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Nicolas Bernard

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Semis sous couvert permanent en bio

Entre espoirs et scepticisme

Cultures

Publié le 06/05/2020

Comment assurer les besoins en azote des céréales bio dans les années à venir et, ainsi, maintenir de bons rendements et les niveaux de protéines attendus par les industries agroalimentaires ? « En bio, l’azote devient de plus en plus onéreux. Et, avec l’évolution de la réglementation sur les effluents d’élevage et l’augmentation des surfaces en bio, la fertilisation va être compliquée à mettre en œuvre. Sans apport extérieur, il ne restera plus que les légumineuses », explique Régis Hélias, animateur de la filière agriculture biologique chez Arvalis. Il y a bien l’agriculture de conservation, qui remet le sol et son autofertilité au cœur du système, mais les agriculteurs bios se heurtent à la gestion des adventices dès qu’il s’agit de réduire l’intensité du travail du sol ou de couvrir le sol en interculture. De l’autre côté, ceux qui pratiquent l’agriculture de conservation, et désireux de s’orienter vers le bio, font face à des impasses dès qu’il s’agit de se passer des herbicides sans recourir au travail du sol. « C’est pour cela qu’on propose une solution alternative en proposant de semer ses céréales en interrang d’une luzerne », précise Régis Hélias. Un choix motivé par les avantages agronomiques de cette plante : sa capacité à capter l’azote de l’air pour le restituer ensuite dans le sol, son puissant système racinaire qui améliore physiquement le sol, et son action de nettoyage vis-à-vis des adventices. « Elle a également été retenue pour sa pérennité et pour son mode de développement vertical, qui permet de maintenir le développement du couvert à l’interrang de la culture, facilitant les broyages de précision. »

Encore beaucoup d’inconnues

Si les attentes autour de cette technique sont « fortes » selon Régis Hélias, elle suscite aussi pas mal de scepticisme chez de nombreux professionnels. Benoît Gassmann, conseiller en agriculture biologique à la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA), en fait partie. Il explique pourquoi : « C’est vrai qu’en bio, la luzerne est la culture idéale et la meilleure tête de rotation. Elle nettoie les parcelles à condition de bien l’entretenir, et amène beaucoup d’azote pour la culture suivante. C’est donc un excellent précédent pour le blé. Mais c’est aussi une vivace qui pousse rapidement au printemps. Un blé dedans risque fort d’être étouffé, compromettant ainsi fortement la récolte. » Pour lui, l’Alsace n’est pas la région la plus adaptée à cette technique novatrice. « Nous avons des bonnes terres à blé, nous faisons des beaux blés. Rajouter quelque chose qui peut dégrader la récolte, c’est faire prendre un risque aux agriculteurs. À l’heure actuelle, je ne peux pas conseiller cette technique aux agriculteurs. Il y a encore trop d’inconnues. Mais peut-être que les expérimentations menées par Arvalis apporteront les réponses nécessaires. »

Broyer la luzerne régulièrement

La luzernière a été implantée lors de la campagne 2015-2016 sous un tournesol, sur des rangs espacés de trente centimètres. « L’idée était d’obtenir une luzerne bien implantée dès le premier automne », justifie Régis Hélias. L’utilisation d’un tracteur équipé d’un GPS RTK est, en revanche, indispensable afin d’atteindre la précision nécessaire - de deux à trois centimètres - pour mettre en œuvre cette technique dans de bonnes conditions. Après la mise en place initiale de la luzernière, les premiers blés ont été semés à l’automne suivant dans l’interrang de trente centimètres : un écartement qui permet de conserver un potentiel de rendement intéressant. Ce premier essai a permis de définir les règles à suivre pour gérer au mieux la conduite de la luzerne avec celle du blé : stratégies de semis, de broyage, etc. « On s’est ainsi rendu compte qu’il fallait broyer la luzerne dès qu’elle est à la même hauteur que le blé et ce, autant de fois que nécessaire tout au long du cycle du blé », détaille Régis Hélias. Cela permet d’éviter l’étouffement du blé, et cela apporte l’azote au blé par la minéralisation des résidus de luzerne. Concernant la gestion des adventices, les expérimentateurs misent sur le pouvoir étouffant de la luzerne pour limiter leur prolifération. Mais, dans la mesure où le remède pourrait être pire que le mal, la nécessité de broyer régulièrement fréquemment sa luzerne est incontournable. Pour l’instant, le broyage n’a pu être testé qu’en interculture. Mais prochainement, la pratique pourra être affinée et améliorée grâce à Eco-Mulch. Le constructeur a, en effet, développé un nouvel élément de broyage pour son porte-outil Gaïa capable d’intervenir dans l’interligne d’une culture de blé semée à un écartement de 30 cm, où est implantée une ligne de luzerne. Ce nouvel outil va pouvoir être testé durant l’année 2020 par Arvalis.

Du blé dur de « qualité »

En attendant sa mise en œuvre, Régis Hélias peut déjà mettre en avant des résultats « encourageants » des semis sous couvert permanent en agriculture biologique. « Nous avons réussi à faire du blé dur de qualité avec un taux de protéines de 13,3 et un rendement de trente quintaux. Le rêve serait d’être à 14. En blé tendre, on a atteint les quarante quintaux avec une teneur en protéines de 12,5. Peut-être que c’est la chance du débutant, on verra. Il est évidemment trop tôt pour tirer la moindre conclusion. Agronomiquement, le résultat semble positif. Économiquement, il y a encore plein d’aspects à étudier. C’est vrai, il faut être équipé en RTK et cela reste assez onéreux. Mais, si ça peut éviter d’acheter pour 450 euros d’engrais organiques à l’hectare, ça peut être vite rentabilisé. Les inconnues sont bel et bien là. Les essais que nous allons poursuivre doivent nous aider à y voir plus clair. Je sais que beaucoup d’agriculteurs et de techniciens nous attendent sur ce sujet. Nous ouvrons une nouvelle voie. Reste à savoir où elle peut nous mener. »

Pâtes Grand-Mère

Garder la cadence malgré les absences

Vie professionnelle

Publié le 02/05/2020

Ruée vers les œufs, la farine, les pâtes… Depuis le début du confinement, les produits alimentaires de première nécessité sont confrontés à une demande bien plus élevée qu’à la normale. En ces temps de crise, le retour aux fondamentaux rassure. En face, les producteurs et transformateurs s’organisent pour assurer l’approvisionnement des étals de supermarchés. C’est le cas de l’entreprise alsacienne Heimburger, fabricante des Pâtes Grand-Mère. Avec la crise du Covid-19, le nombre de ses commandes a doublé. Un accroissement d’activité qu’il a fallu gérer du jour au lendemain, avec les contraintes sanitaires et sociales qui vont avec. La mise en place des mesures barrière n’a posé aucun problème dans la mesure où l’entreprise Heimburger utilise des gels hydroalcooliques depuis vingt-cinq ans, tout comme les masques qu’elle a rendus obligatoires pour tout le personnel. Et pour la mise en place des distanciations sociales, pas de problème non plus étant donné que les opérateurs présents sur la ligne de production sont seuls sur leurs machines.

Des arrêts de travail « complaisants »

Encore faut-il des opérateurs pour mettre la main à la pâte, sans mauvais jeu de mots. Philippe Heimburger regrette en effet le fort taux d’absentéisme auquel il a été confronté le lendemain de l’annonce du confinement par le président de la République. « On a eu 25 % d’absents en vingt-quatre heures. Pourtant, la veille, il y a eu un réel engagement de tout le personnel à répondre présent. Au final, l’absentéisme est monté jusqu’à 40 %, dont 80 % dans le même service. On était à deux doigts de stopper l’activité de l’entreprise. Clairement, il y a eu des déserteurs, mais aussi des médecins très complaisants en face », regrette-t-il. Un mois et demi après le début du confinement, il a toujours du mal à ne pas se mettre en colère quand il évoque cette situation. Pour lui, c’est toute la santé du personnel qui était en jeu si véritablement autant de salariés étaient tombés malades. « J’ai averti la préfecture, j’ai bataillé pour obtenir la levée provisoire du secret médical. Si quelqu’un était véritablement porteur du virus, on ne le savait pas. C’est inadmissible ! D’un côté, on m’oblige à poursuivre mon activité pour nourrir la population, de l’autre, on ne me donne pas la possibilité de protéger efficacement mes salariés. Et après, c’est à moi de prouver que je dois les protéger. Alors oui, leur sécurité est la priorité à mes yeux. Tout est mis en œuvre pour les protéger. Nous avons ainsi trois personnes qui ne font que de la désinfection des surfaces. Mais de l’autre côté, il faut aussi une réelle transparence. Sinon, c’est une vraie bombe à retardement. Et si, demain, il n’y a plus de pâtes dans les rayons, il ne faudra pas pleurer. »

La solidarité à l’œuvre

Heureusement pour l’entreprise Heimburger, la mobilisation du personnel présent et la solidarité interprofessionnelle a permis, et permet toujours au moment où sont écrites ces lignes, de maintenir une cadence de production suffisamment importante pour répondre aux besoins. « Une chaîne de solidarité s’est mise en place avec Alsace Lait et la société Arthur Metz qui nous a mis des techniciens à disposition. Au final, malgré 40 % d’absentéisme, on a pu maintenir 70 % de la capacité de production de l’entreprise. Nous avons mis les petites références en stand-by pour concentrer notre énergie sur les références de pâtes les plus faciles à produire », souligne-t-il. Petit à petit, des salariés qui s’étaient mis en arrêt de travail sont revenus au sein de l’entreprise de Marlenheim. Un à un, ils ont été convoqués dans le bureau de la direction. « Je voulais savoir pourquoi ils s’étaient absentés. Et je leur ai dit que s’ils avaient contracté le virus, c’était déplorable de n’avoir rien dit, tant pour leurs collègues que pour l’ensemble de l’entreprise. Certains ont pris conscience de leur choix et se sont excusés. » Malgré la forte demande, Philippe Heimburger n’a jamais cédé à la tentation d’augmenter le temps de travail à soixante heures hebdomadaires, comme le lui autorise l’état d’urgence sanitaire. « Pour moi, une telle option est inenvisageable. Mes salariés se donnent tellement chaque jour dans leur travail qu’ils ont besoin de se reposer. Encore une fois, leur bien-être et leur sécurité doivent passer en priorité », rappelle-t-il.

