chargé d’histoire et susceptible d’être connecté au monde entier. Un lieu qui puisse rassembler l’ensemble des organisations professionnelles viticoles, de sorte que les professionnels pourront se l’approprier. Une dizaine de sites ont été étudiés. Finalement, « une localisation a fini par faire l’unanimité », celle de Kientzheim face au château de la confrérie Saint-Étienne, mais de l’autre côté de la D28. La zone est actuellement plantée en vigne. Au nombre des atouts, le président du Civa cite le positionnement stratégique sur la route des vins, la proximité de Colmar et de nombreux villages viticoles renommés, l’image de carte postale qu’offre le village fortifié, et la présence en vis-à-vis du prestigieux château auquel le projet permettra d’assurer un nouvel avenir.

Cette cité des vins d’Alsace, dont le nom définitif sera soumis à consultation, n’en est encore qu’au stade du projet. De nombreuses autorisations restent à obtenir avant que la première pierre n’en soit posée, au cœur d’un espace de 4,80 ha. Ce nouvel outil permettra d’assurer la promotion des vins d’Alsace, mais aussi de son patrimoine culturel. Il comprendra une partie restauration, une autre réservée aux expositions culturelles, une boutique, des salles de séminaire et de réception. Il inclura un parcours d’initiation aux vins d’Alsace et des équipements de formation. Ouvert à tous et accessible depuis le monde entier grâce aux outils numériques, il devrait contribuer à « désacraliser le monde du vin », espère Serge Fleischer.

Pas avant 2025-2026

Le moment est-il bien choisi pour investir dans une cité des vins d’Alsace ? Le président du Civa est convaincu que oui. « C’est dans les années difficiles qu’il faut investir », juge Serge Fleischer qui s’engage à ce que ce projet n’engendre pas de pression financière supplémentaire sur la filière grâce à « un plan de financement inédit ». Il chiffre le coût entre 20 et 25 millions d’euros. Avec 50 % d’aides attendues, le coût sur 20 ans ne devrait pas dépasser les coûts d’exploitation de l’actuelle Maison des vins d’Alsace, estime-t-il. Une évaluation de la valeur marchande de celle-ci sera d’ailleurs réalisée. Si tout va bien, le couper de ruban pourrait avoir lieu fin 2025-début 2026. En attendant, un programmiste va plancher sur le cahier des charges de cette future cité des vins, en lien avec l’architecte des Bâtiments de France. Un concours d’architecture sera lancé. Serge Fleischer espère qu’à la prochaine assemblée plénière du Civa, les participants pourront faire leur choix parmi les trois ou quatre projets finaux.

Stratégie

« Je vise 99 % d’autonomie alimentaire »

Élevage

Publié le 28/03/2022

Le dimanche à 16 h 30 par beau temps, jusqu’à 200 personnes assistent à la traite des chèvres à la ferme Eber. Elles en profitent pour regarder les vaches, les chevaux, les poules, les lapins… Mais les vedettes, ce sont bien les 60 alpines qui s’alignent par bande de six sur les deux quais de traite. Michaël a repris l’élevage familial en 2001, tandis que son frère Yann prenait les rênes de l’Auberge de la chèvrerie créée par leurs parents. « En m’installant, j’ai récupéré une vingtaine d’hectares d’un ami agriculteur qui partait en retraite. J’en exploite 23 aujourd’hui. »

Les deux premières années, il cultive des céréales pour la vente et achète des fourrages pour nourrir sa troupe. À la première sécheresse - celle de 2003 - il change son fusil d’épaule pour viser l’autonomie alimentaire. Comme la zone de protection du grand hamster d’Alsace se met en place au même moment, il signe un contrat pour la production de luzerne : 5 ha au départ, 10 ha aujourd’hui. Dans le Berry, où il a fait des stages, la légumineuse est considérée comme « le meilleur aliment pour les chèvres ». Michaël cultive également 2 ha de sainfoin et 3 ha de maïs grain qu’il fait sécher chez Gustave Muller et récupère ensuite pour alimenter sa troupe. Des 7 ha de blé, il ne garde que la paille. Pour une question de temps et parce que l’achat de matériel ne serait pas rentable, il fait réaliser « tous les travaux de culture de A à Z par deux entreprises de travaux agricoles : les semis, les traitements, la fenaison… »

La ration des chèvres se compose à 80 % de luzerne. L’éleveur la distribue sous forme de foin en hiver. D’avril à septembre, il la fauche deux fois par jour à l’aide d’une faucheuse autochargeuse et la distribue en vert avec du sainfoin. Complémentaire à la luzerne, le sainfoin a des vertus antiparasitaires. De plus, il est très apprécié des chèvres. Celles-ci reçoivent du maïs grain entier en complément, entre 800 et 900 g distribués en deux repas au moment de la traite. « Mes seuls achats extérieurs sont les pierres à sel et les minéraux. Je ne donne ni enrubanné, ni ensilage, ni granulés, ni soja. Ce que je recherche, c’est une qualité de lait pour faire de bons fromages », expose Michaël. Les résultats suivent : l’élevage Eber, qui est suivi au contrôle laitier, affiche 1 300 l de lait/chèvre à 41 g/kg de taux butyreux et 36 g/kg de taux protéique. « Ce sont des résultats exceptionnels pour la région. Ils ne sont pas liés uniquement à l’alimentation, qui doit être très régulière, mais aussi à la génétique. »

Les chevrettes mettent bas pour la première fois à 15 mois. « Je veux les habituer à manger de l’aliment grossier. Elles ont une croissance plus lente, mais à cet âge-là, elles mettent bas toutes seules et elles s’intègrent facilement dans le troupeau des adultes. Elles font leur première lactation en 500 jours », précise l’éleveur qui privilégie la longévité des animaux, quitte à allonger l’intervalle entre deux mises bas. Hébergés en chèvrerie toute l’année, les animaux ont accès à une cour d’exercice ouverte et peuvent se servir librement dans l’un des quatre râteliers mis à disposition. Michaël stimule leur appétit en mélangeant différentes coupes de luzerne. « Une chèvre doit toujours avoir du bon fourrage pour faire du lait. » Malgré tout, elles ne se gênent pas pour trier. Les 30 % de refus sont donnés aux vaches.

