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Nicolas Bernard

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Décès de Jean Wehrey

La dernière transhumance d’Hansi

Élevage

Publié le 07/01/2022

Cette fois-ci, il ne redescendra pas. Le 27 décembre, Jean Wehrey, dit « Hansi », a effectué sa dernière transhumance pour rejoindre sa très chère Lisala, décédée le 7 avril 2015. La fin d’un long parcours pour cet arrière-petit-fils, petit-fils et fils de paysan, marcaire dans l’âme, fervent défenseur de la race vosgienne, visionnaire déterminé, philosophe, meneur d’hommes charismatique et source intarissable du patrimoine local. Hors-la-loi aussi, mais pour la bonne cause : permettre à sa chère vosgienne, rayée du catalogue des races françaises en 1947, de survivre clandestinement pour, un jour, lui faire retrouver ses lettres de noblesse. Il est, dans les années 1960, le premier à s’engager dans cette improbable aventure. D’autres éleveurs le rejoignent. Ensemble, ils forment un groupe de « résistants » qui iront jusqu’à cacher un taureau dans leurs fermes pour lui éviter la castration.

De la clandestinité à la « renaissance »

Puis vint l’année 1976 et sa sécheresse historique. Le ministre de l'Agriculture est de passage en Alsace. Hansi saisit cette opportunité pour lui démontrer à quel point la rusticité de la vosgienne est intéressante quand les conditions climatiques sont difficiles. Le discours fait mouche, Hansi réussit son pari : un an plus tard, un plan de relance de la race est mis en place. Bien épaulé par les techniciens de l’époque et les autres éleveurs autour de lui, il fixe un objectif clair : l’amélioration des performances génétiques via l’insémination artificielle. Le herd-book de la race bovine vosgienne voit le jour avec Hansi comme président. Sa logique est simple : allier la tradition d’une race ancestrale à la modernité scientifique pour faire de la vosgienne une vache d’avenir, génétiquement au top, qui n’aura pas à rougir face aux autres races.

S’il a le leadership dans le sang, il ne conçoit pas l’action autrement que par le collectif. « C’est quelqu’un qui aimait les autres », souligne sa petite-fille, Fanny. Pour lui, pas de guéguerre intra-alsacienne entre Bas-Rhinois et Haut-Rhinois, juste la réelle volonté d’agir « ensemble » pour sa « maison », la montagne vosgienne. Un à un, Hansi recrute les noyaux d’éleveurs de vosgiennes subsistant à l’extérieur de son département natal. Dans les années 1980, il lance l’idée de concours de vosgiennes « itinérants » en dehors de la vallée de Munster : les « cousins » de Remiremont, Ranrupt et Saint-Bresson sont lancés et deviendront des rendez-vous annuels pour tous les amoureux de la race. « Ces concours ont apporté beaucoup de motivation aux éleveurs de l’époque à s’investir et à croire dans cette race », retrace Anthony Di Carlo, animateur au sein de l’OS vosgienne. Et puis il y a eu la renaissance « ultime » : le jour où, après des années de combat et de mobilisation, la belle tachetée noire et blanche fait son grand retour au Salon de l’agriculture de Paris à la fin des années 1990 avec Hansi au licol, évidemment.

Mais l’aventure aurait pu être toute autre s’il n’avait pas écouté son cœur et son intuition. À l’école, son instituteur voyait en lui un futur vétérinaire. Prendre soin des animaux oui, mais les siens, dans la ferme familiale d’Oberbreitenbach, là où tout a commencé et où tout sera vécu. Son mariage heureux avec Lisala, la naissance de ces deux fils Jean-Daniel et Michel, les solos d’accordéon en poussant la chansonnette, les apéritifs à la gentiane ou encore la décoration du sapin de Noël avec ses petits-enfants. Un refuge qu’il devra souvent quitter pour assumer ses nombreuses fonctions à la Chambre d’agriculture, à la MSA, chez les sapeurs-pompiers de Breitenbach en tant que chef de corps, pour la race vosgienne ou pour les fermes-auberges.

La quête du fromage « 100 % vosgienne »

Pour améliorer la crédibilité de la race, et la qualité de son lait, Hansi avait compris l’intérêt d’avoir des débouchés de qualité : « C’est pour cela qu’il voulait créer un munster grand cru uniquement fabriqué avec du lait de vosgienne », explique Anthony Di Carlo. Un appel qui ne sera jamais entendu jusqu’au nouveau cahier des charges de l’AOP munster (en partie du moins), en vigueur depuis 2021. « Pour les éleveurs qui ont plus de 70 % de vosgiennes dans leur cheptel, ils peuvent l’indiquer sur l’emballage du fromage : munster au lait de vosgienne. Même si ce n’est pas tout à fait ce qu’Hansi imaginait, cela reste une belle victoire pour lui », poursuit-il.

Au milieu des années 2000, il avait aussi en tête de valoriser la viande de vosgienne en circuits courts à travers la Copravo. Un projet qui n’a pas vu le jour non plus mais qui a posé les bases du label « Race bovine vosgienne », la marque collective lancée par l’OS quelques années plus tard. Mais le fromage « 100 % vosgienne » verra finalement le jour en 2015 avec le Cœur de massif grâce à ses successeurs à l’OS vosgienne. Un projet qui est un peu le prolongement de la Maison du fromage, à Gunsbach, dans laquelle Hansi s’est fortement impliqué en créant l’ensemble des animations retraçant la vie du marcaire.

Le marcaire « visionnaire »

Et puis il y a cette transhumance qui lui permettait de faire le pont entre son métier d’éleveur et celui de fermier aubergiste au Buchwald, l’autre grande « œuvre » de sa carrière. En 1971, il crée l’Association des fermes-auberges du Haut-Rhin, entouré par un noyau de marcaires. Le projet, utopique pour l’époque, était de développer l’agrotourisme sur le massif vosgien. Le temps lui donnera à nouveau raison. « C’était un visionnaire », témoigne son successeur, Serge Sifferlen.

Une aventure qui n’a pas été facile non plus. Il a dû attendre les années 1980 pour voir les fermes-auberges gagner en intérêt et crédibilité. Avec son ami et ancien secrétaire général de l’association, Jean Klinkert, il bataille pour faire reconnaître le statut de double actif des fermiers aubergistes auprès de la MSA, pour améliorer le réseau routier de la montagne avec le Conseil général du Haut-Rhin, pour électrifier l’ensemble des établissements. À la fin des années 1990, il soutient la création d’une nouvelle charte des fermes-auberges de Haute-Alsace, s’attirant au passage quelques inimitiés. « Il a tenu bon : il savait que c’était la bonne décision à prendre pour assurer la pérennité de nos établissements. À nous maintenant d’être les gardiens du temple qu’il nous a légué », conclut Serge Sifferlen.

 

Dégats de corvidés dans le Haut-Rhin

Agir collectivement contre la « marée noire »

Vie professionnelle

Publié le 31/12/2021

Une marée noire s’abat sur le Haut-Rhin. Année après année, les populations de corvidés vont en grandissant, occasionnant au passage des dégâts de plus en importants sur les cultures agricoles. En juin 2020, le secteur de la Porte du Ried, à côté de Colmar, s’était retrouvé au centre de toutes les attentions suite aux ravages continus des corbeaux nichés dans le quartier du Ladhof, à quelques kilomètres de là. Près de 17 000 euros de dégâts sont estimés par un expert dépêché sur place par la FDSEA du Haut-Rhin sur les parcelles de sept agriculteurs. En parallèle, le syndicat majoritaire alerte l’État, la ville de Colmar et Colmar Agglomération sur la nécessité d’agir, et vite.