Un « écosystème » à revoir

Solidarité interprofessionnelle, solidarité intra-entreprise, et solidarité des consommateurs ? Alors que le « made in France » est plus que jamais plébiscité depuis le début de la crise sanitaire, Philippe Heimburger espère surtout que cette tendance s’inscrira dans la durée, une fois le retour à une vie « normale ». « Il faut que les gens prennent conscience que leurs achats, ce sont nos emplois. Nous faisons des super produits juste à côté de leurs portes. Il n’y a pas besoin de les faire venir d’ailleurs. Surtout, il est temps de revoir tout l’écosystème et sortir de la logique du toujours moins cher. C’est ce qui a détruit l’industrie dans notre pays. Après la guerre, il y avait encore 326 usines de pâtes en France. Aujourd’hui, on est plus que six alors que la démographie a explosé en soixante-dix ans. » Face à cette concurrence féroce, l’entreprise Heimburger entend poursuivre sa politique de qualité en proposant des produits à haute valeur ajoutée : ses traditionnelles, ses labélisées, pâtes aux sept œufs frais plein air, sa gamme bio, sa gamme « 100 % Alsace » ou encore sa gamme produite à partir de blé dur à laquelle Philippe Heimburger croit beaucoup. « Pour l’instant, c’est une charge pour mon entreprise. Mais je suis convaincu que, tôt ou tard, il y aura un juste retour des choses. C’est une filière vertueuse qui se met en place aux côtés des organismes de collecte et des agriculteurs. C’est un engagement sur la durée. »

 

Confinement

La détresse des centres équestres

Vie professionnelle

Publié le 23/04/2020

Comme les vaches dans les étables ou les prairies, les chevaux semblent bien loin des problématiques humaines liées à l’épidémie de Covid-19. Pour leurs propriétaires, en revanche, l’inquiétude grandit face à une situation qui devient chaque jour un peu plus dure économiquement. Contrairement aux éleveurs bovins, les centres équestres ne produisent aucune alimentation pour la population. En temps normal, ce sont des lieux habilités à recevoir du public pour la compétition ou le loisir. Pourtant, ils cotisent eux aussi à la MSA, ont aussi des animaux à nourrir, et sont des utilisateurs quotidiens de céréales, de foin et de paille. Mais en ces temps de confinement, ils n’ont plus rien à vendre. Chez eux, pas de drive ou de livraison au porte à porte possible. Zéro rentrée d’argent, ou presque. Lentement, mais sûrement, ces structures se dirigent vers un point de non-retour économique. Il y a bien les reports de charge, les avances de subventions, et autres aides exceptionnelles mises en place par l’État. Mais, dans les faits, il y a surtout un immense manque à gagner qui ne sera pas comblé de sitôt. Et en attendant, il y a des animaux à nourrir et pas n’importe comment.

Pas de public, zéro revenu

Aux écuries de l’Abbaye, à Orbey, c’est toute une équipe de « sportifs » équins qu’il faut entretenir. Comme les champions de haut niveau, ils ont besoin de leur ration quotidienne (entre huit et dix kilos par animal) de foin, de pulpe de betteraves déshydratée, d’orge, de blé, de son, d’avoine et de maïs. Un mélange énergétique pour maintenir leur condition physique à un bon niveau. En parallèle, la vingtaine de chevaux et la quinzaine de poneys continuent d’être entraînés une à deux fois par semaine en attente de jours meilleurs. Le 11 mai ? Au mois de juin ? Plus tard ? Comme tous les professionnels de la filière, les propriétaires des lieux, Olivier Masson et son épouse Nathalie Baumann, sont dans le flou le plus total. « Concrètement, on a suffisamment de réserves financières pour tenir jusqu’au mois de juillet. Après, ça deviendrait très compliqué », reconnaissent-ils de concert.

Leur structure, créée en 2003 « à partir de rien », compte en temps normal 190 licenciés par semaine et emploie une salariée, actuellement en chômage partiel. Elle organise des stages pour les enfants pendant les vacances, des classes vertes, et des animations pour les particuliers. Une activité bien rodée qui est au point mort depuis la mi-mars. Contrairement à d’autres structures, aucun cheval n’est en pension chez eux. « L’impact de cette crise est juste catastrophique. On va perdre plusieurs dizaines de milliers d’euros à l’arrivée. Heureusement que nous sommes une petite entreprise, on maîtrise les coûts. Mais, dans tous les cas, on ne pourra pas repartir sur de bonnes bases avant l’année prochaine. Enfin, si tout va bien à ce moment-là », souligne le gérant. Et surtout, en admettant que l’accueil du public puisse se faire le plus rapidement, en assurant la sécurité sanitaire de tous.

Une éventualité à laquelle ils se sont déjà bien préparés. « Lorsque les écoles alsaciennes ont été fermées avant le confinement généralisé, on avait mis les mesures barrière en place pour continuer à accueillir les enfants. Cela s’était très bien passé. Et demain, nous pourrions très bien aller plus loin. Nous envisageons d’offrir un masque en tissu lavable et nominatif à chacun de nos clients, à mettre en place des mesures de désinfection des équipements, de travailler en petits groupes, et d’accueillir les parents sur le parking. Si on nous autorise à ouvrir, cela ne posera aucun problème pour nous », estime Nathalie Baumann. Le plus tôt sera évidemment le mieux. Les équidés doivent continuer à manger normalement. Et ce n’est pas leur petite prairie de cinq hectares qui pourra subvenir à leurs besoins. « À partir du mois de mai, cela devient une source d’alimentation ponctuelle pour nos animaux. On les met le week-end, le temps de se reposer. Mais en aucun cas, on pourrait utiliser cette prairie comme source d’alimentation permanente », fait remarquer Olivier Masson. Reste l’hypothèse - extrême - de devoir se séparer de l’une ou l’autre bête en cas de prolongation du confinement pendant l’été. Une option « même pas envisageable » pour Nathalie Baumann. Ces poneys et chevaux sont comme des « collègues de travail », membres à part entière de l’entreprise familiale. « Nous les avons depuis qu’ils sont petits. Ils sont complémentaires et n’ont même pas de valeur marchande », poursuit-elle.

 

Appel aux dons pour du fourrage

Plus au sud du département du Haut-Rhin, à Riedisheim, le centre équestre régional du Waldeck vit une situation encore plus compliquée que celle des Écuries de l’Abbaye. Il s’agit de la plus grosse structure équine du secteur de Mulhouse. Elle héberge 75 équidés, dont trente en pension, accueille 270 cavaliers et emploie six salariés. Comme à Orbey, elle tire ses revenus de l’accueil du public pour des leçons d’équitation, des stages, mais aussi des compétitions. Si les adhérents ont accepté de continuer à payer leur cotisation par « solidarité » malgré le confinement, les revenus générés en ce moment ne permettent pas de faire face aux charges courantes. « Il y a aussi les revenus des pensions. Mais ce n’est pas suffisant. Nous accusons une perte sèche mensuelle comprise entre 8 000 et 9 000 euros. Et le problème, c’est que nous fonctionnons à flux tendu. Nous avons au mieux trois semaines de réserves », témoigne Fabien Varoquier, secrétaire général du centre équestre du Waldeck. Et, là aussi, il y a des animaux à nourrir et à maintenir en forme. D’où l’appel aux dons lancé il y a quelques jours sur la plateforme Leetchi pour acheter du fourrage. « Nourrir nos animaux est notre principale priorité. Mais cela coûte cher. Et, avec notre trésorerie déjà affaiblie, le risque est réel pour notre entreprise et nos animaux. » Habituellement, le foin est livré par un grossiste de Dijon. « Mais il veut être payé tout de suite, et ce n’est pas le moins cher. C’est pour cela que depuis un an et demi, on essaie de trouver du foin chez les agriculteurs du secteur. Il est moins cher et de meilleure qualité. » Depuis le début du confinement, tous ces petits fournisseurs « locaux » ont su répondre présent, à leur manière, pour soutenir le centre équestre du Waldeck. Certains ont fait un « petit geste » sur le prix, tandis que d’autres agriculteurs ont carrément fait don de fourrage. « C’était des fonds de grange qu’ils voulaient vider pour laisser de la place pour la nouvelle coupe », précise Fabien Varoquier. Pour trouver de nouveaux fournisseurs, le chef palefrenier parcourt les annonces sur Le Bon Coin et passe par le bouche-à-oreille. « C’est un peu le système D à coup de dix balles de foin par ci, cinq balles de foin par là. Mais nous n’avons pas le choix », regrette-t-il.

