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Nicolas Bernard

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JF Agri

Des portes ouvertes « radieuses »

Technique

Publié le 04/04/2019

Cela faisait un an et demi que la concession JF Agri, à Schlierbach, n’avait pas ouvert ses portes au public. C’était en septembre 2017, à l’occasion des quinze ans de l’entreprise dirigée par Jean-François Gross. « On avait combiné cet anniversaire et nos portes ouvertes dans un seul et même évènement », explique Élodie Gross, assistante marketing de la concession. Le week-end dernier, plus d’anniversaire à fêter. Place aux portes ouvertes « classiques » qui permettent chaque année d’inviter l’ensemble des clients à venir découvrir ou redécouvrir l’impressionnant parc matériel Claas, mais aussi le matériel d’occasion de différentes marques, le matériel Amazone avec la présence du commercial de la marque, l’entreprise Pro Contrôle Service qui assure le contrôle obligatoire des pulvérisateurs, le nettoyage haute pression ICA, sans oublier les nombreux matériels et pièces détachées vendus dans le magasin. Le tout sous un soleil radieux et dans une ambiance très conviviale. « Les agriculteurs, notamment le dimanche, sont venus en nombre », se satisfait Élodie Gross.

Une machine en particulier a retenu attention des visiteurs : le Crop Sensor Isaria de Claas. Il s’agit d’un capteur de biomasse qu’on installe à l’avant du tracteur qui permet de moduler la fertilisation dans la parcelle sans avoir à faire une cartographie par drone au préalable. « Cela fait dix ans que ça fonctionne en Allemagne. Il en existe une quinzaine en France mais aucun en Alsace pour l’instant », indique Jean-François Gard, commercial chez JF Agri. Le gros atout de cet outil est qu’il produit sa propre lumière. Il peut donc être utilisé la nuit. « Et contrairement à un drone, le vent n’est pas un problème. Ce qui fait qu’on peut travailler à peu près quand on veut », poursuit-il. En proposant ce type de matériel, la concession JF Agri s’inscrit dans la tendance actuelle de l’agriculture de précision. « On a passé les quinze derniers jours à faire de la cartographie pour de la modulation de dose. Il y a une demande grandissante de la part de nos clients », ajoute Jean-François Gross.

FDSEA du Haut-Rhin - Section des anciens

« Les actifs doivent être à nos côtés »

Vie professionnelle

Publié le 01/04/2019

Quinze ans. C’est ce qu’il aura fallu aux anciens exploitants agricoles pour obtenir une pension de retraite à 75 % du SMIC. Quinze années pour un montant ridicule au regard du travail et l’investissent qui a été accompli pendant plus de quarante ans. « Nous sommes la seule catégorie professionnelle à toucher aussi peu pour une carrière complète. C’est une aberration totale et c’est profondément injuste », déplore le président de la section des anciens de la FDSEA du Haut-Rhin, Jean-Paul Obrecht. Quinze ans pour 75 % du SMIC. Et combien d’années encore avant d’avoir les 85 % ? Voilà trois ans que les anciens exploitants se battent pour faire évoluer les choses en ce sens. « Mais au rythme où ça avance, ce seront les futurs retraités agricoles qui en profiteront. Nous, j’ai bien peur qu’on n’en voie pas la couleur. » Ceux qui en bénéficieront probablement les premiers, ce sont tous les chefs d’exploitation âgés de plus de 55 ans. Et ils sont nombreux. Rien que dans le Haut-Rhin, on en dénombre actuellement 824. Autant de personnes encore actives que les syndicats des anciens souhaiteraient inclure dans cette « lutte » pour de meilleures pensions de retraite. Pour ce faire, René Quintlé invite l’ensemble des exploitants retraités haut-rhinois à solliciter les élus FDSEA dans leurs communes. « Il faut qu’ils nous soutiennent, sinon nous n’arriverons pas à atteindre nos objectifs. »

Maintenir la pression

Pourtant, ces fameux 85 % du SMIC ont bien failli devenir réalité il y a peu. Suite à une proposition de loi communiste votée à l’unanimité par les députés début 2017, la retraite des agriculteurs aurait dû passer à 987 euros net en 2018 en contrepartie d’une augmentation d’une taxe sur les grandes surfaces commerciales. Le texte a finalement été retoqué au dernier moment par l’exécutif pour ne pas « créer un nouvel impôt sans cadre budgétaire » ni décider d’une revalorisation « indépendamment des autres évolutions qui affectent notre système de retraites ». L’idée étant pour Emmanuel Macron de mettre en œuvre sa grande réforme de retraites en créant un « système unique » remplaçant la quarantaine de régimes existants.

Le vote de cette réforme d’envergure est prévu pour les prochains mois en théorie. Néanmoins, Alain Leclerc, président de la section des anciens de la FRSEA du Grand Est reste prudent. « On aurait dû avoir les 85 % du SMIC en 2007 déjà. Douze ans après, je ne crois plus à la volonté politique de nous apporter satisfaction. Alors oui, on est très bien reçu par nos élus. Tous s’accordent à dire que le montant de nos retraites est inacceptable. Pour autant, rien ne change. J’ai l’impression que les retraités agricoles sont des cocus : on les aime mais on les trompe. » Les propos sont durs mais assumés de la part de l’ancien exploitant vosgien. Il garde l’espoir que cette « grande réforme des retraites » se fasse, et de la bonne manière, à savoir qu’un euro cotisé par un agriculteur soit strictement équivalent à un euro cotisé par un fonctionnaire ou à un salarié du privé. « Si ça se fait comme ça, on aura bien entendu tout à y gagner. Mais je pense que nous devrons continuer à nous battre car on sent bien que les pouvoirs publics ne sont pas prêts à débloquer les financements de nos retraites aussi facilement », poursuit Alain Leclerc.

