Décès de Jean Wehrey
La dernière transhumance d’Hansi
Décès de Jean Wehrey
Élevage
Publié le 07/01/2022
Cette fois-ci, il ne redescendra pas. Le 27 décembre, Jean Wehrey, dit « Hansi », a effectué sa dernière transhumance pour rejoindre sa très chère Lisala, décédée le 7 avril 2015. La fin d’un long parcours pour cet arrière-petit-fils, petit-fils et fils de paysan, marcaire dans l’âme, fervent défenseur de la race vosgienne, visionnaire déterminé, philosophe, meneur d’hommes charismatique et source intarissable du patrimoine local. Hors-la-loi aussi, mais pour la bonne cause : permettre à sa chère vosgienne, rayée du catalogue des races françaises en 1947, de survivre clandestinement pour, un jour, lui faire retrouver ses lettres de noblesse. Il est, dans les années 1960, le premier à s’engager dans cette improbable aventure. D’autres éleveurs le rejoignent. Ensemble, ils forment un groupe de « résistants » qui iront jusqu’à cacher un taureau dans leurs fermes pour lui éviter la castration.
De la clandestinité à la « renaissance »
Puis vint l’année 1976 et sa sécheresse historique. Le ministre de l'Agriculture est de passage en Alsace. Hansi saisit cette opportunité pour lui démontrer à quel point la rusticité de la vosgienne est intéressante quand les conditions climatiques sont difficiles. Le discours fait mouche, Hansi réussit son pari : un an plus tard, un plan de relance de la race est mis en place. Bien épaulé par les techniciens de l’époque et les autres éleveurs autour de lui, il fixe un objectif clair : l’amélioration des performances génétiques via l’insémination artificielle. Le herd-book de la race bovine vosgienne voit le jour avec Hansi comme président. Sa logique est simple : allier la tradition d’une race ancestrale à la modernité scientifique pour faire de la vosgienne une vache d’avenir, génétiquement au top, qui n’aura pas à rougir face aux autres races.
S’il a le leadership dans le sang, il ne conçoit pas l’action autrement que par le collectif. « C’est quelqu’un qui aimait les autres », souligne sa petite-fille, Fanny. Pour lui, pas de guéguerre intra-alsacienne entre Bas-Rhinois et Haut-Rhinois, juste la réelle volonté d’agir « ensemble » pour sa « maison », la montagne vosgienne. Un à un, Hansi recrute les noyaux d’éleveurs de vosgiennes subsistant à l’extérieur de son département natal. Dans les années 1980, il lance l’idée de concours de vosgiennes « itinérants » en dehors de la vallée de Munster : les « cousins » de Remiremont, Ranrupt et Saint-Bresson sont lancés et deviendront des rendez-vous annuels pour tous les amoureux de la race. « Ces concours ont apporté beaucoup de motivation aux éleveurs de l’époque à s’investir et à croire dans cette race », retrace Anthony Di Carlo, animateur au sein de l’OS vosgienne. Et puis il y a eu la renaissance « ultime » : le jour où, après des années de combat et de mobilisation, la belle tachetée noire et blanche fait son grand retour au Salon de l’agriculture de Paris à la fin des années 1990 avec Hansi au licol, évidemment.
Mais l’aventure aurait pu être toute autre s’il n’avait pas écouté son cœur et son intuition. À l’école, son instituteur voyait en lui un futur vétérinaire. Prendre soin des animaux oui, mais les siens, dans la ferme familiale d’Oberbreitenbach, là où tout a commencé et où tout sera vécu. Son mariage heureux avec Lisala, la naissance de ces deux fils Jean-Daniel et Michel, les solos d’accordéon en poussant la chansonnette, les apéritifs à la gentiane ou encore la décoration du sapin de Noël avec ses petits-enfants. Un refuge qu’il devra souvent quitter pour assumer ses nombreuses fonctions à la Chambre d’agriculture, à la MSA, chez les sapeurs-pompiers de Breitenbach en tant que chef de corps, pour la race vosgienne ou pour les fermes-auberges.
La quête du fromage « 100 % vosgienne »
Pour améliorer la crédibilité de la race, et la qualité de son lait, Hansi avait compris l’intérêt d’avoir des débouchés de qualité : « C’est pour cela qu’il voulait créer un munster grand cru uniquement fabriqué avec du lait de vosgienne », explique Anthony Di Carlo. Un appel qui ne sera jamais entendu jusqu’au nouveau cahier des charges de l’AOP munster (en partie du moins), en vigueur depuis 2021. « Pour les éleveurs qui ont plus de 70 % de vosgiennes dans leur cheptel, ils peuvent l’indiquer sur l’emballage du fromage : munster au lait de vosgienne. Même si ce n’est pas tout à fait ce qu’Hansi imaginait, cela reste une belle victoire pour lui », poursuit-il.
Au milieu des années 2000, il avait aussi en tête de valoriser la viande de vosgienne en circuits courts à travers la Copravo. Un projet qui n’a pas vu le jour non plus mais qui a posé les bases du label « Race bovine vosgienne », la marque collective lancée par l’OS quelques années plus tard. Mais le fromage « 100 % vosgienne » verra finalement le jour en 2015 avec le Cœur de massif grâce à ses successeurs à l’OS vosgienne. Un projet qui est un peu le prolongement de la Maison du fromage, à Gunsbach, dans laquelle Hansi s’est fortement impliqué en créant l’ensemble des animations retraçant la vie du marcaire.
Le marcaire « visionnaire »
Et puis il y a cette transhumance qui lui permettait de faire le pont entre son métier d’éleveur et celui de fermier aubergiste au Buchwald, l’autre grande « œuvre » de sa carrière. En 1971, il crée l’Association des fermes-auberges du Haut-Rhin, entouré par un noyau de marcaires. Le projet, utopique pour l’époque, était de développer l’agrotourisme sur le massif vosgien. Le temps lui donnera à nouveau raison. « C’était un visionnaire », témoigne son successeur, Serge Sifferlen.
Une aventure qui n’a pas été facile non plus. Il a dû attendre les années 1980 pour voir les fermes-auberges gagner en intérêt et crédibilité. Avec son ami et ancien secrétaire général de l’association, Jean Klinkert, il bataille pour faire reconnaître le statut de double actif des fermiers aubergistes auprès de la MSA, pour améliorer le réseau routier de la montagne avec le Conseil général du Haut-Rhin, pour électrifier l’ensemble des établissements. À la fin des années 1990, il soutient la création d’une nouvelle charte des fermes-auberges de Haute-Alsace, s’attirant au passage quelques inimitiés. « Il a tenu bon : il savait que c’était la bonne décision à prendre pour assurer la pérennité de nos établissements. À nous maintenant d’être les gardiens du temple qu’il nous a légué », conclut Serge Sifferlen.












