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Nicolas Bernard

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Fermeture de Fessenheim

Les élus craignent une « impasse financière »

Pratique

Publié le 07/03/2021

C’est un anniversaire au goût très amer. Il y a un an, le premier réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim cessait toute activité. Quatre mois plus tard, c’est le second réacteur qui était mis à l’arrêt, officialisant la fermeture longtemps annoncée de la doyenne du parc nucléaire français. Un coup dur pour les élus du secteur qui dénonçaient alors une décision « purement politique ». Un an plus tard, l’amertume est toujours là, mêlée à une inquiétude croissante. La cause ? Le maintien de la commune de Fessenheim dans la liste des collectivités qui contribuent au Fonds national de garantie individuelle des ressources (FNGIR). Cette garantie est un mécanisme de compensation à l’euro près, pour chaque collectivité territoriale, des pertes de ressources, engendrées par la suppression de la taxe professionnelle en 2010. Le calcul de cette garantie se fait à l’échelle nationale : les collectivités gagnantes de la réforme paient pour les perdantes.

Cette décision qui risque d’entraîner toute la communauté de communes Pays Rhin-Brisach vers une « impasse financière » selon son président, Gérard Hug. « Avec la fermeture de la centrale, nous n’avons plus les recettes fiscales qui allaient avec, soit 6,4 millions d’euros. Par contre, nous devrons continuer à abonder ce fonds comme avant. Si nous continuons comme ça, c’est la mort financière et fiscale de notre communauté de commune et de la commune de Fessenheim », alerte-t-il.

La compensation de la compensation

Pour l’instant et jusqu’en 2023, les collectivités situées autour de la centrale bénéficient d’une compensation « intégrale » du FNGIR. Passé ce délai, le versement annuel à ce fonds passera de trois à deux millions d’euros par an, suite à un amendement ajouté à la loi de finances 2021. « C’est toujours trop, on ne peut pas. C’est comme demander à une personne licenciée de continuer à payer les charges sociales. C’est totalement absurde ! », s’insurge le maire de Fessenheim, Claude Brender. Le député LR, Raphaël Schellenberger, complète : « Avec cet amendement, on crée un mécanisme de compensation de la compensation. Pourquoi ne pas compenser l’intégralité de la somme ? Et pourquoi ne pas retirer le territoire de Fessenheim du FNGIR ? C’est ça, la solution. Ça serait deux millions d’euros de moins sur un total de deux milliards. On nous embête vraiment pour pas grand-chose. »

Le « cri d’alarme » des élus

Le Gouvernement, par l’intermédiaire de son secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, Sébastien Lecornu, s’était pourtant engagé, en janvier 2018, à « neutraliser les effets du FNGIR » pour le territoire de Fessenheim. Par la suite, ce sont les secrétaires d’État, Emmanuelle Wargon et Jacqueline Gourault, qui se sont engagées à trouver des solutions face à cette problématique. « Et aujourd’hui toujours rien. Les promesses du Gouvernement se succèdent mais le règlement de ce problème est toujours remis à plus tard. L’État avait promis une reconversion exemplaire du territoire de Fessenheim. Mais, si c’est réellement son objectif, il ne peut pas maintenir cette pression fiscale. À long terme, la centrale nucléaire coûtera donc plus cher au territoire que ce qu’elle a pu rapporter durant sa période d’exploitation. La survie de notre territoire est en jeu, c’est un cri d’alarme que nous lançons aujourd’hui », prévient le président de la communauté de communes.

Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin

Maintenir la pression sur tous les fronts

Vie professionnelle

Publié le 28/02/2021

Ils n’étaient pas trop de deux. Il y a un an, Patrick Meyer et Jérémy Pflieger prenaient ensemble la présidence des Jeunes Agriculteurs (JA) du Haut-Rhin, une fonction historiquement assumée par une seule personne. Une première dans l’histoire du syndicat départemental, et une décision au final très judicieuse. « Cela nous a permis d’être présents sur de nombreux sujets et auprès des services l’État », témoignent-ils de concert à l’issue de l’assemblée générale. Chaque dossier est géré par un groupe de travail ou un référent. « On délègue beaucoup aux administrateurs et nous dirigeons les grandes orientations. »

 

En direct de notre assemblée générale JA 68 qui se déroule en huis-clos avec les adhérents :D Divers sujets abordés...