Agriculteur, viticulteur : même combat

Sur ce point, les responsables de la section des anciens de la FDSEA 68 sont catégoriques : il est hors de question de faire peser la charge du financement des retraites agricoles sur le dos des actifs en place. « C’est la solidarité nationale qui doit financer nos retraites », souligne Philippe Wolff, ancien directeur adjoint de la Chambre d'agriculture du Bas-Rhin et retraité agricole. Cette solidarité doit aussi se voir au sein même de la profession, qu’on soit agriculteur ou viticulteur. Philippe Wolff déplore que les viticulteurs de sa génération « ne se sentent pas concernés » par le combat mené par les sections des FDSEA du Haut-Rhin et du Bas-Rhin. « C’est vrai, à l’origine, on avait l’Ava. Les exploitants disaient qu’ils n’avaient pas besoin de la FDSEA. Mais les choses ont évolué depuis et le sujet mériterait d’être abordé », indique René Quintlé. L’ancien président de la section des anciens de la FDSEA 68, Jean-Paul Schneider, enfonce le clou : « En matière de retraite, il n’y a pas une politique céréalière, une politique d’élevage ou une politique viticole. Nous sommes tous concernés par la même chose. Nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs. »

Bien-être animal

Des vaches entravées et zen

Élevage

Publié le 20/03/2019

Elles sont zen ces vaches. Même entravées. Dans l’étable de la ferme du Boskopf, sur les hauteurs de Saint-Amarin, le troupeau de Pierre-Édouard Kornacker mange tranquillement sa ration quotidienne en attendant le retour des beaux jours. Si leurs pattes doivent forcément avoir envie de se dégourdir un peu, les quinze Vosgiennes et les trois Montbéliardes de ce cheptel ne semblent pas particulièrement pressés de s’échapper de ces murs. Il faut dire que tout a été pensé pour leur bien-être lors de la construction du bâtiment, il y a cinq ans. Le tout, dans une stabulation entravée. Une pratique que certains souhaiteraient pourtant interdire, contraire selon eux aux fondements du bien-être animal. Et pourtant, comme il existe des stabulations libres où les vaches ne voient jamais la lumière du jour, il existe des stabulations entravées où les animaux ont la possibilité de s’épanouir. Tout n’est finalement qu’une question de positionnement. C’est ce qu’a voulu démontrer la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA) le 7 mars dernier lors d’une journée organisée dans le cadre de la Conférence du Rhin Supérieure (CRS) sur la thématique du bien-être des vaches à l’attache. Celle-ci faisait suite au colloque « Bien-être animal » qui s’était déroulé le 8 novembre 2017 à Obernai.

Outre-Rhin, le fait d’attacher les vaches dans l’étable est de plus en plus perçu comme étant « contraire au bien-être animal ». Comme l’explique Morgane Hoenen, conseillère en élevage à la CAA, la coopérative Schwarzwaldmilch, située en Forêt Noire, subit des pressions de plus en plus importantes de la part de ses clients (Lidl, etc.) pour que le bien-être des vaches soit « assuré » dans les exploitations laitières. « Du coup, on demande aux éleveurs allemands d’arrêter la stabulation entravée pour une stabulation libre. » Pour le profane en effet, le choix entre « entrave » et « libre » est vite vu. Si la vache est attachée, elle est forcément malheureuse. Elle est « prisonnière » de sa condition. De l’autre côté, elle est « libre » avec tout ce que cela sous-entend : libre de se coucher où elle le souhaite, libre de manger quand elle veut, libre de se faire traire ou libre d’aller prendre l’air. Ça, c’est pour l’image d’Épinal. Comme bien souvent en agriculture, la réalité de la stabulation est à nuancer. Qu’elle soit libre ou entravée, tout est d’abord une question de contexte, de savoir-faire, de taille de troupeau… et de budget. De par sa nature, un bâtiment d’élevage en stabulation libre requiert bien plus d’espace qu’un bâtiment en stabulation entravée. Il est ainsi bien plus adapté à un gros cheptel comme ceux qu’on peut trouver en plaine d’Alsace, dans le Sundgau ou en Alsace Bossue.

Entrave adaptée, vaches « heureuses »

Plus de surface, cela veut dire aussi plus cher pour des éleveurs qui n’ont bien souvent pas de quoi se verser un salaire décent. « Alors qui paie ? Comment un agriculteur de montagne qui a un petit troupeau peut financer un tel bâtiment ? », se demande Véronique Klein, vice-présidente de la CAA. « Avant d’exiger des choses et de juger, il faut déjà se poser les bonnes questions. » Pour sa part, elle pratique la stabulation libre dans son exploitation bio d’Ottwiller en Alsace Bossue. Dans ses premières années d’exercice, elle pratiquait l’entrave avec ses holsteins, comme la majorité des éleveurs dans les années 70 et 80. Mais rien à voir avec ce qui se fait aujourd’hui en termes de bien-être animal. « Mes vaches étaient trop grandes pour l’espace dont je disposais et elles n’étaient pas aussi bien attachées qu’aujourd’hui. Pour rien au monde, je ne voudrais y retourner. Dans mon cas, la stabulation libre est bien plus adaptée. J’ai la place et un troupeau plus conséquent que la plupart des mes collègues de montagne. Pour eux, c’est différent. Ils sont installés dans des conditions plus difficiles où il est compliqué de construire des bâtiments. Du coup, il faut composer avec les contraintes qui sont présentes. » Le tout, sans jamais sacrifier le bien-être animal. Au contraire, même.

Gérard Claudepierre, éleveur au Bonhomme, le constate depuis qu’il pratique le métier d’agriculteur. « J’ai toujours été en stabulation entravée. Personnellement, je n’y vois que des avantages pour peu que cela ait été bien étudié au départ. J’ai un bâtiment lumineux et qui reste chaud en hiver. Mes vaches sont calmes et s’entendent bien entre elles. Il n’y a pas de rapport de supériorité. Lorsqu’elles vont aux pâtures l’été, elles sont heureuses d’aller à la traite le soir. De l’autre côté, mes clients qui viennent à la ferme sont contents de pouvoir caresser des vaches douces et gentilles. Si on prétend qu’on ne respecte pas le bien-être animal, il faudra me dire où. » À Dolleren, Roger Trommenschlager possède cinquante-cinq Vosgiennes, dont la moitié produit du lait transformé à la ferme en fromages ou yaourts. Son exploitation étant située dans une zone légèrement escarpée, le choix de la stabulation entravée apparaissait comme une évidence lorsqu’il a construit sa nouvelle étable au début de la décennie. « Mon bâtiment est lumineux, bien ventilé et très large. Mes animaux ont des surfaces de couchage relativement importantes et des systèmes d’attache qui leur offrent beaucoup de mobilité. Quand l’entrave est bien adaptée, les animaux s’y retrouvent. »

« Éduquer » le consommateur

L’éleveur a aussi à y gagner, outre une économie pour son porte-monnaie. Dans un système entravé, les vaches conservent leurs cornes. Un attribut naturel qui représente néanmoins un risque potentiel pour l’éleveur ou les autres animaux. « Du coup, on peut travailler en sécurité tout en leur laissant leurs cornes », argumente Gérard Claudepierre. Dans une stabulation libre en revanche, les vaches doivent être écornées. Ce qui n’est pas sans poser quelques questions sur le bien-être de l’animal, souligne Véronique Klein. Chez elle, toutes ses vaches et génisses n’ont plus de cornes. « Pourtant, le fait d’écorner est vu par certains éleveurs comme une maltraitance animale. Mais de l’autre côté, cela permet aux animaux d’évoluer dans une stabulation libre. Il faut en avoir conscience. Pour ma part, on anesthésie les jeunes veaux pour qu’ils souffrent le moins possible. Mais clairement, c’est un travail qu’aucun éleveur n’aime faire. Mais c’est la condition pour assurer la sécurité des animaux et des hommes dans l’élevage. »

C’est ce genre d’aspects techniques que les éleveurs souhaiteraient faire comprendre aux consommateurs. Le bien-être animal est autant possible en stabulation libre qu’en stabulation entravée. Mais chaque système a ses avantages comme ses inconvénients. « Il faut que les gens comprennent qu’en stabulation libre, il y a une hiérarchie qui se met en place entre les animaux. Les coups de corne sont vite arrivés. Des animaux peuvent être blessés, voire tués. C’est pour cela qu’il faut écorner », précise Morgane Hoenen.

