Rencontre avec le préfet du Haut-Rhin
Les « gardiens du temple » tirent la sonnette d’alarme
Rencontre avec le préfet du Haut-Rhin
Vie professionnelle
Publié le 30/04/2021
Chez les agriculteurs de montagne, il n’y a pas seulement des difficultés. Ainsi des fermes ont su se développer, se diversifier et ont un avenir garanti à moyen terme grâce à une transmission déjà planifiée. « C’est pour cela que nous vous avons invité ici aujourd’hui, à Osenbach, où se trouvent deux exploitations dynamiques qui ont su progressivement répondre aux défis qui leur étaient imposés », explique en préambule le premier vice-président de la Chambre d’agriculture Alsace, Denis Nass, lors d’une rencontre organisée avec le préfet du Haut-Rhin, Louis Laugier, le 26 avril. Dans cette commune de moins de mille habitants, les fermes Motsch-Gollentz et Rué ont en effet la particularité de produire céréales et lait, tout en ayant une activité de transformation et de vente directe. Et dans les deux cas, les enfants ont déjà prévu de prendre le relais lors du départ en retraite de leurs parents. « C’est un immense soulagement pour nous », révèle le maire d’Osenbach, Christian Michaud.
« Nous allons à la catastrophe »
Cet optimisme reste néanmoins voilé d’inquiétudes de plus en plus fortes. Il y a d’abord le problème croissant des sécheresses qui pose de réels problèmes pour l’autonomie fourragère des exploitations. « Quand je me suis installé il y a 25 ans, ce problème n’existait pas. Heureusement que je peux produire du fourrage à Merxheim grâce au réseau d’irrigation collectif qui a été mis en place (lire plus bas). Aujourd’hui, 50 % de l’alimentation de mes bêtes vient de là-bas », témoigne David Gollentz. Un pourcentage qui l’empêcherait par exemple de produire du munster fermier ; le cahier des charges de l’AOP exige en effet qu’au moins 70 % du fourrage soit autoproduit aux alentours de la ferme. À cela s’ajoute l’obligation d’avoir 95 % du fourrage qui provienne de la zone AOP. « Quand vous voyez les problèmes d’eau qu’on a, ajoutés aux dégâts de gibier qui augmentent de manière exponentielle, vous voyez bien qu’on se dirige vers une situation catastrophique si rien n’est fait. La montagne brûle Monsieur le préfet », avertit le président de l’Association du munster fermier (AMF), Claude Schoeffel.
Ange Loing, coresponsable du dossier chasse à la FDSEA du Haut-Rhin, enfonce le clou : « Oui, la situation est catastrophique. Nous avons des prairies où plus rien ne pousse par manque d’eau, et quand on sème à nouveau, c’est le gibier qui termine le travail. La survie de nos exploitations est en jeu. Les chasseurs sont dépassés par la situation, même ceux de bonne volonté. Il faut des moyens supplémentaires et nouveaux pour faire baisser cette pression. Sinon, en effet, nous allons à la catastrophe. » Le président de la FDSEA 68, Pascal Wittmann, en profite pour rappeler que cette problématique de gibier se retrouve dans la majeure partie du département. En guise de solution, il propose ainsi d’identifier « ceux qui posent problème » dans le Haut-Rhin. « On doit prendre des mesures face à ceux qui ne jouent pas le jeu. » Le conseiller régional, Patrick Bastian, propose une autre solution pour mettre fin au problème : la stérilisation du gibier. « En Allemagne, pour protéger la forêt, ils ont supprimé les cervidés pendant quinze ans. C’est radical mais cela a fonctionné. Chez nous, on n’arrive plus à financer la forêt correctement tellement les dégâts coûtent cher. Cela ne peut plus continuer. »
Pas de transmission sans visibilité
Cette vision pessimiste de l’avenir est accentuée par le manque de visibilité sur les Mesures agro-environnementales. Un dispositif unique en France, permettant de répondre à des demandes de la société - zéro phyto et plus de biodiversité - mais remis en question au grand dam des responsables syndicaux haut-rhinois. « On est en avance sur ces questions de société et on nous dit d’aller doucement. On a vraiment du mal à comprendre », ajoute Ange Loing. Michel Habig, conseiller d’Alsace à la CEA, partage la même interrogation : « Il n’y a pas de perspectives, pas de réponses précises. Pourtant, nous le voyons bien ici : sans les agriculteurs pour façonner ce paysage de montagne, il y aurait des friches. Il faut que ces MAE soient renouvelées pour au moins cinq ans pour qu’ils puissent continuer à le faire et inciter les jeunes à reprendre. »
Avec 40 % des agriculteurs qui vont partir en retraite au cours des dix prochaines années, il va en effet falloir donner des raisons d’y croire pour les éventuels repreneurs. Pierre-Luc Tischmacher, pour les JA 68, rappelle au préfet que les jeunes ont de l’ambition, de la motivation et la volonté d’entreprendre. « Faites-nous confiance pour reprendre le flambeau et aller plus loin. Mais pour y arriver, nous aurons besoin de l’aide de l’État, de l’Europe et de l’accompagnement bienveillant de l’administration. »
Cultiver le « bien vivre ensemble »
