Dans le calme et le silence de la montagne, l’agriculture souffre. Aux difficultés économiques s’ajoute depuis deux ans un souci d’ordre climatique. Il pleut de moins en moins souvent. Il neige essentiellement sur les sommets et sur de courtes durées. Il fait toujours plus chaud et sec. Et, phénomène nouveau, un vent d’Est récurrent se fait sentir quasiment tous les jours. Les réserves d’eau diminuent. « Nous rencontrons des problèmes pour nous approvisionner en eau. Cela concerne les exploitants agricoles évidemment, mais également les fermes-auberges, les communes, les privés. Nous sommes ici au-dessus d’Orbey, à 840 m d’altitude. Il n’y a pas eu de grosse neige cet hiver. Les pluies sont rares et peu importantes. Sans oublier ce vent qui sèche les terrains. Or, les éleveurs doivent nourrir leurs bêtes et les fermes-auberges doivent travailler. Nous souhaitons que nos réseaux nous approvisionnent en eau. Ou alors, nous souhaitons pouvoir faire des forages. Mais, jusqu’à présent, il nous faut une autorisation préalable. La demande est à faire en préfecture », explique Patrick Chaize, responsable « montagne » à la FDSEA du Haut-Rhin.
Des sources taries
Partout dans la montagne, les sources d’eau sont taries ou pas loin de l’être. Et les professionnels constatent que leurs difficultés ne sont pas reconnues. « Actuellement, le seul dialogue avec la police de l’eau, c’est une visite et un procès-verbal en cas de problème. Mais, personne ne vient à notre rencontre pour discuter, nous écouter et comprendre. Pendant ce temps, les agriculteurs se battent au quotidien avec la nature. Nous faisons, par exemple, des rigoles pour entretenir nos terrains car la politique agricole commune nous impose de les entretenir. Sinon, nous sommes pénalisés. Mais, dans le même temps, nous ne sommes pas autorisés par l’administration à les faire dans certaines zones, comme celles classées Natura 2000. La situation devient critique », ajoute Patrick Chaize.
Un exemple concret : la ferme-auberge du Pré Bracot, au lieu-dit Prébracot sur les hauteurs d’Orbey. La famille Siffert gère les lieux depuis 32 ans. Elle sert en moyenne une centaine de repas quotidiennement, possède des gîtes et une trentaine de vaches. L’exploitation occupe une surface de 60 ha et l’auberge est ouverte toute l’année, sauf au mois de janvier. « Mon père qui est aujourd’hui âgé de 89 ans n’a jamais vu le niveau des sources aussi bas que cette année. Nous partageons cette source avec une ferme voisine. Ce manque d’eau pose de nombreuses difficultés. Pour le fourrage car l’herbe pousse très peu. Ensuite, nous faisons de la viande et du lait. Nous allons d’ailleurs passer en bio. Toute cette production nécessite de travailler dans de bonnes conditions. Et puis, à l’auberge, si nous voulons la laisser ouverte et accueillir nos clients, nous devons pouvoir leur servir de l’eau notamment. C’est un problème récent. Pour le moment, nous arrivons à le gérer. Il n’y a pas encore de grosses conséquences. Mais, c’est inquiétant pour l’avenir », estime Claudine Siffert qui travaille avec ses deux fils David et Thierry, et sa petite fille, Emmanuelle. Elle regrette aussi le manque de compréhension et d’écoute des pouvoirs publics. « Ici, personne ne vient nous voir. Et dans les débats que nous écoutons à la radio ou que nous regardons à la télévision, l’agriculture est clairement mise de côté. On ne parle pas de nous. Pas étonnant dès lors que personne ne comprenne vraiment la réalité de notre profession », ajoute-t-elle.
Quatre mois de fermeture
Un peu plus loin, sur le ban de Soultzeren, la ferme auberge Le Musmiss est gérée par Thierry Baumgart, son épouse Florence. Julien, leur fils de 19 ans, est en formation au lycée agricole de Rouffach et il compte bien s’installer sur cette ferme où travaillait déjà sont arrière-arrière-grand-père… L’exploitation occupe une centaine d’hectares, avec une trentaine de vaches laitières et autant de génisses. La famille fait de la transformation, du fromage et voudrait pérenniser l’auberge. « Ici, il y a toujours eu de l’eau, mais pas de grande source. Ce n’est plus le cas depuis 2015. Cette année-là, nous avons eu de l’eau pendant quatre mois et pendant sept mois en 2016. Nous avons deux sources pour la ferme et l’auberge. Elles sont au plus bas. Nous n’arrivons plus à faire face », regrette Thierry Baumgart. Une situation extrême qui l’a contraint à fermer l’auberge, depuis deux ans, de fin novembre à début avril. Cela a évidemment pour conséquence des pertes économiques. « Fort heureusement, pour le reste de l’année, nous avons la chance d’avoir un maire sympa qui nous permet d’aller chercher de l’eau sur le réseau communal, cinq kilomètres plus bas, en tracteur. Chaque dimanche, nous cherchons 4 m3 d’eau pour la fromagerie et l’auberge. Mais, ces transports représentent un coût financier et un risque sanitaire. Du coup, on ne peut plus garantir la potabilité de l’eau », précise l’agriculteur. La solution serait de faire un nouveau captage. Il y a quelques mois, il a fait des fouilles et des travaux sans autorisation préalable. Les écologistes et la police de l’eau sont intervenus. Il a fait la « une » de la presse locale. Et, depuis, le chantier est arrêté. « Mais, nos difficultés persistent. Et là, face à nous, il n’y a pas la même réactivité. Depuis deux ans, mes questions sont restées sans réponse. Il faudrait davantage de compréhension de l’administration, qu’elle comprenne notre métier, qu’il y ait un véritable dialogue. Or, j’ai un impératif économique. Cette situation est regrettable », conclut Thierry Baumgart.
Un devis de 35 000 euros
À Fréland, Francis Henry connaît les mêmes problèmes. Depuis 2001, il gère l’exploitation familiale sur une surface de 55 ha, avec un cheptel de 35 vaches de races Montbéliarde et Holstein. Il produit 229 000 litres de lait en bio… avec des prairies naturelles en bio. « Le bio, ici en montagne, c’est une évidence pour moi. Mais, il faut l’expliquer. Le bio, c’est aussi des contraintes supplémentaires, notamment pour le fourrage et l’alimentation des animaux. Pour l’eau, la situation est extrême. D’août 2016 à fin janvier 2017, j’ai cherché de l’eau dans un ruisseau tous les jours avec des citernes de 3 000 et 6 000 tonnes. Les deux sources proches de l’exploitation sont en effet quasiment taries depuis près de trois ans. Et ce sont tous les éleveurs du secteur qui sont concernés. Cela nécessite de circuler dans et autour du village. Et cela commence à faire parler et râler les gens », constate l’éleveur. Il a bien tenté de trouver une solution : celui de forer. Mais, le coût est très important. « J’ai un devis de 35 000 € pour forer à 65 m de profondeur et à 35 m de mon bâtiment ! ». Un investissement financier trop important. En attendant, les vaches souffrent comme en témoigne la baisse de production de lait constatée ces dernières semaines. Ajoutée à la crise du prix du lait, cette sécheresse se mesure au plan économique. « Il faudrait un mois de vraie pluie, pas 2 mm par jour, pour reconstituer les sources. Nous attendons cela depuis de longs mois. En attendant nous comptons sur la compréhension de l’administration et l’aide des communes si elles veulent maintenir une agriculture de montagne à l’avenir », conclut Francis Henry.