 

 

Comme Olivier Masson et Nathalie Baumann, il espère que les portes de son établissement pourront ouvrir le plus rapidement possible. À défaut de pouvoir sauver la saison en cours, il ne faudrait surtout pas pénaliser la prochaine. « Si la situation dure encore deux mois comme ça, je ne sais pas si nos adhérents continueront à payer pour rien. Et je comprendrai très bien cela. Mais surtout, ils pourraient hésiter à se réinscrire cet été pour la saison prochaine. Financièrement, cela ne serait plus tenable pour notre structure. Et cela serait triste qu’une institution vieille de 150 ans disparaisse du jour au lendemain pour quelques milliers d’euros manquants. »

 

 

Fromage munster

La filière ébranlée par le confinement

Vie professionnelle

Publié le 18/04/2020

Pour elles, c’est comme si le coronavirus n’existait pas. Dans leurs étables, et bientôt dans leurs prairies, les quarante vosgiennes de Christian Ancel continuent leurs vies de vaches, impassibles. Manger, digérer, se reposer, produire du lait. Pas de masque sur le museau ou de mesures barrière à respecter. Seul le « job » compte : assurer à leur propriétaire une production laitière en quantité et qualité suffisantes. En temps de « paix », ce sont 220 000 litres de lait annuels qui sont produits et transformés intégralement en munster, blanc de munster et Cœur de massif, le fromage 100 % lait de vosgienne. Tout est vendu directement sur des marchés, à la ferme et à la fromagerie Haxaire à Lapoutroie, qui affine des munsters fermiers de douze producteurs du massif. Mais le Covid-19 est arrivé. C’est la « guerre », le confinement de la population, des attestations pour sortir de chez soi et de grosses inquiétudes pour les producteurs de munster. Depuis le début de la crise, les ventes de ce fromage AOP, si caractéristique de la montagne vosgienne, se sont écroulées de 80 % (lire encadré). Si toutes les filières de distribution sont touchées, la situation est particulièrement dramatique pour les « petits » producteurs. Plus de marché hebdomadaire, plus de livraison aux restaurants, plus de rentrée d’argent. « Certains ont dû jeter une partie de la production déjà affinée, d’autres l’ont distribuée gratuitement pour ne pas le jeter », révèle Christian Ancel.

 

 

Tommes de substitution

Plutôt que de rester les bras ballants, bon nombre de producteurs fermiers tâchent de s’adapter à cette nouvelle donne. Il y a d’abord la mise en place de livraisons à domicile, seul ou en partenariat avec d’autres agriculteurs. « Cela permet de limiter un peu la casse et de conserver un lien avec nos clients. Mais c’est évidemment loin d’être suffisant pour combler le manque à gagner », témoigne l’éleveur des Hautes Huttes. Alors, il y a le plan B : produire de la tomme à la place du munster, un fromage à affinage long contre un fromage à consommation et affinage courts. C’est la solution qu’applique la fromagerie Haxaire auprès de ses producteurs. « C’était logique qu’on fasse quelque chose. C’est de la solidarité. Dans ce moment difficile, il faut que l’on soutienne nos fournisseurs de fromages fermiers. Si on ne le fait pas, demain, ils ne seront plus là. C’est un choix d’entreprise auquel nous sommes très attachés », explique Florent Haxaire.

Pour Christian Ancel, fini les 500 munsters frais livrés chaque semaine à la fromagerie. Six fois par semaine, il produit désormais des tommes en respectant scrupuleusement la recette qu’on lui a indiquée. « C’est un produit qui se vendra à l’automne, une période pendant laquelle la consommation de fromage est plus forte qu’au mois d’avril », fait remarquer l’agriculteur. Reste à savoir à quel prix. Avec des tonnes de tommes à écouler d’un seul coup, pas sûr que l’opération soit très rémunératrice à l’arrivée. « C’est une vraie question, on ne sait pas comment sera le marché à ce moment-là. Mais il vaut mieux produire de la tomme aujourd’hui plutôt qu’être obligé de jeter du munster ou du lait », ajoute l’agriculteur. En parallèle, il a toujours sa production de Cœur de Massif et envisage de reprendre une « petite » production de munsters afin qu’ils soient bons dans trois semaines. « J’ai toujours une demande, même minime », justifie-t-il.

 

 

À Fellering, Claude Schoeffel est lui aussi touché de plein fouet par cette « crise du munster » qui arrive au « plus mauvais moment ». « Nous entrons dans le pic annuel de la production laitière. Les vêlages de printemps sont là, comme tous les ans. » Heureusement pour son associé et lui, ils ont une dizaine de fromages fermiers dans leur gamme. « C’est un peu ce qui nous sauve », reconnaît-il. Ils ont aussi la chance d’avoir des caves d’affinage relativement conséquentes, ce qui va permettre de stocker en attendant des jours meilleurs. « On produit davantage de fromages type comté qui pourront être vendus en fin d’année. C’est une bonne chose en soi mais cela ne compensera pas les pertes de chiffre d’affaires que nous subissons actuellement. Environ 30 % de moins », souligne Claude Schoeffel. Finies les livraisons aux collèges, restaurants et fermes-auberges. Heureusement que la vente directe au particulier se maintient. Comme Christian Ancel et tant d’autres, il a mis en place la commande par internet ou par téléphone avec une livraison dans un lieu défini. « On garde le lien avec nos clients fidèles, ça leur plaît beaucoup. » En parallèle, la vente au magasin de la ferme reste dynamique. « Pour de nombreuses personnes, c’est le moyen de faire le plein de produits laitiers sans être au contact de trop personnes. »

De la « casse » à prévoir

Reste l’équilibre délicat de la production de lait à gérer. Il faut faire en sorte que les vaches en fassent un peu moins sans pour autant prendre de risques pour leur santé. Christian Ancel a diminué les concentrés pour faire baisser la production. Il les a également taries plus tôt afin qu’elles soient « sèches » au moment de la mise en herbe. Claude Schoeffel et son associé ont décidé de légèrement sous-alimenter leurs laitières. D’autres producteurs ont choisi d’arrêter les concentrés. Des maux nécessaires au vu du contexte mais pas sans risque pour la conduite du troupeau. « En affaiblissant nos vaches, on pénalise la reproduction des veaux derrière. On est obligés de s’adapter. Mais il y aura de la casse. J’ai peur notamment pour certaines petites structures qui pourraient ne pas se relever d’une telle épreuve », s’inquiète Christian Ancel, régulièrement au téléphone avec d’autres producteurs du massif. Dans son cas, son exploitation a suffisamment de trésorerie pour tenir quelques semaines. Avec les reports de charges et les mesures d’aide mises en place par les banques, la situation est en effet moins compliquée à gérer pour les entreprises. « Mais cela ne reste que des reports qu’il faudra bien payer à un moment donné. Le manque à gagner va rester. C’est pour cela qu’on est en train de voir, au sein de l’ANPLF (Association nationale des producteurs laitiers fermiers), comment mettre en place un système d’aide financière directe. Il faut donc que chaque producteur concerné fasse remonter ses difficultés afin qu’on ait le maximum de poids possible », détaille Christian Ancel sous sa casquette de président du CETA des producteurs de munster fermier, l’une des composantes de l’Association du munster fermier (AMF) présidée par Claude Schoeffel.

 

 

Faire le dos rond

Lui aussi se dit plutôt « chanceux » malgré la crise. Pour l’instant, il n’a pas de problème pour payer les cinq personnes qui travaillent sur son exploitation (deux associés et trois salariés). « Heureusement que nous ne sommes pas dans une année d’investissement comme en 2019. Après, si on est toujours en confinement le premier mai, et que la perte de chiffre d’affaires reste la même, on va commencer à avoir des difficultés de trésorerie, mais aussi des problèmes de capacité dans nos caves, sans compter la saisonnalité qui fait qu’on a beaucoup de travail pour entretenir nos prairies et forêts. Auquel cas, ce sont les deux associés qui se serreront la ceinture », anticipe l’éleveur de Fellering. Chez la fromagerie Haxaire, on tâche de faire le « dos rond » pour passer ce cap difficile. « Nous avons la chance d’être une activité agroalimentaire qui est au contact de la grande distribution. De ce fait, nous avons toujours un minimum d’activité. Nous avons réduit nos activités sans pour autant pénaliser les producteurs qui nous livrent », poursuit Florent Haxaire. Outre la production plus importante de fromages de garde, son entreprise a également réorienté ses livraisons de lait vers du lait en poudre ou d’autres transformations. « On s’adapte comme on peut, en espérant que cela ne dure pas des mois », considère-t-il néanmoins.

À l’heure où certaines voix commencent à s’aventurer dans le délicat scénario du déconfinement, Christian Ancel sait déjà qu’il y aura un « avant et un après Covid-19 ». Économiquement bien sûr, mais surtout sociétalement. Il a en tout cas envie d’y croire fortement au vu des élans de solidarité spontanés qu’il a constatés depuis le début de la crise sanitaire. « Grâce aux réseaux sociaux, des choses qu’on n’aurait jamais soupçonnées se sont mises en place. Avant, on vivait et travaillait tous dans notre coin. Aujourd’hui, plein de petits groupes solidaires se sont construits pour aider les petits producteurs. Une prise de conscience a eu lieu, une reconnaissance aussi pour notre métier. J’espère maintenant que le comportement alimentaire de nos concitoyens va évoluer, et surtout perdurer dans le temps », espère Christian Ancel.

