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Nicolas Bernard

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Stations forestières et changements climatiques

Pas de reboisement sans le bon diagnostic

Cultures

Publié le 23/06/2021

Déjà confrontée aux attaques de scolytes et aux dégâts de gibier, la forêt du massif vosgien subit de plein fouet les conséquences du changement climatique. Depuis les sécheresses de 2018, 2019 et surtout 2020, de nombreux propriétaires forestiers voient arriver un nouveau problème : le dépérissement de nombreux arbres à cause du manque d’eau. Pour y remédier, beaucoup optent pour des coupes rases, histoire de laisser la place à de jeunes plants tout neufs. Reste à savoir avec quelles essences. Pour répondre à cette question, l’association forestière Doller et Thur a organisé une réunion d’information le 28 mai, en association avec le Centre régional de la propriété forestière (CRPF), la coopérative des sylviculteurs d’Alsace Cosylval, l’association des Forestiers d’Alsace et la Chambre d’agriculture Alsace.

 

 

2 °C de plus en moins de 40 ans

Rendez-vous était pris au-dessus de la petite commune de Kirchberg, dans la vallée de Masevaux, sur une parcelle forestière située à 690 mètres d’altitude. À cette hauteur, on y trouve du hêtre, du sapin pectiné et de l’épicéa commun à près de 80 %. Le reste est composé de douglas et mélèzes. « Mais toutes les essences sont touchées par le dépérissement, qu’elles soient mono spécifiques ou en mélange », tient à rappeler, en préambule, le technicien du CRPF, Thierry Bouchheid. Auparavant, ces forêts de montagne bénéficiaient des averses orageuses estivales qui permettaient de traverser les mois chauds sans réels encombres. « Malheureusement, on les a de moins en moins. Il y a toujours autant d’eau en quantité sur l’année, mais elle est moins bien répartie. Les arbres n’arrivent plus à puiser les ressources dont ils ont besoin et finissent par développer des embolies qui aboutissent au dépérissement. »

Heureusement pour les forestiers, l’année 2021 est pour l’instant plus favorable que les années précédentes en termes de pluviométrie. « C’est bien, mais cela ne veut pas dire que le dépérissement va s’arrêter du jour au lendemain. C’est un phénomène qui peut prendre des années à disparaître à condition que la météo soit clémente », poursuit-il. Problème : les conditions climatiques actuelles sont devenues bien plus imprévisibles qu’avant. Depuis 1985, la température moyenne a augmenté de 2 °C dans la vallée de la Doller. Depuis 2015, il y a un fort stress hydrique estival accentué sur les versants sud et les versants bombés avec des sols superficiels. « Si cela continue sur le même rythme, à quoi devons-nous nous attendre dans quarante ans ? Même si c’est difficile de se projeter, il faut tout de même se poser la question pour savoir comment on va faire. »

Savoir « lire » le sol et son environnement

Pour y arriver, il faut commencer par faire un diagnostic de sa station forestière*, un préalable indispensable à la mise en place d’une plantation. « Pour cela, il faut établir une réflexion en entonnoir en partant des conditions météorologiques du lieu pour aller vers une analyse du sol. On peut prendre les données pluviométriques accessibles gratuitement sur internet. Cela donne déjà une bonne idée de la quantité d’eau dont on peut bénéficier », développe Samuel Jehl, technicien forestier à Chambre d’agriculture. Il faut ensuite définir l’altitude de la parcelle, le ruissellement de la pente avant de se pencher sur la végétation environnante. « On regarde les espèces végétales qui pourraient stopper le renouvellement de la forêt. Laisse-t-on faire la nature ou devons-nous faire des plantations ? On récolte aussi des indications sur la richesse du sol, son acidité, etc. » L’aspérule odorante et la mercuriale pérenne sont ainsi de bons indicateurs d’un milieu riche, tandis que la myrtille ou la bruyère callune sont plutôt le signe d’un sol acide. « Un minimum de connaissances en botanique est nécessaire », souligne Samuel Jehl.

Une fois ces observations réalisées, on peut réaliser un carottage du sol à l’aide d’une tarière. « On peut aussi le faire à la bêche, mais c’est long et fastidieux », prévient-il. Quel que soit l’outil, il faut bien choisir l’endroit où le sondage est réalisé, en évitant soigneusement les zones vierges d’interventions humaines. Si on rencontre des cailloux, il est conseillé de faire plusieurs carottages espacés pour évaluer leur présence dans le sol. « Cela permet de mesurer la réserve utile en eau du sol », précise Alexandre Frauenfelder, responsable des boisements à la coopérative Cosylval. Cette analyse pédologique se termine enfin par l’observation de la texture du sol qui s’apprécie au toucher : est-il plutôt sableux, argileux, limoneux ?

La régénération naturelle en question

Maintenant que les données sont récoltées, on peut enfin se tourner sur le choix des essences les plus adaptées au lieu. C’est là qu’intervient le guide pour l’identification des stations, une brochure d’une quarantaine de pages éditée par le CRPF, et financée par le ministère de l’Agriculture, l’ONF… et feu la Région Alsace. « Ce guide date de 2000, une époque où le climat n’était pas le même que maintenant. C’est pour cela que nous travaillons à une réédition qui tient compte du climat actuel avec la hausse des températures et les sécheresses estivales », révèle Thierry Bouchheid. Malgré ce « bémol », cette version du guide reste toujours utile pour aider le forestier dans sa prise de décision.

Pour l’utiliser, il suffit de déplier une double page qui affiche une clé dichotomique montrant dans quelle station forestière on se situe en fonction des paramètres pédoclimatiques et de sol qu’on a relevés préalablement. Dans le cas de la parcelle visitée pendant cette réunion, on constate que le douglas ou le mélèze semblent les plus appropriés à la plantation. Le choix en feuillus se montre en revanche bien plus limité. En cas de régénération naturelle, la probabilité de voir du sapin pectiné, du sapin ou du hêtre reste importante. « Est-ce que cette régénération naturelle sera adaptée aux conditions climatiques qui changent ? Ce n’est vraiment pas sûr. Peut-on espérer une adaptation de ces essences aux changements climatiques ? S’ils avaient été moins brutaux, j’aurais dit oui. Dans le cas présent, cela semble hautement improbable », conclut Thierry Bouchheid.

