« Engagez-vous, rengagez-vous qu’ils disaient… » Derrière cette phrase, le fidèle lecteur d’Astérix aura peut-être reconnu le légionnaire désabusé, un coquard à l’œil, s’interrogeant sur l’utilité de s’engager pendant vingt ans dans l’armée de César pour se prendre des baffes d’irréductibles Gaulois. Si la scène peut faire sourire, une question de fond demeure : l’engagement, quel qu’il soit, a-t-il un toujours du sens aujourd’hui ? Et puis qu’entend-on réellement par « s’engager » ? Lors de leur dernière assemblée générale, les Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin (JA 68) ont souhaité mettre l’accent sur cette notion indissociable du syndicalisme agricole. « Notre métier doit faire face à de multiples enjeux qu’ils soient économiques, environnementaux, techniques ou sociétaux. Pour les surmonter, nous aurons besoin de toutes les motivations. C’est ensemble que nous pourrons relever tous les défis qui se présentent, c’est ensemble que nous pourrons innover. C’est pour cela que l’engagement de tous va nous être essentiel », introduit le président des JA 68, Ange Loing. Un appel du cœur qui fait aussi office d’un léger rappel à l’ordre suite aux résultats des élections Chambre. « Seulement 1 891 chefs d’exploitation sur 3 701 ont voté dans notre département, soit à peine plus que la moitié. Tous les autres n’ont pas trouvé cela utile. Dans cette période de contestation, je trouve cela aberrant… » Le constat est amer, mais le bilan de l’année écoulée l’est encore plus aux yeux des responsables du syndicat. Si des points positifs sont heureusement à relever - l’apport de l’irrigation en grandes cultures par exemple - de « nombreux nuages » ont malheureusement assombri le ciel de l’agriculture haut-rhinoise en 2018. « Je pense particulièrement aux attaques régulières, voire quotidiennes, que subit notre profession », souligne Ange Loing. Sur les produits phytosanitaires, il déplore la « perte de repères scientifiques non discutables ». Sur le bien-être animal, c’est « l’infime partie de la population » qui « tente par tous les moyens d’imposer son point de vue » qui a tendance à l’exaspérer. « La dignité de notre métier est mise à mal. C’est notre moral qui doit assumer ces attaques. Nous ne sommes pas responsables de tous les maux de la société. Alors agissons ! Nous sommes prêts et proactifs pour trouver des solutions. Nous devons continuer à communiquer, à montrer les réalités de notre métier, mais aussi et surtout à rendre de la dignité à nos agricultrices et nos agriculteurs. »
Le soutien « indispensable » des élus
Pour atteindre ses objectifs, la profession agricole compte aussi sur l’engagement du monde politique et des élus. Le secrétaire général des JA 68 a profité de cette assemblée générale pour leur adresser une petite piqûre de rappel. « Messieurs les élus, nous devons travailler ensemble ! Les taxes qui plombent notre profession et qui continuent de s’accumuler sont inacceptables. La colère monte dans nos exploitations, mais vous ne semblez pas l’entendre. Nous avons tout intérêt à trouver rapidement des solutions pour redonner du souffle et de la dignité aux agriculteurs. Il est temps de réagir ! » Nicolas Misslin, responsable du dossier Grandes Cultures chez les JA du Haut-Rhin, aimerait lui que les responsables politiques « ouvrent les yeux ». Pas simple en effet de s’engager dans une quelconque direction si l’on ne regarde pas devant soi… « Regardez ce qu’il se passe : la France autorise l’importation de grandes quantités de céréales du monde entier, cultivées avec des produits dont les substances actives sont interdites en France, et avec une main-d’œuvre moins chère. En parallèle, on nous impose un cahier des charges de plus en plus draconien. C’est de la concurrence déloyale ! » Si la profession peine à rivaliser avec ses concurrents internationaux, elle peut au moins compter sur l’intérêt grandissant des consommateurs pour le made in France. Des locavores qui « s’engagent » à soutenir une agriculture de proximité malgré les « attaques » du mouvement végan envers le monde de l’élevage. Un point qui ravit Tom Schott, responsable du dossier Montagne : « La demande de produits fermiers ne cesse de croître. Un grand merci à tous ces consommateurs qui, par leurs gestes, permettent la continuité de l’élevage à taille humaine sur nos massifs, dans le respect de l’environnement et des animaux. » La co-responsable du dossier Lait, Charlotte Feuerbach, lance de son côté un appel aux organismes professionnels qui gravitent autour des agriculteurs de mieux les accompagner face aux aléas climatiques. « Les répercussions de la sécheresse 2018 seront lourdes et nous les ressentirons jusqu’à la fin de l’année 2019. Le problème est que les assurances climatiques et aléas ne sont pas attractives. Sont-elles réellement pour le bénéfice des agriculteurs sur le long terme ? De ce fait, je demande qu’on soutienne les éleveurs durant les mois à venir afin que la structure de leurs exploitations ne soit pas mise en péril. » Là encore, c’est un engagement sincère et complet que demande les Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin.
