Paysan du Haut-Rhin (PHR) : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Jean-Michel Habig (JMH) : « J’ai quarante ans, je suis marié et père de trois enfants. Je suis exploitant à Ensisheim sur 130 ha. Je cultive du maïs grain, du blé tendre, du tournesol semences et un peu de prairies en bordure de l’Ill. Je suis président de la Caisse Accidents Agricoles du Haut-Rhin et membre du Bureau de la Chambre d'agriculture d’Alsace. »
PHR : Quand avez-vous intégré la Coopérative Agricole de Céréales et pourquoi avez-vous rejoint cette structure ?
JMH : « Je suis arrivé à la coopérative en 2006 en tant qu’administrateur stagiaire Jeunes Agriculteurs. J’ai ensuite poursuivi en tant qu’administrateur, avant d’être invité à rejoindre le Bureau et devenir vice-président. »
PHR : Pourquoi avez-vous accepté de prendre la présidence de la CAC ?
JMH : « J’aime que les gens se rassemblent autour d’un projet. J’ai accepté ce poste car je sais que je suis entouré de gens compétents et motivés, que ce soit parmi les salariés, les administrateurs et l’équipe de direction. »
PHR : Comment se prépare-t-on à occuper une telle responsabilité ?
JMH : « Il n’y a pas de préparation à proprement parler. Dans le cas présent, on est venu me chercher. J’ai toujours été franc et à l’écoute. Je pense que cela permet de gagner la confiance d’autrui. Après, je dirais que mon passage chez les JA a été très formateur. La présidence notamment, ça a été quelque chose. J’y ai approfondi une méthode de management. Puis j’ai eu la chance de rencontrer des gens très intéressants et d’une autre pointure lors de mon passage chez les jeunes agriculteurs coopérateurs. Et je n’ai pas fini puisque je pars me former pendant un an sur la gouvernance et le management. Je ne veux pas décevoir. »
PHR : C’est quoi pour vous l’esprit coopératif ?
JMH : « C’est comme une famille. On rassemble plusieurs personnes qui mettent des moyens en commun. Dans les moments difficiles, la coopérative est là pour aider. Ce que j’apprécie aussi, c’est que tout le monde y a sa place. Chaque voix compte. Celui qui est motivé et qui a la volonté de faire peut progresser et apporter sa pierre à l’édifice. »
PHR : La CAC s’est construite sur la monoculture de maïs. Un modèle mis à mal depuis plusieurs années avec, notamment, les obligations de rotation. Quelle place pour cette culture dans la filière céréalière haut-rhinoise de demain ?
JMH : « Je pense que la culture de maïs est loin d’être une chose finie, bien au contraire. Il y a des débouchés, des innovations et des nouveautés auxquelles la CAC croit beaucoup. Et chaque année, on gagne un quintal grâce aux progrès génétiques. Ce qui nous bloque en revanche, ce sont les contraintes - environnementales, économiques - que l’on nous met derrière. Dans ces conditions, nos semences n’ont pas la faculté d’exprimer leur plein potentiel. De l’autre côté, la demande sociétale n’est plus la même. On se doit d’apporter ce que le consommateur veut. Ce qui est paradoxal, c’est que l’Europe est importatrice nette de maïs, alors que cela devrait être l’inverse, surtout si l’on tient compte des besoins en eau et produits phytosanitaires bien moins importants qu’avec d’autres céréales comme le blé. »
PHR : Mais face à des prix bas comme ceux qu’on observe depuis bientôt cinq ans, comment les céréaliers haut-rhinois, et plus globalement français, peuvent-ils tirer leur épingle du jeu dans ce marché libéral et mondialisé ?
JMH : « Déjà, on peut très bien avoir à nouveau un maïs à plus de 200 euros la tonne, ce n’est pas impossible. La population mondiale continue d’augmenter, et il faudra bien la nourrir. Ensuite, je pense qu’il faut qu’on se démarque en apportant de la valeur ajoutée. C’est ce que nous faisons déjà à la CAC avec notre filière soja, et avec notre filière tournesol semences à laquelle nous consacrons 400 ha. Grâce à elle, nous sommes parvenus à créer un partenariat avec des apiculteurs, et du coup ouvrir un dialogue entre nos deux professions. »
PHR : La clé, c’est l’ouverture ?
JMH : « Plus que jamais ! Que ce soit avec d’autres professions, d’autres agriculteurs, ou à d’autres idées. Par défaut, un agriculteur est tout seul dans sa ferme, isolé des autres exploitants. En sortant de chez soi, en allant à la rencontre des autres, ça permet déjà de prendre du recul sur ses difficultés, surtout dans le contexte morose que vit la profession actuellement. L’ouverture, c’est aussi la possibilité d’évoluer, et d’accéder à de nouveaux challenges. Et c’est là que notre coopérative a un rôle important à jouer. Nous devons être capables d’emmener nos adhérents vers une évolution. Ils ont besoin de nouveaux défis pour s’émanciper. Mais pour y arriver, il faut sortir de chez soi, échanger avec les autres, être avec les copains. Pour aller plus vite, plus loin, il faut être à plusieurs. »
PHR : Avec d’autres organismes professionnels agricoles ?
JMH : « Je ne m’interdis rien. Beaucoup de gens font la même chose sans se concerter. Pour moi, c’est détruire la valeur. Si des synergies sont possibles dans certains domaines, je pense qu’il pourrait être intéressant de les étudier. Ce qui est certain, c’est que l’ouverture est l’une de mes plus grosses volontés en tant que président de la CAC. »
PHR : Vous parliez de l’évolution de la demande sociétale qui tend - entre autres - vers les produits issus de l’agriculture biologique. Une autre voie à explorer pour la CAC ?
JMH : « Une coopérative comme la nôtre se doit d’être en veille permanente pour être capable d’anticiper ce qui peut arriver demain. À un moment, on part dans une direction. Mais il faut toujours avoir à l’esprit que ça puisse aller dans une autre direction. Pour le bio, il n’y a pas, pour l’instant, assez de rentabilité pour construire un silo qui serait dédié. En revanche, grâce à notre partenariat avec Probiolor, nous apportons une réponse à nos adhérents qui voudraient se lancer dans cette filière. Et en interne, nous avons un nouvel administrateur stagiaire qui est personnellement engagé dans le bio. Il est force de proposition sur le sujet. »
PHR : Comment voyez-vous la céréaliculture d’ici cinq à dix ans ?
JMH : « Je pense que la robotique, les capteurs qui permettent de travailler jour et nuit, les drones ou la modulation de dose feront partie de notre quotidien. Nous allons vivre une révolution équivalente à l’apparition de la mécanisation dans nos campagnes. L’enjeu va être d’expliquer tout cela au grand public et à nos politiques. À ce niveau-là, c’est l’ensemble de la profession agricole qui doit travailler sur le sujet. »
PHR : Dans sa dernière interview au PHR, votre prédécesseur, Thomas Thuet, regrettait que le siège social de la CAC n’ait pas évolué durant sa mandature. Qu’en pensez-vous ?
JMH : « C’est vrai que la disposition du site n’est pas idéale avec ses deux bâtiments. Pour moi, une famille vit sous le même toit et ne doit pas être séparée. On a quelque chose en réflexion. Mais un tel investissement ne peut pas non plus se faire du jour au lendemain. Tôt ou tard, on y viendra. »
PHR : A titre personnel, que souhaitez-vous apporter à la CAC ?
JMH : « Le plus important pour moi est que le jour où je partirai, les gens aient des sourires sur leurs visages, qu’ils soient heureux de faire leur métier, et qu’ils en vivent bien. C’est ça le plus important. »