Une demande pour du chèvre affiné

La troupe est divisée en trois : un tiers des chèvres met bas début novembre. Elles sont inséminées avec la semence des dix meilleurs boucs de France, choisis sur catalogue. Les chevrettes issues d’IA sont gardées pour le renouvellement, tandis que les jeunes mâles sont vendus comme reproducteurs dans la grande région. Un deuxième tiers, sailli naturellement, met bas en février. Les chevrettes et les chevreaux issus des saillies naturelles sont vendus en élevage. Le tiers restant est conduit en lactation longue. « Avec une bonne génétique et une bonne alimentation, une chèvre peut faire cinq à six années de lactation consécutives sans être mise à la reproduction », indique l’éleveur.

La totalité du lait est transformée sur place. Carole, l’épouse de Michaël, s’en charge avec l’aide d’une salariée employée à mi-temps. Fabriqués à partir de lait cru, moulés à la louche, salés individuellement et agrémentés de différentes épices (pavot, poivre, cumin…), 80 % des fromages sont vendus frais. Les 20 % restants sont conservés entre 1 et 16 mois dans la cave d’affinage. « Mes parents ne vendaient que du frais. Mais les goûts évoluent. Aujourd’hui, il y a une demande pour du chèvre affiné. » La production est écoulée majoritairement dans le magasin à la ferme, ouvert les vendredi, samedi et dimanche et durant la semaine en été et pendant les vacances scolaires. 30 % des fromages sont vendus à des restaurants, à quelques magasins de producteurs et à six grandes surfaces. Michaël et Carole ne font pas de marché, préférant accueillir la clientèle à la ferme. « La vente directe, c’est beaucoup d’heures de travail : tous les dimanches, on bosse. Mais c’est aussi un choix de vie. »

Colostrum

Un concentré de bienfaits pour le veau

Élevage

Publié le 17/03/2022

Véritable concentré d’anticorps, le colostrum (lait de la première traite) permet au veau de se défendre contre les agents pathogènes présents dans son environnement. Le distribuer aussi tôt que possible permet de protéger les jeunes le temps qu’ils acquièrent un système immunitaire efficace, soit environ 14 jours après la naissance. La mortalité des veaux est en effet élevée dans les élevages laitiers. Elle est de 6,1 % en moyenne en Alsace pour la période de 3 à 120 jours, signale Julien Wittmann, conseiller élevage à la Chambre d'agriculture Alsace (CAA). Près d’un éleveur sur 5 dépasse les 10 % de mortalité chez les veaux. Le colostrum est plus riche en matière grasse que le lait des traites suivantes, plus riche en protéines et notamment en protéines IGG (les fameux anticorps ou immunoglobulines). Il contient également des oligo-éléments, des facteurs de croissance (10 à 100 fois plus que le lait) ainsi que différents éléments nécessaires à la santé du veau.

La qualité du colostrum distribué peut varier. L’utilisation d’un réfractomètre, sur lequel on dépose une goutte de colostrum, permet de déterminer la concentration en IGG à partir de la mesure des degrés Brix. Plus le pourcentage de Brix est élevé, meilleur est le taux d’IGG dans le colostrum : au-dessus de 25 %, on considère que le colostrum est bon. En dessous de 22 %, il est « pauvre ». Il est important de distribuer le colostrum rapidement après la naissance, au mieux tout de suite après et jusqu’à 6 heures après la naissance. L’idéal est de traire 4 ou 5 l de colostrum et d’enlever le bidon pour éviter la dilution, indique le conseiller. « Vous pouvez donner tranquillement 4 l. » Même si avec un colostrum de très bonne qualité, 2,5 l permettent d’atteindre les 200 g d’anticorps qui vont protéger le veau.

Au pis et au biberon

Faut-il laisser le veau boire au pis de la vache ou lui administrer le colostrum au biberon, au seau ou à la sonde ? Chaque méthode a ses avantages et ses inconvénients. Au pis, il est à la bonne température mais on peut difficilement contrôler les quantités ingérées et la qualité. Au biberon ou au seau, l’éleveur a une meilleure appréciation de la quantité bue et peut surveiller le veau, voire l’entraîner à téter s’il a des difficultés. L’administration à la sonde offre les mêmes avantages, avec la rapidité en plus, ce qui est un critère souvent prépondérant dans les grands élevages. Néanmoins, la technique doit être maîtrisée pour éviter de blesser le veau. Une chose est sûre : « si les outils ne sont pas propres, le transfert d’immunité ne se fait pas » car les germes vont se développer de manière exponentielle, prévient Julien Wittmann. « Il devrait y avoir un bidon et un couvercle qui ne servent qu’à ça. »

Combiner la tétée du veau à sa mère et l’administration par l’éleveur offre les meilleurs résultats en termes de protection du veau, d’après une étude datant de 2019. Pour faciliter l’organisation du travail, il peut être intéressant de congeler du colostrum de bonne qualité, de préférence dans des poches en plastique, plus rapides à décongeler que des bouteilles. Sachant que la qualité est meilleure quand le rang de lactation est élevé (à partir de la 4e lactation), un éleveur peut faire des réserves de colostrum issu de vaches plus âgées et le distribuer aux veaux dont la mère a un colostrum de qualité moindre. Il veillera tout de même à donner au veau « au moins 2 l de colostrum de sa mère », précise le conseiller.

Parmi les leviers disponibles pour favoriser la qualité du colostrum, Julien Wittmann mentionne le type de fourrage distribué pendant la préparation au vêlage (préférence à l’ensilage d’herbe ou de maïs), la durée de cette préparation (au moins 15 jours) et l’âge au vêlage des primipares. Chez les femelles vêlant à moins de 30 mois, 55 % ont un colostrum à plus de 24 % de Brix.