Candidature de la transhumance à l’Unesco

Un patrimoine ancré dans les chaumes

Élevage

Publié le 16/06/2021

Difficile de parler d’agriculture de montagne sans évoquer la transhumance sur les massifs français. Une pratique candidate depuis juin 2020 à l’intégration au patrimoine culturel immatériel (PCI) de l’Unesco. Une nouvelle réunion de travail sur le sujet est prévue en marge de la Semaine européenne des races locales de massifs (Seram) au mois de septembre à Colmar (lire par ailleurs). « C’est une tradition qu’on retrouve dans le monde entier. L’Italie, la Grèce et l’Autriche ont déjà inscrit leur transhumance à l’Unesco. La France fait aujourd’hui partie d’un deuxième groupe de pays européens qui souhaite faire de même », explique le président du Collectif des races locales de massif (Coram), Florent Campello.

Le dépôt du dossier de candidature est prévu en mars 2022 pour une reconnaissance au PCI en décembre 2023. Pour que cela soit le cas, il faut pouvoir justifier que le patrimoine culturel en question soit toujours « vivant », et mettre en avant la manière dont il est transmis et comment il s’inscrit dans la modernité. « L’inscription à l’Unesco n’est pas une mise sous cloche, bien au contraire. Ce n’est pas non plus une contrainte en plus. Cela permet de reconnaître officiellement tous les bienfaits pour le territoire, qu’ils soient environnementaux ou économiques. On redonne aussi de la fierté aux éleveurs qui la pratiquent. C’est une mise en valeur d’une richesse culturelle commune », poursuit Florent Campello.

 

 

Une tradition fédératrice

Dans le cas de la transhumance pratiquée dans le massif vosgien (entre 40 et 50 éleveurs, principalement dans le Haut-Rhin), de nombreux acteurs économiques, politiques et touristiques ont ainsi un intérêt direct à une telle reconnaissance. Encore faut-il pouvoir le prouver au jury chargé de valider ou non la candidature. « C’est pour cela que nous avons sollicité le soutien d’une vingtaine de structures au moyen d’une lettre de consentement (librement) écrite et signée de leur part. Parmi elles : les préfectures des Vosges et du Haut-Rhin, la Chambre d’agriculture du Grand Est, la Collectivité européenne d’Alsace, Alsace Destination Tourisme, la Région Grand Est, l’Association du munster fermier, l’Association des fermes-auberges du Haut-Rhin et bien d’autres, qui sont culturellement attachées à la transhumance comme les associations de cors des Alpes, développe le chargé de développement de l’Organisme de sélection (OS) de la race bovine vosgienne, Anthony Di Carlo. C’est essentiel de pouvoir mettre en avant toute cette communauté auprès de l’Unesco. »

À terme, l’idée serait de mettre tout ce beau monde autour d’une même table pour savoir comment valoriser concrètement un « label » Unesco sur la transhumance. Florent Campello a déjà quelques idées : « Cela pourrait être un bel outil de communication à mettre en avant dans nos fermes ou à l’entrée de nos vallées. » Dans un premier temps, il y aurait tout un inventaire culturel à réaliser. « Beaucoup de choses sont associées à la transhumance : la fabrication des cloches, le son des cloches, les cris des marcaires ou encore les sentiers de transhumance. En identifiant ces parcours historiques, on pourrait par exemple les protéger dans le cas de conflits d’usage qui risquent d’être de plus en plus nombreux et importants. »

Un « pont » entre Alsace et Lorraine

Si la recherche de ces consentements a été un travail « très intense » reconnaît Anthony Di Carlo plus habitué aux pratiques d’élevages et de transformation fromagère, elle a tout de même permis de s’interroger sur le « dénominateur commun » qui unissait toutes les parties prenantes autour de la transhumance. « En faisant quelques recherches, on s’aperçoit par exemple que la pratique s’est maintenue entre 1871 et 1914, quand l’Alsace était allemande. Les éleveurs du Haut-Rhin continuaient leur transhumance sur des chaumes situés côté français, sans que cela ne pose le moindre problème. C’est donc un lien historique qui unit l’Alsace et la Lorraine. À l’échelle du massif comme du Grand Est, on peut voir cela comme un élément fédérateur », considère Anthony Di Carlo. Jean-Michel Curien, membre du Bureau de l’OS vosgienne, va un peu plus loin dans l’analyse en soulignant « l’action de fécondation du massif » opérée par la transhumance à travers les siècles : « C’est cette action qui a permis de redonner une fonction aux territoires supérieurs de notre massif. Ce défrichement progressif a permis de façonner les paysages que nous avons aujourd’hui. »

Du 20 au 22 septembre dans le Haut-Rhin

Un colloque pour « pérenniser l’agriculture du massif »

Élevage

Publié le 15/06/2021

Entre changements climatiques, pression touristique, entretien du paysage et pérennité de son modèle économique, l’agriculture de montagne ne manque pas de défis. Des enjeux qui touchent tous les massifs de France. Afin d’y apporter des réponses concrètes et « durables », le Collectif des races locales de massifs (Coram) organise sa troisième Semaine européenne des races locales des massifs (Seram 3) du 20 au 22 septembre dans le Haut-Rhin. Après le Massif Central en 2016 et les Pyrénées en 2018, c’est au tour des Vosges d’accueillir ce colloque. « On voulait une réelle semaine pour aborder tous les enjeux de la politique de montagne. Comment réussir à pérenniser nos systèmes d’exploitation qui doivent être tournés vers l’autosuffisance et l’environnement ? », explique en préambule, le directeur du Coram, Émeric Jouhet.

 

 

Se poser les bonnes questions pour préparer l’avenir

Si l’accent sera mis en particulier sur une race locale du Haut-Rhin, la vosgienne, l’ensemble des éleveurs (bovins, ovins, lait, viande) des massifs de France seront concernés. Une ouverture plus large sur l’Europe, et même sur le monde, est prévue par le témoignage et la participation d’organisations professionnelles et scientifiques étrangères, en lien avec l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Unesco. « Cet évènement doit nous permettre de prendre du recul par rapport à notre fonctionnement quotidien. En se posant les bonnes questions, on peut définir nos travaux pour les années à venir. Le Seram 2, par exemple, avait débouché sur la démarche d’inscription de la transhumance à l’Unesco. Avec la Seram 3, on doit réfléchir à la façon de faire évoluer nos élevages face aux changements du climat sur nos massifs. Soit on subit, et on fait du hors-sol ; soit on adapte nos systèmes extensifs. La pousse d’herbe et sa disponibilité vont changer. D’où la nécessité de mobiliser les chercheurs, les élus et l’ensemble des partenaires professionnels pour faire émerger des solutions réalistes et pérennes », développe Émeri Jouhet.