C’est aussi à elle que s’adresse le président des fermiers aubergistes, Serge Sifferlen, pour « garder ce joyau » qu’est la montagne vosgienne. « Aujourd’hui, tout le monde veut profiter de la montagne, et c’est tant mieux. Mais il faut des garde-fous pour éviter que cela devienne l’anarchie. Il faudra trouver des solutions contre la vitesse et le bruit les jours où il y a beaucoup de monde. Mais des solutions intelligentes sans tomber dans des extrêmes. Nous comptons sur vous pour nous accompagner lorsque nous serons déconfinés. Pas comme l’an passé où on a eu l’impression d’être un peu abandonnés pendant trois semaines. » Pour parvenir à une solution qui fonctionne sur le long terme, Christophe Rué est persuadé qu’il faut avant tout cultiver le « bien vivre ensemble ». « La montagne est un espace économique comme un espace de loisir. C’est un équilibre qu’il n’est pas toujours facile de trouver, mais il est essentiel. Il permet par exemple de favoriser la vente directe de nos produits, une solution parmi d’autres qui permet à nos fermes de vivre. » Des structures qu’il ne faut d’ailleurs pas oublier dans le développement du très haut débit dans le département estime pour sa part le député Jacques Cattin. « Il faut accélérer les investissements pour que les fermiers aubergistes et les fermes isolées soient connectés comme le reste de la population. Aujourd’hui, les commandes et réservations se font en ligne, comme pour les restaurants. »
Des solutions pour mieux gérer l’eau
La problématique de l’eau n’est malheureusement pas l’apanage de la montagne. À quelques kilomètres en contrebas, l’accès à la ressource pose là encore de plus en question. Sauf quand les agriculteurs se retroussent les manches pour trouver des solutions durables. C’est le cas à Merxheim où un réseau collectif d’irrigation a vu le jour il y a 11 ans. Un ouvrage que découvre le préfet pour la première fois depuis son arrivée dans le Haut-Rhin. « Ces agriculteurs ont été en avance sur leur temps, commente le président de l’Apco, Thomas Obrecht. Cela montre que des solutions existent pour résoudre les problèmes d’alimentation en eau. Ce qui a été fait ici peut être reproduit ailleurs. » Il rappelle au représentant de l’État que la problématique principale n’est pas la quantité d’eau disponible dans le département, mais bel et bien sa répartition.
« On a une nappe de 35 milliards de mètres cubes dans laquelle on ne pompe que 100 millions de mètres cubes par an, soit 10 % du volume renouvelé annuellement. On n’a pas l’impression de voler qui que ce soit. Pourquoi vouloir nous mettre des restrictions alors que la ressource est présente en abondance ? » Thomas Obrecht milite en revanche pour un transfert de la gestion des canaux de la Hardt de l’État à des acteurs locaux. « Mais avec des moyens financiers. Il y a des solutions à mettre en place pour injecter davantage d’eau dans la nappe avec ces canaux. Mais cela nécessite des investissements financiers assez conséquents. Et sur ce point, EDF ne joue clairement pas le jeu », regrette-t-il. Des solutions sont aussi à explorer au niveau des rivières et des ruisseaux du Centre Alsace, dont l’entretien a été laissé de côté au fil du temps. « Mais là encore, cela nécessite que tous les acteurs soient réunis autour de la table. »
Une Pac qui inquiète
Pour Pascal Wittmann, il ne pourra pas y voir de sérénité sans « visibilité ». « On voudrait avoir une vision globale de notre agriculture à moyen terme. Mais avec la Pac qui se profile, on est dans le flou. Et il y a des lignes rouges qu’il ne faudra pas franchir », prévient le responsable syndical. Outre un renouvellement sur plusieurs années des MAE, la profession demande surtout que la rotation envisagée à la parcelle telle qu’envisagée dans la future Pac ne voit pas le jour. « Pour notre agriculture haut-rhinoise, cela serait catastrophique encore une fois. Les céréaliers perdraient 30 % de leur chiffre d’affaires, tandis que les éleveurs perdraient la partie la plus importante de leurs rations alimentaires. Il faut quand même savoir que ce sont ceux qui ont des fermes herbagères qui s’en sortent le moins bien en ce moment. C’est grâce au maïs qu’ils s’en sortent. » La FDSEA est aussi inquiète des futurs contours du Plan stratégique national (PSN), la planification stratégique de la Pac à l’échelle nationale. « Et là, c’est l’État qui décide, donc vous », considère Pascal Wittmann. « On classifie les cultures d’automne comme une seule culture alors qu’il faudrait les séparer. Si on laisse par exemple le maïs et la betterave dans le même module, c’est la mort de la sucrerie d’Erstein. Est-ce cela qu’on veut ? »
Prendre un peu de hauteur
Très attentif au cours de cette visite, le préfet du Haut-Rhin, se veut « pragmatique ». Concernant la chasse, il a bien conscience de la complexité du sujet dans lequel il s’était déjà investi en novembre dernier et pendant l’hiver en prolongeant la chasse contre le gibier problématique. « Il y a une réalité : la pression sur le gibier est trop faible dans le département, il n’y a pas assez de chasseurs si on compare à d’autres départements. » La cause principale à ses yeux est le coût « exorbitant » des lots de chasses. « Là, on a un vrai problème. C’est un billet financier inaccessible pour un chasseur. Je comprends que c’est un revenu pour les communes, mais à long terme, la remise en état des forêts va coûter plus cher. »
Sur la question de l’eau, il faut à ses yeux « prendre un peu de hauteur ». « On n’aborde ce dossier qu’en temps de crise en disant qu’il faut restreindre l’accès pour untel ou untel. Il faut réfléchir différemment quand on sait que le niveau de précipitations est toujours le même durant l’année, seule la répartition n’est plus la même. Il y a donc des choses à faire au niveau du stockage, mais aussi au niveau de l’état du réseau qui est peut-être à revoir par endroits. » Pour avancer sur l’ensemble des problématiques, Louis Laugier invite le monde agricole à lui transmettre les « bonnes informations ». « Si le message est clair et compréhensible, c’est d’autant plus simple pour moi de le relayer. »