L’élevage de montagne lié à l’entrave

Cette pratique finira probablement par disparaître un jour avec le développement de la sélection génétique qui permet de faire naître les vaches sans cornes. « Mais d’ici à ce que ce soit véritablement démocratisé, on a encore de la marge », indique Véronique Klein. Sans compter que simplement bon nombre d’éleveurs restent attachés aux cornes de leurs vaches. Pas sûr en effet que l’emblématique Vosgienne conserve son attrait touristique sans ses cornes. Pas sûr, non plus, qu’il y ait encore des Vosgiennes sur le massif si la stabulation entravée venait à être purement interdite comme le redoutent certains éleveurs. Denis Marchal, qui exploite son lait bio et la transforme à Lapoutroie depuis 1994, en fait partie. En entravé depuis ses débuts, il hésite à investir dans une nouvelle étable, entravée à nouveau, qui lui permettrait d’améliorer ses conditions de travail. « On ne sait pas comment va évoluer la réglementation. J’espère qu’on laissera encore la liberté aux éleveurs de choisir le système qu’ils préfèrent. Pour nous éleveurs de montagne, la stabulation entravée est bien plus économique. Mais si on l’interdit, les jeunes vont hésiter à reprendre les exploitations. Et si les éleveurs disparaissent, qui va s’occuper des paysages de montagne ? » Dans une telle situation, c’est le « bien-être » du touriste qui serait alors impacté. Et là, plus de vaches zen à l’horizon.

Syndicat viticole de Colmar-Houssen

Pour une cohésion « sans faille » de la profession

Vigne

Publié le 17/03/2019

La viticulture alsacienne a le « tapis rouge » devant elle. Pour l’emprunter, une seule condition aux yeux d’André Ducros, président du syndicat viticole de Colmar-Houssen, et de Gilles Neusch, directeur du Conseil interprofessionnel des vins d’Alsace : la « cohésion sans faille » de l’ensemble de la profession. « Nous devons anticiper et être capables de voir plus loin que demain. La pérennité de notre vignoble en dépend », prévient André Ducros. Les certitudes d’hier ont laissé la place à des interrogations tenaces. Celles liées aux changements climatiques en premier lieu. « Les aveugles veulent continuer comme si de rien n’était. Mais force est de constater que nous sommes face à des changements notoires. Quand j’ai démarré mon activité en 1978, les vendanges démarraient rarement avant le 20 septembre. On était la seule région à avoir un droit de chaptalisation. L’acidification était interdite. Maintenant, le vigneron doit suivre de près la maturation des raisins pour éviter que ses gewurztraminers ne dépassent les 15 degrés. De plus en plus de dérogations sont déposées pour faire face à la dégradation plus rapide de l’acidité. Le profil de nos vins évolue et nous devons évoluer aussi », souligne le président du syndicat viticole de Colmar-Houssen.

La maîtrise d’hier a laissé la place aux doutes d’aujourd’hui. Si les vers de grappe se font plus discrets, d’autres maladies font leur apparition, obligeant la profession viticole alsacienne « à se remettre en question ». Autrefois qualifié de septentrional, le vignoble rhénan « risque fort » de devenir un vignoble méridional. « C’est une réalité à prendre en compte et à assumer. Tout comme le fait que nous évoluons dans une société rapide, changeante et instable. Dans ce contexte, nous ne pouvons plus nous asseoir sur nos vieux modèles et attendre que ça passe tranquillement. » La cohabitation avec les riverains et des promeneurs doit désormais être abordée « sans fard » tandis que la remise en cause doit se faire « dans la douceur ». Sans compter la flavescence dorée qui frappe aux portes de l’Alsace (lire en encadré) et qui doit être prise « très au sérieux » selon André Ducros.

« On a été trop timide jusqu’à maintenant »

Les dangers qui guettent le vignoble alsacien sont aussi (surtout ?) présents en interne. Il y a certes les problèmes de climat et de sécheresse inhérents, mais il y a surtout le « risque de ceux qui rêvent d’une Alsace à deux vitesses, déplore André Ducros. Il faut chasser du paysage les esprits étriqués et partisans qui ne prêchent que pour leur paroisse. Le cœur de nos objectifs doit être une juste rémunération des raisins. Alors faisons attention à ce qu’une bouteille AOC ne se vende pas sous les 9 €, et pas au-dessous de 15 € pour les grands crus. C’est comme cela qu’on pourra rentrer à nouveau dans le club des grands vins français. Ce n’est pas avec des prix trop bas qu’on peut augmenter les ventes. » Gare à l’excès d’inflation cependant.

Pour assurer la « reconquête » du marché français, il ne faudra pas appliquer d’augmentation « trop forte », annonce Gilles Neusch. « C’est clair que nous avons un peu de marge devant nous. Mais faisons attention quand même, car il y a un seuil à partir duquel le consommateur ne suit plus. Il va falloir y aller étape par étape. » Au vu des chiffres présentés par le directeur du Civa, le prix moyen de l’AOC alsacien est en effet loin d’être ridicule par rapport aux autres vignobles français. À 7,85 € HT en moyenne, seule la Bourgogne valorise mieux à l’heure actuelle ses vins blancs. L’Alsace se situe en seconde position à 5,74 €, puis le Bordelais à 5,05 €, et enfin le Val de Loire à 4,74 €. Idem pour le crémant d’Alsace dont le prix moyen se situe dans le haut du panier des AOP effervescents.