Cette collégialité est indispensable aux yeux de Guy Loup Botter, le président de la commission allaitante au sein de l’OS vosgienne : « Aujourd’hui, on mesure l’importance de notre élevage de montagne qui crée des produits de qualité et entretient le paysage. Cette montagne est une spécificité qu’il faut valoriser et défendre. Le fait d’organiser un colloque scientifique compréhensible, c’est quelque chose de très important en termes de reconnaissance. » Son homologue au bureau de l’OS vosgienne, Jean-Michel Curien, complète : « Sur le massif, l’agriculture est la mère de toutes les activités et doit le rester. Cela doit entrer dans l’esprit de tous les consommateurs. Cette Seram 3 est un bon moyen pour faire passer le message. » Pour y parvenir, les organisateurs ont imaginé un programme* mêlant conférences à thème, visites de terrain avec des témoignages d’éleveurs, et moment plus conviviaux autour de soirées pastorales.

Du Petit Ballon aux steppes de Mongolie

Le lundi, la première conférence de la semaine démarrera à 10 h 30 au Cref de Colmar. On y parlera des évolutions passées du climat en montagne et des projections futures à partir des modèles existants en compagnie de Louis Bodin, ingénieur météorologiste et présentateur météo sur TF1 ; de la disponibilité des ressources naturelles, et de la place de l’agriculture dans l’économie montagnarde et sa capacité de résilience face aux défis à venir avec l’Institut de l’Élevage.

Le mardi matin sera bien plus dense en partage. La journée démarrera à 8 h 30, toujours au Cref de Colmar, avec une séance thématique dédiée aux « évolutions des ressources naturelles et des systèmes d’élevage et de culture ». Pour illustrer ce sujet, des voies d’adaptations explorées par les instituts techniques et scientifiques seront présentées : enseignements du projet Climalait avec l’exemple du cas des hauts plateaux du Jura, solutions techniques mises en œuvre sur une exploitation du versant ouest du massif vosgien, et premiers résultats des programmes européens sur la résilience des animaux. La deuxième séance du mardi sera articulée autour de l’économie de l’agriculture de massif et la place des filières de production en France et en Europe. Cette fois, ce sont des témoignages venus de l’étranger (Espagne, Italie, Mongolie) qui apporteront un regard bien « concret » sur la thématique abordée.

Ces trois conférences de lundi et mardi se termineront à chaque fois par une séance de questions-réponses. Les après-midi, place aux quatre visites d’exploitation situées sur le massif vosgien : celle de Florent Campello, à Mittlach ; la ferme-auberge du Kahlenwasen, au Petit Ballon ; la ferme Surcenord, à Orbey ; et la ferme de la Bouille, à Sainte-Croix-aux-Mines.

Le mercredi matin, retour au Cref de Colmar avec la dernière conférence thématique autour de l’évolution des attentes sociétales et des politiques agricoles. Pour illustrer le sujet, le lauréat du Challenge national de l’enseignement agricole et agriculture du massif présentera son travail. « Nous avons mobilisé un réseau d’établissements agricoles pour savoir en quoi les races locales constituent un atout pour leurs territoires », souligne le chargé de développement de l’OS vosgienne, Anthony Di Carlo. Seize équipes de BTS de douze établissements d’enseignements ont dû rivaliser d’imagination et de créativité pour répondre à cette interrogation via des films ou diaporamas (voir ci-dessous). « L’idée était que les jeunes s’approprient le système des races locales, et que cela amène les futurs agriculteurs ou prescripteurs à réfléchir sur ces questions », poursuit-il.

 

 

Des propositions concrètes

La matinée du 22 septembre se poursuivra avec l’intervention de spécialistes finlandais et espagnols sur les races locales et le pastoralisme en Europe. Un autre collègue espagnol prendra le relais sur les services environnementaux rendus par l’agriculture de montagne, notamment la prévention des incendies à travers le pâturage, avant une présentation du Livre blanc des massifs français - une contribution de la montagne à la future Pac - par l’Association permanente des Chambres d’agriculture.

Il sera alors temps de clôturer cette Seram 3 par une synthèse des sessions thématiques et une mise en perspective avec des propositions concrètes par les responsables du Coram, d’Interbev et de la Confédération nationale de l’élevage (CNE). Le mot de la fin sera laissé aux élus et responsables politiques avec le président de la Région Grand Est, la députée européenne Anne Sander, et les ministres de l’Agriculture et de la Culture (ou leurs représentants).

En bonus, une journée transfrontalière en Forêt Noire sera organisée le jeudi 23 septembre. L’idée étant d’élargir le point de vue développé lors des journées de conférences et de visites. « On y visitera deux fermes avec deux systèmes différents de races locales. Ça sera aussi l’occasion de poser les premières pierres d’un futur partenariat franco-allemand autour de l’agriculture de montagne », annonce Anthony Di Carlo.

Le nombre de participants à cette semaine sera limité en présentiel. En revanche, il sera possible de suivre l’intégralité des conférences, mais aussi des visites de terrain, en direct sur internet. Il sera également possible pour les internautes de poser des questions aux différents intervenants. « On tenait beaucoup à mettre en place une dimension virtuelle interactive. Outre la possibilité de toucher plus de monde, c’est aussi un bon moyen de maintenir l’évènement si, d’aventure, on devait finalement l’organiser à huis clos », indique le chargé de développement de l’OS vosgienne.

 

 

Lancement de la saison des fraises d’Alsace

Dans le panier ou dans le caddie

Cultures

Publié le 10/06/2021

Le premier fruit de la saison s’est fait attendre, mais il est enfin là. Mardi dernier, la fraise d’Alsace a officiellement pris ses habits printaniers après un mois de mai très maussade. Un moment très attendu par l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla) qui avait à cœur de reprendre les lancements de saison de ses produits après une année 2020 où tous ses évènements, ou presque, ont été annulés. « Cela fait beaucoup de bien de pouvoir se retrouver en présentiel, surtout avec une météo aussi belle », souligne le président de l’Ifla, Pierre Lammert. Ce soleil retrouvé depuis quelques jours a donné le coup de boost qu’il fallait à des fraises qui avaient bien du mal à rougir au vu des conditions climatiques des dernières semaines. « On a démarré timidement début mai, mais ça y est, les fraises sont enfin mûres, et en quantité. C’est un peu plus tard que d’habitude, mais avec l’étalement des variétés, on aura des fraises jusqu’à la fin du mois de juillet. Mais le gros du volume, c’est maintenant et pendant environ deux semaines », souligne le président de l’association des producteurs de fraises d’Alsace, Olivier Grinner.