Stratégie

Le goût du partage

Vigne

Publié le 14/03/2022

Avec 11 ha presque entièrement situés sur le ban de Wolxheim, Christèle et Mathieu Zoeller ont la sensation d’avoir atteint « la bonne taille ». Celle où ils ont la main sur l’ensemble du processus d’élaboration de leurs vins. Le couple œuvre sur le domaine avec l’aide d’un salarié qui travaille dans les vignes. Le père de Mathieu et leur fils Hector, en seconde pro au lycée de Rouffach, viennent en renfort. Les vignes sont conduites en agriculture biologique depuis 12 ans. Le passage en biodynamie, à compter du millésime 2020, prolonge cette orientation. « Nous avons un parcellaire concentré, la parcelle la plus éloignée est à 1 km-1,5 km. C’est un avantage et un inconvénient, expose Mathieu. On ne perd pas de temps pour travailler, mais on est davantage exposé en cas d’accident climatique. »

« Les vignes sont moins fatiguées »

Les vignes de la famille Zoeller sont situées sur un terroir assez homogène, à dominante marno-calcaire. Le rendement oscille entre 60 et 65 hl/ha depuis quelques années. « J’ai tendance à laisser la vigne plus libre qu’avant », concède Mathieu. Pour le travail sur le rang, il intervient avec un porte-outil enjambeur Boisselet qui s’adapte aux différents écartements des rangées. « Je garde le cavaillon à peu près propre, mais j’accepte un peu de concurrence sur le pied », explique le vigneron qui réalise au minimum quatre passages, dont un buttage, mais peut monter jusqu’à sept en cas de forte pousse, pour peu qu’il en trouve le temps. Sur l’interrang, il alterne enherbement naturel et semis de légumineuses. Il laisse la végétation monter, la roule une fois à deux fois dans la saison puis la fauche, généralement avant les vendanges. L’humidité du sol ayant été préservée, il constate que « les vignes sont moins fatiguées au moment des vendanges ». Autre avantage, il voit « une autre flore se mettre en place, plus variée. »

La protection de la vigne repose sur l’utilisation de soufre et de cuivre. Mathieu cherche toutefois à en réduire les doses en actionnant d’autres leviers. « Depuis 4-5 ans, on fait des décoctions en achetant des plantes séchées ou des extraits qu’on dynamise nous-mêmes. » Ainsi de la décoction de prêle, appliquée avant la pleine lune de Pâques pour prévenir le mildiou, voire une deuxième fois en cours de saison en cas de forte pression. Les saisons froides, Mathieu utilise la valériane pour endurcir la vigne. Et lorsque la grêle frappe, il recourt à la consoude aux pouvoirs cicatrisants. L’utilisation de ces différents leviers lui permet de restreindre la dose de cuivre métal à 1,2-1,3 kg/ha en année normale. L’an dernier, avec 2,9 kg/ha, il a réussi à limiter les dégâts. « Je pense qu’avec 20 ans de Tyflo et 12 ans de bio dernière nous, et maintenant la biodynamie, nos vignes ont acquis une certaine résistance », commente le vigneron qui reconnaît avoir « été aidé par la météo sur la fin ». Mathieu gère les chantiers de pulvérisation en commun avec un collègue de la Cuma de la Mossig, également en biodynamie. « À deux, on est plus efficace. Il gère le stock, on définit le programme et on le réalise ensemble. »

Aux vendanges, les raisins récoltés en bottiches de 100 kg sont pressurés entiers dans l’un des deux pressoirs pneumatiques. La durée de pressurage varie entre 3 h pour des cépages comme le pinot blanc ou le sylvaner à 7 h pour certaines cuvées. À la sortie du pressoir, les jus reçoivent 2 g/hl de SO2 et sont refroidis à 10 °C. Après débourbage statique, Mathieu les remet en cuve inox ou dans le bois. À l’exception du crémant vendu en vrac qui est ensemencé, le reste de la vendange part en fermentation spontanée pour trois semaines à un mois minimum. Le vigneron ne recule pas devant les fermentations longues - jusqu’à un an sur les rieslings grand cru - et n’intervient pas quand la fermentation malolactique se déclenche, ce qui arrive « sur une bonne partie des vins depuis 10 ans ». Après un léger sulfitage au soutirage, les vins sont élevés sur lies fines, filtrés et mis en bouteilles durant l’été.

La carte de la maison Zoeller comprend une quinzaine de cuvées différentes, dont la plupart sont réparties entre vins de fruits - vendus à tarif inférieur à 10 €, Mathieu y tient - et vins de terroirs, auxquels s’ajoutent deux vins nature (un gewurztraminer de macération et un pinot noir), des crémants, des VT et SGN, produits « seulement quand l’année s’y prête ». Les particuliers représentent la clientèle principale du domaine, le reste étant constitué de restaurants et de cavistes et d’un peu d’export. Christèle et Mathieu, qui participent aux salons des vignerons indépendants depuis 20 ans, s’y sont fait une clientèle fidèle, y compris à Strasbourg. Ils participent également à des salons professionnels, comme Millésime bio à Montpellier, où ils commencent à se faire une place. Ils s’y déplacent en couple, ce qui permet toujours à l’un ou à l’autre d’aller goûter les vins d’autres régions, voire d’autres pays. Histoire de garder un œil sur ce qui se fait ailleurs et de continuer à évoluer.

Technique

Greffons : à la recherche de nouveaux partenaires

Vigne

Publié le 08/03/2022

Depuis 1978, date de création du service Prospection et multiplication de matériel clonal (SPMC), le Civa est en charge de la sélection clonale et de la multiplication de greffons certifiés en Alsace. Une mission qu’il accomplit en partenariat avec un réseau de vignerons répartis de Thann au sud, à Kienheim au nord. « L’objectif est d’alimenter les pépiniéristes de la région en greffons certifiés sur tous les cépages », explique Maxence Klingenstein, chargé des vignes mères de greffons, de porte-greffes et du matériel végétal certifié au Civa.

Le parc de vignes mères de greffons comprend à ce jour 260 parcelles, soit une surface de 33 ha. Pour le renouveler, le Civa est toujours à la recherche de nouveaux partenaires*. Ceux-ci doivent respecter certaines conditions pour bénéficier de l’agrément de FranceAgriMer. « La parcelle peut être classée en AOC ou hors AOC, mais elle ne doit pas avoir été plantée en vigne depuis 10 ans », indique Maxence Klingenstein, ce qui restreint le choix à des surfaces en friche ou à des vergers. La surface minimale requise est de 10 ares, avec la possibilité de créer des zones d’isolement des côtés.