Initiatives à Ammerschwihr

Sourires et produits frais à domicile

Vie professionnelle

Publié le 12/04/2020

Si tu ne peux pas aller chez le producteur, le producteur viendra à toi. Avec la fermeture des marchés de plein air et les mesures de confinement liées à l’épidémie de Covid-19, l’achat de produits frais, locaux et de saison, est devenu bien plus compliqué, notamment pour les personnes âgées, plus exposées à la dangerosité du virus. Pour cette catégorie de la population, la situation est d’autant plus problématique que ces rendez-vous quotidiens ou hebdomadaires avec le « petit producteur du coin » sont autant d’opportunités de maintenir un lien social avec le monde extérieur. En face, tous ces clients accueillis avec le sourire, très souvent par leurs prénoms, sont indispensables à ces agricultrices et agriculteurs qui ont fait le choix de la vente directe comme mode de commercialisation.

Quand ce contact, si facile et spontané il y a encore un mois, disparaît du jour au lendemain, il y a urgence à réagir pour ne laisser aucun acteur sur le bord de la route. C’est ce qui a incité l’équipe municipale d’Ammerschwihr à solliciter des producteurs habituellement présents aux Estivales - des soirées conviviales et festives qui ont lieu chaque jeudi soir sur la place du village durant l’été - pour mettre en place un système de commande de légumes et de produits laitiers avec une livraison chez l’habitant ou via un point de retrait, en face de la boulangerie. Le maire fraîchement réélu, Patrick Reinstettel, explique comment est né ce projet : « Les marchés du secteur ont été interdits. Une situation compliquée pour pas mal de nos habitants, notamment les plus anciens. On voulait donc mettre en œuvre une solution qui compense ce manque tout en évitant au maximum aux gens de prendre des risques pour leur santé. D’un autre côté, c’est un bon moyen pour les agriculteurs concernés de continuer à écouler leurs produits. Beaucoup de leurs débouchés habituels sont fermés. Il leur faut donc des alternatives ».

La puissance des réseaux sociaux

Pour Laurence et Dominique Bousila, cette initiative de la municipalité d’Ammerschwihr va leur permettre de payer au moins les charges fixes de leur entreprise. Ce couple de maraîchers exploite un hectare à Colmar en agriculture raisonnée. Ils font partie des producteurs présents chaque été aux Estivales de la commune et ne vivent que de la vente directe à travers les marchés environnants. Dès leur fermeture prononcée, ils ont dû trouver une solution de repli, comme de nombreux producteurs dans la même situation. C’est là que la puissance des réseaux sociaux est entrée en jeu. Tout d’abord à travers la page Facebook « Solidarité coronavirus Pays Welche » créée le 16 mars, le jour de l’annonce du confinement par le président de la République. « Des habitants de Labaroche, la commune où nous vivons, nous ont demandé si nous voulions mettre en place un système de paniers. On a commencé comme ça. Dans la semaine qui a suivi, la mairie d’Ammerschwihr nous a demandé la même chose. Tout est allé très vite ensuite », explique Laurence Bousila-Stoecklin. L’information est rapidement partagée sur Facebook et le site internet de la Cité des trois merles. Les demandes affluent de la part de clients « historiques » mais aussi de la part de « nouveaux ». Parmi eux, beaucoup de jeunes consommateurs, plus habitués et plus présents sur les réseaux sociaux.

Pour commander la procédure est simple : il faut appeler la maraîchère sur son téléphone portable et choisir son panier, à dix ou quinze euros, composé uniquement de légumes de saison de l’exploitation, complété par quelques fruits et légumes issus de l’achat-revente. La livraison se fait tous les jeudis matin, entre 9 h et midi. Le paiement, chèque ou liquide, se fait à ce moment-là. Pour respecter les mesures sanitaires en vigueur, des barrières sont mises en place pour délimiter la file d’attente, avec une entrée et une sortie séparées. Les maraîchers restent dans leur camion, équipés de gants, et livrent les sacs de provision au fur et à mesure. Avec le sourire. Chaque commande livrée est l’occasion d’échanger quelques mots, de prendre des nouvelles, ou de remercier les producteurs pour cette initiative. « C’est une réponse à la crise, souligne le maire d’Ammerschwihr. C’est important que les communes soient à l’initiative si elles en ont la possibilité. Elles ont bien souvent des moyens de diffusion de l’information que les petits producteurs ou commerçants n’ont pas. Du coup, nous utilisons le site Internet de la Ville pour faire connaître cette démarche. À titre personnel, je partage toutes ces informations sur ma page Facebook. » Cette communication « numérique » porte ses fruits.

 

 

Le « rôle social » des agriculteurs au premier plan

Lors de la première livraison de paniers organisée jeudi 2 avril, plusieurs dizaines de commandes ont été retirées. Un engouement qu’a aussi constaté Christine Chaize, productrice de fromages fermiers à Orbey et éleveuse de porcs. Elle aussi a répondu à l’appel de la mairie d’Ammerschwihr pour livrer ses produits. À la différence près qu’elle s’arrête au domicile de chacun de ses clients. Une tournée au pas de course qui l’emmène dans plusieurs communes de la vallée de Kaysersberg. Si elle faisait déjà de la livraison de viande, c’est la première fois qu’elle utilise ce mode de commercialisation pour ses fromages. « C’est plein de petites commandes. Ça prend du temps à gérer. Mais au moins, ça permet de passer un peu mieux ce cap difficile », explique-t-elle. Habituellement, ses fromages sont vendus sur des marchés, à la ferme-auberge du Rain des Chênes et à la fromagerie Saint-Nicolas, à Colmar. Sans ces débouchés, il faut maintenant « limiter la casse ». « Évidemment, la vente à domicile ne me permettra pas d’écouler les quantités habituelles. Mais au moins, cela permet de garder le contact avec le client et rester positif. Et pour eux comme pour nous, cela fait du bien de voir d’autres visages, même brièvement. Les gens sont contents qu’on passe chez eux, surtout les personnes âgées. J’ai l’impression qu’ils se rendent à nouveau compte du rôle social important que peuvent avoir les petits producteurs », témoigne Christine Chaize. Elle s’inquiète en revanche de l’impact de cette crise sanitaire sur la production laitière locale utilisée uniquement pour la fabrication de fromages fermiers. « Moi, je ne fais que la production des fromages. N’ayant qu’une apprentie à payer, j’arrive pour l’instant à tenir grâce à la trésorerie accumulée en fin d’année dernière. Mais pour mes fournisseurs, c’est évidemment plus compliqué. Certains n’ont pas d’autres débouchés. Il va falloir trouver une solution rapidement pour les soutenir », prévient-elle.

Penser à « l’après »

La question du « demain » est déjà sur toutes les lèvres car il finira bien par arriver. Dans deux semaines, dans deux mois ? À l’heure actuelle, il est compliqué de savoir quand ce confinement prendra fin. À ce moment-là, est-ce que les consommateurs qui se seront nourris grâce au « paysan du coin » garderont cette habitude ? C’est une éventualité à laquelle Laurence Bousila-Stoecklin a envie de croire fortement. Elle espère que cette mondialisation qui a fait du « tort » aux productions locales prendra un visage différent. « Cela a été une catastrophe pour beaucoup d’entre nous. En parallèle, les gens sont devenus méfiants des producteurs à cause de l’agribashing. Grâce à ce confinement et aux réseaux sociaux, nous avons une belle occasion pour communiquer. Après, il faut convaincre. C’est un travail en plus. Mais ça vaut le coup. C’est l’occasion pour notre profession de rebondir. » Surtout, il y a cette reconnaissance que ces producteurs perçoivent dans les yeux des gens quand ils livrent les paniers. Une source de « courage » qui donne du « baume au cœur » qui les fait réfléchir. « On envisage sérieusement de prolonger ce système de panier après le confinement. Habituellement, on travaille toute la semaine en attendant le marché. Après, il y a un léger coup de mou jusqu’au marché suivant. Avec ces paniers, on est stimulé tous les jours. C’est une satisfaction incroyable ! »

Dégâts de gibier

Chasseurs confinés, agriculteurs inquiets

Pratique

Publié le 30/03/2020

Pour eux, pas de confinement. Dans les forêts et autres sous-bois, les cerfs, chevreuils et sangliers semblent bien loin des turpitudes qui affectent une humanité qui se cloisonne petit à petit. Pour ce gibier si souvent pointé du doigt pour ses effets délétères sur l’agriculture, ce confinement rime plutôt avec « vacances ». Plus de promeneurs en forêts, plus de VTT qui surgissent à toute allure… et plus de coups de feu leur indiquant un proche danger. Comme le reste de la population, les chasseurs sont confinés chez eux, au grand dam d’agriculteurs de plus en plus inquiets. Toute action de régulation est désormais interdite, tout comme le piégeage, le gardiennage et l’agrainage. Les suidés ont donc le champ libre pour faire leurs « emplettes » dans les prairies du massif vosgien et, d’ici, quelques semaines, dans les parcelles fraîchement semées en maïs. Et là, pas de dérogation possible pour les chasseurs, malgré le souhait de leur président haut-rhinois, Gilles Kaszuk. Comme les autres fédérations départementales, il est dépendant des décisions prises par la Fédération nationale de la chasse (FNC) qui a diffusé les règles en vigueur pendant le confinement. « Personnellement, je suis tenu de respecter les décisions de mon autorité de tutelle. Mais c’est vrai que dans les faits, si des agriculteurs peuvent avoir des dérogations pour travailler, les chasseurs devraient aussi avoir la possibilité de sortir pour essayer de freiner l'évolution de la population de sangliers. Certes, on ne peut pas faire de battues vu le contexte, mais un chasseur tout seul sur son mirador ne court pas de risque et n’en fait pas courir à autrui. Mais bon, cela m’étonnerait qu’une telle décision soit approuvée et mise en œuvre », regrette-t-il.