L’appel est entendu : au printemps 2021, trois chasseurs du ban dégainent leurs fusils, les louvetiers sont mobilisés par la préfecture, des arbres sont élagués et des nids sont détruits par l’ONF. Une grande opération « coup de poing » qui porte ses fruits : seuls 2 à 3 hectares ont dû être resemés cette année autour d’Holtzwihr contre une vingtaine en 2020. La directrice de la FDSEA 68, Christelle Jamot, s’en félicite : « On a réussi à mettre fin à la pression dans ce secteur, ou presque. Il reste malheureusement des endroits à Horbourg-Wihr où la pression reste forte. Ce qui confirme que ces oiseaux aiment bien se concentrer sur des parcelles en particulier. »

Yves Jauss les a filmés début décembre et a partagé la vidéo sur les réseaux sociaux. L’agriculteur, ancien directeur adjoint de la Chambre d’agriculture Alsace, dresse un constat sans équivoque de la situation : « Les corvidés ont toujours fait partie du paysage. Mais depuis une dizaine d’années, il y a un développement massif des populations avec les conséquences que l’on constate sur nos cultures. Et concrètement, plus personne n’est à l’abri. Les céréaliers sont touchés comme les maraîchers. Les corvidés sont tellement nombreux qu’ils mangent tout ce qu’ils trouvent, même des semences enrobées. Il y a urgence à agir. »

Pour un plan d’actions national ou européen

Si cette opération a démontré une réelle efficacité localement, elle ne peut malheureusement pas suffire selon les représentants du monde agricole. « C’est un problème qui dépasse le cadre de notre profession. Des entreprises comme Liebherr sont touchées, tout comme les habitants de Mulhouse ou Colmar qui en subissent aussi les nuisances. Aucun territoire n’est à l’abri », souligne Christelle Jamot. Cette année en effet, le Sundgau, du sud de Mulhouse au Jura alsacien, a enregistré des dégâts colossaux liés aux corvidés (lire par ailleurs). Si certains ont élu domicile dans la métropole mulhousienne, d’autres ont leur quartier général à Bâle ou autour de la déchetterie de Retzwiller. « Ceci milite pour un plan d’actions qui soit plus vaste que le seul cadre départemental ou régional. Nos voisins d’outre-Rhin ont le même problème. Nous devons donc réfléchir ensemble à des solutions, pourquoi pas via un programme Interreg financé par des fonds européens », continue la directrice du syndicat.

Comme avec le sanglier, les collectivités locales ont un rôle à jouer dans la régulation des populations de corvidés. « En travaillant en réseau, en sensibilisant les élus, on arrive à faire bouger les choses. Mais malheureusement, cela ne suffit pas. On le voit bien à Colmar : on a bien régulé, ça allait pendant un temps, et une nouvelle colonie de corvidés vient s’installer. Du coup, il faudrait faire cela chaque année, de mars à mai, pour protéger les semis. C’est trop restrictif. Nous sommes face à un problème qui nécessite des solutions plus poussées », continue la directrice de la FDSEA du Haut-Rhin.

L’an passé, les agriculteurs de la Porte du Ried sont allés dans ce sens en essayant de « duper » l’animal : semer toutes les parcelles en même temps, effacer les lignes de semis à la herse étrille, l’effarouchement… « Le problème est que le corbeau est l’un des oiseaux les plus intelligents qui existent. Vous pouvez l’effaroucher une fois, et la fois d’après, il vous voit arriver à un kilomètre, il reconnaît votre voiture. Et s’il a vraiment faim, il creusera la terre jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose. J’en ai déjà vu certains chercher la graine au stade quatre/cinq feuilles du maïs », témoigne Thomas Ritzenthaler, agriculteur à Holtzwihr, en première ligne en 2020 face aux attaques de corvidés.

Des solutions pas ou peu adaptées

Alors que faire d’autre ? La stérilisation des œufs serait une piste intéressante comme celle déjà pratiquée sur les populations de goélands qui peuplent nos littoraux. « Mais pour la Ligue de protection des oiseaux (LPO), c’est non, il ne faut pas toucher au corbeau. C’est pourtant quelque chose de plus doux que de tuer des adultes vivants avec des fusils », constate Christelle Jamot. Autre piste évoquée par des chercheurs : créer un « dortoir » où les corvidés ne pourraient pas nuire à leur entourage. « On peut envisager cela dans des régions peu denses en cultures maraîchères et céréalières. En Alsace, c’est impossible. »

Pour les protecteurs des oiseaux, le principal responsable de cette surpopulation serait la « surproduction de maïs ». Il faudrait donc en produire moins. Une hypothèse balayée d’un revers de main par Thomas Ritzenthaler : « Dans notre secteur, on faisait plus de maïs il y a vingt ans qu’aujourd’hui. Et à l’époque, nous n’avions pas ces problèmes. Ce n’est pas la culture qui est en cause. Il suffit de voir les dégâts sur les choux ou les salades dans notre secteur. »

Yves Jauss poursuit : « Ce qui se passe est anormal. Il y a eu un dérèglement au fil des ans. On ne chasse plus le corbeau comme avant, et il n’y a pas de prédateur naturel. » Le hibou grand-duc serait un bon candidat. « Il est quasiment inexistant chez nous. Sa réintroduction pourrait être intéressante mais probablement pas suffisante », craint Christelle Jamot. Des scientifiques avancent aussi l’idée d’intercaler une prairie à côté du champ de maïs pour détourner l’attention des corbeaux et corneilles vers de l’herbe ou de la luzerne. « Ça pourrait peut-être fonctionner avec une petite population de corvidés. Mais dans le cas présent, cela reste une mesure temporaire », fait remarquer Yves Jauss.

Un frein culturel à la démocratisation de la chasse

Il y aurait aussi l’option d’intensifier la chasse des corbeaux et corneilles ; les agriculteurs sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à passer leur permis dans le département face à la recrudescence de dégâts de gibier. Yves Jauss l’a fait et dispose d’une autorisation de tir. Mais là encore, c’est loin d’être facile à mettre en œuvre. « J’admire le travail que les louvetiers ont fait à Colmar car tirer sur ces oiseaux, ce n’est pas facile. Et au-delà de ça, cela reste compliqué de tirer dans des parcelles situées à côté d’habitations ou de chemins de promenade. »

Christelle Jamot voit aussi un « frein » culturel à la démocratisation de la chasse dans la population agricole alsacienne. « Dans la plupart des autres régions françaises, les agriculteurs sont les chasseurs. Ils arrivent plus facilement à se protéger. Chez nous, la politique d’attribution des lots de chasse est historiquement différente. Pour beaucoup d’agriculteurs alsaciens, notamment dans le Haut-Rhin, la chasse ne fait juste pas partie de leurs missions. »

Là où la profession agricole pourrait trouver des alliés, c’est sur la biodiversité de nos campagnes, elle aussi fragilisée par la surpopulation croissante des corvidés. Thomas Ritzenthaler a pu le constater quand il a vu une dizaine de corbeaux s’acharner sur un cigogneau. L’impact des corneilles est le même, voire plus important, dans la mesure où elles s’en prennent à la petite faune, comme les lapereaux, ou les oisillons des autres espèces.

Des dégâts psychologiques bien réels

Reste une conséquence, invisible de prime abord, mais bien réelle liée à ces attaques de corvidés : l’angoisse, mais aussi le désarroi, vécus par les agriculteurs concernés. « Maintenant, on dort mal pendant les semis. Pendant plusieurs semaines, on vit dans l’inquiétude », témoigne Yves Jauss. L’an passé, certains ont dû resemer deux ou trois fois après le passage des corvidés, certains à la fin du mois de juin. « Outre le coût de la semence qui s’accumule, il y a une perte de rendement non négligeable à l’arrivée. Ça pourrait mettre en danger des structures d’exploitation si rien n’est fait sur le long terme », analyse-t-il.

Contrairement aux dégâts de sangliers, ceux imputés aux corvidés ne sont en plus pas assurables. « Il n’y a pas d’indemnisation, pas de fonds. On n’a pas de filet de sécurité. Nous sommes seuls devant ce risque », déplore Thomas Ritzenthaler. La FDSEA du Haut-Rhin ne veut de toute façon pas se résigner à mener des actions dans ce sens. Christelle Jamot le justifie clairement : « L’indemnisation ne console pas la perte. Il y a un effet sur le moral qui n’est jamais réparé. Derrière ces dégâts, il y a d’abord la souffrance psychologique des agriculteurs. Notre mission est de protéger le fruit de leur travail, tout simplement. »

Le syndicat, comme les agriculteurs concernés, espère désormais que les pouvoirs publics se pencheront sérieusement sur cette problématique avant les semis de maïs 2022. « On doit aller plus loin que ce qui a déjà été entrepris. Il y a des actions à mener sur le court terme, comme ce qui a été fait au Ladhof, et il y a des solutions à explorer sur le long terme. Pour cela, il faut arrêter les oppositions dogmatiques entre agriculteurs et associations. Nous devons travailler ensemble pour lutter contre ce fléau », conclut Yves Jauss.

