Installation en agriculture
S’ouvrir l’esprit, se former et bien s’entourer
Installation en agriculture
Vie professionnelle
Publié le 06/03/2020
Pierre-Luc Tischmacher est installé depuis 2017, en hors cadre familial, à Lautenbach. Il est éleveur allaitant bio. Toute sa production est commercialisée via des circuits courts. Il s’est installé huit ans après l’obtention de son BTS ACSE (Analyse et conduite des systèmes d’exploitation) à Obernai. Daniel Godinat est installé depuis 2015 dans la ferme familiale, au cœur de la plaine de la Harth. Il cultive 189 ha de céréales irrigués et dispose d’un petit élevage à côté. Avant de prendre la succession de ses parents, il a été salarié au sein de la ferme à la sortie de son BTS Productions végétales, suivi à Vesoul. Guillaume Gruneisen est installé depuis janvier 2017 au sein de l’exploitation viticole familiale située à Wuenheim. Son parcours « classique » l’a d’abord mené au lycée de Rouffach, d’où il est ressorti avec un BTS viticulture-oenologie en poche. Puis, avant de voler de ses propres ailes, il a d’abord été salarié à mi-temps dans l’exploitation familiale, pendant qu’il occupait un autre mi-temps dans une autre exploitation viticole pour « voir autre chose ».
Florent Pierrel est installé depuis 2018 à Fellering, en hors cadre familial. Il a repris l’exploitation de son ancien maître d’apprentissage rencontré lors de son parcours de formation. Il est titulaire d’un BTS ACSE et d’une licence en fromagerie qu’il a suivie à Poligny. Aujourd’hui, il élève des vaches vosgiennes pour leur lait dont il valorise l’intégralité de la production en transformation fromagère. Tout est écoulé en vente directe. Avant de s’installer, il était d’abord salarié à mi-temps dans cette ferme, avec un autre à mi-temps dans une ferme ovine. Jean Bianchi s’est installé en apiculture à Fréland en 2018, à la suite d’une reconversion professionnelle. C’est lors de son stage effectué dans le cadre de son Plan de professionnalisation personnalisé (PPP) qu’il a rencontré un apiculteur désireux de passer la main d'ici 2022. En attendant, ils sont associés en Gaec, chacun avec 50 % des parts.
Leurs motivations pour se lancer
Pour Pierre-Luc, c’est l’idée d’être « indépendant », sans patron, qui a été décisive. Pour Daniel, c’est pouvoir produire à manger pour « tout le monde », la « fierté » d’avoir son exploitation, de ne pas avoir de routine. « C’est un métier où il faut constamment se remettre en question. Il y a encore l’image de l’agriculteur productiviste des années 1970. Or, aujourd’hui, il faut être en mesure de faire la part des choses entre l’environnement, la production, l’économie et les attentes sociétales. C’est un défi vraiment stimulant à mes yeux. »
Chez Jean, c’est la passion pour l’apiculture qui l’a poussé en avant, sans oublier le fait d’être son propre patron. « Si ça marche, on ne peut que se féliciter. Si ça ne marche pas, on ne peut s’en prendre qu’à nous-même. » Et puis l’idée de vendre ses produits directement, en créant une « vraie relation » avec le consommateur, représentait pour lui un argument de premier ordre.
Pour Guillaume, l’idée de reprendre l’exploitation de ses parents était juste une « évidence ». « Ils ont travaillé toute leur vie pour me laisser quelque chose », dit-il. Au-delà de cet héritage qui veut faire perdurer, il est très attaché au patrimoine et traditions qui font l’ADN de l’Alsace, la viticulture en tête. Et puis, il y avait l’idée de devenir chef d’entreprise avec tout ce que cela implique, la diversité de compétences comme les défis. « Et ça, c’est très motivant au quotidien ! »
Quant à Florent, c’est la passion de l’élevage et de la terre qui a été un moteur. « Je suis issu de la montagne. Alors la perspective d’entretenir ce patrimoine paysager avec une race emblématique comme la vosgienne a inévitablement vibré en moi. » Et il y avait cette volonté de montrer qu’on pouvait très bien s’installer et réussir en agriculture même si on n’était pas du métier. « Tant qu’on est motivé, on peut y arriver ! Et vu le nombre d’exploitations à reprendre, cela ne peut qu’être bénéfique que le monde paysan s’ouvre davantage. »
Les compétences nécessaires
Si la passion reste toujours un moteur essentiel pour pratiquer le métier d’agriculteur ou de viticulteur, il y a aujourd’hui une nouvelle compétence - ou qualité - qu’il faut avoir dans ce métier : l’ouverture d’esprit. « C’est fini l’époque où on se contentait de produire en restant dans son village. Maintenant, il faut être ouvert à tout ce qui nous entoure, sinon l’exploitation est vouée à l’échec. Dans mon cas, j’ai eu la chance de multiplier les expériences, en France et à l’étranger. Ça a forgé mon expérience et mon caractère », témoigne Pierre-Luc.