Publiée par Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin sur Jeudi 11 février 2021

 

Réguler la consommation foncière

Outre l’installation qui reste le « cœur » de l’action JA, la préservation du foncier a occupé une part importante de l’année écoulée. « On n’est plus agriculteur si on n’a plus de terre », exposent simplement les trois coresponsables du dossier « foncier », Émeric Bendele, Jean Godinat et Pierre-Luc Tischmacher. Comme leurs aînés de la FDSEA, les JA s’efforcent de préserver au maximum les intérêts du monde agricole, tout en permettant un développement économique et urbain « réfléchi ». « Nous sommes pour l’esprit d’entreprendre, il faut juste y fixer des limites pour que, dans quelques années, il nous reste du foncier à transmettre à une nouvelle génération d’agriculteurs », poursuivent-ils. Cela sous-entend, d’une part, d’être présent et actif dans les CDPENAF (Commissions départementales de préservations des espaces naturels, agricoles et forestiers) pour ajouter de la cohérence dans certains projets présentés. Mais aussi pour mettre en évidence une consommation foncière « sans états d’âme » de certaines agglomérations dans l’élaboration des nouveaux plans locaux d’urbanisme, intercommunaux ou non. Si la pression sur le foncier agricole augmente, c’est toute la politique d’installation qui est remise en cause. Elle a beau être assez dynamique aujourd’hui (lire encadré), elle pourrait très bien être fragilisée dans les années à venir si le foncier n’est pas suffisamment régulé et protégé. « Quelle perspective a-t-on si on doit travailler toute sa vie uniquement pour financer le foncier ? Sa valeur doit être en adéquation avec la production. Les jeunes générations doivent y avoir accès à un prix raisonnable », poursuivent-ils.

« Non » au photovoltaïque au sol

Cette présence syndicale est aussi plus que nécessaire pour s’opposer à tout projet photovoltaïque sur des sols agricoles. « Nous serons intransigeants sur ce point. C’est quelque chose qu’on ne peut pas accepter. L’opportunisme économique est là, c’est donc très tentant. Mais nous resterons vigilants à toute forme de dérive », prévient Jérémy Pflieger. Les chiffres présentés ont de quoi inquiéter, en effet. « On parle de 10 000 hectares d’énergie solaire au sol dans les années à venir, c’est une tout autre dimension que celle liée à l’urbanisme. Ce n’est pas au monde agricole de se déshabiller pour permettre à l’État de remplir ses engagements de transition écologique. Et où est l’écologie s’il s’agit de bétonner et recouvrir des espaces vivants et cultivés, sachant le nombre de toitures, de parkings et de friches non valorisés ? On nous annonce de l’agrivoltaïsme, mais est-ce qu’une agriculture durable et saine peut trouver sa place sous ces panneaux solaires ? », s’interrogent les JA.

Garantir la valeur ajoutée

Si le terrain est indispensable à l’activité agricole, il ne fait pas tout non plus. Sans marge économique, sans revenu, toute entreprise est condamnée à plus ou moins long terme. Patrick Meyer n’a pas manqué de le rappeler : « Nos agriculteurs ont faim de valeur ajoutée. Où est la marge qui aurait dû revenir à nos fermiers à travers la loi Egalim ? On est capable de nous l’appliquer sans problème. Mais quand allons-nous enfin la faire appliquer aux industriels et aux GMS ? Sans le retour de cette valeur ajoutée, nous allons perdre notre diversité, la maîtrise de notre foncier au détriment d’investisseurs étrangers. Si rien n’est fait, c’est toute notre sécurité alimentaire qui sera menacée d’ici dix ans. » À cela s’ajoutent les incertitudes liées à la future Pac et la remise en cause de certaines pratiques agricoles comme l’irrigation. Un dossier crucial pour l’agriculture départementale, en plaine comme en montagne. Mais contrairement à leurs collègues céréaliers, les éleveurs du massif n’ont pas la chance d’avoir une immense réserve d’eau à quelques mètres sous terre pour satisfaire leurs besoins. « C’est pour cela que nous réfléchissons à des solutions qui leur permettraient d’être plus autonomes en mettant en œuvre des choses simples qui demandent peu de travail, pas de déforestation ou de grands ouvrages. Malheureusement, il y a des personnes qui nous mettent des bâtons dans les roues pour des raisons infondées », déplore Jérémy Pflieger.