Lentilles et pois chiches

Des légumes secs pleins de promesses

Cultures

Publié le 24/12/2021

L’Alsace, terre à pois chiches et lentilles ? Aux côtés des historiques blés, maïs, soja ou colza, ces légumes secs ont une carte à jouer dans l’assolement des agriculteurs. C’est en tout cas la conviction de l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla) qui a lancé, il y a un peu plus de deux ans, une réflexion pour créer une nouvelle filière. Potentiel de commercialisation, faisabilité technique, rentabilité économique, chaque aspect a été soigneusement étudié afin de valider, ou non, la pertinence de développer ces cultures dans le paysage alsacien.

Après plusieurs réunions d’information, cinq agriculteurs des communes d’Eschau et Plobsheim se sont laissés tenter par cette nouvelle diversification en lui consacrant 50 ha de leurs surfaces. Olivier Hiss fait partie de cette bande de précurseurs. Lors de Terr’Innov Alsace, le 16 septembre à Ebersheim, il a fait part de ses motivations à intégrer pois chiches et lentilles dans sa rotation : « Elles sont multiples : la demande des consommateurs est là et ce sont des cultures qui n’ont pas besoin d’irrigation, ni d’intrants, ou vraiment très peu. » Seul bémol, le pois chiche n’aime pas les excès d’humidité comme cela a été le cas au cours de cette année 2021. « Ce qui fait qu’on n’a récolté que 10 % de ce qu’on aurait fait normalement. Mais cela ne nous décourage pas. Il y a des années sans, ça fait partie du métier. Dans des conditions normales, il y a un réel potentiel à exploiter entre 15 et 20 q/ha, voire 25 », reste convaincu Olivier Hiss.

Faciles à cultiver, plus difficiles à trier

Techniquement, ces légumes secs sont plutôt « faciles » à cultiver. Le semis se fait avec un semoir à céréales classique ou un semoir à précision. Olivier Hiss a fait le choix d’un écartement de 12,5 cm entre ses rangs. « Mais on peut très bien monter à quarante pour faire du binage. » On peut les implanter sur tous les types de sols alsaciens, la pression des ravageurs et des maladies est quasi nulle et la fertilisation n’est pas nécessaire, tout comme l’irrigation. « En fonction de l’année, on peut tout de même faire un passage au moment de la floraison », pointe Denis Jung, conseiller à Planète Légumes. La production bio est possible, à condition de maîtriser le désherbage qui peut devenir assez contraignant. « Il faut pouvoir intervenir avec une bineuse ou une herse étrille, d’où la nécessité d’avoir des interrangs assez larges si on veut pouvoir le faire », poursuit-il. La récolte se fait avec une moissonneuse-batteuse classique, mais un premier passage peut être effectué avec un andaineur pour faciliter le séchage quand les taux d’humidité sont encore trop élevés. « L’objectif est d’atteindre les 14 - 15 % d’humidité. Dans ces conditions, on peut stocker ces cultures pendant deux ans sans problème », précise Denis Jung.

Vient ensuite l’étape cruciale du tri durant laquelle 20 à 30 % de la récolte sont retirés. « Heureusement, tout n’est pas perdu puisqu’une partie des lentilles peut être réutilisée en semences l’année suivante, ou en culture associée avec de l’orge, de l’avoine », indique Denis Jung. Pour l’instant, Olivier Hiss et ses collègues utilisent le trieur d’un collègue meunier pour le pré-tri et passent par des prestataires lorrains et bourguignons pour réaliser un tri optique. À terme, ils aimeraient bien avoir le leur. « Mais à 150 000 €, cela reste un investissement lourd. Évidemment, si on était plus nombreux à s’engager dans cette filière, on pourrait faire baisser la note. En attendant, il est possible de trier pas trop loin de chez nous. » L’objectif de l’Ifla est de mettre sur pied une filière complète de légumes secs en Alsace, avec tri intégré et conditionnement. « Aujourd’hui, on peut le faire de manière simplifiée mais avec une qualité insuffisante. On est obligé de faire à façon si on ne passe pas par un prestataire, tout comme le conditionnement qui demande lui aussi des investissements importants. »

Pour une filière « 100 % Alsace »

Sur le plan économique, cette nouvelle filière alsacienne de légumes secs se positionne dans le « haut de la fourchette » avec un tarif de vente aux alentours de 6 €/kg avec un conditionnement en sachets de 500 g vendus dans les rayons fruits et légumes des supermarchés. Pour vendre à ce prix, l’Ifla mise sur la valorisation « locale » de ces légumes secs, comme elle le fait depuis plusieurs années pour l’ensemble des fruits et légumes produits en Alsace. Une stratégie qui semble fonctionner au vu des premiers tests effectués au printemps dernier. « Les ventes étaient très bonnes dès le début de la commercialisation au mois de février et se sont fortement ralenties à l’arrivée de l’été. La lentille reste un produit d’hiver », observe Yannick Wir, animateur à l’Ifla.

Pour le pois chiche, il y a encore quelques ajustements à prévoir pour que le succès commercial soit au rendez-vous. « C’est un produit qui n’est pas encore entré dans nos mœurs de consommation, à part pour le couscous. Et tout le monde ne sait pas forcément comment le cuisiner, ou n’a pas le temps. Il faudra peut-être qu’on passe par la transformation en proposant des pois chiches précuits et prêts à l’emploi », poursuit Yannick Wir. À terme, l’objectif est d’avoir une production 100 % alsacienne, de la production à la commercialisation. « L’étude de marché a révélé qu’il ne fallait pas vendre au marché de gros. Si on garde la main sur l’ensemble de la filière, on peut vendre le produit final plus cher et donc, apporter une meilleure rentabilité à l’agriculteur. C’est la condition pour que cela fonctionne sur le long terme », ajoute Yannick Wir.

Main-d’œuvre agricole

Le défi du recrutement

Pratique

Publié le 23/12/2021

Dans le milieu agricole, trouver de la main-d’œuvre qualifiée et motivée est de plus en plus compliqué. Comme dans les secteurs du bâtiment ou de l’hôtellerie-restauration, les offres sont pourtant légion. En face, le taux de chômage de 8,1 % (au troisième trimestre 2021) rappelle que les bras et les cerveaux sont bel et bien là. Mais travailler dehors quelle que soit la saison, sur des tâches souvent pénibles physiquement et répétitives, séduit de moins en moins les foules. Dans ces conditions, comment « séduire » les demandeurs d’emploi à s’intéresser aux métiers agricoles ? Comment les fidéliser ? Des questions abordées lors du premier Agri-Tour organisé par la FDSEA du Haut-Rhin le 6 décembre à la Pommeraie, à Sigolsheim. Une rencontre où les organismes qui gravitent dans ou autour du monde agricole (Chambre d’agriculture, Collectivité européenne d’Alsace, Pôle emploi, Service de remplacement, Germa, Apecita, Anefa, lycées agricoles, etc.) ont pu, tour à tour, présenté les services et actions qu’ils proposaient pour promouvoir et développer les emplois salariés en agriculture.

Des besoins dans toutes les filières

Les besoins sont très importants pour les 1 712 employeurs recensés dans le Haut-Rhin. Chaque année, ils concluent plus de 20 000 contrats de travail, principalement pour les cultures saisonnières que sont le raisin, les asperges, les fraises et bien d’autres produits. Sous l’effet de la crise sanitaire, le secteur du paysagisme voit son activité exploser depuis bientôt deux ans. « Certaines entreprises ont doublé leur nombre de salariés pendant cette période. C’est un défi en plus à relever en matière de recrutement », pointe la directrice de la FDSEA du Haut-Rhin, Christelle Jamot. Un « frémissement » se fait également sentir du côté des horticulteurs et pépiniéristes, eux aussi confrontés à un regain d’intérêt pour les métiers qu’ils proposent. Et puis il y a tous les organismes qui gravitent autour des paysans, eux aussi ont du travail à offrir : chambres d’agriculture, syndicats, coopératives, centres de gestion, mais aussi magasins de producteurs, fermes-auberges et concessionnaires agricoles.