Daniel a suivi un stage en Haute-Marne. Il y a découvert une autre manière de travailler avec le non-labour. Une technique qu’il essaie depuis de mettre en œuvre chez lui. À côté de ça, il s’est investi dans l’École des cadres où il a pu rencontrer pas mal de monde, et ainsi se tisser un réseau. « C’est en échangeant avec des collègues et d’autres visions qu’on peut progresser », justifie-t-il. Guillaume est également passé par l’École des cadres. C’est, pour lui, le deuxième volet de sa formation après le premier acquis à l’école, plus technique. « On y développe un bagage intellectuel indispensable pour être en mesure de se défendre plus tard. Nos métiers sont très discutés et critiqués. Il faut avoir des arguments à mettre en face. » Le jeune viticulteur attire également l’attention sur le contexte de l’installation. « Avant de se lancer, il faut connaître le marché, la population cible. C’est ce qui fait vivre l’exploitation à l’arrivée. »
Florent considère pour sa part qu’il est important de se spécialiser « le plus tôt possible ». « C’est comme cela qu’on gagne de l’argent. Personnellement, j’ai longtemps hésité avant de faire ma licence en fromagerie. Finalement, c’est ce qui m’a sauvé. Il y a en effet beaucoup de choses qu’on n’a pas en tête si on ne fait pas une formation assez poussée. » Il souligne aussi l’importance d’avoir des connaissances comptables et financières « solides » avant de s’installer. « Quand on a le savoir, on a les arguments, on a les compétences. C’est plus facile pour obtenir les aides, ou simplement lors des discussions avec les différents conseillers que vous allez rencontrer. » Plus généralement, les cinq participants reconnaissent que la formation n’est jamais finie. « Il faudra toujours chercher à faire mieux tout au long de votre vie. Nous avons la chance d’avoir des structures qui sont là pour nous accompagner. Il faut en profiter. » Jean est typiquement dans ce cas de figure. Son métier, l’apiculture, est en constante évolution depuis les années 1980. Il faut donc rester à la page : « Avec le changement climatique et la modification du paysage, il faut en permanence s’adapter. »
Des objectifs techniques et économiques différents
Ceux de Pierre-Luc étaient assez variés. En priorité, il voulait maîtriser à 100 % la vente de ses produits pour dégager un bilan comptable « intéressant ». Aujourd’hui, il constate qu’il n’a pas pu développer tout ce qu’il souhaitait comme la vente à la ferme. « Il faut dire que le mouvement vegan et le fait de ne pas manger viande ont clairement eu un impact sur mon chiffre d’affaires. » Daniel souhaitait pour sa part améliorer et moderniser l’irrigation de l’exploitation. Pour l’instant, le résultat est positif. « En automatisant notre façon de faire et en réalisant de gros investissements, nous avons réussi à augmenter le rendement en maïs de trente quintaux. Le rendement économique de la ferme est donc meilleur. Et surtout, on réussit désormais à faire un tour complet d’irrigation en six jours maximum, ce qui nous laisse au moins toujours un jour de libre à passer avec notre famille. »
Jean n’avait pas forcément d’objectifs techniques quand il s’est lancé. Dans un premier temps, il voulait déjà « comprendre » l’exploitation dans laquelle il allait s’investir. Ses objectifs sont venus au fur et à mesure avec notamment l’amélioration de la productivité en ligne de mire. « On peut augmenter le nombre de ruches, mais aussi parfaire certaines techniques apicoles. Il y a pas mal de pistes à creuser. » Pour Guillaume, le chemin était un peu plus « tracé » dans la mesure où l’exploitation familiale était déjà coopératrice chez Wolfberger. « Il y avait des contrats d’achat et des chartes déjà en place. C’est quelque chose de très sécurisant. Après, cela sous-entend que je continue à livrer avec des contraintes de qualité et de quantité. Du coup, je réfléchis quotidiennement à la meilleure façon de valoriser ma matière première. » Aussi passionné puisse-t-il être par la montagne et l’élevage, Florent ne se voyait pas faire ce métier d’agriculteur sans pouvoir se libérer du temps pour des activités externes. « C’est important de savoir s’aménager du temps pour soi et ses proches », justifie-t-il. Du coup, il a repensé et améliorer les infrastructures - la suppression de l’entrave, par exemple - afin de gagner en efficacité et donc de dégager du temps.