Vigneron à Steinbach, Thierry Misslen a dédié l’une de ses parcelles de muscat à la production de greffons. Située sur la cote 425, théâtre de sanglants combats durant la Première Guerre mondiale, elle est l’une des deux seules vignes mères de greffons consacrée à ce cépage. « Elle donne tous les ans, assure le vigneron. Il n’y a jamais de coulure à la floraison. Elle est bien exposée, plein sud, et elle est protégée du vent. » La plantation doit être réalisée avec du matériel de catégorie base, fourni par le Civa. Cette condition vaut aussi pour le remplacement des manquants. « En plus de la fourniture des plants, nous nous occupons de la gestion administrative sur la partie vigne et la partie plants », précise Maxence Klingenstein. Ce qui inclut l’inscription et le suivi auprès de la filière Bois et plants.

S’agissant de la dernière étape avant la multiplication en pépinière, il est important que les greffons soient exempts de maladies. « À l’automne et au printemps, nous réalisons une tournée de prospection de tout le parc de vignes mères pour déceler d’éventuels symptômes d’enroulement, de court-noué ou de maladie du bois. Nous marquons les pieds touchés pour les écarter de la récolte. » Cette tournée de prospection, qui dure une bonne semaine, est réalisée avec l’aide de la Chambre d’agriculture et de l’IFV. « C’est une garantie de qualité sanitaire des greffons », souligne Maxence Klingenstein. La Fredon pose également des pièges photochromatiques pour détecter la présence du vecteur de la flavescence dorée, ce qui évite de traiter contre cette maladie incurable qui épargne jusqu’ici le vignoble alsacien. À ces contrôles annuels s’ajoutent des tests en laboratoire, pratiqués tous les 10 ans.

Une conduite identique à celle des vignes ordinaires

La conduite des vignes mères de greffons ne diffère pas de celle des vignes ordinaires. Jusqu’aux vendanges, les interventions sont les mêmes. C’est au moment de la taille que les vignerons prélèvent les baguettes, à raison d’une dizaine de bourgeons par baguette. Comme ses collègues producteurs de greffons, Thierry Misslen rassemble les baguettes par fagots de 1 000 yeux, sur lesquels il appose l’étiquette servant de passeport phytosanitaire européen. Le Civa, qui centralise les commandes des pépiniéristes en décembre, lui communique les besoins, ce qui lui évite de récolter pour rien. Cette année, la commande s’élevait à 6 000 baguettes. Moyennant 20 €/fagot, la production de greffons lui rapportera 1 200 €, qui s’ajoutent à la rémunération du raisin livré à la coopérative Bestheim.

Depuis quelques années, le Civa collecte directement les fagots chez les viticulteurs et les livre chez les pépiniéristes ou les stocke au Biopôle de Colmar. L’objectif est d’assurer la traçabilité et de maintenir la fraîcheur des bois. En effet, même si ce n’est pas l’unique critère, « plus le greffon est frais, plus le taux de réussite de la greffe est élevé », mentionne Maxence Klingenstein. En l’occurrence, les pépiniéristes visent un taux de réussite minimum de 50 à 55 %. Une vigne mère de greffons produit pendant 20 à 25 ans, souvent moins.

« Dès que les tests sanitaires révèlent la présence du virus de l’enroulement ou du court-noué, on exclut la vigne du parc existant, ce qui nous oblige à trouver de nouvelles surfaces éligibles et de nouveaux vignerons partenaires. » Car il faut pouvoir fournir les greffons demandés pour tous les cépages et tous les clones de chaque cépage en tenant compte de l’évolution des plantations. En 2021, 2 ha de vignes mères nouvelles ont ainsi été plantés. Pas suffisant pour compenser les 3 à 4 ha radiés en raison des maladies virales de la vigne, qui ont provoqué des tensions sur l’approvisionnement en greffons en auxerrois et en pinots.

Stratégie

« Le soja rend ma ferme viable »

Cultures

Publié le 04/03/2022

Pendant 18 ans, Nicolas Bolchert travaille dans la maintenance agricole jusqu’à devenir chef d’atelier chez Schaechtelin. Il tente un temps de concilier son travail avec celui de la ferme familiale sur laquelle son père, bien qu’en retraite, est toujours actif. Devenu jeune papa, il se décide à « trancher dans le vif » dans la foulée du premier confinement. Depuis un an, le voilà agriculteur à plein temps sur une ferme de 52 ha, dont la conversion à l’agriculture biologique remonte à la fin des années 1970. Dans ce secteur du sud-est de Colmar, son père en a été, avec quelques autres, un des pionniers. Commencer dès le départ avec « un système qui fonctionne, complètement autonome en termes de fourrage et de travail, à part l’ensilage réalisé par un prestataire » est un des principaux avantages dont bénéficie Nicolas. Dès lors, son objectif est de s’inscrire dans la continuité de son père en maintenant l’harmonie entre les cultures et l’élevage, qui se compose de 30 laitières simmental et leur suite.

Le trentenaire dispose d’une quarantaine d’hectares autour de la ferme, grâce à des regroupements avec des collègues. Les 10 ha les plus proches de l’étable sont réservés au pâturage tournant. Les cultures occupent le reste des surfaces. Avec 22 ha, le soja représente plus de 40 % de l’assolement total. Il est la seule culture de vente de l’EARL, toutes les autres étant destinées à l’alimentation du troupeau. La rentabilité qu’il procure permet à la ferme du Kastenwald d’être viable, en dépit de sa surface modeste. Mais ce n’est pas là son seul atout : « agronomiquement, c’est une culture intéressante », explique Nicolas, qui l’intègre dans ses rotations en prenant soin de ne jamais dépasser deux sojas de suite. « Je n’ai pas de rotation fixe, je raisonne en fonction de l’éloignement de la parcelle, du salissement… Avec 52 ha, je n’ai de toute façon pas une grosse marge de manœuvre. » En fonction des situations, il peut enchaîner soja, maïs, orge, puis semer une luzerne qui reste en place pendant trois ans afin de reposer le sol ou semer du soja deux ans de suite et réimplanter une prairie derrière pour se débarrasser des mauvaises herbes.