 

 

Pas d’estimation, pas d’indemnisation

La situation est d’autant plus délicate quand on sait que, pour être indemnisée, une parcelle saccagée doit d’abord passer sous les yeux experts d’un estimateur. Ces derniers étant des travailleurs indépendants, et non des salariés des fonds d’indemnisation, ils peuvent rester chez eux, vu le contexte. « D’autant plus que la plupart d’entre eux ont plus de 60 ans. Ils sont de ce fait plus exposés aux complications liées au Covid-19 », explique le président du Fonds départemental d’indemnisation des dégâts de sangliers du Haut-Rhin (FDIDS 68), Fabio Serangeli. « Je ne peux pas les obliger à remplir leur mission. Personnellement, je connais un estimateur qui est actuellement en réanimation à cause de ce virus, et un salarié du fonds, âgé d’à peine 33 ans, qui commence à avoir des problèmes respiratoires. Du coup, la prudence est de mise pour tout le monde. Et c’est tant mieux, je pense, car c’est le meilleur moyen pour lutter contre cette épidémie. » Depuis le début du confinement, il a reçu plusieurs dizaines d’appels d’agriculteurs et de chasseurs inquiets de la situation. « Je leur confirme qu’il n’y aura pas d’estimation pour l’instant et que nous n’avons pas d’autre possibilité. Dans la très grande majorité, les paysans comprennent la situation. Je tiens d’ailleurs à leur tirer mon chapeau car ils doivent continuer leurs activités malgré les difficultés actuelles. » Pour autant, le Fonds continue de transmettre les demandes d’intervention aux estimateurs. « Au moins, ils ont l’information. Et quand ça sera possible, ils pourront toujours se rendre sur site. » Sauf si, évidemment, l’agriculteur n’a pas attendu jusque-là et a déjà remis en état sa prairie. Dans ce cas, l’indemnisation deviendrait impossible. En revanche, pas d’inquiétude à avoir pour les demandes d’indemnisation adressées ces derniers mois : le FDIDS a mis en place le télétravail pour ses salariés et continue son activité habituelle.

« Je n’ai pas le temps d’attendre »

Heureusement pour les agriculteurs, la pression du gibier est pour l’instant bien moins importante qu’il y a un an. Pour les dégâts causés entre le 15 novembre 2018 et le 15 mars 2019, le Fonds avait enregistré pas moins de 800 demandes d’estimation. Cette année, elle n’en recense « que » 200. « Il n’y a pas eu les facteurs aggravants de l’an passé, heureusement. Même si, c’est toujours 200 de trop », souligne Fabio Serangeli. Il craint en revanche l’absence de chasseurs lors des semis de maïs qui vont démarrer prochainement. « En une nuit, un sanglier peut facilement détruire 10 ha. Il existe une méthode qui fonctionne bien pour empêcher cela : le tir de dissuasion. Il en suffit d’un pour que les sangliers désertent les lieux pendant plusieurs jours. Mais avec ce confinement, nous sommes sans moyens. » Les responsables agricoles essaient de trouver des solutions. Coresponsable du dossier chasse à la FDSEA du Haut-Rhin, Ange Loing a proposé au directeur du Fonds que les estimateurs puissent se rendre seuls dans les parcelles, sans aucun contact avec l’agriculteur. « Est-ce que ça sera possible, je ne sais pas. Pour l’instant, nous sommes dans le flou. Il y a des questions à approfondir. Est-ce que cette année, exceptionnellement, il pourrait y avoir des indemnisations des parcelles abîmées sans estimation au préalable ? Est-ce que l’État pourra verser des aides ? C’est trop tôt pour le dire. Tout dépendra de la durée de ce confinement. Personnellement, j’ai des parcelles qui auraient dû être estimées. Mais je n’ai pas le temps d’attendre, et j’essaie de réparer comme je peux. J’ai encore d’autres parcelles où je peux temporiser un peu. Mais tôt ou tard, il faudra bien que je les remette en état, car derrière, il y a du bétail à nourrir. »

Asperges

Le bon sens paysan à l’épreuve du Covid-19

Cultures

Publié le 24/03/2020

Et pendant ce temps, ils sont dans les champs. Alors qu’une grande majorité de la population française vit sous cloche depuis plus de dix jours maintenant, les agricultrices et agriculteurs de notre pays poursuivent leur mission nourricière comme si de rien n’était… ou presque. Dans la vallée de Kaysersberg, les deux magasins fermiers - le Cellier des montagnes, à Hachimette ; la ferme Clarisse, à Sigolsheim - sont toujours ouverts à leurs clients toujours aussi présents. Seules les mesures sanitaires essentielles - pas plus de dix personnes dans le magasin, entrée et sortie séparées, protection du personnel en caisse, marquage au sol pour délimiter les distances autorisées - rappellent que nous sommes entrés, toutes et tous, dans un quotidien que nul n’aurait imaginé vivre un jour. Le long de la route qui relie Kaysersberg à Kientzheim, le constat est le même. Sur les pentes du Schlossberg, les camionnettes et utilitaires garés ici et là rappellent que la vigne, elle, n’a que faire des tribulations sanitaires de l’humanité. La pousse continue, le soleil brille de mille feux, le millésime 2020 se construit peu à peu. Il faut être là pour entretenir, protéger et bichonner ces ceps dont tellement de choses dépendent. Tout comme le sol qui a besoin qu’on s’occupe de lui pour éviter l’intrusion d’adventices malvenues. Et puis la route continue vers la grande zone commerciale d’Houssen, vidée de ses vendeurs et acheteurs.

Incertitudes sur la main-d’œuvre…

Pour retrouver âme qui vive, il faut rebrousser chemin, à quelques dizaines de mètres de la Fecht. Clarisse Sibler et sa fille, Pauline Klément, jettent un regard pensif sur leur production d’asperges qui pointe le bout de son nez. Le début de la saison est pour bientôt. Les incertitudes dont déjà là. Merci Covid. Enfin, si, une chose est certaine : Dame Nature est clémente cette année, les asperges ne manqueront pas. Mais la belle doit aimer l’ironie. Pour une fois, c’est l’Homme qui n’est pas au rendez-vous. Calfeutré, apeuré, interrogatif ou au contraire courageux, résilient et solidaire, Homo sapiens dévoile petit à petit ses visages les plus troubles, les plus enfouis, les plus contrastés. Dans ce micmac, il faut trouver des gens prêts à cueillir ces asperges si plébiscitées en temps normal, et être certain que la clientèle sera bel et bien au rendez-vous. Clarisse et Pauline y ont déjà réfléchi. Elles sont parties de la « pire situation » possible pour imaginer des solutions qui tiennent la route. Le pragmatisme et le bon sens paysan sont à l’œuvre. « Pour l’instant, nous travaillons comme une année normale. Mais, si notre main-d’œuvre habituelle devait manquer, nous essaierons de nous renforcer auprès de travailleurs locaux », explique Clarisse. Habituellement, une trentaine de saisonniers sont présents pour assurer la récolte des asperges qui dure entre deux mois et, deux mois et demi. Sauf qu’un gros contingent vient de Pologne et l’autre de Roumanie. Le reste, ce sont des femmes turques basées en Alsace. « Cela fait vingt ans que je travaille avec elles. Mais je sais qu’en ce moment, elles ont peur et ne veulent pas sortir de chez elles. Et pour ceux qui viennent de l’étranger, encore faut-il qu’ils puissent venir jusqu’ici. Pour l’instant, les frontières françaises sont ouvertes. Mais jusqu'à quand ? »

Pour le moment, ils ne sont que cinq - dont Clarisse et Pauline - à pouvoir assurer la récolte des asperges. Un chiffre qui devrait malgré tout augmenter malgré la situation sanitaire actuelle. « On ne désespère pas de voir arriver nos Polonais et Roumains, en partie du moins. On sait qu’ils sont très motivés pour revenir travailler ici cette année. » Tout comme Gaëtan, un habitué du travail saisonnier qui vient s’arrêter spontanément pour prendre des nouvelles. Comme beaucoup de Français, il est en chômage partiel « forcé ». Mais, lui, aime bosser, en plus d’apporter une réelle bonne humeur sur son lieu de travail. « Comme Gaëtan, je reçois plein de demandes de gens souhaitant participer à la récolte. Pour beaucoup, outre le fait de se sentir utile, c’est simplement la possibilité de prendre un peu l’air qui les stimule. Moi, je suis évidemment prête à les accueillir. Mais, d’abord, il y a des verrous législatifs et réglementaires à assouplir », explique Clarisse. Comme beaucoup de ses confrères dans le milieu agricole, elle souhaiterait que les personnes mises en chômage partiel puissent cumuler ce droit avec une rémunération en bonne et due forme liée à la récolte des asperges. « C’est sûr que s’ils perdent tout leur chômage partiel en acceptant de participer aux récoltes, personne ne viendra. Il est donc urgent que les choses bougent, et vite. Car on se dirige vers une grosse problématique de main-d’œuvre dans la profession », prévient-elle. Car là, il s’agit des asperges. Mais après, il y aura les fraises et tous les petits fruits qui nécessitent aux aussi des bras pour être cueillis. Dans le cas où cette main-d’œuvre indispensable ne serait pas au rendez-vous, Pauline et Clarisse savent déjà qu’une partie de la production sera « sacrifiée », à savoir laissée au champ faute de mains. « Ça serait évidemment dur pour notre chiffre d’affaires mais nous n’aurions pas le choix », soulignent-elles de concert.