« L’essentiel est de vendre à bon prix. Et pour cela, il va falloir faire bien mieux que nos concurrents en matière de valorisation. On a été trop timide jusqu’à maintenant », souligne Gilles Neusch. Le temps des clients qui venaient en cave pour remplir les coffres des voitures est révolu. On est entré dans l’ère du zapping facilité par la démocratisation d’internet. Un consommateur peut comparer les viticulteurs en ligne, lire des blogs « d’expert », trouver le vin idéal au bout de son smartphone. Le directeur du Civa poursuit : « On s’est endormi sur nos réseaux historiques. Maintenant, nous devons nous réveiller. Tous ensemble. Nous avons des atouts que tout le monde rêverait d’avoir et des faiblesses qui ne sont qu’alsaciennes. Le premier concurrent de l’Alsace, c’est l’Alsace elle-même. Il faut arrêter avec ça et désormais s’attaquer à nos vrais concurrents. Les opportunités sont là. Il n’y a que nous qui pouvons décider de les saisir. » Le tapis rouge attend.

Biodiversité en agriculture et viticulture

Une question d’équilibre

Pratique

Publié le 16/03/2019

Comment pratiquer son métier d’agriculteur ou de viticulteur tout en préservant la biodiversité ? C’est en partant de ce postulat que Bio en Grand Est, qui regroupe les trois organisations des producteurs bios d’Alsace, de Lorraine et de Champagne-Ardenne, a imaginé le projet du réseau « fermes biodiversité 2018-2019 » qui s’inscrit dans le cadre du dispositif Trame verte bleue du Grand Est. Objectif : faire des agriculteurs biologiques de véritables « acteurs » de l’environnement en les incitant à mener des actions visant à protéger et améliorer la biodiversité sur leurs parcelles, mais aussi dans leurs exploitations. Ce projet est soutenu financièrement par la Région Grand Est et les Agences de l’eau des trois anciennes régions administratives. En Alsace, le Parc naturel régional des Ballons des Vosges (PNRBV) et la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) sont les partenaires « écologiques » du projet, tandis que la Fredon apporte une vision un peu plus globale sur la question de la biodiversité grâce à son travail auprès des collectivités et des particuliers. « La biodiversité ne s’arrête pas la parcelle, c’est la responsabilité de chacun », justifie Antoine Gueidan, administrateur du réseau Bio en Grand Est.

Vingt fermes - huit en Champagne-Ardenne, douze en Alsace - font pour l’instant partie de ce réseau. Leur rôle est de servir de site de « démonstration » pour montrer aux paysans ce qu’ils pourraient faire pour la biodiversité sans que cela pénalise leur activité. Hervé Gaschy, viticulteur à Eguisheim, est le seul viticulteur d’Alsace a en faire partie. Converti à l’agriculture biologique (AB) depuis 2012, il considère ce mode de production en constante progression comme « un moyen d’améliorer ses pratiques » dans la production de son vin mais aussi vis-à-vis du respect de l’environnement. Malheureusement, le cahier des charges européen de l’AB n’impose rien de spécifique en matière de biodiversité, comme le souligne le directeur de l’Organisation professionnelle de l’agriculture biologique en Alsace (Opaba), Joseph Weissbart. « Avant, c’était un critère qui était pris en compte dans les cahiers des charges de marque. Mais ceux-ci ont progressivement disparu pour laisser la place à la labellisation française, puis européenne, non contraignante à ce niveau. » Pourtant, l’enjeu est bien réel, tient à rappeler Antoine Gueidan. « Cette biodiversité qu’il faut préserver, c’est une richesse qui s’est construite au cours des 20 000 dernières années. Des espèces ont enrichi les sols et développé des écosystèmes. C’est avec l’action de l’homme, en partie, que tout cela décline depuis un siècle. Heureusement, tout le monde a aujourd’hui pris conscience de l’importance de stopper cette érosion et de travailler à restaurer les équilibres. »

« Travailler » avec la nature

Cela faisait plusieurs années qu’Hervé Gaschy réfléchissait à un tel objectif sur son exploitation. Par manque de temps et d’argent, il n’avait jamais sauté le pas. Quand il a vu l’appel à projets par l’Opaba, il s’est dit que c’était l’occasion ou jamais. Avec Antoine Keller, de la LPO, ils ont établi un diagnostic de ses parcelles pour établir ce qui pouvait être réalisé. « Il fallait trouver quelque chose qui soit efficace sur le plan écologique sans que cela nuise à son travail », résume ce dernier. La décision est prise de « sacrifier » un bout de parcelle de vignes situé sur le grand cru Pfersigberg pour y planter une haie composée de quinze espèces végétales que l’on trouve dans le secteur : noisetier, sureau noir, néflier commun, pommier sauvage, mais aussi le « fameux » prunellier, connu pour ses facultés invasives. « C’est un fait. Mais d’un autre côté, c’est une plante très intéressante pour les insectes et les oiseaux. Et nous l’avons planté le long de la route, le plus à l’écart des vignes, afin qu’il ne se propage dans la parcelle », rassure Antoine Keller.

Cette haie, ainsi que ses « petites sœurs » disposées à quelques dizaines de mètres le long de la parcelle, s’inscrit dans un long corridor écologique qui parcourt tout le Piémont alsacien. Un milieu « typique » dans lequel on retrouve des espèces d’oiseaux indigènes comme le bruant zizi ou l’alouette lulu. Celles-ci ont besoin d’espaces en herbe, de végétation éparse et de lieux de reproduction comme des haies pour subsister. Sans ces éléments, elles seraient vouées à disparaître. À côté de ces oiseaux, ces îlots de végétation disséminés ici et là dans cette « mer de vigne » qui surplombe la plaine d’Alsace abritent aussi des auxiliaires de culture intéressants pour les vignes. « On peut avoir des alliés dans la nature. Par rapport au ver de la grappe, les oiseaux et les chauves-souris peuvent être très utiles. Mais pour cela, il faut bien qu’ils puissent habiter quelque part », souligne Hervé Gaschy. « La vie appelle la vie, poursuit Alexandre Keller. Sur des sols pauvres, il n’y a plus que des ravageurs. En favorisant la biodiversité, on favorise les prédateurs de ces mêmes ravageurs. On travaille avec la nature et on évite ainsi des interventions inutiles. On marie ainsi les intérêts écologiques et agronomiques. »

Nouveau service de la CAC

La météo de précision au cœur du vignoble

Technique

Publié le 13/03/2019

Elle passerait presque inaperçue. Blanche et noire, coiffée d’un anémomètre, la nouvelle station météo de la Coopérative agricole de céréales (CAC) joue la carte de la discrétion dans la parcelle de Jean-Marie Vorburger, viticulteur à Vœgtlinshoffen. Installée le matin même par Francis Weber, le responsable marketing chez Ampelys, la marque « vignes » de la CAC, cette station n’a à première vue rien de révolutionnaire. Il existe déjà des stations météo ultra locales disposées ça et là sur le territoire. On peut les acheter, les installer et les utiliser pour ses besoins personnels. Mais à l’ère du leasing automobile ou de la télévision à la demande, la CAC a souhaité apporter une autre réponse aux besoins des viticulteurs en matière de météo : celle du service. Finie l’infrastructure qu’on installe avec ses propres deniers, et dont on doit assurer soi-même la maintenance. Place à une météo ultra locale et connectée, accessible via un simple abonnement annuel. « Face à l’intérêt des viticulteurs sur la question, on a d’abord réfléchi à la vente de stations, à l’image de ce qui existe déjà sur le marché. Et puis, on est arrivé à la conclusion que cela ne servirait à rien d’avoir des stations à des endroits mal définis », explique Francis Weber. La coopérative s’est alors mise en relation avec la société Visio-Green, spécialisée dans les solutions connectées, pour qu’elle conçoive les équipements dont elle avait besoin.