 

 

De la libre cueillette à la banlieue strasbourgeoise

Des fraises en quantité à acheter en barquettes sur les étals des grandes surfaces locales, ou à récupérer en libre cueillette dans l’un des cinquante champs dédiés à cette pratique en Alsace. À Rustenhart, Thierry Peterschmitt met à disposition 1,5 ha au lieu-dit Rheinfelderhof. Il s’est lancé dans la libre cueillette de fraises lors de son installation, en 1994. « Mon père faisait des grandes cultures, principalement du maïs. Mais avec cinquante hectares, on savait que cela ne serait pas viable sur le long terme. À cette époque, la libre cueillette se pratiquait surtout dans le Bas-Rhin et à Illfurth. Alors je me suis dit : pourquoi pas ici ? D’autant plus que le climat et le sol s’y prêtent bien. » En parallèle de cette libre cueillette, il frappe à la porte du Super U de Fessenheim pour écouler le reste de sa production de fraises. « J’ai rencontré son président de l’époque, Monsieur Schelcher, qui a tout de suite accepté. J’ai même pu mettre un panneau devant son magasin indiquant la présence de ma libre cueillette à quelques kilomètres de là. Il était convaincu que ce mode de commercialisation pouvait être complémentaire de celui de la grande distribution », se remémore Thierry Petterschmitt. Un point de vue partagé par le conseiller régional Patrick Bastian qui considère que la vente directe, comme celle pratiquée à travers la libre cueillette, peut difficilement nourrir deux millions de consommateurs. « Il en faut pour tous les goûts. Il faut donc être capable d’amener de la fraise à ceux qui vivent en banlieue de Strasbourg et qui se déplacent en tram par exemple. » Cet engouement pour le « local » est bien réel, complète Boris Wendling, représentant de la distribution au sein de l’Ifla. « Nos clients cherchent ce type de produits, on le voit de plus en plus. Les circuits courts, c’est dans les champs comme ici à Rustenhart et dans les rayons de nos magasins. C’est un ensemble qui permet de faire rayonner nos produits du terroir. »

18,5 ha de production « professionnalisée »

C’est en voyant cette évolution du marché que Thierry Petterschmitt décide de faire évoluer son exploitation en 2016. Il s’associe avec la famille Hégé, producteur de fruits à Wissembourg, qui souhaitait développer la commercialisation de la fraise. Ensemble, ils créent une nouvelle structure baptisée Fraisfel destinée exclusivement à une production « professionnalisée » de fraises à destination des marchés de la GMS. La libre cueillette historique intègre quant à elle une nouvelle structure baptisée Fraisiland. Ce rapprochement permet à Thierry Petterschmitt d’augmenter la surface de production de fraises de 2,5 à 20 ha, dont 18,5 ha destinés à la GMS. Un gros débouché qui rime avant tout avec la « qualité » à ses yeux. « C’est pour cela qu’on a construit un nouveau bâtiment pour accueillir et loger le personnel de manière idéale. Quand les gens sont bien, on peut être exigeant sur la qualité du travail fourni. C’est une condition essentielle pour se développer sur ces marchés. » Pendant la haute saison des fraises, soit un mois et demi environ, Thierry Petterschmitt accueille jusqu’à 75 salariés saisonniers. Avec une telle main-d’œuvre à sa disposition, ses fraises sont récoltées très tôt le matin, dans les conditions les plus optimales, pour « relever le défi » de la fraîcheur, et surtout celui de la saveur si juteuse et sucrée de la fraise d’Alsace.

Concours des pratiques agroécologiques - Prairies fleuries

Le « trésor vert » du Sud Alsace

Pratique

Publié le 09/06/2021

Dans le Sundgau et le Jura alsacien, de nombreux éleveurs ont accès, sans le savoir, à une sorte de « trésor vert », des prairies naturelles qui conjuguent protection de la biodiversité, diversité botanique, et apport fourrager indéniable pour les animaux. Des lieux remarquables qui gagnent à être connus et valorisés aux yeux de la Chambre d’agriculture Alsace (CAA). C’est elle qui pilote le Concours général agricole des pratiques agroécologiques - prairies et parcours, aussi appelé « Concours des prairies fleuries ». Il a eu lieu cette année les 25 et 26 mai dans ces deux territoires du sud de l’Alsace après une pause forcée en 2020 à cause de la crise sanitaire. Les deux lauréats iront représenter leurs territoires respectifs à la finale nationale du concours qui doit avoir lieu en février 2022, lors du Salon de l’agriculture à Paris.

Depuis son ouverture au Jura alsacien en 2016 puis au reste du Sundgau en 2018, la CAA a du mal à trouver des éleveurs prêts à participer. Pour Jean-François Strehler, qui coordonne le concours dans le Haut-Rhin, c’est plus le fruit d’une « méconnaissance » que d’un désintérêt de la part des éleveurs. « Il faut savoir que tout le monde peut s’inscrire. La seule condition est d’avoir au minimum cinq bovins sur la prairie pour maintenir le lien avec l’agriculture. Après, la seule contrainte est d’attendre que le jury passe avant de faucher. Cette année, ce n’est pas un souci vu la météo. Sinon, les évaluations ont lieu habituellement début juin. » Le technicien de la Chambre voit en revanche plusieurs bénéfices pour l’éleveur participant : apprendre à mieux connaître ses prairies grâce aux regards d’experts, sa composition, son influence pour la qualité du fourrage et, in fine, disposer d’un nouvel outil de communication pour valoriser les produits vendus directement aux consommateurs.

 

 

« Je n’osais pas participer »

Pour cette édition 2021, les services de la Chambre ont sollicité 60 agriculteurs dans le Jura alsacien et 159 dans le Sundgau après avoir identifié des prairies au potentiel intéressant. Au final, seuls 12 sur les deux secteurs ont répondu favorablement à cette sollicitation. « C’est plus qu’il y a deux ans, c’est positif. Mais des relances ont dû être faites pour inciter les gens à s’inscrire », relativise Jean-François Strehler. Cela a été le cas pour Charlotte Jaegy, une jeune agricultrice installée à Largitzen avec sa sœur et sa mère sur 120 ha, dont 60 ha d’herbe. Sa prairie de 1,5 ha située à Seppois-le-Bas, à proximité d’habitations, est aujourd’hui inspectée de très près par le jury composé de trois experts en botanique, agronomie et biodiversité et d’un « superviseur ». « J’avais entendu parler de ce concours. Mais je n’osais pas participer. Oui, je fais de l’herbe et je la maintiens. Mais pour moi, la prairie, c’était autre chose. C’est finalement Sébastien Stoessel qui m’a motivée à me présenter », explique-t-elle.