 

 

…et les clients

En admettant qu’elles réussissent à avoir la main-d’œuvre pour cueillir leurs asperges (quinze hectares tout de même), encore faut-il pouvoir les vendre. À l’heure où sont écrites ces lignes, Clarisse sait déjà que la production vendue habituellement à la restauration restera à quai, sauf retournement de situation. « Si le confinement dure, c’est déjà 30 % des ventes qui sont compromises », souligne-t-elle dépitée. Et puis il y a tous les particuliers, très nombreux, qui se massent chaque année dans son magasin de Sigolsheim pour faire le « plein » en asperges. Parmi eux, il y a toute cette clientèle venue de Suisse, de Belgique, d’Allemagne ou d’autres régions françaises, tous venants en Alsace pour quelques jours et faire un peu de tourisme. « Ceux-là, on sait aussi qu’on ne les verra pas non plus. » Reste alors les consommateurs des communes alentour comme potentiels acheteurs. Parmi eux, il est fort probable que beaucoup n’oseront pas sortir de chez eux si le confinement est toujours à l’ordre du jour au mois d’avril. Une décision qui sera sans nul doute difficile à prendre pour de nombreuses personnes, habituées à acheter une grande quantité d’asperges pour les consommer en famille à Pâques (le 12 avril cette année). Sauf que cette année, la résurrection du Christ risque fort d’être célébrée en visioconférence.

Pauline et Clarisse ont néanmoins tout prévu pour accueillir leurs clients dans les meilleures conditions, tout en respectant les mesures barrières en vigueur contre le Covid-19. « Nous avons imaginé un système de drive avec un système de commande par téléphone ou par mail la veille pour récupérer la commande le lendemain. Le but serait d’avoir à gérer dix à quinze clients par heure », détaille Pauline. Le retrait de la marchandise se ferait à l’extérieur du magasin, dans le restaurant - fermé - attenant à la boutique. « Évidemment, les asperges en vrac, avec la possibilité de les choisir soi-même, c’est fini. Dans ce cas de figure, seuls nos employés dûment équipés manipuleraient les asperges. Forcément, cela va nous demander encore plus de main-d’œuvre », poursuit la jeune agricultrice. En amont, il y aura toutes les prises de commande à gérer. Trois personnes sont déjà prévues pour s’occuper de ce poste. Là encore, de la main-d’œuvre en plus qu’il faut aussi sécuriser. Clarisse et Pauline évoquent aussi la possibilité de livrer les asperges directement chez les clients, ou presque. « L’idée serait de programmer des livraisons par quartier. Avec les réseaux sociaux, on pourrait réussir à l’organiser et le mettre en œuvre. » Reste la filière de la grande distribution dans laquelle une partie de la production pourrait être vendue. « Mais si le confinement continue, est-ce que les gens consommeront des légumes de saison plutôt que des pâtes et du riz ? Rien n’est moins sûr », craint Clarisse.

 

 

Retour au système D ?

Malgré toutes ces incertitudes, Pauline et elle tâchent de garder le moral et la confiance. Déjà, elles font le maximum pour ralentir la croissance des asperges. La semaine dernière, elles ont enlevé la première bâche plastique (sur deux) histoire de les freiner un peu. Elles ont également prévu de retourner la bâche restante du côté noir vers le côté blanc, histoire d’accumuler moins de chaleur. « On a tout fait pour être en avance cette année et, effectivement, ça marche, constate ironiquement Pauline. Maintenant, il faut qu’on travaille à rebours pour retarder au maximum la récolte. » Un retour en arrière que Clarisse est également prête à mettre en œuvre dans la gestion de ses saisonniers. Habituellement, ils sont amenés aux champs dans des minibus. Mesures barrière obligent, cela ne sera pas possible cette année si le confinement se chevauche à la récolte. Là encore, elle a déjà imaginé une solution : la grande remorque « à l’ancienne » avec des bancs pour accueillir les travailleurs. « Dans ce cas, pas de problème pour maintenir les gens à un mètre les uns des autres. Et puis, vu que les routes sont quasiment désertes, ça ne dérangera personne si on roule à vingt kilomètres à l’heure. Des solutions existent si on se donne la peine de réfléchir un peu. Je dirais même que c’est la grande force du monde agricole : sa capacité à relever les défis qui s’imposent à lui. » Le bon sens paysan ne connaît pas le confinement.

Dégâts de sanglier

Pour une action « commune » entre chasseurs et agriculteurs dans le Haut-Rhin

Vie professionnelle

Publié le 23/03/2020

Ils sont venus, ils ont détruit et sont repartis. En une nuit, Sébastien et Jean Kippelen, agriculteurs à Kirchberg, ont vu 45 hectares de leurs prairies être ravagés par les hardes de sangliers environnants. En quelques heures, la quasi-moitié de leur surface fourragère a été piétinée et retournée par des animaux que plus rien ne semble arrêter. Ou pas. Dans le Haut-Rhin, tous les groupements d’intérêt cynégétique (GIC) qui composent le territoire ne sont pas tous logés à la même enseigne. Il y a des secteurs où la pression du gibier est bien plus « supportable » par les agriculteurs. D’autres, comme dans la vallée de Masevaux, où la situation est plus problématique. Pourtant, l’herbe n’est pas plus verte ailleurs pour les suidés, on les trouve naturellement dans toutes les forêts du massif. Ce qui fait la différence, c’est la pression exercée sur eux par les chasseurs, très inégale en fonction des secteurs.

Des « alliés naturels »

Une situation « inadmissible » que le monde agricole et le monde de la chasse souhaiteraient faire disparaître définitivement pour laisser la place, enfin, à une gestion cynégétique du territoire bien plus « responsable » parmi tous ceux qui, actuellement, ne « jouent pas le jeu ». Pour y arriver, une première rencontre de terrain a été organisée le 11 mars à Dolleren, à l’initiative du canton Montagne de la FDSEA du Haut-Rhin. L’idée a germé lors de la dernière assemblée générale à laquelle devait prendre part le président de la Fédération départementale des chasseurs du Haut-Rhin, Gilles Kaszuk. Ne pouvant être présent ce jour-là, il s’était engagé à rencontrer les agriculteurs pour discuter de leurs problématiques et, surtout, de pouvoir échanger sur les solutions potentielles à mettre en œuvre. « Il est indispensable que les chasseurs aient conscience de vos difficultés. Nous sommes des alliés naturels, nous devons et nous voulons travailler avec vous », assure-t-il. Un point de vue entièrement partagé par son alter ego à la FDSEA du Haut-Rhin, Pascal Wittmann : « Il faut des agriculteurs, il faut des chasseurs. Nous sommes tout autant décriés dans la société alors que nous sommes ceux qui occupent le plus le territoire. Nous devons donc être en mesure de travailler en bonne entente et faire en sorte qu’on trouve des solutions qui conviennent à tout le monde. Mais pour cela, il est essentiel que les rapports entre nous soient apaisés. » Une précision qui a toute son importance tant la colère et le désespoir sont présents chez pas mal d’agriculteurs victimes de la situation. Roger Trommenschlager, éleveur à Dolleren, en a encore fait les frais pas plus tard que la semaine dernière. « Ça y est, les sangliers redescendent. Et vu que l’hiver n’a pas été très froid, de nombreuses portées sont présentes. Il est vraiment temps de trouver une solution à ce problème. Cela fait deux ans que nous transformons toute notre production laitière sur la ferme, nous sommes une source d’emploi. Mais avec ces dégâts qui n’en finissent plus, et les impacts économiques que cela représente, on commence sérieusement à se poser des questions pour l’avenir de notre exploitation. »

Faire pression sur les « mauvais chasseurs » et les maires

Roger Trommenschlager et son épouse Valérie ne sont pas les seuls dans cette situation. Pour de nombreux éleveurs dépendants de leur ressource en herbe, c’est clairement la survie de leur ferme qui est menacée si aucune solution n’est trouvée. Une telle extrémité à laquelle personne ne voudrait assister mais qui est néanmoins tout à fait plausible. Les chasseurs, par la voix de Gilles Kaszuk, les premiers. « Je m’engage devant vous pour que cette situation se résolve petit à petit. Sachez qu’en 2019, nous avons tué 15 649 sangliers dans le département contre 12 500. Certes, ce n’est pas encore assez. Mais nous sommes présents et nous le serons encore plus dans les temps à venir. » Ce qui veut dire, sans mauvais jeu de mots, faire la « chasse aux vilains petits canards », ces chasseurs qui ne remplissent pas leur mission de régulation. « Avec eux, pas de pitié. Notre fédération demandera des battues administratives chez ces gens-là. Nous ne protégeons personne », souligne-t-il. Car le « souci », comme le rappelle René Zimpfer, est loin d’être toujours lié aux chasseurs locaux. Au contraire. Les regards se tournent davantage vers les amateurs de chasse « loisirs » venus de Suisse, d’Allemagne ou d’ailleurs, désireux de faire un « carton » à chaque fois qu’ils appuient sur la gâchette. Mais ces derniers, comme les chasseurs du cru, paient un bail de chasse aux communes. Et c’est bien elles qui peuvent agir si les détenteurs du permis de chasse « ne font pas le job ».