Quarante stations réparties dans tout le vignoble

Au total, ce sont quarante stations météo qui seront installées dans les semaines à venir le long du piémont vosgien, de Thann à Marlenheim. Elles seront disposées à des endroits bien précis, afin d’assurer le maillage le plus précis et complet du territoire. Les données collectées sont récupérées sur un serveur et consultables sur smartphone ou ordinateur via des applications dédiées. Le tout, en temps - quasi - réel avec un rafraîchissement des données toutes les cinq minutes. L’abonnement de base coûte 110 euros par an pour trois stations, et peut être étendu à davantage de stations en fonction des besoins. Il est ouvert aussi bien aux adhérents de la CAC qu’aux non adhérents, qu’ils soient viticulteurs ou non. « Tous ceux qui ont besoin d’une météo ultra locale. Les collectivités par exemple », indique Francis Weber. Chaque station enregistre la pluviométrie, la température, l’hydrométrie et le vent.

Finis les déplacements inutiles

Pour chaque donnée, l’utilisateur peut configurer une alerte qui l’avertira sur son smartphone. « En cas de risque de gel ou de lessivage du sol, on est immédiatement prévenu. On gagne énormément en réactivité. » Dans l’autre sens, plus besoin de se déplacer si cela n’est pas nécessaire, d’autant plus quand nos parcelles s’étendent sur un large périmètre comme en témoigne Eric Brauneisen, viticulteur à Wintzenheim. « J’ai des parcelles dans ma commune, mais aussi à Turckheim et Pfaffenheim. Couvrir un secteur aussi grand avec une seule station météo, c’est difficile. Combien de fois je me suis déplacé en pensant que je pouvais traiter pour, au final, rebrousser chemin. Avec ce réseau de stations, je n’aurai plus besoin de me déplacer pour rien. »

Plus question non plus de se déplacer pour entretenir sa station ou d’effectuer une réparation en cas d’éventuelle défaillance. Toute l’infrastructure appartient à la CAC. « Nous louons un service, pas un matériel. De ce fait, le viticulteur n’a qu’à se concentrer sur ce qui l’intéresse vraiment, à savoir la donnée météo », justifie Francis Weber. La donnée, c’est un peu devenu le nerf de la guerre ces dernières années quel que soit le secteur d’activité. Elle est intimement liée à l’évolution des métiers agricoles et viticoles avec des nouveaux outils et machines dits « de précision ». Avec ces données météo ultra locales, la CAC entend apporter aux viticulteurs des préconisations de traitement contre le mildiou ou l’oïdium bien plus fines. « Et ça, ce n’est que le début de ce qu’on peut faire. Afin d’améliorer le conseil et l’accompagnement de nos adhérents, nous avons encore beaucoup d’idées pour les années à venir », annonce Emmanuel Kippelen, animateur des ventes chez Ampelys.

Mutualité sociale agricole d’Alsace

Un « coup de pouce » pour se connecter

Vie professionnelle

Publié le 08/03/2019

Le geste est encore un peu hésitant, le doute toujours présent. Dans cette salle informatique de la Mutualité sociale agricole d’Alsace, à Colmar, neuf actifs agricoles, salariés et exploitants, font, pour certains, leurs premiers pas dans le monde de l’informatique et d’internet. Des univers que ces hommes et femmes âgés de 40 à 60 ans pensaient jusque-là réservés aux autres. À leurs côtés, Patrick Soubiran, formateur en informatique à la MSA d’Alsace, Josiane Ringeisen et Olivia Mallet, assistantes sociales, sont là pour les guider progressivement dans cet espace numérique. Pendant douze séances d’une demi-journée, à raison d’une séance par semaine, ils vont peu à peu apprivoiser la souris, le clavier, le courrier électronique, la recherche sur internet ou encore le traitement de texte pour, enfin, devenir « autonomes » avec ces technologies devenues incontournables aujourd’hui.

« Dans le cadre de leur accompagnement, les travailleurs sociaux ont détecté des personnes en grande difficulté avec ces outils. Certaines étaient même persuadées que ce n’était pas pour elles, ou qu’elles avaient simplement passé l’âge. Du coup, elles devaient à chaque fois faire appel à leurs enfants ou à des proches pour effectuer des démarches en ligne. De là est venue l’idée de proposer une formation aux actifs agricoles désireux de devenirs enfin indépendants avec le numérique », explique Olivia Mallet. C’est la troisième année que la MSA anime cette formation. Les deux premières, dans le Bas-Rhin, avaient déjà fait salle comble. « Quand on leur propose cette formation, les gens acceptent tout de suite », précise-t-elle. D’autant plus que la formation est entièrement gratuite et permet, à ceux qui ne sont pas encore équipés, d’acheter un ordinateur, fixe ou portable, à moindre coût, la MSA prenant en charge une partie de l’investissement. Outre la maîtrise basique de l’ordinateur et d’internet, les participants vivent une « expérience de groupe, une expérience humaine ». « Ils reprennent confiance en eux. Ça les valorise de réussir à faire des choses qu’ils pensaient réservées aux autres. Une fois la formation terminée, ils peuvent par exemple remplir en ligne leur déclaration MSA ou nous contacter par e-mail. Ils se sentent dans l’air du temps. Ils n’ont plus peur. »

Installation en agriculture

Savoir prendre son temps

Vie professionnelle

Publié le 08/03/2019

Finalement, c’est quoi un exploitant agricole ? Entre ce qui est profondément ancré dans l’imaginaire collectif et les réalités du métier, l’écart peut être significatif. Le paysan de 2019 n’a plus grand-chose à voir avec son aïeul de 1980. Mais quelle que soit l’époque, il y a toujours l’étape indispensable de l’installation. Parfois, elle est facilitée parce qu’on a la chance d’hériter du travail qui a été fait avant nous. Dans d’autres cas, il faut tout construire de zéro, gravir chacune des marches pour donner vie au projet qui nous fait tant rêver. Finalement, les porteurs de ces projets rencontrent succès ou desillusions. Mieux vaut donc savoir où l’on met les pieds. C’est pour cette raison que les Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin (JA 68) et la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA) organisent chaque année une « journée installation » destinée à toutes celles et ceux qui veulent faire de l’agriculture ou de la viticulture leur métier. L’édition 2019 s’est déroulée le 1er mars en deux parties : le matin, des témoignages de jeunes agriculteurs au lycée agricole de Rouffach, et l’après-midi, une visite d’exploitation.