La moitié en dérobé

La moitié du soja est cultivée en dérobé. Derrière orge, maïs, féverole et une partie du soja, Nicolas sème un mélange de landsberg (trèfle, vesce et graminées), qu’il enrubanne fin avril-début mai, avant de travailler le sol et de semer le soja, en un passage combiné de herse rotative et de semoir. Le semis se fait sur sol réchauffé pour favoriser une levée rapide. « L’avantage de la culture en dérobé, c’est qu’elle offre un couvert végétal de la parcelle en hiver et qu’elle permet de récolter du fourrage. » Nicolas y voit également un atout par rapport à la maîtrise du salissement, mais il n’en fait pas une surface plus importante pour limiter la charge de travail au printemps.

Sur l’autre moitié des surfaces, il sème aux alentours du 15 mai, après un labour réalisé « à l’entrée de l’hiver quand les conditions météo sont bonnes ». Il privilégie une densité de semis assez élevée de 680 000 grains/ha, compte tenu d’un taux de non-levée de 5 % et de 10 à 12 % de pertes au binage. Il arrose parfois au semis pour obtenir « la levée la plus régulière possible », ce qui constitue selon lui l’un des points clés de la culture. Selon la météo et la portance du sol, il effectue un désherbage à l’aveugle à la herse étrille 3 à 4 jours après semis. Équipé d’une bineuse 6 rangs avec caméra depuis 2020, il réalise au minimum trois binages, parfois couplés avec un passage de herse étrille deux jours plus tard. Cette stratégie lui permet de se débarrasser des chénopodes et des amarantes, principales mauvaises herbes rencontrées. En revanche, ni la morelle noire ni le datura, qui sont proscrits par son acheteur, ne lui posent de problème.

S’il n’utilise aucune protection phytosanitaire, Nicolas ne se prive pas d’irriguer son soja, à raison de 30 mm apportés tous les 7 à 8 jours. Équipé d’enrouleurs, il réalise généralement 7 à 8 tours d’eau par saison. « Il faudrait arriver à ramener moins d’eau, mais plus régulièrement, tous les 3 à 4 jours car ici, les terres ne retiennent pas l’eau », dit-il, persuadé qu’il va falloir économiser l’eau et l’énergie dans les prochaines années. Lui qui irrigue toutes ses cultures, y compris les pâtures (entre 13 et 15 passages par saison), réfléchit à d’autres systèmes d’irrigation, mais ni la rampe, ni le pivot ne sont adaptés à la configuration de ses parcelles. Une meilleure gestion de l’eau lui permettrait aussi de gagner en rendement, pense-t-il. Pour l’instant, et depuis quelques années, il dépasse son objectif de rendement, qui est de 25 q/ha, et atteint sans difficulté 44 % de taux de protéines.

En dehors de 2,5 t, qu’il trie et utilise comme semence ou en mélange avec de la féverole pour ses laitières, il livre l’intégralité de sa récolte à Taifun, qui le transforme en tofu dans son usine de Fribourg, en Allemagne. La ferme du Kastenwald est en contrat avec l’entreprise depuis 2000. « C’est hyper agréable de travailler de cette façon. Aujourd’hui, je connais déjà le prix de base auquel je vais être payé en octobre. » La rémunération tient compte du taux de protéines, de la date de livraison, mais aussi de la propreté de la récolte et du séchage. « Les choses sont claires, tout est résumé dans un fascicule d’une trentaine de pages », apprécie Nicolas. « Nous avons des exigences de qualité supérieures à d’autres acheteurs mais nous rémunérons la qualité de façon à être toujours intéressants pour les producteurs qui veulent des prix fixés à l’avance et des relations à long terme », précise Nicolas Carton, qui encadre les fournisseurs de soja alsaciens de Taifun sur le plan technique. L’entreprise ne recherche pas de nouveaux producteurs pour cette saison ni la prochaine. À l’avenir, tout dépendra de l’évolution de ses capacités de production.

soja@taifun-tofu.de

Stratégie

« Prospecter plus pour développer la vente en bouteilles »

Vigne

Publié le 22/02/2022

D’abord salarié sur l’exploitation familiale, Alexis Schoepfer, 26 ans, a succédé à ses parents, Anita et Henri, voici un an. Le domaine Schoepfer-Muller, comme d’autres à Wettolsheim, a agrandi ses surfaces en rachetant des terrains en friches à Walbach, dans la vallée de Munster. Si bien qu’aujourd’hui, Alexis dispose, en plus des vignes proches du siège de l’exploitation, de deux îlots de 2,5 ha et 5 ha distants d’une dizaine de kilomètres. Issus de très petites parcelles regroupées au fil du temps, ces îlots ont été aménagés en terrasses pour tenir compte de la pente (environ 50 %) et pouvoir mécaniser les travaux. Ils sont majoritairement plantés en auxerrois et en pinot noir, ce dernier cépage représentant 4,5 ha sur un total de 12,5 ha.

Le domaine est certifié HVE3 depuis 2019 pour « répondre à la demande du marché » mais la transition vers le bio n’est pas d’actualité. « Pour l’instant, dans les vignes en forte pente comme les nôtres, il n’y a pas d’alternative convaincante au désherbage chimique. » Un désherbage mécanique provoquerait une érosion qui fragiliserait les terrasses, considère le vigneron. De ce fait, le domaine s’oriente plutôt vers un système de fauche entre les ceps. « Nous sommes en train de travailler avec une entreprise allemande qui met au point ce genre d’outil mais il est encore en phase de développement », expose Alexis. Pour la protection de la vigne, le domaine teste depuis sept ans, sur 20 ares, le traitement à l’eau ozonée avec un matériel américain (Agri O’zein). Les résultats sont aléatoires, reconnaît le jeune vigneron, qui regrette le peu de soutien accordé à ces essais dont le domaine est seul à assumer la charge. « Pousser cette technologie chez nous, ce serait déjà bien », juge Alexis qui, avec l’eau ozonée, se verrait bien limiter l’usage des produits phytosanitaires à l’encadrement de la fleur.