Puis viennent les entrepreneurs de travaux agricoles, auxquels on fait moins référence quand il s’agit de besoins en main-d’œuvre, mais qui sont pourtant confrontés à un problème grandissant : le manque de conducteurs de tracteurs qualifiés. Une tendance que l’on retrouve dans l’enseignement agricole comme l’explique le directeur général de l’EPLEFPA les Sillons de Haute-Alsace, Jean-Luc Prost : « C’est devenu compliqué de former des chauffeurs de tracteurs car chaque tractoriste à son système de conduite. On ne peut pas avoir cinq tracteurs de marques différentes pour former nos élèves. » Des difficultés de recrutement similaires existent aussi pour les poids lourds et les bus font remarquer des participants à cette rencontre.

Un « boulot tremplin » sur le marché du travail

Alors, concrètement, comment fait un employeur agricole en 2021 pour trouver les salariés dont il a tellement besoin ? Si chaque exploitation a évidemment ses particularités, l’exemple de la Pommeraie est assez emblématique de la situation actuelle. Cette ferme créée en 1963 produit la plupart des fruits qu’on peut trouver en Alsace : pommes, myrtilles, abricots, cerises, pêches, vignes ou encore framboises, cassis et groseilles. Tous sont cueillis exclusivement à la main, avec une charge de travail qui varie en fonction de la culture : quand les pommes ne nécessitent « que » 800 heures par hectare et par an, les myrtilles, framboises, groseilles ou cassis en demandent 2 000. Heureusement, leurs surfaces restent minoritaires par rapport aux pommes qui représentent la plus grande partie de la SAU.

Les besoins en main-d’œuvre sont calculés en fonction du potentiel de récolte. En fonction des années et de la production, le personnel annuel peut monter jusqu’à 70 personnes. Cette année par exemple, il a fallu 20 saisonniers d’un coup pendant trois semaines estivales avant un nouveau creux de trois semaines. « Cela nous oblige à être très réactifs », explique Marie Siciarek, responsable commerciale de la Pommeraie. Le savoir-faire des salariés est essentiel car c’est lui qui permet d’obtenir la rentabilité souhaitée à l’hectare. Malheureusement pour les employeurs, le profil des salariés agricoles n’est plus le même qu’auparavant. « Les gens ne viennent plus pour faire carrière dans l’agriculture. C’est devenu un boulot tremplin pour revenir sur le marché du travail, ou parce qu’on ne trouve rien d’autre. On est devenu un peu la roue de secours. Du coup, on n’a plus envie de se fatiguer à les former car on sait qu’ils ne vont pas rester », témoigne un brin désabusée, Marie Siciarek.

Pour motiver les gens à s’investir un minimum dans l’entreprise, les responsables de la Pommeraie essaient de faciliter le travail de la taille ou la récolte. « Nous faisons en sorte que tout soit à hauteur d’homme. Mais cela demande du temps et de l’investissement pour être mis en place. On est obligé de s’adapter au profil des salariés d’aujourd’hui, moins physiques qu’il y a quinze ou vingt ans », explique Nathan Gsell qui va prochainement succéder à son père Bernard à la tête de l’exploitation. À cette époque, la Pommeraie pouvait s’appuyer sur un solide contingent de Polonais qui revenaient chaque année. « Mais depuis, la situation économique a beaucoup évolué. Il y a moins d’intérêt à venir en France », observe-t-il simplement.

Créer une « dynamique » entre employeurs

Malgré cette évolution, la Pommeraie arrive toujours, pour l’instant du moins, à satisfaire ses besoins en main-d’œuvre. Elle dispose d’une part de trois salariés en CDI, dont un tractoriste. D’autre part, elle a encore une petite équipe de travailleurs polonais qui vient deux fois par an, plus les étudiants en été, et le bouche-à-oreille qui reste plutôt efficace. « On pioche un peu partout. On se débrouille comme on peut et, pour le moment, ça fonctionne plutôt bien », poursuit Nathan Gsell. « Par contre, on ne fait plus appel à Pôle emploi, complète Marie Siciarek. Les profils qu’on nous envoyait ne correspondaient pas. La plupart du temps, ce sont des chômeurs de longue durée, en fin de droits, qui n’ont plus l’habitude de se lever tôt le matin pour faire un travail difficile. »

Un phénomène accentué par la crise sanitaire, constate Caroline Kast, conseillère à Pôle emploi, mais pas insoluble à ses yeux. Elle suggère « d’user et d’abuser » de la Période de mise en situation en milieu professionnel (PMSMP), un dispositif créé en 2014 pour réaliser une immersion professionnelle pendant quinze jours. « Pendant cette période, l’employeur accueille et forme le stagiaire. Et après, ça se contractualise ou pas entre eux. » Pour Nathan Gsell, il faudrait surtout que le monde agricole s’organise pour faciliter le recrutement de personnel. « Avec tous les agriculteurs qu’on a, on pourrait créer une dynamique collective », ajoute le jeune exploitant. Des groupements d’employeurs de ce type sont très courants dans l’ouest de la France. En Alsace, l’idée commence à germer. Un premier groupement d’employeurs, baptisé Terra Job, a vu le jour dans le Bas-Rhin en décembre 2020.

Former les agriculteurs à la communication

Mieux s’exprimer et gagner en sérénité

Vie professionnelle

Publié le 23/12/2021

Valentin Rué, éleveur à Osenbach : « Je suis plus à l’aise lors d’une prise de parole. »

« J’ai participé à cette formation car la communication n’était pas mon point fort. J’ai appris la posture, ce qu’il faut faire, ne pas faire : adapter sa respiration, prendre le temps de répondre, rester à l’aise face au regard des gens. Aujourd’hui, je suis effectivement plus à l’aise. Quand je suis devant du monde, je me sens moins observé. Si je ne sais pas répondre à une question, je dis simplement que je ne sais pas, sans dramatiser.

Surtout, cette formation m’a permis de ne plus partir dans les tours. J’avais un litige avec un voisin. Il me reprochait de passer sur son terrain alors qu’il faisait la même chose de son côté. Maintenant, je suis capable de lui expliquer calmement.

Plus globalement, mieux communiquer aide dans l’ensemble de ses relations professionnelles. Dans les réunions syndicales ou dans une Cuma, cela aide pour s’expliquer devant tout le monde. J’arrive désormais à expliquer pourquoi je n’ai pas toujours le même avis que les gens qui m’entourent. C’est différent que de me mettre en opposition juste pour dire que j’étais contre. Un débat, une discussion, ce n’est pas seulement oui ou non. Il faut aussi savoir argumenter si on veut être entendu.

J’étais étonné d’être l’un des plus jeunes à la première session de formation. Cela m’a d’ailleurs un peu complexé au début ; tous les gens qui étaient là avaient globalement plus d’expérience que moi. J’avais plus de difficultés et je pensais que je retardais le groupe. En réalité, ce n’était pas du tout le cas. Tout se déroule dans la bienveillance, sans jugement.

Maintenant, je suis persuadé qu’il faudrait des cours de communication lors de notre cursus de formation en lycée agricole. C’est vraiment quelque chose qui est utile, et qui est de toute manière devenu indispensable dans le monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui. Il faut être capable de se défendre face aux attaques et être ambassadeurs de nos métiers.