Un métier de « liberté » et « d’indépendance »

En préambule, Anne-Laure Dujardin-Rolli, conseillère en accompagnement et installation à la CAA, a rappelé une donnée essentielle à avoir en tête quand on souhaite s’installer : « entre la petite idée de départ et le vrai projet de mise en œuvre, cela n’a très souvent plus rien à voir ». Et pour cause, de multiples facettes sont à appréhender pour devenir non pas un « simple paysan », mais un véritable chef d’exploitation avec tout ce que cela sous-entend. « Notre métier c’est d’abord la production, évidemment. Mais à côté de ça, il y a toute la partie administrative, commerciale et parfois marketing qu’il faut savoir gérer », explique Guillaume Gruneisen, jeune vigneron de 27 ans à Wuenheim, et coopérateur chez Wolfberger. Il s’est installé sur l’exploitation familiale en janvier 2017 suite au départ en retraite de son père. Pour lui, c’était « naturel » de poursuivre ce pour quoi ses parents avaient travaillé. « Toutes ces vignes, tous ces terroirs ce sont autant de patrimoines qu’il faut préserver. Qui plus est dans un contexte de forte mondialisation. C’est un challenge excitant à relever je trouve. » La deuxième raison qui l’a poussé à s’installer est la « liberté » procurée par le métier de vigneron, tout comme Pierre Meyer, céréalier à Dessenheim, Pascal Broly, céréalier à Bischwihr et Pierre-Luc Tischmacher, installé depuis 2017 à Lautenbach hors cadre familial en élevage bovin bio.

Tous les trois font état de « l’indépendance » et de la « diversité » qu’offre leur profession, mais aussi de la satisfaction de voir son entreprise se développer, de travailler à l’extérieur et de se sentir « utile » pour la société en produisant de l’alimentation.

« Forger » sa curiosité

Pour en arriver là, la route est parfois longue. Pierre-Luc Tischmacher, par exemple, a pas mal bourlingué avant de concrétiser son projet d’installation à trente ans. D’abord, il a fait des études passant de Rouffach à Obernai pour terminer par une licence de conduite en élevage laitier à Besançon. À ce moment-là, il n’avait qu’une « petite idée » de ce qu’il voulait faire. Puis sont venus les stages et une expérience d’un an au Canada. Dans le « concret », loin de chez lui et de ses habitudes, il découvre une autre façon de faire de l’agriculture. Il ouvre son esprit et se forge un ingrédient selon lui « indispensable » à toute personne qui souhaite s’installer : la curiosité. « Pour moi, ça devrait être interdit de s’installer sans être parti avant quelques mois ou quelques années. Voir autre chose, cela permet de faire mûrir son projet, cela permet d’apprendre des choses qu’on n’apprend pas à l’école, cela forge un caractère. »

Pierre Meyer a vécu une expérience un peu similaire en s’expatriant dans l’est de l’Allemagne pour un stage d’un mois dans une exploitation laitière alors qu’il n’a pas de bêtes chez lui. « On se rend compte qu’il y a plein de points communs avec notre quotidien de céréalier. Et puis surtout, cela nous permet de relativiser les problèmes que nous pouvons rencontrer au quotidien. En multipliant ces expériences à l’étranger ou dans d’autres régions, on se rend compte finalement que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. »

Des stages, Guillaume Gruneisen en fait aussi durant ses études - il est titulaire d’un BTS viticulture œnologie. Mais ce qui l’a bien aidé avant de s’installer, c’est de travailler à mi-temps en tant que salarié chez un vigneron indépendant. Pendant l’autre moitié du temps, il était salarié de l’entreprise familiale. « Même si j’étais promis à devenir coopérateur comme mon père, j’avais très envie de travailler chez quelqu’un qui assure lui-même l’ensemble des tâches, de la taille des vignes jusqu’à la commercialisation des bouteilles et du marketing qui va avec. C’est une très bonne école pour mieux appréhender tout ce qui est fait dans ma coop une fois que j’ai livré le raisin. »

Pascal Broly s’est diversifié d’une autre manière en sortant de DUT biologie option Agronomie : tout d’abord un stage à la Coopérative Agricole de Céréales (CAC) au service technique, puis huit années passées chez Sojinal, à Issenheim, en tant qu’agent de production. Ce n’est qu’à trente ans qu’il finit par s’installer, là encore pour continuer ce que ses parents lui léguaient.

Des modèles à pérenniser et à réinventer

Le jeune agricultueur n’a pas eu besoin de « révolutionner » la ferme. « Elle était rentable quand je l’ai reprise, elle l’est toujours. J’ai seulement dû intégrer une troisième culture à cause des directives européennes », raconte Pascal Broly. Le postulat de départ était un peu le même pour Guillaume Gruneisen. Ses parents avaient déjà beaucoup investi durant leur carrière. En revanche, le jeune vigneron a souhaité mieux valoriser certaines parcelles pour en faire des vendanges tardives et a acquis des parcelles de grands crus. Pour le reste, il continue de faire confiance à la coopérative Wolfberger dans laquelle il se sent davantage « producteur de vin » que « producteur de raisin ». En faisant partie d’un grand groupe, cela me permet de sécuriser mon activité et mes revenus. Il peut plus facilement être présent sur des marchés comme les États-Unis ou la Chine où il y a un gros potentiel de consommation. « Pour moi, l’avenir est là-bas. » La coopération, Pierre Meyer y croit aussi dur comme fer. C’est par le biais de la CAC qu’il écoule ses productions de maïs, soja et tournesol semences. Il faut dire que l’exploitation qu’il a reprise hors cadre familial disposait d’une solide base existante en céréales. « Naturellement, je me suis dirigé vers ça. Après, j’ai fait quelques modifications en mettant en place des nouvelles cultures et des nouvelles pratiques culturales. »

Chez Pierre-Luc Tischmacher, pas de coopérative au programme. Depuis le début, son idée était fixe : produire de la viande bio et la valoriser uniquement en vente directe. « Je vends une partie à la ferme et l’autre chez des bouchers locaux. C’est moi qui choisis où vont les bêtes, comment elles sont abattues et à quel prix elles sont vendues. Vu le temps qu’on passe dans son élevage, il était totalement exclu que je brade ma production. Du coup, je fais aussi le commercial. C’est un autre métier, mais ça me plaît. »