Les petites bêtes et les grosses

Dans ses vignes enherbées tous les rangs, le vigneron fauche « le moins possible et en alternance pour préserver la biodiversité ». Des relevés lui ont permis de vérifier l’efficacité de cette stratégie sur les insectes et la flore. « Dans les premières parcelles, cela fait 10 ans qu’on voit des mantes religieuses. Cela veut dire qu’il y a assez d’autres insectes pour qu’elles se développent. » Les relevés botaniques ont par ailleurs montré la présence de 30 espèces différentes de plantes sur 2 m2. Cette attention à la biodiversité lui vient de ses études à l’école d’ingénieurs de Changins, en Suisse, prolongeant un BTS viticulture-œnologie obtenu à Beaune. Alexis essaie également de préserver la biodiversité dans les talus, qui servent de refuge aux insectes et aux oiseaux, en fauchant alternativement le haut ou le bas à l’aide d’une épareuse. Dans le même but, lui et son père font pâturer deux vaches écossaises dans un ancien verger reconverti en prairie, situé au beau milieu des vignes de Walbach. La prairie et son étang ramènent « une diversité d’espèces impressionnante » - mouches, chauves-souris, pics-verts, hérons - qui se propage jusqu’aux vignes.

La plupart des travaux de la vigne sont mécanisés. Le domaine a investi dans une machine à vendanger sur chenillettes, qui permet de récolter dans les fortes pentes et dans les vignes en terrasses. Pour le crémant et le grand cru, où seule la récolte manuelle est admise, Alexis fait appel à un prestataire. Le chai est conçu de telle sorte qu’une seule personne peut décharger et mettre en route le pressoir. Les jus s’écoulent par gravité dans les cuves situées en sous-sol, dont la plupart sont thermorégulées. Alexis, qui vinifie depuis 2018, suit un itinéraire classique : débourbage statique de 24 h, soutirage, mise en fermentation à l’aide d’un pied de cuve et contrôle de température entre 18 et 20 °C pour les blancs. Pour le millésime en cours, le vigneron va tenter un élevage sur lies plus long que d’habitude pour « affiner les vins le plus possible, ajouter du gras, développer le côté aromatique ». Il va laisser s’enclencher la fermentation malolactique, de manière à obtenir « des vins de garde avec une certaine élégance ». Pour les rouges, il fait macérer les raisins éraflés en cuve entre 6 à 10 jours selon la maturité, puis pratique des remontages deux fois par jour, voire des délestages en fonction de l’année. « Sur le long terme, je voudrais évoluer vers des vins plus typiques de leur terroir. »

Mais avant cela, le vigneron se fixe pour objectif de développer la vente en bouteilles pour ne plus être aussi dépendant du vrac. Celui-ci représente encore 60 % des volumes. La vente en bouteilles se fait essentiellement auprès des particuliers, en direct au caveau ou par livraison. Alexis souhaite intensifier les efforts de prospection en direction des cavistes et des CHR (cafés, hôtels, restaurants) mais pour cela, il lui faudra embaucher un commercial ou un salarié qui pourra le seconder à la vigne. Le jeune vigneron projette également de rénover le caveau, qui n’est plus suffisamment fonctionnel.

Magazine

Les trésors discrets du musée Unterlinden

Vigne

Publié le 17/02/2022

À Colmar, le vin est partout. Caroline Claude-Bronner, guide-conférencière indépendante, le dit avec d’autant plus de conviction qu’elle propose depuis plusieurs années des visites guidées de la ville aux touristes de passage dans la région. Avec « Colmar, capitale des vins d’Alsace », elle fait découvrir la richesse du patrimoine vitivinicole de la ville et les liens forts que Colmar a tissés avec le vignoble alsacien. « L’Art, la vigne et le vin au musée Unterlinden » renouvelle l’approche en mettant en lumière tout ce qui, dans les collections de l’emblématique musée, a trait à la vigne et au vin. Conçue par la guide-conférencière pendant la pandémie, cette visite thématique chemine à travers les siècles et les différents espaces d’exposition du musée.

Première étape dans le cloître médiéval dédié aux arts du Moyen-Âge et de la Renaissance, où les collections d’art décoratif et d’art populaire englobent une série d’objets d’orfèvrerie en lien avec le vin, parmi lesquels des hanaps. Quand elles n’avaient pas un usage récréatif, ces coupes à boire dotées d’un couvercle, étaient offertes en cadeau par les grands seigneurs, souligne Caroline Claude-Bronner. Fabriquées en métal précieux, parfois ornées de grappes de raisin, elles témoignent d’un certain art de vivre. Un art de vivre qu’appréciaient sans aucun doute les membres du wagkeller, une sorte de club patricien qui se réunissait pour manger, boire, entretenir l’amitié et se baigner. Ce qu’on pourrait appeller le « boire ensemble », évoqué par la cheminée du wagkeller, reconstituée dans une des pièces du musée. Gobelets en bois, taste-vin, verres gravés ou incrustés servent à déguster ou à grumer le vin. À l’époque, deux types de vin cohabitent, précise la guide : « Les vins du quotidien, souvent mélangés à de l’eau, provenant des nombreux domaines viticoles situés autour de Colmar, et les grands crus issus des weinbergen, qui étaient exportés par leurs riches propriétaires vers la Suisse et le nord de l’Europe ».

Le vin qui soigne

Avec le retable d’Issenheim, pièce majeure exposée dans la chapelle attenante au cloître, c’est une autre conception du vin qui se donne à voir. Tout juste restauré, ce polyptyque monumental a été peint par Matthias Grünewald et sculpté par Nicolas de Haguenau entre 1512 et 1516 pour répondre à une commande des Antonins d’Issenheim. Composé de panneaux et de sculptures illustrant des épisodes de la vie du Christ et de saint Antoine, il est comparable à « un livre d’images ». Les Antonins y exposent les malades atteints d’ergotisme - ou feu de saint Antoine, maladie mystérieuse dont on saura bien plus tard qu’elle est causée par l’ergot du seigle. La force qui se dégage de ces images saintes est supposée les aider à guérir. En renfort de cette thérapie par la foi, les Antonins administrent à leurs malades le « saint vinage », un breuvage à base de vin et de plantes médicinales, mises au contact des reliques de saint Antoine, à qui sont prêtés des pouvoirs de guérison. « Glauben durch heilen und heilen durch glauben », résume Caroline Claude-Bronner.