Bien connu du monde sundgauvien, l’éleveur de Feldbach, également élu à la FDSEA du Haut-Rhin, avait pris part au concours en 2018. La force de l’exemple, le premier vice-président de la Chambre d’agriculture Alsace, Denis Nass, en est aussi un fervent partisan. Pour la première fois cette année, il a accepté de soumettre l’une de ses prairies au regard aiguisé du jury. « Je le dis à nos éleveurs : soyez fiers et n’ayez pas peur de vous présenter. Ces prairies sont une richesse pour nos territoires, visibles aux yeux de tous et qui montrent ce que les agriculteurs sont capables de faire. À l’Agence de l’eau, le comité scientifique a souligné l’importance de protéger ce patrimoine qui rend service à nos élevages en améliorant la qualité du fourrage, et donc des produits alimentaires, mais aussi à l’ensemble de la société en protégeant l’environnement. »

Un « service » pour l’ensemble du territoire

C’est justement cette fonction transversale qui a motivé les collectivités sundgauviennes à soutenir ce concours de prairies fleuries. « Ici, nous n’avons pas d’industrie à vendre. Ce qui fait la richesse de nos territoires, c’est le tourisme, pas celui de montagne ou balnéaire, mais le tourisme vert dû à nos paysages et aux circuits courts pour acheter des produits fermiers », développe le deuxième vice-président de la communauté de communes du Sundgau, Jean-Marc Metz. Pour lui, le travail quotidien des éleveurs fait ainsi partie des ambassadeurs « les plus visibles » du Sundgau, et il voit dans les prairies fleuries un puissant outil de communication à destination du public. « L’éleveur peut vendre ses produits et se targuer d’avoir participé à ce concours, ou mieux, de l’avoir remporté. C’est un attrait de plus pour ses produits et pour l’ensemble de son travail. » De son côté, le président de la communauté de communes Sud Alsace-Largue, Vincent Gassmann, tient à souligner l’importance de ces prairies, qu’elles soient fleuries ou non, pour la préservation de la ressource en eau. « Un gros travail a été fait pour sortir le bassin de la Largue de la zone nitrates. Certes, il y a encore des points sensibles, mais on se rend bien compte que toute cette herbe valorisée par nos éleveurs va bien au-delà de la seule alimentation pour les animaux. Elle sert le Sundgau dans sa globalité. »

Grand Concours des vins de Colmar

Une 50e édition en toute « intimité »

Vigne

Publié le 07/06/2021

Compliqué mais pas impossible. Cette année, le Conseil interprofessionnel des vins d’Alsace (Civa) a dû faire preuve d’ingéniosité et de résilience pour organiser le traditionnel Grand Concours des vins d’Alsace de Colmar. Cette 50e édition s’est déroulée sur plusieurs jours, du 26 mai au 1er juin, au sein de la Maison des vins d’Alsace avec l’application de mesures sanitaires draconiennes : prise de température à l’arrivée, port obligatoire d’un masque FFP2 lors de l’arrivée sur les lieux et pour tous les déplacements, distance minimale de deux mètres entre chaque juré, trois personnes maximum par table, téléphones portables interdits sur les tables, crachoir individuel équipé d’une coupelle anti projection, quatre pôles de dégustations répartis dans quatre salles différentes, un seul juré par pôle de dégustation habilité à manipuler les bouteilles…

« On s’est inspiré de ce qui s’est fait dans d’autres concours comme celui de Mâcon. C’est le même protocole qu’on aurait mis en place au Parc des expos. Malheureusement, nous n’avons pas eu le feu vert du préfet pour l’organiser là-bas », regrette le directeur du Civa, Gilles Neusch. Le concours y a quand même gardé un pied cette année puisque toutes les bouteilles y étaient stockés, comme lors des éditions précédentes. Ce qui a entraîné quelques « lourdeurs » logistiques reconnaît le coordinateur du concours au sein du Civa, Dominique Wolff : « On a fait la réception des échantillons et la préparation de l’anonymat là-bas car on a toute la place qu’on veut. Mais après, on a dû tout rapatrier ici au fur et à mesure, soit une vingtaine de palettes. Et on ramènera tout là-bas avant la dégustation des Coups de cœur qui aura lieu jeudi [le 3 juin, N.D.L.R.]. »

Des dégustations plus intimes

L’autre difficulté de ce 50e concours a été de trouver la bonne mesure pour que ces cinq jours se passent de la meilleure manière possible. Chaque jour, un ou deux nouveaux cépages à déguster, mais un déroulé similaire : discours introductif pour rappeler au jury les règles du concours, les gestes barrière… quatre fois de suite, à raison de quatre salles de dégustation. Il a fallu également composer avec un nombre de jurés plus restreint qu’à l’accoutumée. « Contrairement aux autres années, on a uniquement fait appel aux entreprises participantes pour évaluer les vins. Habituellement, on élargit les invitations aux membres du Club des dégustateurs. On essaie de jongler en espérant à chaque fois que toutes les personnes inscrites viennent bien. Sur les trois premiers jours, ça s’est bien passé [propos recueillis le 31 mai, N.D.L.R.]. Le côté positif, c’est que les dégustations sont un peu plus intimes à la Maison des vins que dans le brouhaha d’un grand hall. Au final, même s’il y a un peu plus de logistique à mettre en œuvre, le concours est moins stressant dans ces conditions qu’au Parc des expositions où il faut encadrer 150 dégustateurs en même temps et déboucher près de 1 000 bouteilles en deux heures », reconnaît Dominique Wolff.

Une nécessité pour la commercialisation

Si l’organisation du concours a été un peu plus laborieuse à mettre en place cette année, il n’était pas envisageable de l’annuler comme ont pu l’être d’autres manifestations similaires. Une décision qui se justifie pleinement aux yeux de Gilles Neusch : « Nos entreprises ont besoin de ces médailles pour la commercialisation de leurs bouteilles, c’est recherché par les acheteurs et les consommateurs. Ensuite, on tenait à envoyer un signe majeur de soutien à la profession après une année un peu compliquée. » Aujourd’hui, les voyants reviennent enfin au vert pour la commercialisation des vins d’Alsace, pas loin du niveau de 2019 grâce au marché export et à celui en grandes surfaces « qui se tient bien ».