Comme ses collègues assis à côté de lui, il sait que son métier a aussi son lot d’inconvénients, voire de difficultés. Avec les aléas météorologiques, la fluctuation des prix, les critiques de la société ou le poids réglementaire, l’agriculteur ou le viticulteur ne dort pas toujours sur ses deux oreilles. « Oui on est indépendant et on a une certaine liberté. Mais il faut savoir ce qu’on veut. Pour certains, le salariat sera peut-être plus adéquat. Ce que je sais, c’est que demain on aura besoin de plus d’emplois salariés en agriculture qu’aujourd’hui. C’est donc une piste à creuser pour celles et ceux qui voudraient travailler dans cette filière sans pour autant s’installer. Et pour ceux qui le veulent, ne retenez qu’une chose : prenez votre temps pour faire les choses bien », conclut l’éleveur de Lautenbach.

Confrérie Saint-Étienne

Des thématiques « osées » qui ont enthousiasmé

Vigne

Publié le 28/02/2019

L’Est Agricole et Viticole-Paysan du Haut-Rhin (EAV-PHR) : Martine Becker, vous êtes la deuxième femme, après Cécile Bernhard Reibel, à avoir occupé la fonction de Grand Maître au sein de la confrérie Saint-Étienne. Cela vous a-t-il aidé pour préparer votre mandat ?

Martine Becker : « J’avais beaucoup regardé ce que Cécile avait fait avant moi. Mais elle a un style que je n’ai pas. Du coup, j’ai cherché ce qui me définissait le plus. Et j’en suis arrivée à la conclusion que je connaissais très bien trois choses : la femme, la bio et le riesling. Des thématiques osées et engagées mais qui ont été au final maîtrisées puisqu’elles n’ont pas si mal réussi. »

EAV-PHR : Commençons par le riesling, qui a été l’objet de votre premier chapitre. Pourquoi avoir choisi ce cépage plutôt qu’un autre ou un grand cru ?

MB : « Même si j’aime tous les cépages, c’est vrai que j’ai une affection toute particulière pour le riesling qui remonte à mon adolescence. À l’époque, mon père était souvent à la maison avec d’autres vignerons dans un contexte de tensions entre l’Ava et l’Adiva. Tous ces gens d’un certain âge buvaient du riesling. Aujourd’hui, j’ai le même âge et je me rends compte que le riesling reste le meilleur choix pour accompagner des plats dans bien des circonstances. C’est ce qu’on a voulu démontrer en l’associant aux cuisines des cinq continents lors de notre premier chapitre du mois de juin. »

EAV-PHR : Vous avez ensuite tenté le pari du bio pour votre second chapitre, au mois de septembre. Une thématique qui a fortement séduit au final malgré vos doutes de départ…

MB : « En effet, au début on m’avait dit que la bio n’intéressait personne, sans compter les personnes qui sont contre. Je pensais qu’on n'aurait que cinquante personnes à cette soirée. Au final, cent invités sont venus, dont plusieurs personnalités. En faisant appel à Martine Holweg, le seul chef assermenté en bio en Alsace, nous avons pu démontrer qu’on peut avoir une cuisine d’un niveau étoilé tout en étant bio. Elle a réussi à concocter un repas très innovant, un vrai poème. Et sur le vin, de nombreuses personnes ont découvert que le vin bio pouvait aussi être un vin de conservation. »

EAV-PHR : Votre dernier chapitre consacré à « la femme divine » a attiré un peu plus de 190 personnes, soit la meilleure affluence des trois chapitres de 2018. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

MB : « Cela démontre, je pense, la place grandissante que jouent les femmes dans le monde de la viticulture. Aujourd’hui, on constate qu’il y a davantage de femmes de vignerons qui veulent rejoindre la confrérie. Je pense que ce mouvement va continuer cette année avec Céline Stentz, qui officiera en tant que Major. À titre personnel, je dirais que cela m’a permis de prouver qu’une femme n’est pas forcément une rivale dans l’ancienne Herrentstube. »

EAV-PHR : Ce troisième chapitre a aussi été une excellente opération d’un point de vue financier…

MB : « Oui c’est vrai. Aujourd’hui, j’ai au moins la satisfaction d'avoir un bilan qui a plus apporté que coûté (rires). Blague à part, c’est grâce à une gestion rigoureuse et planifiée du Grand Conseil que la confrérie ne perd aujourd’hui plus d’argent. Elle a même la chance d’en recevoir par le biais de la fondation Bern dans le cadre du loto du patrimoine, sans oublier les aides des élus et le sponsoring des entreprises. Et il y a les soirées dégustation organisées par le Major qui affichent complet à chaque fois. Tout cela contribue à une dynamique financière qu’il faut maintenir à tout prix pour que nous devenions, encore plus, le rendez-vous incontournable des vins d’Alsace. »

EAV-PHR : Comment, justement, susciter l’envie du grand public de franchir les portes du château pour venir à votre rencontre ?

MB : « Déjà, on peut souligner que la confrérie dispose d’une image très positive auprès de connaisseurs émérites ou d’amateurs de vins. On rencontre de plus en plus de personnes qui veulent apprendre à déguster, avoir ce minimum social en leur possession. En parallèle, je pense qu’il y a encore du travail à faire vis-à-vis du grand public. Lorsque nous avons ouvert nos portes lors du dimanche du patrimoine, les visiteurs ont pu découvrir que notre maison n’était pas close ou sectaire. C’est un patrimoine alsacien qui a besoin des Alsaciens. »

EAV-PHR : Humainement, que retirez-vous de cette expérience de Grand Maître ?

MB : « J’ai eu la chance d’être épaulée dans cette mission par des personnes aussi gentilles que dévouées comme mon Major, Ignace Kuehn, mais aussi le Chancelier Receveur, Jean-Paul Goulby, les anciens Grands Maîtres et les futurs. J’ai eu la chance de faire des rencontres exceptionnelles comme celle du frère de l’empereur du Japon, d’ambassadeurs, de cosmonautes, et je suis devenue membre de la chaîne des rôtisseuses entre autres. J’ai également pu estimer le travail de nos salariés ainsi que de l’ensemble des intermittents du spectacle qui ont su animer avec brio nos soirées. Et j’ai pu voyager un peu, chose que je n’ai quasiment jamais faite durant toute ma vie puisque j’ai toujours donné la priorité à l’entreprise familiale. »

EAV-PHR : Le 25 janvier, vous avez passé la main à Jean-Louis Vézien au poste de Grand Maître. Que lui souhaitez-vous pour l’année à venir ?