La cave du musée, réhabilitée lors des travaux d’extension du musée, abrite quant à elle la collection de matériel viticole constituée durant l’entre-deux-guerres par l’artiste Jean-Jacques Waltz, dit Hansi, qui fut conservateur du musée Unterlinden. « Suite à la crise du phylloxéra, toute une partie du patrimoine viticole avait été détruite. Il s’est inquiété de cette disparition. » Plusieurs pressoirs, dont un pressoir fabriqué avec 12 essences de bois différentes, des comportes, des outils de travail de la vigne et des foudres composent la collection. S’il n’est pas le plus imposant, le tonneau du Fasselritter réalisé par un maître tonnelier de Traenheim en 1781, étonne par sa façade, qui représente un bonhomme nu et ventru chevauchant un tonneau avec dans une main un cruchon et dans l’autre, un verre.

La collection d’art moderne, installée dans l’Ackerhof, l’aile la plus récente du musée, abrite l’une des pièces maîtresses d’Unterlinden : la tapisserie créée d’après un des plus célèbres tableaux de Picasso. On serait bien en peine de trouver un lien avec le vin dans cette œuvre où s’empilent les corps désarticulés des victimes du bombardement de la ville espagnole de Guernica en 1937. Et pourtant… C’est avec l’argent de cette tapisserie que son auteur, l’artiste Jacqueline de la Baume-Dürrbach, a acheté le domaine de Trévallon, en Provence, rapporte Caroline Claude-Bronner. Un domaine que son fils, le vigneron Éloi Dürrbach, disparu en novembre dernier, a porté au plus haut niveau de renommée.

Technique

Des alternatives au cuivre mais pas de substitut à 100 %

Vigne

Publié le 17/12/2021

En 2021, le cuivre s’est révélé indispensable pour lutter contre le mildiou. Pourtant, la recherche d’alternatives efficaces n’a jamais été autant d’actualité. Une récente matinée technique, organisée dans le cadre du Mois de la bio, y était consacrée. Parmi ces alternatives, les produits de biocontrôle qui recouvrent des substances actives aux modes d’action très différents. Lionel Ley, de l’Inrae de Colmar, les classe en trois catégories : les stimulateurs de défense des plantes (SDP), d’origine naturelle ou pas, les phosphonates (non utilisables en agriculture biologique) et les produits asséchants (dont les huiles essentielles). Ces produits ont fait l’objet de différentes expérimentations, dont l’une menée de 2014 à 2018 par l’Inrae de Colmar. À Ribeauvillé et Châtenois, l’Inrae a comparé leur efficacité face à un témoin traité avec des produits de synthèse en encadrement de la fleur suivis d’une association de cuivre et de soufre. L’usage de produits de biocontrôle, couplé à des modèles de prévision des risques pour le mildiou et l’oïdium, est également testé dans le cadre du projet Bee (2018-2020). Cinq bassins viticoles, dont l’Alsace, sont concernés par ce projet, dont l’objectif est de réduire de 75 % l’IFT (indicateur de fréquence de traitement) des produits phytosanitaires hors biocontrôle.

 

 

Biocontrôle : intéressant mais…

De ces différents essais, il ressort que « le biocontrôle est une solution intéressante pour baisser l’impact sur l’environnement si la pression du mildiou est modérée. Mais si elle est forte, on ne peut pas se passer de cuivre et de soufre et il faut augmenter la cadence », selon Lionel Ley. En effet, dès que la pression devient moyenne et à plus forte raison si elle est forte, les SDP alliés aux phosphonates ne protègent pas suffisamment la grappe. L’efficacité des produits de biocontrôle est meilleure avant floraison, signale le scientifique, qui estime qu’il n’est pas nécessaire de les utiliser à chaque traitement. Deux ou trois applications suffisent, en complément du cuivre. Indépendamment de leur efficacité, les produits de biocontrôle coûtent autour de 450 €/ha, soit un surcoût de 40 % par rapport à une protection classique.

En Suisse, la pression du mildiou a été extrêmement forte en 2021. Une enquête montre que les vignerons de Suisse romande ont réalisé plus de 14 traitements en moyenne durant la saison, dépassant largement la dose annuelle de cuivre habituelle (3,5 kg/ha au lieu de 2 kg/ha). Les deux tiers d’entre eux ont utilisé en plus d’autres produits, notamment des tisanes de plantes (ortie, prêle, osier) et du Myco-Sin, un produit autorisé en Suisse en viticulture biologique (argile sulfurée et extraits de prêle élaborés). Bien moins rémanent qu’un cuivre, celui-ci s’est avéré intéressant pour les régions à faible pression ou les débuts de saison sans pression, constate David Marchand, du FIBL (institut de recherche de l’agriculture biologique). De tous les nouveaux produits en développement dans les instituts de recherche suisses, tels que les extraits de sarments de vigne, l’extrait de mélèze et l’huile essentielle d’origan, aucun n’a eu une efficacité comparable à celle du cuivre cette année. « Tous ont lâché », constate David Marchand.

En parallèle, le FIBL travaille à des essais participatifs avec des vignerons. Plus de 30 parcelles sont suivies dans ce cadre, afin d’optimiser la lutte en bio. Sont ainsi testés l’impact du basalte sur la santé de la vigne, l’apport d’algues en complément du cuivre ou l’application de lait cru frais écrémé. Plutôt sceptique sur cette dernière piste, David Marchand a toutefois constaté son efficacité cette année avec des dégâts sur grappe réduits de moitié par rapport au témoin. Le lait a été utilisé à raison de 8 l/ha additionné au soufre, le traitement au cuivre n’intervenant qu’après le 15 juillet. Le conseiller viticole estime que ce moyen de lutte peut permettre de baisser les doses, sans se substituer totalement au cuivre. D’autres pistes paraissent plus simples à mettre en place, comme de décaler le démarrage des traitements : comparé à un programme ayant débuté le 25 mai (15 traitements, 3,16 kg/ha de cuivre), les traitements décalés d’une, deux, voire trois semaines ont une efficacité à peu près comparable. D’où la conclusion de David Marchand : « On peut gagner du temps et optimiser la quantité avec cette stratégie », étant entendu que 2021 a été une année à pression de mildiou relativement tardive.