L’engagement, une « philosophie »
Les Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin seront-ils entendus comme ils le souhaitent ? L’engagement demande une prise de responsabilité, parfois une prise de risque. Il demande aussi des sacrifices sur son temps libre ou sa vie de famille. Est-ce rédhibitoire pour autant ? Pas pour Joël Didierjean, sapeur-pompier volontaire. Invité par les JA 68 à venir témoigner de son engagement chez les soldats du feu, il voit d’abord cela comme quelque chose de « noble ». « Pour ma part, cet engagement est venu naturellement. L’ensemble de ma famille était déjà sapeur-pompier. Cela représente un ancrage territorial important. Et puis j’avais le désir de porter secours à la population en cas de besoin. » À ses côtés, Florian Dornier, agriculteur passé par la case JA pendant quinze années. Son engagement dans ce syndicat a été motivé par le besoin de sortir de son exploitation et celui de « garder du lien » avec l’extérieur. « De fil en aiguille, on crée un groupe, on prend du plaisir à se rencontrer. Et puis on mesure la chance d’avoir un syndicalisme chez les jeunes. » Claude Gebhard en sait quelque chose également. Lui est tombé dans la potion « engagement » quand il était petit. Dans sa commune tout d’abord (il est maire de la commune d’Artzenheim depuis 1996), puis chez les JA ensuite, avant d’entrer à la FDSEA et à la Chambre d'agriculture. Un engagement « multitâches » qu’il ne regrette en rien malgré les contraintes. « Des fois, on a des coups de blues, on se sent seul. Mais ce sentiment s’évapore très vite. On crée des liens, on rencontre des personnes intéressantes, on fait avancer les choses. Il y a bien plus de positif que de négatif. » Florian Dornier considère que l’engagement est d’abord une « philosophie » à avoir. « Si on se lève le matin, qu’on se dit qu’on n’a pas le temps et râle tout seul chez soi, ça n’ira pas. Le monde appartient aux optimistes. Les pessimistes sont les spectateurs. » Après, le fait d’avoir un service de remplacement qui « tienne la route » facilite l’engagement dans une structure syndicale. « On a la chance d’avoir ça dans le Doubs. On sait qu’on peut s’absenter de l’exploitation et que les choses seront bien gérées. Après, c’est un choix politique qui n’apporte rien financièrement. Mais cela fait partie des missions du Département et de la Région de trouver des financements pour ce genre de services. C’est aussi à ce prix-là qu’on peut s’impliquer. » S’engager à de telles fonctions nécessite un autre élément essentiel : un soutien familial solide « à tous points de vue ». « La construction d’une vie de famille est plus complexe quand on est sapeur-pompier. Entre les interventions, les astreintes et les formations récurrentes, c’est beaucoup de temps qui y est consacré. Si votre compagne comprend que c’est votre passion, ça va. Mais qu’un certain temps. C’est d’ailleurs pour ça que la durée d’engagement d’un sapeur-pompier volontaire n’excède pas dix ans. » Chez les JA, l’engagement s’arrête à 35 ans et laisse la place à d’autres responsabilités, très souvent au sein de la FDSEA. Mais que ce soit chez les jeunes ou leurs aînés, une chose est constante : le téléphone qui sonne très fréquemment. À cela, Florian Dornier conseille de s’accorder de temps à autre des semaines sans téléphone pour partir en vacances et profiter de ses proches. « Si on continue de répondre, on finit usé. C’est indispensable de consacrer du temps à ceux qui font des sacrifices au quotidien pour vous. » Aussi chronophage soit-il, l’engagement reste perçu par ces trois intervenants comme un moyen « exceptionnel » d’ouvrir son esprit, sans compter l’acquisition de compétences fort utiles pour la suite. « Avant, je ne pouvais pas prendre la parole en public. Grâce aux JA, j’ai dépassé cette appréhension. » Et puis il y a la satisfaction de faire avancer le Schmilblick comme disait Coluche. « Quand un projet aboutit dans une commune, ou quand on réussit à faire avancer les choses dans une intercommunalité où les intérêts sont souvent divergents, la satisfaction est immense », glisse Claude Gebhard. À bientôt 57 ans, il entend bien poursuivre sur cette voie de l’engagement encore quelques années. À la Chambre d'agriculture d’Alsace déjà, où il a été réélu dernièrement, et dans sa commune d’Artzenheim où les prochaines élections municipales auront lieu en 2020. Une échéance dans laquelle il appelle les plus jeunes à s’investir. « Dans mon village, je suis le seul agriculteur autour de la table. Notre profession a une notion de transversalité que les autres n’ont pas. Sachez que plus vous êtes jeunes, plus vous êtes efficaces. Et même si vous vous exprimez mal, on vous écoutera. Quand on est jeune, on vous pardonne plein de choses. Alors, engagez-vous ! »