Une image « plus favorable » qu’avant

Heureusement pour les JA et les agriculteurs de manière générale, il y a aussi des raisons d’être optimistes. Comme le souligne avec justesse Patrick Meyer, la « guerre » déclarée contre le Covid-19 a permis de mettre en lumière les professions « indispensables » à la survie de la société, dont l’agriculture. « Pendant le premier confinement, les consommateurs ont retrouvé le chemin de nos fermes et ont pu redécouvrir à quel point notre agriculture française et alsacienne est belle, diverse, variée et produite en quantité suffisante pour tous. » Depuis, cette dynamique a un peu faibli ; de nombreux consommateurs étant retournés à leurs anciennes habitudes d’achat. Néanmoins, des évolutions sont restées observe Jérémy Pflieger : « Notre image dans la société est un peu plus favorable qu’avant le premier confinement. Pourtant, nous n’avons pas changé nos pratiques. On ressent même une envie de s’installer, notamment chez des personnes qui ne sont pas issues du milieu. Cela nous montre que l’agriculture fait encore rêver. Et ça, c’est encourageant pour la suite ! »

 

 

Dégustation d’attribution des Sigilles

Le château sort (un peu) de son sommeil

Vigne

Publié le 22/02/2021

« Cela fait chaud au cœur de renouer avec une activité en présentiel ! » Pour la première fois depuis des mois, le château de la confrérie Saint-Étienne, à Kientzheim, s’anime pour accueillir la traditionnelle et incontournable dégustation des Sigilles. Un rendez-vous qui a en théorie lieu deux fois par an - une fois en février, une fois en juillet - qui distingue à chaque fois le « meilleur » des vins d’Alsace déjà mis en bouteille. Mais, avec la crise du Covid, l’édition estivale de 2020 a été annulée, au même titre que la grande majorité des manifestations qui ont habituellement lieu entre les murs du château : chapitres solennels, ateliers vins mets, dégustation de millésimes anciens, mais aussi les réunions professionnelles, séminaires et autres mariages. « Nous avons vécu une année quasi blanche. Le château a été mis en sommeil », regrette le chancelier receveur de la confrérie, Jean-Paul Goulby. Seule satisfaction, cette accalmie forcée a permis de terminer les travaux de rénovation du château - dont une toiture flambant neuve - dans la sérénité. En attendant de retrouver un rythme d'activité « normal », la confrérie Saint-Étienne a pu se consoler avec la dégustation d’attribution des Sigilles. La manifestation était autorisée en tant qu'évènement à caractère professionnel, non ouvert au public. « Tout le reste est formellement interdit », résume Eric Fargeas, le délégué général de la confrérie Saint-Étienne.

Bonne participation, malgré le contexte

Une fois n’est pas coutume, la dégustation d’attribution des Sigilles s’est déroulée dans la salle Schwendi, au deuxième étage, plus spacieuse que la salle capitulaire située au premier. Ensuite, chaque dégustateur devait venir avec ses propres verres. Là aussi, c’est une première. La soixantaine de dégustateurs présents était répartie par groupes de trois ou quatre sur des tables rondes d’1m80 de diamètre. À chaque table, une personne était désignée pour faire le service des vins tout au long de la dégustation, sans possibilité de passer la main à une autre personne. À chaque prise de bouteille, désinfection des mains au gel hydroalcoolique et désinfection du goulot de la bouteille. Dernier point, l’obligation d’ouvrir les fenêtres toutes les heures pour renouveler l’air de la pièce.

Malgré ces lourdeurs protocolaires, la dégustation s’est déroulée normalement. Seuls les masques posés ici et là rappelaient les conditions inédites de cette première édition des Sigilles 2021. La dégustation portait sur les millésimes 2019 et antérieurs pour les AOC Alsace, les grands crus et les crémants, et, sur les millésimes 2018, et antérieurs, pour les vendanges tardives et sélections de grains nobles. Au total, ce sont 184 vins provenant de 42 maisons qui ont été dégustés, comparés et évalués. C’est un peu moins qu’en 2020 (225 vins pour 51 maisons) mais cela reste une « belle session » malgré la crise sanitaire explique Jean-Paul Goulby. « C’est plus que certaines années précédentes. On peut être très satisfaits de cette participation. »

Le terroir : « un choix judicieux »

Sans surprise, l’orientation « terroir », prise il y a quelques années, maintenant, par la confrérie, est désormais bien intégrée par les maisons participantes : 36 % des vins en compétition l’étaient sous cette étiquette. Une satisfaction évidente pour le chancelier-receveur. « Nous voulions davantage mettre en avant l’identité des terroirs sur lesquels sont nés les vins. On se rend compte aujourd’hui que cela a été un choix judicieux. »