MB : « Jean-Louis, c’est un ami de longue date que j’apprécie beaucoup. C’est une pointure qui a une vue d’ensemble du vignoble alsacien. Il a un côté philosophe qui nous manque parfois. Il a une approche très masculine et cartésienne dans sa façon d’aborder les choses. Ce sera évidemment différent de ce que j’ai fait. Et c’est une excellente chose pour la confrérie de changer un peu chaque année. Cela lui permet de continuer à innover tout en restant fidèle à ses traditions. »

Mobilisation des éleveurs devant le Buffalo Grill de Cernay

La viande « locale » manque au menu

Vie professionnelle

Publié le 28/02/2019

« Chouette, on va au Buffalo Grill ! » Pour beaucoup d’enfants, ce restaurant franchisé est synonyme de « bons trucs à manger », de jouets offerts et d’une ambiance sympa. Un établissement qui a fait de la viande - bovine majoritairement - l’ingrédient principal de la plupart de ses plats. Et il y a le choix : steak haché façon bouchère, steak aux trois poivres, entrecôte, etc. La liste est longue pour satisfaire les clients les plus carnivores. Sur la carte, on distingue ici et là quelques drapeaux français confirmant que la viande provient bien d’élevages de nos terroirs. Un bleu blanc rouge pas assez présent pour les éleveurs haut-rhinois. Le 22 février, une trentaine d’entre eux s’est réunie devant le Buffalo Grill de Cernay suite à l’appel national lancé par la Fédération Nationale Bovine (FNB). Avec deux tracteurs, quelques banderoles, des tracts et un barbecue, ils s’étaient fixé un objectif simple : sensibiliser les clients du restaurant sur l’origine des viandes qui leur sont servies dans ce type d’établissement. Le tout, dans une ambiance bon enfant avec dégustation de steaks hachés « locaux » à la clé. « C’est une première action « light » pour faire passer un message auprès du public, et aussi pour que les choses qui ont été dites durant les États Généraux de l’Alimentation (EGA) soient désormais mises en œuvre », explique le président de la FDSEA du Haut-Rhin, Pascal Wittmann.

La contractualisation, c’est possible

Ces EGA, qui se sont traduits par une loi promulguée le 1er novembre 2018, ont abouti à plusieurs choses : la prise en compte des enjeux environnementaux et de territoire liés au modèle d’élevage français, une attention renforcée de la qualité et de la traçabilité des produits, et donner la priorité à l’approvisionnement local et régional des produits agricoles. « Pour la viande bovine, on est clairement loin du compte pour le moment en restauration hors foyer. Seuls 30 % viennent des élevages français, le reste provient des pays étrangers, avec l’achat au plus bas prix qui prédomine », déplore Pascal Wittmann. Outre Buffalo Grill, d’autres enseignes comme Courtepaille et Compass sont pointées du doigt par les agriculteurs pour « faire la sourde oreille à leurs attentes ». Pourtant, on peut être un grand groupe de restauration et privilégier le « local » pour l’origine de sa matière première. C’est le cas de McDonald’s - décriée par certains comme « l’icône de la malbouffe » - qui pratique la contractualisation avec ses fournisseurs agricoles français, que ce soit pour les pommes de terre, le blé ou la viande. En 2016, McDonald’s France a ainsi acheté 280 000 tonnes de matières premières agricoles françaises, soit 70 % de ses besoins ; le reste provenant d’autres pays de l’Union Européenne. « Comme quoi c’est possible », fait remarquer le président des Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin, Ange Loing.

Des steaks hachés « locaux » bientôt au menu ?

Bien conscients que tout ne pourra pas être révolutionné du jour au lendemain, la FDSEA et les JA du Haut-Rhin aimeraient faire évoluer les rapports avec Buffalo Grill en commençant « doucement ». « Nous pourrions leur fournir les steaks hachés dont ils ont besoin. Dans l’état actuel des choses, c’est quelque chose qui serait réalisable », indique Ange Loing. D’autant plus que ces steaks hachés haut-rhinois sont standardisés comme ceux qui sont servis actuellement dans les restaurants de la franchise. « Ça serait un bon début. Après, on pourrait très bien envisager des discussions autour de produits plus nobles », poursuit le président des JA 68. Cette demande a en tout cas été adressée à la responsable régionale de Buffalo Grill. Celle-ci a par ailleurs assuré que la marque s’approvisionnait « majoritairement » depuis les élevages bovins français. « Nos logiques d’achat privilégient les origines France afin d’assurer des débouchés aux éleveurs français et une qualité reconnue pour nos consommateurs. Notre enseigne offre ainsi 60 % de viandes bovines origine France. De plus, 100 % de nos steaks hachés, de nos carpaccios et de nos tartares sont VBF. Nos équipes travaillent au quotidien à ce que les origines France représentent une part plus importante de nos approvisionnements. » Du côté des syndicats agricoles, le scepticisme reste de mise face à cette réponse. « Quand on regarde leurs cartes, ce n’est pas vraiment l’impression qu’on a. Je pense que pour lever toute ambiguïté, il faudrait indiquer l’origine pour chaque viande proposée sur la carte histoire que cela soit vraiment transparent vis-à-vis des consommateurs », estime Pascal Wittmann.

« Manger mieux et local »

Les clients rencontrés devant le restaurant semblent découvrir la problématique liée à l’origine de la viande. « Je n’imaginais pas qu’il y avait aussi peu de viande française », glisse, un peu étonnée, une jeune maman accompagnée de son fils en bas âge. « On leur explique aussi qu’on est en concurrence avec une viande qui n’a pas les mêmes cahiers des charges que nous, et qui vient de pays où la main-d’œuvre coûte quatre à cinq fois moins chère. Ils découvrent également qu’on peut mettre un étiquetage français du moment que la viande est transformée et conditionnée chez nous », ajoute Pascal Wittmann. Enfin, le dernier message que souhaitent faire passer les professionnels avec ce type de manifestation, c’est l’importance de l’élevage pour la préservation du paysage tel qu’on le connaît aujourd’hui. « Cela fait des années que l’élevage est en difficulté. Heureusement qu’on a notre abattoir de proximité pour valoriser une partie de notre production en vente directe. Malgré cela, la situation de nos exploitations reste délicate. Beaucoup arrêtent le lait pour continuer à valoriser leurs prairies avec des races allaitantes. Mais si demain on disparaît, qui va s’occuper de ces espaces ? Alors on peut manger moins de viande comme beaucoup le suggèrent, mais dans ce cas il faut manger mieux et local », conclut Nicolas Dieterich, responsable bovins viande chez les JA 68.

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