Les préparations naturelles peu préoccupantes « n’agissent pas directement sur le bio agresseur, mais permettent à la plante de se défendre ». Elles sont « une alternative naturelle efficace à l’usage des pesticides », indique Béryle Crépin. Il en existe deux catégories : les biostimulants, qui représentent un ensemble de 148 plantes, toutes autorisées en agriculture biologique, et les « substances de base », au nombre de 23. Parmi les nombreuses plantes utilisées dans le vignoble, la prêle, riche en silice, est connue pour son effet asséchant et fongicide contre le mildiou et l’oïdium. Elle est utilisable tout au long de la saison même s’il faut faire attention à son utilisation en période sèche. L’ortie, riche en azote, a un effet stimulant sur la vigne. Elle s’utilise pendant la saison à partir du début du stade végétatif. L’osier, qui contient de l’acide salicylique, est stimulateur de défense, un messager systémique et a un effet asséchant. Son application est possible toute l’année en période humide.

Stratégie

« Apporter de la biodiversité dans les vignes, c’est essentiel »

Vigne

Publié le 06/12/2021

C’est dans un container chauffé et sobrement décoré que Sophie Barmès reçoit, sur rendez-vous, les clients du domaine Barmès-Buecher. Ce caveau éphémère se substitue à l’ancien, le temps de rénover la grange. Celle-ci accueillera au printemps 2022 un nouveau caveau et les bureaux, consacrant la séparation entre locaux privés et professionnels. Geneviève et François Barmès ont créé le domaine en 1985, en réunissant les vignes de leurs deux familles, Barmès et Buecher. La récolte est vinifiée et mise en bouteilles en totalité dès le départ. Avec une volonté : procéder à des sélections parcellaires en fonction des terroirs, afin de les vinifier séparément. Autrement dit, résume leur fille Sophie, « faire parler ces belles vignes - grands crus et lieux-dits - qui ont chacune quelque chose à nous dire ». Le couple opte pour la biodynamie en 1998. La disparition accidentelle de François, en 2011, ne remet pas en question ces orientations. Avec leur mère, Sophie et son frère Maxime mettent tout en œuvre pour « perpétuer la signature familiale ».

Le domaine compte aujourd’hui 18 ha, répartis entre Wettolsheim, Eguisheim, Wintzenheim, Turckheim et Colmar. Maxime stimule ses vignes avec des préparations classiques en biodynamie : bouse de corne au débourrement, silice au courant de l’été et à l’automne. Autour des équinoxes, le jeune vigneron pulvérise du compost de bouse sur ses sols pour permettre aux bactéries de « décomposer ce qui doit l’être et rajouter de la vie », particulièrement cette année où la météo a imposé traitements et passages répétés. La protection des vignes repose sur l’utilisation des plantes (ortie, prêle, osier, camomille, écorce de chêne selon la météo et le stade de la végétation), combinées à l’hydroxyde de cuivre et au soufre. « Cette année, si on n’avait pas utilisé plus de cuivre que d’habitude, on aurait tout perdu », estime Maxime. Lui qui avait progressivement réduit les doses de 1,5 kg/ha à 600 g/ha de cuivre-métal depuis 2018, a dû se résoudre à monter au-dessus de 3 kg/ha pour contrer le mildiou. S’il est parvenu à limiter les dégâts, le rendement moyen habituel de 45 hl/ha n’est de loin pas atteint en 2021.

Depuis 3-4 ans, il sème des couverts un rang sur deux à l’automne dans ses vignes. La biomasse produite, une fois roulée, fournit un paillage qui retient l’humidité en été. Par crainte du gel précoce, Maxime a toutefois arrêté de semer en plaine, réservant cette pratique aux coteaux, et en adaptant la proportion de légumineuses à la vigueur de la vigne. Entre autres bénéfices, il voit les insectes se développer dans les parcelles semées. En cette période où les extrêmes climatiques se succèdent à un rythme toujours plus rapide, apporter de la biodiversité dans les vignes lui semble essentiel : c’est dans cet esprit qu’il a commencé à planter des haies, à installer des nichoirs autour des parcelles - 5 à 10 tous les ans -, à élever des ruches. Il prévoit de passer à plus grande échelle, bien que ces initiatives représentent « un énorme travail » et parfois quelques déceptions. Une nouvelle plantation d’arbres et de haies est prévue en janvier avec l’association Haies vives d’Alsace. « Je n’en suis pas au stade de planter des arbres dans les rangs. Mais si j’arrive à le faire dans toutes mes tournières, mes talus et mes coins de parcelle et qu’ils poussent, ce sera déjà bien », indique Maxime sans cacher son impatience.

 

 

Extraire tranquillement les jus

Une fois arrivés à maturité, les raisins sont récoltés manuellement et passent sur une table de tri. Ils tombent par gravité dans le pressoir pneumatique, où ils sont pressurés entre 9 h et 15 h « pour extraire tranquillement les jus, qui s’autofiltrent ». Un débourbage de 6 à 8 h permet d’écarter les 1 à 2 % de bourbes restantes. Après sulfitage à 2-3 g/hl, les jus sont placés en demi-muids ou en foudres, voire en cuves inox, où ils entament leur fermentation spontanément, « généralement au bout d’une semaine ». Celle-ci dure de six mois à deux ans. Maxime laisse la fermentation malolactique s’enclencher sur 80 % de ses vins et n’hésite pas à prolonger l’élevage tant que les vins ont besoin de finir leurs sucres. Le soufre est le seul intrant utilisé durant la vinification (un deuxième apport à faible dose est réalisé à la filtration), le jeune vigneron n’appréciant ni « les vins oxydatifs » ni les éventuels goûts de souris qui peuvent survenir en son absence.

Majoritairement secs, les vins du domaine trouvent leur public pour moitié en France (cavistes, restaurateurs, particuliers), pour moitié à l’export, notamment aux États-Unis et au Canada, où la maison Barmès-Buecher est présente grâce aux efforts de prospection déployés de longue date par Geneviève. « Avant le Covid, nous faisions des salons professionnels avec Biodyvin ou Renaissance des appellations, qui regroupent des vignerons en biodynamie », explique Sophie. Soucieuse de ne pas se disperser, elle privilégie désormais les rendez-vous en visio après l’envoi d’échantillons. « Et ça fonctionne, constate la jeune femme, qui s’attache à vendre « les vins dans de bons endroits, à des gens qui les comprennent et qui valorisent notre travail ».

 

 

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