Reste l’étape, pas toujours évidente, d’écarter les vins qui n’auront pas le privilège d’intégrer l’immense œnothèque de la confrérie, véritable « mémoire » du vignoble alsacien étalée sur plusieurs décennies. Pour chacune des catégories en compétition, seuls un tiers des vins peuvent recevoir le Sigille. « C’est un maximum, pas un objectif », rappelle Eric Fargeas. Pour y arriver, chaque vin doit obtenir la note minimale de 7 sur 10 dans chacun des deux critères évalués : la qualité intrinsèque et la typicité dans l’appellation, et le millésime, avec la mise en avant du caractère cépage et ses spécificités, dans la section « cépage » ; et l’identité du terroir, et ses particularités, dans la section « terroir ». Rendez-vous le 22 février pour connaître les heureux élus des premiers Sigilles 2021 de la confrérie Saint-Étienne.

 

La dégustation d'attribution du Sigille de qualité des vins d'Alsace bat son plein ce matin au château de Kientzheim avec la Confrérie Saint-Etienne. #csealsace #alsacerocks

Publiée par Confrérie St-Etienne Alsace sur Jeudi 11 février 2021

 

Ferme Reymann à Raedersheim

L’humilité dans les paniers

Pratique

Publié le 16/02/2021

La vente directe à la ferme, cela ne s’improvise pas du jour au lendemain. Isabella et Sébastien Reymann, à Raedersheim, l’ont bien compris. À l’origine, l’exploitation a été créée en 1935, par le grand-père de Sébastien, autour de 18 ha et sept vaches laitières. Au fil du temps, la ferme s’est agrandie en abandonnant l’élevage pour se spécialiser dans la production de céréales et de pommes de terre. Aujourd’hui, ce ne sont pas moins de 100 ha qui sont cultivés par Sébastien : la majeure partie en maïs et blé (et colza, une année sur trois) écoulée auprès des coops et négoces, et 8 ha en pommes de terre. Une diversification initiée par son père. Ce dernier a toujours vendu en direct sur les marchés, à la ferme et auprès de supermarchés du secteur via des contrats d’achats bien ficelés.

Cette première expérience de circuit court va s’avérer fort utile en 2010, au moment où Isabella imagine la création d’un point de vente regroupant une diversité de produits fermiers. « Je ne travaillais pas dans le milieu agricole. Je voulais arrêter mon emploi et rejoindre Sébastien dans l’exploitation. Mais il fallait créer un salaire en plus pour ça. On vendait déjà nos pommes de terre, ainsi que des oignons et des œufs d’autres producteurs. On avait une base solide pour développer le concept. » L’idée émerge en discutant avec une cliente régulière. « Elle nous demandait des légumes que nous n’avions pas ; il fallait trouver d’autres producteurs avec qui travailler. »

Un fonctionnement bien rodé

Pendant que Sébastien reste focalisé sur la production, Isabella s’attelle à développer cette nouvelle activité en cherchant de nouveaux partenaires. « Je ne connaissais personne au départ. Et puis j’ai rencontré Olivier Gutleben, maraîcher à Munwiller, au détour d’une formation à la Chambre d'agriculture. Ça a été le point de départ. Et le bouche-à-oreille a fait le reste », explique Isabella. Progressivement, les demandes affluent, les paniers gagnent en diversité : viandes, fromages, yaourts, miels, fruits viennent compléter l’offre, tous issus de producteurs situés à moins de trente kilomètres à la ronde. Ils sont aujourd’hui une vingtaine (dont quatre maraîchers) à collaborer toute l’année avec la ferme Reymann sur le principe de l’achat-revente. Les prix sont négociés au plus juste, sur le principe « gagnant-gagnant ». « Pour le producteur, ça reste plus intéressant que de vendre à une grande surface, pour moi, cela permet de dégager deux salaires, dont un à mi-temps, et pour le client, cela lui permet d’avoir des produits de qualité à un prix correct. »

Deux formules de panier sont proposées à 10 et 15 euros. Le contenu ne peut pas être modifié, mais pour l’achat d’un panier, la fidélité est récompensée : après dix paniers achetés, le onzième offert. Et pour ceux qui ne sont pas intéressés par ces paniers, il y a toujours la possibilité de commander ses produits au détail, comme au marché. « Cette option est aujourd’hui privilégiée par 80 % des clients de la ferme », indique Isabella. Pour passer commande, tout se fait sur le site internet de la ferme du lundi au mardi midi. Passé ce délai, le formulaire de réservation est inaccessible jusqu’au début de la semaine suivante. Le mercredi, Isabella se rapproche des producteurs pour récupérer le contenu des commandes. Elle va en récupérer une partie, l’autre lui est livrée directement. Une fois les paniers préparés, les clients peuvent venir les chercher le jeudi et le vendredi à la ferme Reymann.