Reprendre l’outil de travail dans de bonnes conditions
Pierre-Luc a acheté 90 % des parts sociales de l’entreprise. L’ancien exploitant a conservé 10 % afin de pouvoir transmettre l’outil sereinement avant de partir en retraite. Daniel a fait réévaluer le capital par des concessionnaires pour la partie matérielle et par un comptable pour le reste. Il a repris 50 % des parts de l’exploitation, ses parents ont gardé les 50 % restants. L’idée, à terme, serait que son frère rachète la part des parents. Jean et son associé ont estimé ensemble la valeur de l’exploitation. « On a évalué ce que j’amenais - matériel, ruches, etc. - et on a calculé le prorata en fonction de ça. » Il a ensuite racheté les parts manquantes pour être à 50 %. L’avantage pour lui est que le coût d’installation en apiculture n’est pas très élevé comparé à d’autres filières. Guillaume a simplement racheté 80 % des parts de la SCEA familiale. Étant donné que ses parents avaient beaucoup investi, il a bénéficié tout de suite d’un parc matériel neuf et d’un foncier disponible. Inconvénient : cela l’a un peu coincé pour réaliser d’autres investissements vu le montant des sommes restant à rembourser. « Par contre, j’ai eu la chance de pouvoir récupérer 1,5 ha de vignes en location d’un viticulteur qui arrêtait son activité. À l’achat, cela n’aurait pas été possible vu le prix exorbitant du foncier viticole en Alsace. » Florent a aussi racheté la moitié des parts de l’exploitation. Comme Guillaume, il est aussi un peu « coincé » par les emprunts en cours. Il a néanmoins pu s’arranger avec son associé pour établir une reconnaissance de dettes. « De cette manière, je le rembourse directement, sans intérêt, dès que j’ai de l’épargne disponible. »
Bien définir la commercialisation
Désireux de valoriser toute sa production via des circuits courts, Pierre-Luc a démarché un à un ses acheteurs. Le bouche-à-oreille a fait le reste. « Après, il faut juste trouver un prix qui convienne à tout le monde. » En tant que producteur de céréales, Daniel est davantage soumis aux aléas de la mondialisation. Du coup, il vend sa production par lots de cinquante ou cent tonnes, jusqu’à vingt-cinq lots par an. Cela lui permet de rester « maître » de ses prix. « J’arrive à vendre mon maïs à cinq ou six euros au-dessus du prix moyen, idem en blé. Par contre, cela demande un suivi quotidien. Dans mon cas, il faut suivre de près la géopolitique mondiale qui influe énormément sur les cours. » Même si le blé est aussi un marché mondial, Jean a la chance d’être à l’abri des fluctuations des cours. « En bio, les prix sont plus stables. Et dans la mesure où on peut tout vendre en direct en Alsace, on ne rencontre pas trop de problèmes pour la commercialisation de notre production. » Guillaume a lui la chance de pouvoir s’appuyer sur la force commerciale d’une grande cave coopérative comme Wolfberger. « Il y a une équipe de quarante commerciaux qui se mobilise au quotidien. C’est une chance car aujourd’hui, il faut se bouger pour vendre. » Enfin, Florent a pu s’appuyer sur une filière de vente directe déjà en place au moment de son installation. Aujourd’hui, la ferme s’est taillé une solide réputation dans la catégorie des fromages fermiers. « Ce qui fait que dans certaines négociations, nous avons un peu l’ascendant. C’est un avantage dont il faut savoir tirer profit sans en abuser pour autant. »
Se préparer à la réglementation… et aux riverains
En tant qu’agriculteur, on ne peut pas faire fi de la réglementation et de la société qui nous entoure. Pour la partie réglementaire, les cinq jeunes exploitants sont unanimes : il suffit d’être « droit dans ses bottes », d’être « honnête » avec ce qui est demandé, et d’être bien organisé. « Si on pose les bonnes questions aux bonnes personnes, tout se passera bien », explique Florent. En revanche, la donne est un peu plus complexe avec les habitants des villages, pour beaucoup des néoruraux qui ont une connaissance quasi nulle du monde agricole. « Cela m’est déjà arrivé d’avoir du matériel d’irrigation dégradé pendant la nuit parce que cela faisait du bruit… », déplore Daniel. Il existe ainsi une vraie méconnaissance des pratiques comme a pu le constater Guillaume avec les ZNT. « Quand on utilise des produits, les gens râlent et s’excitent. Mais quand on discute avec eux, on se rend compte qu’ils ont beaucoup de préjugés sur nos métiers. Nous pouvons faire évoluer cela, mais devons davantage communiquer en amont. » Florent complète : « Ces gens ne nous veulent pas du mal, c’est juste qu’ils ignorent. Apprendre à leur parler fait aussi partie du métier maintenant. »