Pour autant, je ne me considère pas encore comme quelqu’un d’accompli en matière de communication. J’ai encore des choses à apprendre, à améliorer. Mon intonation pourrait être meilleure et je suis encore trop direct dans les réponses que je formule. Par contre, je n’ai pas vraiment réussi à mettre en œuvre tout ce que j’ai appris dans le cadre privé. Il faudrait que je le fasse car ça ferait un bon entraînement au quotidien. Mais la réalité est qu’on a nos habitudes avec nos proches, on est dans une zone de confort de laquelle il est compliqué de sortir. Après, c’était aussi le cas dans mon domaine professionnel et j’ai finalement réussi à faire évoluer les choses. J’encourage tout le monde à aller dans ce sens. »

Noémie Vézien, assistante commerciale et marketing à la Cave Les Faitières d’Orschwiller-Kintzheim : « Mieux communiquer, ça nous autonomise »

« En participant à cette formation. Je voulais apprendre à mieux négocier avec les fournisseurs de la cave. J’avais en effet une tendance naturelle à dire oui trop facilement. La communication positive, c’est aussi savoir dire non quand c’est nécessaire. Il m’a fallu environ trois mois pour mettre en application ce que la formation m’avait appris. Je suis désormais plus à l’aise, je me charge du lancement de nouveaux produits, de nouveaux habillages. Avant, j’allais d’abord voir mes responsables avant de répondre à mon fournisseur. Maintenant, il m’expose ce qu’il veut, j’en prends compte, et j’essaie de l’amener à la solution qui pourrait lui convenir. Désormais, c’est moi qui négocie, et je vais voir mes supérieurs uniquement avec ce que j’ai négocié. Mieux communiquer, ça nous autonomise.

Cette formation a renforcé énormément mon estime de moi. Je me sens plus efficace, je perds moins de temps dans mes tâches. Du coup, j’arrive à faire plus de choses. Et je me dis que si j’arrive à gérer seule des négociations avec des fournisseurs, je pourrais faire la même chose dans d’autres discussions, même si ce n’est pas mon domaine de prédilection. En fait, c’est une prise de conscience qui s’opère.

Est-ce que je pourrais encore m’améliorer en communication ? Bien sûr ! J’ai franchi une bonne étape en suivant cette formation. Avant elle, j’étais à trois ou quatre sur dix en com', en sortant, je suis passé à sept ou huit. Il me reste à atteindre dix sur dix.

Au niveau personnel, c’est plus difficile de faire évoluer sa façon de communiquer. J’ai naturellement tendance à prioriser les intérêts des autres avant les miens. Et puis, les sentiments entrent en jeu, il faut faire attention à ne pas blesser. Au niveau professionnel, il n’y a pas cet aspect affectif. Cela facilite la remise en question de sa communication. »

Sébastien Stoessel, éleveur à Feldbach : « Je ne cherche plus à convaincre à tout prix »

« En participant à cette formation, je voulais acquérir de nouvelles techniques de communication, apprendre à faire plus attention à la manière dont je pouvais dire les choses. Je pense que c’est devenu une nécessité pour un chef d’entreprise. Aujourd’hui, je gère mieux ma communication dans ma vie professionnelle. C’est par exemple très utile avec des fournisseurs ou des acheteurs. Je garde plus facilement mon sang-froid, même si ça m’arrive encore de m’énerver parfois. Quand c’est le cas, je prends du recul sur mon attitude et je me dis qu’il faudra que je fasse mieux la prochaine fois. Il n’y a pas de secret, il faut s’exercer le plus possible.

La chose la plus importante que j’ai apprise dans cette formation, c’est qu’il ne s’agit pas de convaincre son interlocuteur à tout prix. Si on pense qu’on peut changer l’autre, on prend le mauvais chemin. Il faut se contenter d’expliquer son point de vue posément, en essayant de faire adhérer son interlocuteur à une certaine idée. C’est une approche différente. Au final, je suis moins déçu car j’accepte que la personne en face de moi ne pense pas comme moi. J’ai passé un message et j’ai fait au mieux pour qu’il retienne peut-être quelque chose. Si ce n’est pas le cas, ce n’est pas grave. Et puis, si l’interlocuteur ne se sent pas agressé, il peut s’en aller en se disant que c’était une discussion convenable, plutôt que d’être encore plus braqué encore.

J’accepte désormais le fait de ne pas avoir de certitudes. Je suis plus tempéré sur les réseaux sociaux que je ne l’étais auparavant. Je pose juste des faits sans dire ce que je pense ou pas, ou je reste dans la dérision. Cela stoppe la surenchère des commentaires. C’est d’ailleurs un enseignement essentiel de cette formation : reprendre le contrôle de sa communication, savoir couper quand on le juge nécessaire et ne pas se laisser embarquer dans des débats interminables. Plus généralement, il faut réussir à trouver le bon équilibre entre le factuel est l’émotionnel, et le faire avec sincérité. Oui, nos fermes ne sont pas parfaites. Il faut avoir l’honnêteté de le dire. Mais si le message est sincère, il est aussi plus audible.

Concernant la vie privée, c’est bien plus difficile de changer sa manière de communiquer, malgré la formation. Mon épouse, mes filles ou mon associé me trouvent encore un peu trop abrupt par moments. Je pense qu’il faudrait quelque chose d’un peu plus poussé, avec des mises en situation, pour évoluer davantage. »

Ferme Schwenger-Fuchs à Logelheim

Quand investissements riment avec confiance

Élevage

Publié le 02/12/2021

Avec la confiance, on peut voir loin. À Logelheim, la ferme avicole Schwenger-Fuchs applique ce credo au quotidien entre ses trois associés, Jonathan Fuchs, Marc Schwenger et Selim Gharbi, et avec son partenaire financier historique : la Banque Populaire. Au cours des sept dernières années, elle a soutenu sans hésiter les trois jeunes éleveurs de volailles dans leur volonté de développement et de croissance. La première fois, c’était en 2015. À cette époque, l’EARL était encore gérée conjointement par Colette Schwenger, la petite-fille du fondateur de cette ferme créée en 1968, et Jonathan qui l’avait rejoint un an plus tôt en hors cadre familial. À son arrivée, il avait déjà investi ses propres deniers pour mettre aux normes l’abattoir vieillissant. Mais en cette fin d’année 2015, il a cette fois besoin de financer un tout nouveau laboratoire de transformation. Une pratique qui existait déjà au sein de l’exploitation, mais pas au niveau de ce qu’il imaginait. « C’était la période où la demande pour les produits à base de volaille était en pleine expansion. C’était le moment d’y aller », estime-t-il avec du recul.

Des investissements « réfléchis » et créateurs d’emplois

Les années passent et la demande ne faiblit pas. En 2018, l’année où Colette prend sa retraite, il entreprend la construction d’un nouveau bâtiment d’élevage aux côtés de ses deux nouveaux associés : Marc, le fils de Colette, et Selim Gharbi qui travaillait jusque-là comme employé. Les trois jeunes hommes ont besoin cette fois d’une somme plus conséquente pour concrétiser ce nouveau projet de 250 m2. « Il fallait qu’on augmente la cadence de production. D’autre part, nous devions agrandir le parcours des poulets pour respecter le cahier des charges du réseau « Bienvenue à la Ferme » que nous venions de rejoindre », indique Jonathan. Là encore, la Banque Populaire répond présente.

Son chargé d’affaires Agriculture et Viticulture, Johnny Hanser, le justifie simplement : « Comme à chaque projet de nos clients, nous étudions l’investissement envisagé et proposons un plan de financement. Mais au-delà, l’aspect humain est primordial dans les échanges avec nos clients. Nous créons des relations au long cours où on apprend à se connaître et la confiance s’installe. Dans le cas présent, chaque investissement est mûrement réfléchi entre les trois associés. Ils font des efforts pour développer leur clientèle et la préserver. Ce sont des travailleurs méthodiques, engagés dans une démarche de filière courte qui, en plus, créent des emplois localement. Tout ceci correspond aux valeurs que défend la Banque Populaire. »

Grâce à ce nouveau bâtiment, la ferme Schwenger-Fuchs a doublé sa capacité annuelle de volailles abattues et, par extension, son chiffre d’affaires. Ces nouvelles rentrées d’argent ont permis de financer trois emplois à mi-temps, tout en assurant aux trois associés un revenu correspondant à environ 1,5 Smic. « C’est à la fois un salaire correct, mais si on ramène ça à toutes les heures travaillées sur l’année, avec trois semaines de congé non payé, ça pourrait être mieux. Mais nous aimons ce que nous faisons, et l’aspect entrepreneurial qui va avec. Donc, ça nous convient », témoigne Jonathan. Depuis 2018, ils ont atteint leur plafond de production avec un peu plus de 250 poulets abattus par semaine.