Contrairement à d’autres initiatives similaires, il n’est pas possible de les payer au moment de la commande. Un choix parfaitement assumé alors que le paiement en ligne s’est fortement démocratisé ces dernières années. « La mise en place d’un module de paiement a un coût assez important, en plus de nécessiter des compétences techniques pour l’installer. C’est pour cela qu’on a préféré miser sur un paiement au moment du retrait. Et ça marche bien comme ça », justifie Isabella.

Le lien social comme moteur

Le fait de payer « à l’ancienne » procure un avantage indéniable à ses yeux : les clients sont là physiquement, prennent le temps de discuter. « C’est une sorte de marché du village 4.0. On se sert d’internet, mais on entretient un vrai lien social. Et ça, ça fait du bien ! » Avec le temps, une relation « privilégiée » s’est tissée avec les clients. Certains viennent même d’assez loin pour acheter leurs paniers. « La plupart viennent des communes alentour, mais peu de Raedersheim bizarrement. Par contre, nous avons une cliente qui vient exprès d’Ottmarsheim. Elle pourrait acheter des produits fermiers plus près de chez elle, mais elle préfère au final venir ici parce que c’est nous. C’est là qu’on voit à quel point l’aspect social est important. » Le lien social est ce qui compte le plus à ses yeux. « Quand les gens achètent des produits fermiers en direct, ils peuvent discuter avec celle ou celui qui les a fabriqués ou cultivés. C’est ce qui fait toute la différence avec des supermarchés, et c’est ce qui plaît beaucoup aux anciennes générations qui ont connu ça plus jeune, et les jeunes générations qui sont très sensibles à ces notions de proximité et de transparence. »

S’il y a d’ailleurs une chose qu’Isabella a bien comprise de ces dix premières années de vente à la ferme, c’est la nécessité d’être clair avec le client, de lui parler en toute franchise, sans mentir. « Dans la vente directe, si tu veux tenir dans le temps, il ne faut pas tricher. Aujourd’hui, tout se sait rapidement. Par exemple, nous vendons des agrumes de Sicile en lien avec un producteur de là-bas. Ce n’est pas du local alsacien, mais ça contribue tout de même directement à un agriculteur. Mais ça, il faut l’expliquer. »

Éviter la « gourmandise »

Ce lien avec la clientèle lui a permis de tenir bon dans les moments difficiles, quand le désespoir commençait à pointer. « Pendant les cinq premières années, je n’avais pas de salaire. Je me disais : à quoi bon, autant que j’aille travailler dans un supermarché, au moins je gagnerais ma vie. Mais j’avais au moins la satisfaction d’apporter quelque chose, et j’ai tenu », se rappelle Isabella.

Cette époque délicate est aujourd’hui derrière elle. La mise en place du site internet (dans sa troisième version aujourd’hui) et une présence soutenue sur les réseaux sociaux ont porté leurs fruits. Entre 100 et 150 clients fidèles répondent présents, toutes les semaines. En théorie, il pourrait même y en avoir plus, vu la demande. « Mais là, on a atteint un plafond. Préparer et vendre les papiers, ça demande du temps. Plus, je ne pourrais pas gérer. On peut toujours évoluer, faire plus. Mais ça veut aussi dire gérer une équipe. Et je n’ai pas envie de ça », reconnaît Isabella.

À ses yeux, il faut de toute manière éviter toute forme de gourmandise, si on se lance dans le créneau de la vente directe. Pas de poule aux œufs d’or à l’horizon malgré le regain d’intérêt pour les circuits courts observé en 2020 avec la crise du Covid-19. « Quand on fait le bilan, on s’aperçoit que cette épidémie n’a pas changé grand-chose pour nous. On a bien gagné quelques nouveaux clients suite au premier confinement, tandis que d’autres sont retournés au supermarché. Mais notre dynamique actuelle, c’est d’abord le résultat de dix années de travail, d’expérience et de préparation. Beaucoup de gens pensent qu’on peut faire un point de vente du jour au lendemain et se faire de l’argent rapidement. Il faut surtout beaucoup de travail et de communication pour y arriver. Au final, il faut rester humble. »

 

 

Du nouveau à la Ferme Reymann ! Dès cette semaine retrouvez des poules et des poulets fermiers de haute qualité. Plus d'...