« Et ça, c’est avec des restaurants fermés et l’évènementiel à l’arrêt. Les potentiels de marché sont plus que jamais bien présents. » Deux raisons pour expliquer cette tendance selon lui : une stratégie de communication massive, ciblée et percutante opérée par l’interprofession, et des vins d’Alsace qui répondent davantage aux « instants de consommation » actuels comme les apéros entre amis, les apéritifs dînatoires et autres moments informels. « Avec nos vins, on est au carrefour de plein de tendances comme les modes de consommation, le respect humain, la protection de l’environnement, la dimension familiale de nos domaines même si on a des metteurs en marché conséquents. On est tout sauf industriel en Alsace. Et ça, c’est dans l’air du temps. »

Rencontre des JA avec le député Schellenberger

Au Loup !

Élevage

Publié le 30/05/2021

Entretien des paysages, vie économique, lien social, garant de traditions ancestrales… Sur le massif vosgien, l’agriculture joue plusieurs rôles tout en devant composer avec des problématiques diverses : manque de fourrage, dégâts de gibier, manque d’eau, et cohabitation parfois délicate avec les activités touristiques et sportives. Une réalité que les Jeunes Agriculteurs du canton Saint-Amarin Masevaux ont souhaité montrer de plus près au député de la 4e circonscription du Haut-Rhin, Raphaël Schellenberger, lors d’une rencontre organisée samedi dernier.

La journée a démarré à la ferme Ludwig, à Altenbach, à environ 800 mètres d’altitude. Elle s’est poursuivie à la ferme Bronner, quelques centaines de mètres plus haut, pour une immersion dans la transhumance de printemps à destination de la ferme-auberge du Grand Ballon, avant de se terminer à Fellering, à la ferme Schoeffel-Pierrerel pour parler de l’importance des prairies pour le paysage et l’économie locale.

 

 

 

Les Vosges, un « carrefour » pour le loup

En préambule, Benjamin Ludwig a souhaité aborder la menace du loup dans ce secteur géographique. En tant qu’éleveur de moutons, il est première ligne face aux éventuelles attaques du canidé. S’il n’a pour l’instant pas connu une telle mésaventure, le phénomène est bien réel sur le massif vosgien et pourrait bien croître dans les années à venir. « Il faut savoir que des jeunes loups sont à la recherche de territoires. Et les Vosges sont un terrain de rencontre entre la souche balte qui vient d’Europe de l’Est, et la souche alpine qui vient d’Italie », précise-t-il. Préférant écarter la logique « pour ou contre le loup », il a préféré mettre en place un groupe de réflexion à l’échelle de la vallée pour imaginer quelque chose de « concret » et de « logique » pour protéger les élevages. « Il y a d’abord un constat : le loup est présent sur le massif et il est protégé par la convention de Berne. La France autorise tout de même cent tirs létaux par an dans tout le pays pour les loups les plus problématiques. Est-ce que c’est bien ou pas bien, je ne sais pas », reconnaît-il humblement.

Une cohabitation impossible ?

Pour trouver une issue à ce problème croissant, le groupe de réflexion s’est rendu à un séminaire au Portugal. Dans le nord de ce pays, le loup y habite depuis toujours et les éleveurs sont toujours là. « Il y a 600 loups sur un territoire grand comme l’Alsace Lorraine. On s’est demandé comment cette cohabitation était possible. » Une question qui a entraîné plus de problèmes qu’elle n’a engendré de réponses constructives. « Pour résumer, on peut dire que le retour du loup n’est pas adapté à l’agriculture telle qu’on la pratique aujourd’hui dans le massif vosgien, observe Benjamin Ludwig. Soit on vire le loup, soit on vire les paysans. » Ou alors, il faudrait revenir à l’agriculture qu’on pratiquait il y a 50 ans, et qui est toujours d’actualité dans le nord du Portugal. « C’est une région très rurale, comme chez nous il y a quelques décennies. Ils produisent en un an ce que je produis en trois semaines. Ils ont un chien pour douze brebis, des cabanes en pierre un peu partout, et les troupeaux ne sortent pas plus de huit heures par jour. Tout cela est difficilement imaginable chez nous. »

Des attaques qui coûtent cher

À défaut de retourner un demi-siècle en arrière ; Benjamin Ludwig prône pour un renforcement des actions préventives déjà à l’œuvre sur le massif : aides financières pour des clôtures ou pour l’alimentation des chiens de garde, aides techniques, etc. « Pour l’instant, le Parc naturel des Ballons des Vosges, les élus, nous soutiennent chaque printemps quand on sollicite l’administration. Pour l’instant, on y arrive et il faut que ça continue. » Reste aussi à convaincre les chasseurs du bien-fondé de ces mesures préventives, notamment des clôtures. « Les sociétés de chasse nous demandent de les enlever car cela gêne le déplacement du gibier, le même qui abîme nos prairies… », glisse-t-il un brin désabusé.

Et comme les pertes de fourrage, le coût économique des attaques de loup peut devenir très conséquent. En France, en 2020, cela a coûté près de 300 millions d’euros à l’État entre les indemnités payées aux éleveurs et tous les frais annexes. « Ça fait 500 000 euros par loup. Quand on sait que 12 000 animaux domestiques ont été tués en 2020, on comprend que la note monte aussi rapidement », poursuit Benjamin Ludwig. Pour l’éleveur, outre la perte d’un ou plusieurs animaux (mais indemnisés), c’est surtout les conséquences sur l’ensemble du troupeau qui sont les plus néfastes. « Quand un loup ou même un chien errant attaque, les animaux sont stressés pendant des semaines, voire des mois. Ils ne sont plus en chaleur et ne produisent plus rien, c’est une catastrophe. D’où la nécessité de faire le maximum pour éviter d’en arriver là. »

Gestion de l’eau dans le Haut-Rhin

Une ressource à optimiser localement

Vie professionnelle

Publié le 28/05/2021

Elle coule en abondance mais finit par manquer. Drôle de paradoxe que celui de la ressource en eau dans le Haut-Rhin. Dans son sol, la plus grande nappe phréatique d’Europe (35 milliards de mètres cubes) peut assurer, en théorie, tous les besoins indispensables au fonctionnement du territoire. En montagne, pas de nappe, mais des pluies bien plus irrégulières qu’auparavant ; de longues périodes de sécheresse pouvant succéder à des semaines interminables de pluie, comme c’est le cas en ce printemps 2021. Pourtant, les études sont formelles : la quantité de pluie reste la même sur une année. L’eau si chère aux agriculteurs est donc bien là, mais pas toujours quand on en a besoin. Des « optimisations », tant pour le stockage que l’acheminement, sont devenues indispensables pour la profession agricole. C’est dans cette optique qu’a été signée le 18 mai une charte de partenariat entre la FDSEA et les JA du Haut-Rhin, la Chambre d’agriculture Alsace (CAA), la Collectivité européenne d’Alsace (CEA) et le syndicat des Rivières de Haute-Alsace. Ce document, qui doit encore être validé par les différentes instances en interne, doit déboucher sur des actions à court, moyen et long terme qui devront être entreprises pour optimiser la gestion de la ressource en eau dans le Haut-Rhin.