Améliorer la qualité, diminuer les charges

À moins de nouveaux investissements, ils ne peuvent pas produire davantage de poulets. Ils essaient néanmoins d’accroître la qualité. D’une part, au niveau de l’élevage en améliorant l’environnement des poulets. « Si le cadre est plus propice, la volaille a une meilleure croissance et devient plus lourde. À la fin, c’est du chiffre d’affaires en plus », développe Jonathan. D’autre part, ils font en sorte de répondre aussi bien que possible aux demandes de leurs clients qui réclament de nouvelles recettes pour les produits transformés. « Il y a de nombreux jeunes dans notre clientèle, qui veut de la nouveauté, des saveurs. On doit donc diversifier notre gamme et s’adapter au marché. »

C’est cette logique qui pousse Julien, Marc et Selim à solliciter une nouvelle fois la Banque Populaire pour un nouveau bâtiment de 60 m2, destiné à accueillir trois lots de dindes pendant la période estivale. « On est dévalisé constamment sur les marinades. Cela nous permettra d’avoir plus de produits à proposer. » En hiver, ce nouveau bâtiment permettra de consolider le chiffre d’affaires en améliorant la qualité des chapons élevés en vue des fêtes de fin d’année.

Une fois la production optimisée et rentable, il faut se tourner vers les charges si on souhaite améliorer son bénéfice net en fin d’exercice. C’est pour cette raison que la ferme Schwenger-Fuchs a décidé d’investir dans une installation photovoltaïque dans le but de faire de l’autoconsommation pour alimenter les équipements de froid. Un investissement, là encore soutenu par la Banque Populaire, qui a le mérite de s’autofinancer pendant toute la durée de l’emprunt, à savoir une dizaine d’années.

Jonathan conclut : « Avec la hausse globale du coût de l’énergie et une facture électrique mensuelle de 450 €, nous avons estimé que c’était un investissement judicieux sur le long terme. Cela va nous permettre de réduire notre facture de 50 % à terme. Nous parvenons à concilier économie d’énergie avec développement durable en réduisant nos charges tout en réduisant notre empreinte carbone. C’est une grande satisfaction ! »

 

 

Maraîchers réunis de Sélestat

La coop des copains fête ses 50 ans

Vie professionnelle

Publié le 03/09/2021

En ce 21 octobre 1970, Henri, Paul, Robert, Pierre, les deux Alexandre et Eugène, tous maraîchers à Sélestat, réfléchissent à une nouvelle manière de vendre leurs légumes. Certains grossistes historiques avec qui ils avaient l’habitude de travailler viennent d’arrêter leur activité. Les regards se tournent désormais vers Strasbourg et son marché gare, là où « tout se passait » à l’époque. Mais en ce début des seventies, pas d’autoroute pour se rendre dans la capitale alsacienne, juste l’historique RN 83 et ses communes à traverser. Un périple quotidien, devenu nécessaire pour assurer la survie et la pérennité d’une activité maraîchère vieille de plusieurs siècles. L’enjeu est historique, la réponse est collective. La bande de copains imagine une nouvelle façon de fonctionner ensemble pour livrer et vendre ses légumes. La coopérative des Maraîchers réunis de Sélestat naît dans les esprits, et voit officiellement le jour un an plus tard.

Chacun s’engage à mettre la majorité de sa production dans le panier commun. Pour la livraison, ils font l’acquisition d’un camion, chose rare pour l’époque. Tous passent le permis poids lourds. Chacun leur tour, ils assurent les tournées nocturnes jusqu’au marché gare. Là, ils réussissent à acquérir un carreau pour écouler leurs légumes. « C’était encore plus rare », se remémore Denis Digel, l’actuel président de la coop, fils et petit-fils de Robert et Eugène. Enfant (il est né en 1972), il a vécu l’ébullition du marché gare. « Il y avait une vie incroyable, comme dans une fourmilière. On achetait, on vendait… une vraie image d’Épinal ! » Une époque bénie qui a permis aux maraîchers de Sélestat d’acquérir une renommée commerciale bien au-delà de leurs terres d’origine. Une sorte d’âge d’or de la profession maraîchère qu’on retrouve aussi dans le syndicalisme de l’époque. Cette bonne dynamique incite d’autres producteurs à rejoindre la coop et permet, progressivement, de s’installer durablement dans le paysage agricole alsacien.

Un pilier solide face à la concurrence

Cinquante ans plus tard, l’idée des copains est devenue une entreprise florissante, forte de ses seize producteurs (dont douze coopérateurs), six salariés (une directrice, une responsable des ventes, deux chauffeurs, deux préparatrices de commande), deux camions, deux millions de salades (le produit phare) produites, des transporteurs tiers, et ses 2,6 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. La commercialisation a bien évolué avec l’essor des supermarchés et des centrales d’achat. « On a toujours su aiguiller nos courants commerciaux là où il y avait la demande », souligne Denis Digel. Certains clients historiques du marché gare, comme Pomona, sont même encore présents. Le tour de force est d’avoir réussi à s’implanter durablement au-delà de la crête des Vosges, dans les autres supermarchés de la région Grand Est, mais aussi vers le sud, en Franche-Comté. « Et quand la demande est forte et qu’on est en mesure d’y répondre, ça nous arrive d’aller jusqu’en région parisienne. »

Cette success story à l’alsacienne revient de loin. Du début des années 1990 jusqu’au début des années 2000, la coopérative se retrouve confrontée à une nouvelle et importante difficulté : la concurrence venue des voisins européens. Avec leur main-d’œuvre à moindre coût, l’Espagne et l’Allemagne, fraîchement réunifiée, commencent à envahir le marché de produits à bas prix. Une aubaine pour la grande distribution de l’époque, mais un sérieux coup d’arrêt pour les maraîchers alsaciens, et plus globalement français. « Ces années étaient très difficiles. Sur les marchés, les clients se fichaient bien que les produits soient locaux ou pas, tout le monde voulait du pas cher. Heureusement qu’on avait la coop pour tenir le coup. Si on était tous restés dans notre coin, le maraîchage aurait disparu à Sélestat », reconnaît objectivement Denis Digel.

Une « grande famille » à rejoindre

Le « renouveau » de la coopérative survient en 2001 avec l’arrivée de la main-d’œuvre polonaise payée aux conditions françaises. « Des gens motivés qui nous ont permis d’être plus compétitifs sur les marchés et de faire évoluer nos exploitations. » C’est dans cette période que naissent deux institutions aujourd’hui indissociables du maraîchage alsacien : la station d’expérimentation Planète Légumes et l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla). « La coop a joué un rôle moteur dans leur création, toujours avec cette idée première d’améliorer nos produits et notre image. »

Face aux distorsions de concurrence, les Maraîchers réunis de Sélestat avaient bien compris que la qualité serait leur meilleure carte à jouer pour les années qui allaient suivre. Un choix judicieux conforté dans les années 2010, lorsque le « manger local » a pris de l’ampleur chez les consommateurs. Aujourd’hui, cette tendance ne faiblit pas. La coopérative aimerait ainsi « recruter » de nouveaux maraîchers, à défaut de pouvoir cultiver de nouvelles terres à Sélestat, pour répondre à la demande grandissante. « Mais nous sommes bloqués entre le Ried inondable d’un côté et les zones résidentielles qui ne cessent de grossir », déplore Denis Digel.