Publiée par Ferme Reymann Raedersheim sur Dimanche 17 janvier 2021

 

Angela et Ghislain

D’Amour et de schiste

Vigne

Publié le 11/02/2021

C’est une danse entre le soleil et la montagne, le feu et la pierre, la Colombie et l’Alsace. Une danse qui a démarré dans les ruelles romantiques de Montmartre et qui se poursuit aujourd’hui sur les coteaux schisteux de la petite commune d’Albé, au-dessus de Villé. Angela Prado vient de Bogotá, la capitale sud-américaine aux huit millions d’habitants. Ghislain Moritz est un enfant de Reichshoffen, au nord de Haguenau. Elle a 35 ans, il en a 36. En 2018, ils se sont lancés dans la grande aventure vigneronne en créant leur petit domaine de 5 ha en partant de rien. Moritz-Prado était né, sur les étiquettes du moins. Car, entre eux, le début de l’aventure remonte au 25 décembre 2009, à l’occasion d’un Noël entre amis à Paris. Elle étudiait l’économie à Rennes, lui revenait de la vallée du Douro, au Portugal, où il venait de terminer une expérience enrichissante d’œnologue dans un domaine viticole. « J’étais rentré en France pour repartir aussitôt en Roumanie où une nouvelle opportunité professionnelle s’offrait à moi en tant que maître de chai », se rappelle-t-il. Il ne le savait pas encore mais ce petit interlude parisien allait prendre un accent latin inattendu. « Nous avions un ami commun. Il a organisé cette fête, il nous a invités, on s’est rencontrés. » Ils ont causé, échangé, un peu rigolé. Sans aller plus loin. Ghislain était encore en couple lors de cette première rencontre. « Son histoire était intéressante mais je n’avais aucun intérêt à aller plus loin. Il est parti en Roumanie et je lui ai souhaité bon courage pour la suite », se remémore Angela.

Un « soleil » venu de l’Ouest

L’histoire aurait pu s’arrêter là, comme tant d’autres. Mais il était écrit quelque part que Bogotá et Reichshoffen devaient faire un (très) gros bout de chemin ensemble. Un mois après cette première rencontre, Ghislain revient à Paris. La discussion reprend avec un détail d’importance : il est à nouveau célibataire. « Là, il est devenu très intéressant », glisse Angela avec son regard rieur. La suite ? Une sorte de mélange entre Lost in Translation, La La Land et Amélie Poulain. « On a marché dans les rues de Paris, on est montés jusqu’à Montmartre, jusqu’à se perdre. On s’est spontanément mis à danser comme ça, sans réfléchir. » Ghislain le romantique oui, mais Ghislain l’Alsacien d’abord. Cette inoubliable virée piétonne dans les ruelles parisiennes se termine autour d’un bon Picon bière bien d’ici. Angela ne connaissait pas ce breuvage, elle adore. Pas de chichi, un bonheur simple autour d’une mousse aromatisée. « Ça, c’est carrément nous ! », lancent-ils en chœur. Et un état d’esprit : l’optimisme, la volonté d’aller de l’avant, la détermination. Pour Angela, c’est juste une évidence. « Mes parents ont vécu des choses difficiles, en Colombie. Alors, si tu as un toit, de quoi manger et une famille qui t’aime, tu te dis que tu n’as pas le droit de te plaindre. Et puis, comme me disait ma mère : un sourire, c’est gratuit. Alors, autant sourire ! » Ce trait de personnalité a particulièrement séduit Ghislain, lui-même très optimiste de nature : « Je préfère les gens joyeux et entraînants ! » Surtout avec un beau regard vert pétillant comme celui d’Angela. Douze ans après, Ghislain est toujours sous le charme. « La première fois que je l’ai vue, c’était en photo. J’ai été foudroyé par sa beauté. C’était un soleil venu de l’Ouest ! », admet-il. Pour Angela, l’effet « whaou » devant la beauté de son amoureux s’est conjugué avec sa grande capacité d’écoute. « La deuxième fois qu’on s’est vus, il s’est rappelé avec précision tout ce qu’on s’était dit la première fois, jusqu’aux noms des personnes de ma famille. C’est l’une de ses plus grandes qualités, encore aujourd’hui. » Cinq mois plus tard, une certitude : c’est elle/lui. Il la demande en mariage. Elle dit oui.