« Les maires ont l’obligation d’interrompre un bail si un chasseur faillit à sa mission. Mais dans les faits, ils sont nombreux à ne rien faire. Et là, nous pouvons clairement agir », fait remarquer René Zimpfer. Pascal Wittmann et Gilles Kaszuk ont d’ores et déjà prévu d’aller à la rencontre de Christian Klinger, le président de l’association des maires du Haut-Rhin, après les élections municipales pour le sensibiliser à cette problématique. « Il faut être clair. Aujourd’hui, 90 % des maires s’intéressent à la chasse une fois tous les neuf ans quand sont renouvelés les baux de chasse. Si le chasseur est solvable, c’est bon ; le reste ne les regarde pas. La plupart des maires ne connaissent rien à la chasse. Dans la vallée de Munster, notre fédération a tout fait pour que des baux de chasse soient résiliés. Et les maires nous ont envoyés promenés car les adjudicataires payaient. Et là, si l’administration ne fait rien, notre fédération est démunie. Il va donc falloir qu’on soit plus directif », admet le représentant des chasseurs. Pascal Wittmann complète : « Nous avons identifié une dizaine de lots de chasse qui posent problème. Il y a, en effet, des endroits où les maires ne prennent pas les décisions nécessaires. Donc, si la fédération de chasse engage sa responsabilité pour changer cette donne, nous avons tout intérêt nous, agriculteurs, à les suivre. »

Une « police de la chasse » à l’étude

Le président de la FDSEA du Haut-Rhin souhaiterait qu’une commission « chasse » soit créée dans chaque canton pour gérer, au plus près, chaque GIC et mieux les contrôler le cas échéant. Bref, mettre tout le monde autour de la table pour aborder le sujet de manière commune et sereine. En pratique, cela existe déjà avec les commissions consultatives communales de la chasse, que l’on appelle plus communément 4C. Sauf qu’à l’heure actuelle, certains agriculteurs jugent ces réunions « inefficaces ». Le travail qui y est fait est pourtant « sérieux » et « approfondi » assure la directrice de la Fédération départementale des chasseurs du Haut-Rhin, Caroline Rolli. « Ces commissions, ce sont deux semaines de réunions avec des agriculteurs, des chasseurs, des propriétaires forestiers, des représentants du fonds d’indemnisation et de l’État. À chaque fois, nous faisons le plan de chasse lot par lot. On ne fait pas ça à l’emporte-pièce. Les lots qui posent problème, on en parle. Parfois, on peut débattre d’un lot pendant vingt minutes tellement la situation est compliquée. Si nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord, une nouvelle réunion est organisée. Et si ce n’est toujours pas concluant, une commission de recours est organisée en préfecture. En cas de conflit, le préfet reprend la main. » Surtout, elle rappelle la volonté de la fédération de chasse qui est d’établir un réel équilibre agro-sylvo-cynégétique. « Nous sommes conscients de vos problèmes. Et vu que c’est là chasseur qui abonde le fonds d’indemnisation, il a tout intérêt à tirer plus. Sachez qu’une police de la chasse pour écarter les vilains petits canards est à l’étude. Il y a des règles, et on les respecte. Et si jamais, vous constatez quoi que ce soit, faites-nous remonter les infos », demande-t-elle.

Le maïs pointé du doigt

La responsabilisation des élus sera-t-elle suffisante pour, enfin, atténuer fortement, voire carrément éradiquer, les dégâts de sangliers ? Pour plusieurs agriculteurs présents à cette réunion, la solution serait plutôt à chercher du côté de l’agrainage qu’il faudrait arrêter complètement. C’est ce que prévoit le nouveau schéma départemental de gestion cynégétique âprement négocié, mais attaqué en justice par l’association Alsace Nature et la Confédération Paysanne. Dans un an, l’agrainage de dissuasion en montagne sera totalement interdit. D’ici là, il est déjà réduit de 50 % afin d’assurer une transition en douceur pour le monde de la chasse. Après 2021, il ne restera alors plus que l’agrainage appât, dit « kirrung », dans les forêts du massif. Une pratique qui a comme objectif de « fixer » les populations de gibier à un endroit donné, à raison d’un kilo de maïs grain par jour et par poste pour cinquante hectares au minimum. « C’est toujours de trop, réagit Florent Pierrel, jeune éleveur installé à Fellering. La solution, tout le monde la connaît : supprimer purement et simplement tout le maïs dans nos forêts. Dans le département des Vosges, la kirrung n’existe pas et ils n’ont pas tous nos problèmes ». Son associé, Claude Schoeffel, enfonce le clou : « Il y a trente ans, on mettait des betteraves et des pommes et tout allait bien. C’est depuis que le maïs est monté en montagne que c’est le bordel ! » Pour Gilles Kaszuk, cet agrainage « appât » est « indispensable » pour attirer le sanglier. Pour illustrer son propos, il fait une comparaison avec le pêcheur qui a besoin d’un appât sur son hameçon pour attraper le poisson. « Oui, sauf que le pêcheur reste à côté de sa ligne pour sortir le poisson quand il est là. Dans le cas de la kirrung, les chasseurs ne restent pas 24 h 24 sur place pour contrôler le gibier qui vient se nourrir », lui répond Florent Pierrel. Cette question du contrôle est en effet « importante » poursuit Ange Loing qui gère le dossier chasse à la FDSEA 68 aux côtés de René Zimpfer. « Lorsque les discussions sur le nouveau schéma cynégétique ont démarré, notre position était clair : zéro agrainage. Personnellement, je ne voulais pas d’une autre situation. Mais voilà, il fallait un compromis avec les chasseurs, et c’est ce qui a été signé. Maintenant, il faut faire avec. Il n’y aura bientôt plus d’agrainage de dissuasion en montagne et ça, c’est un grand pas. Après, il faut savoir que l’ONF et l’OFB [NDLR : Office français de la biodiversité] se sont engagés à renforcer les contrôles sur le terrain. Et puis nous aussi, agriculteurs, pouvons contrôler. Nous sommes sur le terrain et voyons ce qu’il se passe. Alors si vous voyez des personnes qui enfreignent les règles, prenez des photos et envoyez-les nous. On se fera un plaisir d’aller les voir pour obtenir des explications. » René Zimpfer était lui aussi opposé à la kirrung. Il admet ne pas savoir ce que c’était. « Je pensais que c’était juste de l’agrainage. Et puis on m’a expliqué et j’ai un peu mieux compris. Il faut savoir que sur un poste où l’on met le maïs, les deux tiers sont mangés en priorité par les chevreuils, mulots, souris ou écureuils. Le sanglier ne vient qu’après pour le goudron. C’est l’odeur du maïs qui l’attire. »

Réfléchir au financement futur du fonds d’indemnisation

Mais au-delà des mots, il y a les chiffres, révélateurs, des conséquences matérielles et financières de ces degâts de sangliers. L’an passé, le GIC 15, qui concerne la vallée de Masevaux, a ainsi subi pour 170 000 euros de dégâts dus aux ravages causés par les sangliers. Dans le Haut-Rhin, le fonds d’indemnisation a dû verser la modique somme de 2,2 millions d’euros pour 1 400 ha de parcelles agricoles saccagées. Problème, avec ces frais d’indemnisation qui ne cessent de progresser, la question du financement du fonds va finir par se poser. « Actuellement, seuls les locataires de chasse paient. Mais d’ici quelques années, il n’y aura peut-être plus assez de payeurs. Il faudra alors réfléchir à d’autres contributeurs comme les communes ou, pourquoi pas, le second pilier de la Pac », prévient Christian Lesage, vice-président du fonds d’indemnisation du Haut-Rhin. En parallèle, le monde de la chasse connaît une situation quasi similaire à celle du monde agricole : la moyenne d’âge relativement élevé de ses pratiquants, autour de 55 ans à l’heure actuelle. « Et moins de chasseurs veut tout simplement dire moins de cotisants, c’est aussi simple que ça. Nous avons tous nos problèmes. C’est pour cette raison que devons rester unis pour trouver une solution pérenne à ces dégâts de sangliers », relève Gilles Kaszuk.

 

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5 questions à René Zimpfer sur la nouvelle gestion cynégétique

« Le sanitaire doit être prioritaire »

Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla)

Une dynamique encourageante pour la filière

Cultures

Publié le 23/03/2020

L’Ifla poursuit avec succès ses missions : informer le public sur le bienfait d’une alimentation équilibrée, organiser la filière fruits et légumes alsacienne, gérer les marchés, développer une politique de qualité et promouvoir la consommation locale. Une réussite qui doit, en premier lieu, à la nature même de cette interprofession, à savoir un dialogue et un travail constants entre les producteurs, les grossistes, les transformateurs et les distributeurs.