 

 

Des millions de m3 perdus chaque année

Pour le président de la FDSEA 68, Pascal Wittmann, le constat actuel est simple : « Sans la nappe, sans les sources, notre agriculture est morte. On ne peut pas continuer à gérer l’eau au petit bonheur la chance au gré des précipitations et des sécheresses. Cela ne peut pas être non plus la responsabilité d’une multitude de structures qui sont loin des problèmes et des lieux de vie. Il faut investir intelligemment l’argent plutôt que de s’appuyer sur des études qui font fi des réalités locales. » Et celles-ci sont bien visibles, pour qu’on prenne le temps de s’y attarder : des canaux vieillissants et mal entretenus, faisant perdre des millions de mètres cubes d’eau par an. « Les agents de la DDT font ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’ils ont, on ne peut pas les blâmer. Par contre, il est temps que l’État, qui est propriétaire des canaux de la Hardt, assume enfin ses responsabilités », indique le président de l’Association des producteurs de céréales et d’oléagineux (Apco), et céréalier à Kunheim, Thomas Obrecht. « On ne peut plus attendre, complète le président des JA Hardt/Plaine de l’Ill, Jean Godinat. Pour les jeunes générations d’agriculteurs, l’enjeu est réel. Les décisions prises aujourd’hui impacteront nos carrières. On a besoin d’y croire, on a besoin de voir que ça sera encore possible de faire de l’agriculture en Alsace dans les prochaines décennies. »

Ce qui veut dire une remise en état de l’ensemble du réseau, puis une rétrocession au Syndicat Mixte des cours d’eau et des canaux de la Plaine du Rhin avec les montants en personnel et entretien assurés à l’heure actuelle. Il est aussi demandé à l’État de faire respecter les clauses des concessions hydroélectriques par EDF. Celles-ci prévoient en effet une compensation intégrale des frais liés à l’assèchement des rivières et à l’abaissement de la nappe phréatique, conséquences des aménagements hydroélectriques sur le Rhin. « Cela représente trois millions d’euros de charges annuelles payées par les Alsaciens. Ce n’est rien comparé aux 300 millions d’euros de chiffre d’affaires engrangés chaque année par EDF avec ces centrales », explique le président de Rivières de Haute-Alsace, Michel Habig.

Un intérêt environnemental

La remise en état de ces canaux aurait aussi un réel intérêt sur le plan environnemental font remarquer ses promoteurs. En donnant la main à des gestionnaires locaux, il serait aussi possible de renaturer ce canal bétonné pour lui permettre de véhiculer et d’infiltrer toutes les eaux dont la plaine bénéficie au titre des droits d’eau du Rhin. Coût estimé de l’opération : 25 millions d’euros sur dix ans. « On pourrait ainsi soutenir le niveau de la nappe tout en améliorant les écosystèmes comme celui de la forêt de la Hardt, fragilisé par les sécheresses récurrentes. Cela démontre que les enjeux vont bien au-delà du monde agricole », tient à rappeler le premier vice-président de la CAA, Denis Nass. Il poursuit : « Tout ce que nous souhaitons, c’est pérenniser cette politique durable de l’eau telle qu’elle a été initiée par nos aînés. Il ne faut pas la freiner. »

Des solutions à expérimenter en montagne

Une politique qui s’étend bien au-delà des canaux de la Hardt ajoute Pascal Wittmann. « La problématique de l’eau doit être gérée de manière globale à l’échelle du département. Le Sundgau a aussi des soucis, tout comme la montagne. Là-haut, de nombreux éleveurs n’ont parfois plus d’eau pour nourrir leurs bêtes, tout comme les fermiers aubergistes qui en manquent parfois dans leurs établissements. Des solutions existent pourtant, mais cela nécessite des aménagements et des investissements. » À ce titre, la charte inclut un volet sur l’optimisation de la ressource en eau en montagne. Des projets pilotes de réalimentation des nappes d’altitude seront expérimentés. En cas de réussite, cela pourrait déboucher sur un vaste programme de création de zones d’infiltration, mais aussi de bassins de rétention de plus forte capacité pour soutenir l’étiage des cours d’eau durant l’été. L’opportunité de remettre en service des techniques anciennes, comme les réseaux d’irrigation spécifiques à la montagne, sera aussi étudiée.

Wolfberger

La mémoire dans les vignes

Vigne

Publié le 24/05/2021

Mémoriser le passé pour se projeter dans l’avenir. En créant son conservatoire ampélographique, la coopérative Wolfberger concrétise un travail de recherches et d’investigations démarré en 2019 dans les 1 260 hectares qui composent son vignoble. « Nous voulions trouver toute la diversité de cépages que nous avons et la rassembler au sein d’une même parcelle. On s’est dit que cela serait dommage de perdre cette mémoire au fil des arrachages et nouvelles plantations », explique, en préambule, Michaël Farny, technicien viticole au sein de la coopérative.

Le conservatoire a été installé en face du bâtiment de Wolfberger, à Colmar, sur une surface de 65 ares. Il comprend des variétés « communes » comme l’auxerrois, le pinot blanc, le riesling ou le gewurztraminer, et d’autres « oubliées » ou presque comme l’elbling, le knipperlé et le sylvaner rouge. Toutes les souches « intéressantes » d’avant 1970, soit avant la généralisation du matériel génétique utilisé actuellement, ont été prospectées. La parcelle la plus ancienne date par exemple de 1923. C’est la société Synergie Vigne et Terroir dirigée par Guillaume Arnold qui a effectué le travail de recherche pour aboutir à cette sélection. « Au début, on avait identifié plus de 1 500 plants dans les 120 parcelles que nous avons prospectées. Nous avons effectué un gros tri, notamment pour des raisons sanitaires et pour éviter les doublons, pour aboutir à 765 accessions différentes qui ont été définies en fonction de leurs caractéristiques phénotypiques. Et parmi ces 765 accessions, 16 variétés ont été retrouvées », détaille Guillaume Arnold.