Les regards se tournent donc vers les autres communes du Centre Alsace et bien au-delà. « Concrètement, notre coopérative est ouverte à tous les maraîchers d’Alsace, de Ferrette à Wissembourg. Il faut par contre des structures capables de fournir du volume. » En lançant cette bouteille à la mer, Denis Digel prépare le jour d’après, quand la génération actuelle de coopérateurs partira en retraite. Pour certains, l’échéance est très proche et la succession n’est pas assurée. « Il y a une tradition à faire perdurer », rappelle le maraîcher. Il y a aussi et surtout une « grande famille » à rejoindre, où chacun a voix au chapitre de la même façon. Un état d’esprit corporatif issu du Moyen-Âge qui a vocation à perdurer dans le temps aux yeux de Denis Digel. « C’est une philosophie qui a fait ses preuves pendant cinquante ans, et qui aura toute sa place dans le demi-siècle à venir. »

Didier Christen, troubadour

« Créer du lien le long de la Route des vins »

Pratique

Publié le 10/07/2021

Au rythme des pas, au son des instruments, au hasard des rencontres, la Route des vins d’Alsace se montre sous un nouveau jour avec la compagnie Bal’us’trad. Ce collectif de trente musiciens est né en 2001, dans l’esprit de Didier Christen, un « vieux troubadour » comme il se définit lui-même, digne héritier des ménestrels et saltimbanques qui animaient autrefois les bourgs alsaciens. « On nous a donné beaucoup de noms pour finalement nous étiqueter en tant qu’artistes. C’est un terme un peu fourre-tout qui définit très mal ce que nous sommes et ce que nous cherchons à créer : du lien humain, le long de la Route des vins. » Au-delà de son inévitable attrait touristique, il voit dans cet itinéraire emblématique un espace de rencontres, de partages, de sourires et de solidarités diverses. « On arrive dans les villages en jouant notre musique, sans savoir où l’on va atterrir. On se laisse guider par le hasard et les rencontres se font. »

 

 

Le plaisir d’être ensemble

Aujourd’hui, ils sont chez Bruno, un retraité de Nothalten, passionné d’histoires et de deux roues. Cela fait trois jours que Didier Christen et sa petite bande ont posé leurs instruments et leurs charrettes à l’abri de son hangar. « J’allais faire mon jardin et je suis tombé sur Didier alors qu’il cherchait des toilettes pour sa fille. Je lui ai proposé d’utiliser les miennes et nous avons commencé à échanger. » Séduit par ces nomades capables de faire plaisir aux autres, « sans arrière-pensée », Bruno les présente au maire qui les autorise à camper gratuitement dans sa commune. La suite ? Une fête de la musique improvisée dans le hangar de Bruno, avec Michel, le voisin forgeron retraité, et, Jean René et son petit accordéon. « On a chanté et dansé toute la nuit. Je me suis couché à 5 h du matin », glisse Bruno, le sourire aux lèvres, heureux de retrouver tant de chaleur humaine, après une année minée par la crise sanitaire.

Partis d’Andlau le 11 juin, Didier et ses comparses n’ont pas prévu de point d’arrivée précis, si ce n’est « dans un village de la Route des vins » fin juillet. L’an passé, ils avaient relié Rouffach à Kaysersberg en quinze jours lors d’une aventure similaire. « La grosse différence, c’est qu’on n’a pas pu faire de spectacle en soirée à cause du Covid-19. Alors on s’est contenté de jouer dans les rues des villages. Les gens étaient à leurs fenêtres pour nous écouter. Ils nous ont donné des sourires, des applaudissements, des pièces de monnaie, à boire, à manger et juste le plaisir d’être ensemble », se remémore le musicien de 39 ans, passé par le conservatoire et diplômé du centre de formation de musicien intervenant de Sélestat.

La compagnie Bal’us’trad avait initié ce concept de musique itinérante en charrettes, à l’occasion de la Foire aux vins de Colmar, en 2006. « On devait y être tous les jours pour animer les allées de la manifestation. Plutôt que de faire l’aller-retour chaque jour depuis Sélestat, on a décidé d’y aller à pied. » Un an plus tard, rebelote, mais cette fois avec la ville de Barr comme point d’arrivée. La troupe réitère l’expérience en 2008, avant de tenter l’aventure en 2009 avec des calèches tirées par des chevaux. Cette somme d’expériences permet à la compagnie de construire quelque chose de plus « conséquent », en 2011 : un cabaret concert en itinérance à charrette le long de la Route des vins, de Barr à Eguisheim, pendant une vingtaine de jours. Le tout soutenu, entre autres, par les agences de développement touristiques et le Civa. « L’idée était d’allier tourisme, culture et dégustations œnologiques ». « Bal’us’strad en ballade » était né autour d’un « incroyable périple » qui a mobilisé une quarantaine de musiciens et une vingtaine de charrettes à tirer ou pousser, à bras d’hommes.

Un hommage musical aux vignerons

Dix ans plus tard, le nombre de charrettes a un peu diminué, le nombre de musiciens varie au gré des disponibilités de chacun, mais l’esprit reste le même avec cette « Résidence itinérante 2021 ». « Sauf que cette fois, il n’y a pas d’affiche, pas de pub, pas d’annonce, et pas de subvention. On apprend à vivre de manière itinérante, avec les contraintes qui vont avec, tout en prenant le temps de composer des nouveaux morceaux. » Le dernier en date est intitulé « L’ode aux vignerons » qui rend hommage à celles et ceux qui « triment » toute l’année, qui donnent leur temps, leurs larmes et leur sang sur les pentes du vignoble « pour faire grandir les grains nobles ». Tout ça « pour nous rendre ronds, pauvres âmes assoiffées ! ». « Nous voulions raconter le labeur du vigneron qui nous permet, au final, de partager le sens de la vie autour d’une table et d’un bon verre de vin. »

Un métier que le troubadour a plaisir à côtoyer dès qu’il le peut. « Mon palais n’est pas encore très aiguisé mais je prends plaisir à l’améliorer ! » Il a rencontré beaucoup de vignerons depuis qu’il arpente la Route des vins avec ses charrettes et les musiciens qui l’accompagnent. Ce qui le frappe, c’est la diversité et la richesse qui constituent cette profession en terre alsacienne. « J’ai vu beaucoup de profils. Il y a les vignerons qui sont très amis mais qui ne parlent pas de vin entre eux car ils n’ont pas la même conception du métier. Et il y en a qui tentent de s’adapter en essayant de créer autre chose, qui correspond plus à ce qu’ils sont plutôt que faire ce que tout le monde fait. Le vin est un sujet très personnel », observe-t-il avec un peu de recul.

Une logistique épuisante, une musique revitalisante

À travers ces concerts itinérants sur la Route des vins, la compagnie Bal’us’trad entend « défricher » un chemin qui n’a pas été parcouru depuis un demi-millénaire par les troubadours, bardes et autres jongleurs. « Il faut tout recréer, il y a beaucoup de choses à faire, même s’il y a des coups de mou parfois. » L’improvisation permanente a aussi ses limites. « Parfois, on peut se sentir inquiets. Et logistiquement, ça peut être usant. » Il y a ces charrettes de plusieurs dizaines de kilos à véhiculer d’un village à l’autre. « Sur du plat ou en descente, une personne suffit. Mais dans les montées, il faut au moins être quatre ou cinq. » La fatigue et le découragement ne durent heureusement pas très longtemps. « Il suffit qu’on se mette à jouer de la musique pour que tous nos soucis s’en aillent. »

Et puis il y a toujours cette motivation de montrer ce qu’on peut faire quand on dispose d’un savoir-faire musical. « Beaucoup des jeunes vont dans des conservatoires ou des écoles de musique mais abandonnent progressivement, parce qu’il faut se former à des « vrais métiers ». C’est sûr, il faut bien vivre. C’est pour cela que nous honorons plusieurs contrats tout au long de l’année, dans toute l’Alsace. Mais, avec ce parcours itinérant qui se construit au fur et à mesure, nous sommes aussi dans notre rôle de musiciens et de troubadours : faire un lien entre toutes les personnes, les talents et les savoir-faire qui vivent le long de la Route des vins d’Alsace. »

 

 

Brasserie du Pays Welche

Du pain à faire mousser

Pratique

Publié le 05/07/2021

Un reste de pain, un peu de malt, du houblon alsacien et un savoir-faire maîtrisé. C’est en combinant ces ingrédients que la Brasserie du Pays Welche, à Lapoutroie, vient de donner naissance à sa toute nouvelle bière au pain. L’idée est née dans l’esprit de Vincent Kieffer, le boulanger du village, en voyant le pain qui lui restait en fin de journée dans ses rayons. « J’avais entendu parler de la bière au pain. Je me suis dit : pourquoi pas faire la même chose ici avec la Brasserie du Pays Welche, située 200 m plus haut ? » Habituellement, ses pains invendus terminent surtout en alimentation pour les animaux. Grâce à cette nouvelle bière, il trouvait là l’opportunité de valoriser au maximum la ressource locale avec un produit « 100 % alsacien ». « Le houblon du Bas-Rhin s’associe au pain du Haut-Rhin. C’est une idée qui me plaît. » Le boulanger soumet sa proposition à la Brasserie du Pays Welche qui est emballée par l’idée. « La bière au pain est un mouvement lancé par certaines personnes qui veulent recycler les invendus de pain. On en trouve dans le Nord, en Rhône-Alpes, à Paris et aussi à Colmar, à la Brasserie du Grillen, et maintenant à Lapoutroie », se félicite la directrice de la brasserie, Marie-Béatrice Bickel.