Ensemble, ces différents partenaires ont su créer une réelle dynamique autour de la marque « fruits et légumes d’Alsace ». « Désormais, notre visuel est connu de tous. Les consommateurs se le sont approprié. Il est logiquement très utile à nos producteurs et à nos transformateurs qui font le navet salé ou le raifort. Les producteurs bios ne sont pas en reste avec leur logo vert. Seuls les grossistes l’utilisent un peu moins pour l’instant. Il y a encore un travail à faire avec eux et les restaurateurs. Et dans la distribution, des magasins jouent bien le jeu en mettant en avant ces visuels et les produits qui vont avec, d’autres moins », explique le président de l’Ifla, Pierre Lammert. Il espère ainsi que les 250 points de vente présents en Alsace sauront davantage mettre en avant les produits au cours de cette année 2020 qui s’annonce une nouvelle fois riche.

Un planning com' chargé

Après le lancement du navet salé le 15 janvier dernier, d’autres opérations de communication sont prévues : l’asperge avec, cette année, une opération de promotion effectuée au cœur de Strasbourg, histoire de toucher un public plus « citadin » ; la fraise ; les pommes ; peut-être les petits fruits ; la carotte, pour la première fois ; ou encore la choucroute IGP qui sera mise en avant à l’occasion de l’évènement Saveurs et Soleil d’automne prévu du 24 au 27 septembre à Illkirch-Graffenstaden. Celui-ci célébrera les quinze ans d’existence du logo « fruits et légumes d’Alsace ». « Ça sera le plus grand salon grand public de France consacré à ces produits. On attend environ 70 000 personnes », annonce Pierre Lammert. Avant ce grand rendez-vous, l’Ifla participera pour la première fois à la Fête des fruits et légumes frais organisée depuis seize ans par Interfel. « Le but est de fédérer la filière autour d’une journée particulière. Cela aura lieu le 12 juin », prévient le directeur de l’interprofession, Fabien Digel. Durant cette journée, des animations seront organisées pour promouvoir la consommation de fruits et légumes chez les enfants et dans leurs familles. Dans le même esprit se tiendra du 14 septembre au 17 octobre le « Mois des fruits et légumes d’Alsace ». L’objectif ? Inciter les restaurateurs et distributeurs à mettre le plus possible en avant les fruits et légumes d’Alsace afin d’en retrouver le maximum dans les assiettes des consommateurs.

Ferme Dephy à Petit Landau

Le « moins de phytos » fait ses preuves

Cultures

Publié le 17/03/2020

Moins traiter, mieux traiter, voire ne plus traiter du tout. Voilà plusieurs années que le réseau des fermes Dephy éprouve, valorise et déploie les techniques et systèmes agricoles réduisant l’usage des produits phytosanitaires tout en promouvant des techniques économiquement, environnementalement et socialement performantes. Chiffres à l’appui, les résultats enregistrés jusqu’à maintenant sont plutôt probants. Dans le Haut-Rhin, par exemple, l’Indice de fréquence de traitement (IFT) a ainsi pu être réduit de 12 % au sein du groupe « grandes cultures, polyculture, élevage ». « Globalement, la plupart des fermes ont réussi à réduire leur IFT herbicide ou hors herbicide », se félicite Jean-François Strehler, référent Dephy au sein de la Chambre d'agriculture Alsace (CAA). C’est le cas d’Armand Heitz, agriculteur à Petit Landau. Le 5 mars, il ouvrait les portes de son exploitation pour présenter le bilan de trois années (2016, 2017 et 2018) d’essais et d’expérimentations. De la monoculture de maïs au début des années 2000, il a progressivement diversifié son assolement - 147 ha au total irrigués en grande partie - au gré des évolutions réglementaires imposées par la Politique agricole commune. Aujourd’hui, il cultive toujours le maïs grain en majorité sur 103 ha, mais produit également du blé sur 20,8 ha, du soja sur 9,2 ha, du colza sur 7,3 ha et enfin 6,7 ha de surfaces diverses (SIE, herbe...).

Actionner plusieurs leviers à la fois

Il a activé plusieurs leviers pour diminuer ses IFT : réduire les doses d’application des produits, veiller davantage aux conditions d’application, ou diversifier ses cultures pour pouvoir faire des impasses de traitement. Depuis l’année dernière, il expérimente les plantes associées au colza, un nouveau levier auquel il croit beaucoup pour améliorer la fertilité du sol et empêcher le développement des adventices. « Et il reste des choses à explorer comme le biocontrôle, les huiles essentielles ou le purin d’orties. Ce seront les prochaines étapes que j’explorerai dans mon exploitation », révèle l’agriculteur.

En attendant d’investiguer ces nouvelles voies, il est déjà en mesure de porter un regard critique sur la faisabilité de réduire ses IFT au sein d’une exploitation céréalière. Il constate, par exemple, que l’utilisation des herbicides peut davantage être maîtrisée que celle des fongicides et insecticides. « Il y a des années où l’on peut faire l’impasse en traitement septoriose, d’autres non. Idem pour les traitements contre la pyrale du maïs », souligne Jean-François Strehler. Malgré ses efforts, Armand Heitz a constaté une légère augmentation de son IFT insecticide, contrairement à l’IFT herbicide qui est resté relativement bas. « Avec le changement climatique, la pression des insectes est de plus en plus forte. Forcément, cela a des conséquences. » Quand c’est possible, il privilégie l’utilisation de trichogrammes pour lutter contre la pyrale du maïs. Mais, là encore, il remarque que l’efficacité est aléatoire en fonction des années. « Et puis cela requiert de la main-d’œuvre. Je suis seul sur mon exploitation. C’est pour cette raison que je compte m’orienter vers du lâchage de trichogramme par drone. Après, cela reste aussi une opération délicate qu’il faut faire au bon moment pour que cela soit vraiment efficace. »

Pour diminuer ses IFT herbicides, il travaille le sol en maïs et blé, mais pas en soja. « Cela remonte les cailloux et nous avons l’obligation de livrer du soja très propre », justifie-t-il. Du coup, il effectue un traitement en pré-levée afin de ne « pas prendre de risque ». « Il n’y a pas de solution miracle de toute manière pour le soja », regrette-t-il. Pour éviter le désherbage en blé, il essaie aussi de retarder ses semis au maximum, vers la fin du mois d’octobre. Un choix qui a le double avantage de diminuer fortement, voire d’éviter complètement, la présence des pucerons vecteurs de jaunisse. Grâce à ces actions combinées, il peut aujourd’hui se satisfaire d’un niveau d’IFT herbicide quasi nul en blé (entre 0 et 0,2).

Au préalable, il a veillé à sélectionner des variétés tolérantes aux ravageurs, maladies fongiques et à la verse. Ça aide, mais cela ne fait évidemment pas tout. L’agriculteur passe ainsi beaucoup de temps dans ses parcelles de blé pour regarder ce qui lève pour traiter le cas échéant. Ou alors faire une impasse de traitement quand c’est possible. Une tâche facilitée par l’utilisation d’outils d’aide à la décision. Pour lutter plus efficacement contre la verse, il ajuste sa densité de semis à la baisse afin d’éviter une concurrence trop grande entre les plantes qui les ferait pousser davantage. Il se limite ainsi à 360 grains au mètre carré. Enfin, il rappelle un élément essentiel à prendre en compte pour diminuer ses IFT : bien choisir son matériel, le régler correctement et être sûr que les conditions d’application (température, vent) soient propices.

Des chiffres encourageants

Quand on compare le bilan de ces trois années d’expérimentation aux chiffres « références » du groupe Économie et gestion de l’exploitation (EGE) de la Chambre d'agriculture, le résultat confirme que la réduction d’IFT n’est pas synonyme de baisse de marge ou de rendement pour le maïs grain (aux alentours de 140 q/ha pour Armand Heitz). Un point que n’a pas manqué de rappeler Jean-François Strehler aux agriculteurs présents à ces portes ouvertes. « Globalement, les chiffres sont similaires à la moyenne du groupe « grandes cultures irriguées » de l’EGE. L’IFT global s’élève à 1,43 contre 1,83 pour la moyenne EGE. Il y a certes eu quelques prises de risque, mais aucune perte de rendement ou de marge brute pour le maïs. Et puis le coût des produits phytosanitaires a aussi été divisé par deux étant donné qu’il en faut moins. » En blé, Armand Heitz a pu faire deux fois l’impasse sur le traitement septoriose, en 2017 et 2018. En 2019, il a dû revenir à un traitement chimique associé à du soufre pour lutter contre la maladie. Seul le traitement fusariose a été constant au cours de ces trois années. « C’est un point sur lesquels les agriculteurs ne veulent pas prendre de risques », indique Jean-François Strehler. À l’arrivée, une marge brute supérieure à celle du groupe « témoin » de l’EGE et surtout de meilleurs rendements compris entre 87 q/ha et 90 q/ha en fonction de l’année. Un constat quasi équivalent est fait sur le soja. Les rendements (entre 40 et 50 q/ha) sont également supérieurs à ceux du groupe référent, tout comme la marge brute qui est « régulièrement au-dessus ».

 

Lire aussi : « Moins de phytos, plus de marge », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.

 

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