Vulnérabilité et écoute

Ghislain retourne en Roumanie, laissant Angela terminer ses études en France. Après un an passé à distance, elle le rejoint là-bas. Après Bogotá, Rennes et Paris, direction le Judetul Vâlcea, au cœur de la campagne roumaine, pour participer à la « renaissance » du domaine Avincis. Elle est embauchée pour s’occuper du marketing, sans en avoir fait auparavant. « Pour me faire venir, les propriétaires ont eu la bonne démarche de m’inclure dans le projet », explique-t-elle. Mais la transition est difficile pour elle. « À la base, je suis une maxi-citadine. À aucun moment, je ne m’imaginais aller vivre un jour à la campagne. » Et quelle campagne : la capitale, Bucarest, est à 200 kilomètres, le premier village est à 10 kilomètres. « Pour qu’une Colombienne, qui rêvait de vivre à Paris, accepte d’aller au fin fond de la Roumanie, il faut être sacrément amoureuse quand même… » Sur place, ses sentiments sont mis à rude épreuve. Très loin de sa famille, loin de la ville, le moral d’Angela en prend un coup. Elle vit des moments « obscurs », son ego en prend un coup. Elle qui se voyait faire carrière dans l’économie, la gestion et les relations internationales se retrouve à être la « femme de » pour certaines personnes. En face, Ghislain entend, écoute, comprend. « J’étais sur mon petit nuage tandis qu’elle était triste. Il fallait trouver une solution qui nous permette d’aller de l’avant. C’est une épreuve qui nous a fait grandir et qui a fait évoluer notre dynamique de couple. On est devenus plus forts pour la suite », relève le jeune vigneron. À ce moment-là, Angela s’inscrit à un master en commerce international vins et spiritueux à Dijon. Pendant un an et demi, elle se forme, elle apprend… et retrouve Paris une fois par mois. « Je reprenais une bouffée de CO2 », s’amuse-t-elle encore aujourd’hui.

L’Alsace, sinon rien

Dès le début, cette expérience roumaine devait être temporaire. « On s’est dit : OK, on y va ensemble, mais ensuite, on monte notre propre projet. » En juillet 2017, ils reviennent en Alsace chez les parents de Ghislain avec leur premier fils Mathis, des idées plein la tête et beaucoup de bonne volonté. Ils auraient pu choisir un autre vignoble où s’installer, mais l’Alsace a toujours été la seule et unique option à leurs yeux. « Déjà, j’ai de la famille ici. Et puis, il y a la richesse du terroir, des cépages… », justifie Ghislain. Manque l’élément essentiel : le foncier. Quand on n’est pas du milieu, surtout en Alsace, mettre la main sur des parcelles de vigne n’est pas la chose la plus aisée. Sauf quand le destin fait bien les choses. À force de passer des coups de fil et de frapper à des portes, leur horizon s’éclaire. Le viticulteur Gilbert Beck souhaite se délester de ses cinq hectares situés à 500 mètres d’altitude, au-dessus d’Albé. Dans le même temps, ils font la connaissance de Pierre Sperry et son épouse, leurs « anges gardiens », vignerons retraités à Bleinschwiller, qui acceptent de leur louer leur cave pour vinifier leurs vins. Le projet Moritz-Prado peut enfin démarrer, non sans quelques réserves d’Angela qui souhaitait plutôt s’installer le long de la Route des vins. Ses doutes sont rapidement levés lorsqu’ils s’installent dans l’appartement situé au-dessus de l’ancienne école d’Albé. « Quand on est arrivés dans le village, les gens étaient délicieux avec nous, contents de voir des jeunes arriver et s’installer pour durer. »

Le bonheur en famille… et à deux

Depuis, la famille s’est agrandie avec l’arrivée d’Elias, et le domaine Moritz-Prado est sorti petit à petit de l’anonymat. La première récolte 2018 démarre fort autour d’un super millésime ; 30 000 bouteilles sont produites autour de dix vins différents. Ils fidélisent leurs premiers clients : un tiers de particuliers, un tiers de restaurateurs et un tiers à l’export. Ils passent en bio en 2019 avant d’évoluer vers la biodynamie en 2020 et leurs premières expérimentations en vins nature. La crise du Covid-19 interrompt ce bel élan. Comme pour de nombreux confrères vignerons, l’année est difficile. Mais ils tiennent bon et gardent la foi dans leur projet. « Si on reste dans la peur, on ne fait rien de toute manière », observent-ils. Toujours regarder devant soi, avec le sourire. Un avenir qui se matérialisera bientôt dans leur propre cave - et maison - qui doit prochainement sortir de terre à Albé. Grandir oui, mais à taille humaine. « Cinq hectares, ça nous suffit. On ne court pas après la quantité, du moment que l’entreprise est rentable. » Pas question de faire l’impasse sur le bonheur familial et, quand ils ont un peu de temps pour eux, sur le plaisir d’un rendez-vous en tête-à-tête. « Sur une année, cela doit désormais se compter sur les doigts d’une main. C’est quand on fait des salons en France ou à l’étranger qu’on en profite le plus pour se retrouver tous les deux. Ça reste dans le cadre du travail, c’est vrai. Mais vu qu’on prend du plaisir à ce que l’on fait, ce n’est que du positif au final ! »

 

 

 

La saison de #taille a officiellement commencé chez @maisonmoritzprado Pour nous donner bonne conscience, on s'est...