Une « bibliothèque » à l’air libre

Les bois des souches sélectionnées ont été prélevés à l’automne 2019, après les vendanges. Ce sont les pépinières Jenny, à Sigolsheim, qui ont procédé à l’assemblage des greffons qui allaient composer le conservatoire. « L’objectif était d’avoir au mois quatre pieds par origine marquée. On a pris le parti de faire douze greffes en tablant sur 50 % de réussite. Au final, on a eu nos quatre pieds dans 98 % de cas », développe le responsable de Synergie Vigne et Terroir. Les objectifs de ce conservatoire sont multiples pour Wolfberger. Outre la préservation du patrimoine viticole alsacien, il s’agit de créer un outil pédagogique et une bibliothèque variétale complète dans laquelle il sera possible d’extraire du matériel végétal en fonction des nécessités. « Pour nos vignerons, c’est un réservoir potentiel de variétés avec des critères spécifiques notés comme la vigueur, la qualité organoleptique des baies, le rendement ou l’architecture de la grappe », liste Michaël Farny. Cette « bibliothèque » à l’air libre se veut plus aussi être un terrain d’expérimentation tous azimuts pour la coopérative Wolberger. « Ici, on ne s’interdit rien. On est prêt à essayer toutes les nouvelles pratiques ou technologies qui peuvent avoir un intérêt en viticulture. On veut essayer de puiser dans le passé ce qui pourrait nous aider dans le futur », souligne la responsable marketing et communication de l’entreprise, Véronique Renck.

Du XIXe siècle à aujourd’hui

De là à redonner une seconde vie aux cépages qui avaient disparu des radars ? « On verra bien. On se laisse toutes les portes ouvertes. Peut-être qu’on fera des cuvées spéciales », commente à son tour Cyril Marschall, vigneron coopérateur et « gardien » du conservatoire. Il est vrai que d’un point de vue historique, le retour du knipperlé et de l’elbling pourrait faire « sens » aux yeux de Guillaume Arnold : « Le premier est un cépage 100 % alsacien qui a été abandonné lors de la création de l’AOC Alsace. C’est un cousin de l’auxerrois, très sensible au ver de la grappe. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’avait pas été retenu. Aujourd’hui, il faudrait voir ce qu’on pourrait en faire avec les pratiques agronomiques actuelles. Peut-être qu’il pourrait y avoir un intérêt pour les vins effervescents. L’elbling, quant à lui, composait les quatre cinquièmes du vignoble alsacien dans les années 1850. C’était une variété très productive, très utile pour faire des vins de consommation courante, mais disparue bien avant le cahier des charges de l’AOC. Peut-être que là aussi on pourrait avoir de bonnes surprises avec les pratiques actuelles. Le sylvaner rouge est lui un peu plus confidentiel, encore exploité ici et là par quelques vignerons. Même s’il a souffert du désintérêt croissant pour le sylvaner, il mérite qu’on s’y intéresse. »

Technique innovante

Semer et couvrir en un seul passage

Cultures

Publié le 06/05/2021

D’un côté le maïs, de l’autre le trèfle blanc et la fétuque rouge… en un seul passage. Cette année, la Chambre d’agriculture Alsace (CAA) a souhaité tester l’implantation simultanée de la culture principale et du couvert végétal. « Traditionnellement, on met les cultures intercalaires au moment du binage, soit vers le stade sept/huit feuilles comme on l’avait testé par le passé dans le Haut-Rhin », commente David Kraemmer, conseiller agro-environnement à la CAA. C’est lui qui pilote l’essai qui s’étend sur trente hectares dans une dizaine de communes du Kochersberg, la Chambre d’agriculture prenant à sa charge les semences des couverts végétaux dans le cadre de l’opération Agri-Mieux.

Le premier avantage de cette technique est qu’il est possible d’intervenir dans des secteurs sensibles à l’érosion où le binage n’est pas recommandé à cause des coulées de boues potentielles. Le second est qu’il permet de s’affranchir de certaines contraintes dans les zones à enjeux eau et les zones à actions renforcées dans le cadre de la directive Nitrates. « Dans ces zones, il n’est possible de faire que deux maïs pendant une période de cinq ans. En implantant directement le couvert au moment du semis, on s’affranchit de cette limite et on peut faire un maïs tous les ans si on le souhaite », explique David Kraemer. Au niveau agronomique, cela permet d’avoir la couverture de sol la plus permanente possible, ce qui permet de piéger le maximum d’azote résiduel dans le sol pour le restituer au fur et à mesure du cycle végétatif du maïs. Cette couverture prolongée est également très intéressante au moment de la récolte en diminuant le tassement du sol quand celui-ci est humide.

Des pertes de rendements « limitées »

En se lançant dans cet essai, la Chambre d’agriculture Alsace ne part pas non plus dans l’inconnu. Les collègues belges du CIPF (Centre indépendant de promotion fourragère) ont déjà expérimenté cette technique avec succès. De tous les couverts testés, il s’est ainsi avéré que c’est le trèfle blanc nain et la fétuque rouge qui offraient les meilleurs résultats, avec un impact minime sur les rendements de maïs. « Il faut que cela soit le plus transparent possible pour la culture », note le conseiller de la CAA. Les essais menés en Belgique ont ainsi démontré qu’il ne fallait pas dépasser les six kilos par hectare de fétuque rouge et les deux kilos par hectare de trèfle blanc nain pour éviter tout problème de concurrence avec le maïs, sur l’eau comme sur l’azote.

D’un point de vue technique, cumuler semis et sous-semis en un passage ne nécessite pas de matériel particulier. Pour ces essais menés dans le Kochersberg, la CAA a utilisé un semoir combiné Aerosem PCS de Pöttinger comportant quatre éléments semeurs. « Mais dans l’absolu, on peut utiliser tout type de semoir monograine utilisé couramment. Il faut juste y ajouter un kit semoir à petites graines pour les engrais verts qu’on a l’habitude de monter sur des déchaumeurs. La seule différence est que là, on l’intègre entre les éléments semeurs du maïs avec des peignes et des descentes », détaille David Kraemer.

Les premiers effets observables de ces essais seront visibles au début de l’été. Mais grâce au recul apporté par les essais belges, le conseiller de la CAA est confiant. « On sait que c’est une technique qui fonctionne. On ne l’avait pas encore essayé en Alsace car on n’avait pas le matériel à disposition. Maintenant, on veut montrer à nos agriculteurs que semer des couverts avec du maïs a un réel potentiel chez nous avec le risque minime de pénaliser les rendements. » Une limite existe cependant : l’impossibilité d’utiliser le désherbage mécanique dans une telle situation. Ce qui nécessite, au préalable, d’avoir un raisonnement global sur le choix de ses matières actives et ses techniques de désherbage.

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