60 kg de pain, 800 litres de bière

Avant de livrer les 120 sacs de pain, il a d’abord fallu les préparer pour qu’ils correspondent aux besoins du brasseur de l’entreprise, Arthur Lemoine. « Il m’a dit ce qui était le mieux pour lui, et j’ai fait le nécessaire de mon côté », souligne le boulanger. Pendant huit heures, il a fait torréfier ses pains dans ses fours chauffés à 120 °C. « Je les ai sortis au petit matin et je les ai livrés. Ce n’était pas vraiment un travail supplémentaire pour moi », reconnaît-il humblement. Tout son pain a été donné gracieusement à la brasserie. Avant d’en suggérer l’idée à ses collègues boulangers, Vincent Kieffer voulait déjà voir, dans un premier temps, si un tel débouché pouvait être possible pour ses invendus. Vérification faite, il en a donc fait écho au sein de la corporation des boulangers. « Je pense qu’il y aurait quelque chose à développer. En tout cas, il y a de l’intérêt chez de nombreux confrères », révèle l’artisan.

Un sentiment partagé par Arthur Lemoine, qui apprécie le fait de recycler un « déchet » en y mettant le savoir-faire nécessaire. « D’autant plus que c’est une matière première qui ne coûte pas cher, voire rien du tout pour nous. » Ce premier brassin de 800 litres et 2 000 bouteilles a été conçu avec 60 kg de pain, principalement de la baguette et un peu de pain de seigle. La commercialisation a démarré il y a un mois dans les points de vente habituels de la brasserie. Les premiers retours des consommateurs sont bons. Ils sont nombreux à être surpris par la composition de cette bière. « Ils ne savaient pas qu’on pouvait utiliser du pain pour faire de la bière, qui plus quand il est issu de la boulangerie située à quelques centaines de mètres. Cette dimension microlocale est très appréciée. »

Une conception un peu plus « technique »

Tout comme la saveur de cette bière au pain, onctueuse et quasiment dépourvue d’amertume. « C’est un aspect qui plaît beaucoup chez les personnes qui ont habituellement un peu de mal avec la bière. » Le goût n’est pas tout à fait le même en fonction du pain utilisé : pour une bière plus « classique », le pain blanc fait l’affaire, pour une bière plus « céréalière », il faut augmenter la quantité de pain au seigle dans la recette. « Une bière 100 % pain au seigle pourrait être intéressante, reconnaît Arthur Lemoine. Mais étant donné que nous utilisons les invendus, nous composons avec ce qu’on nous donne. Le pain n’est pas fait exprès pour nous. »

D’un point de vue technique, la conception de ce premier brassin au pain lui a demandé pas mal de recherches, dans les livres, sur Internet, et auprès d’autres brasseurs. « Par rapport à une bière classique, il fallait être attentif à la quantité de sucre qu’on peut extraire du pain, tout comme le sel qu’il fallait gérer. » Il y avait aussi le volume du pain à prendre en compte dans la cuve. « Ça prend beaucoup de place. Il a fallu mélanger longtemps pour l’incorporer. C’est une nouvelle recette, une nouvelle levure. Nous avons observé au fur et à mesure comment le brassin évoluait. Nous avons eu quelques surprises, mais toujours dans le bon sens. Au final, nous sommes contents du résultat et parés pour produire de nouveaux brassins si la demande est là », explique Arthur Lemoine.

Ferme Lammert à Ensisheim

Découvrir la céréaliculture à vélo

Pratique

Publié le 26/06/2021

Un peu de sport, un peu de détente et beaucoup de pédagogie. Dimanche dernier, la ferme Lammert, à Ensisheim, a emmené une vingtaine de personnes à vélo à travers ses champs de céréales dans le cadre de la première édition des Journées nationales de l’agriculture (lire en encadré). Une balade gratuite de trois kilomètres, accessible à tous, qui a permis d’expliquer le cycle végétal de la plante, le travail de l’agriculteur, et les débouchés alimentaires pour le maïs, le soja et le blé.

Rendez-vous était pris à 10 h sur une digue située le long de la RD 20 qui relie Ensisheim à Ruelisheim et Wittenheim. La grande majorité des participants venait de la commune, certains étant des connaissances de Benjamin Lammert et sa compagne Marie Casenave-Péré, d’autres non. « On avait à cœur de développer le lien avec le village », explique-t-elle. Il faut dire aussi que le choix du vélo comme moyen de locomotion pouvait aussi apparaître comme un frein pour des personnes venant de plus loin. Aucun regret pour Marie qui considère que le deux-roues, en plus du côté « ludique » de la balade, était plus adapté à la surface de l’exploitation. « À pied, cela aurait été plus long et monotone. Là, c’était plus dynamique. Et puis le vélo, c’est dans l’air du temps ! »

La ferme Lammert est la seule exploitation représentative de l’agriculture alsacienne à avoir participé à cette première édition des Journées nationales de l’agriculture (lire en encadré). Pour Marie et Benjamin, déjà très actifs en matière de communication grand public, leur présence à ce nouvel évènement était une évidence. « Si une dynamique se met en place au niveau national, il faut en être. J’espère que notre présence cette année donnera envie à d’autres de faire de même l’an prochain si la manifestation est reconduite », souligne Marie qui reste enthousiasmée par ce premier essai. Des ajustements seront tout de même nécessaires dans le cas d’une future balade. « On avait des enfants, des ados, des adultes, des retraités. C’est compliqué de parler d’agriculture de la même manière avec un public aussi divers. Il faudra peut-être calibrer quelque chose de mieux adapté pour les plus jeunes. Là, c’est vrai que c’était très orienté pour les adultes. »

Des « angoisses » à rassurer

Mais il n’y a pas d’âge pour apprendre et poser des questions. Sur le maïs par exemple, une culture qui ne jouit pas nécessairement d’une très bonne image auprès du public, les interrogations étaient nombreuses sans la moindre véhémence. « Tout a été abordé : les produits phytos, l’irrigation, les OGM. Aucun sujet n’a été éludé », développe Marie. Sur la question de l’eau, le couple d’agriculteurs a pu rappeler que l’Alsace n’en manquera jamais grâce à la présence de la plus grande nappe phréatique d’Europe sous ses pieds. « Il y a une angoisse sourde au sein de la population avec toutes les sécheresses et canicules qui se succèdent. Il faut en être conscient si on veut rassurer les esprits. »

Benjamin et elle sont en tout cas convaincus d’une chose : faire évoluer le regard des gens sur l’agriculture d’aujourd’hui, c’est possible, à condition d’en avoir un minimum envie. « C’est vrai qu’une balade comme celle-là demande un peu de travail en amont. En plus, on ne gagne pas d’argent avec une telle opération. Mais je pense qu’on n’est pas obligé de faire ça aussi bien à chaque fois. Juste ouvrir les portes de sa ferme une fois par an, et laisser les gens venir et poser des questions peut suffire pour faire évoluer certaines croyances. » Pour les cyclistes du jour, cela a permis de faire évoluer l’image d’Épinal du paysan d’antan. La fourche a laissé la place à la technologie, mais le cœur du métier reste le même. « Il faut juste prendre le temps de le rappeler quelquefois », conclut Marie.

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