Publiée par Maison Moritz Prado - Vins d'Alsace sur Dimanche 27 décembre 2020

 

 

Les circuits courts sur Internet

« On veut apporter notre pierre à l’édifice »

Pratique

Publié le 10/02/2021

Après la « bulle internet » du début des années 2000, la bulle circuits courts ? Si la tendance du « manger local » est à la hausse depuis quelques années maintenant, l’année 2020 a vu la demande s’envoler pendant le premier confinement décrété pour lutter contre l’épidémie de Covid-19. Du jour au lendemain, de nombreux consommateurs se sont tournés vers les magasins de producteurs, livraisons à domicile et autres drives pour s’approvisionner en denrées alimentaires. Profitant de cet engouement soudain, des initiatives ont émergé, dans l’urgence pour certaines, pour créer des plateformes internet facilitant l’achat de produits fermiers. Jean-Luc Parthonneau, conseiller en circuits courts à la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA), le confirme : depuis le déconfinement, son service est régulièrement sollicité par des personnes désireuses de créer leur plate-forme de vente en ligne. « Parmi eux, on sent clairement qu’il y a des opportunistes, des gens qui veulent surfer sur la vague. Et il y a aussi des gens plus sérieux. » Il est vrai que le marché des circuits courts en France a de quoi aiguiser les appétits avec un chiffre d’affaires annuel estimé entre 1,8 et 2 milliards d’euros.

De la visibilité « gratuite »…

Installé en Alsace depuis deux ans, Mathieu Kleinhentz a créé le site coeur-fermier.com pendant le premier confinement. Le jeune homme de 24 ans, formé aux métiers du marketing et du multimédia, se retrouve subitement sans emploi à cause de la crise du Covid-19. « J’avais tout à coup du temps devant moi alors que les artisans et petits commerces se retrouvaient en difficulté. J’ai alors réfléchi à la meilleure manière d’être utile en mettant à profit mes compétences techniques. » Son idée de base était claire : apporter une visibilité sur internet aux producteurs pour leur permettre d’écouler leurs stocks avec une boutique en ligne facile à utiliser. Il monte le site en seulement trois jours et trois nuits et réussit à convaincre une quinzaine de producteurs de se joindre à l’aventure.

Malheureusement pour Mathieu, le déconfinement met un coup d’arrêt à son projet. « Tous les producteurs sont partis aussi vite qu’ils sont venus, sauf un qui est toujours là aujourd’hui », témoigne-t-il. Pas découragé pour autant, il se met en quête de nouveaux membres, sans succès. « Le problème est que beaucoup de personnes et d’agences de communication se sont lancées au même moment dans des projets similaires. Du coup, les personnes qu’on contactait étaient très sceptiques sur notre démarche. On a donc préféré mettre le projet en stand-by pour le relancer en 2021. »

L’idée est de rendre le site totalement gratuit pour le producteur, sans commission à reverser. Un choix surprenant et parfaitement assumé par Mathieu Kleinhentz. « Ce que je souhaite en priorité, c’est mettre à profit mes compétences techniques pour aider les agriculteurs à vendre leurs produits. Évidemment, si j’avais la possibilité de gagner un peu d’argent avec ce site, ça permettrait d’ouvrir de nouvelles perspectives de développement. Mais si je n’arrive pas jusque-là, ce n’est pas grave. J’ai réussi à retrouver un emploi fixe. Ce site, c’est juste du bonus pour moi. S’il donne de la visibilité à un producteur, c’est déjà beaucoup. Tout ce que je souhaite, c’est apporter ma pierre à l’édifice des circuits courts. »

 

? Roulement de tambour ... ? La boutique est officiellement en ligne ! ? Rendez-vous très vite sur notre site pour...

Publiée par Coeur Fermier sur Lundi 20 avril 2020

 

… à la gestion de la logistique…

À Soultz, dans le Haut-Rhin, Fanny Sperry et Sébastien Bringel ont imaginé une manière un peu différente de soutenir les agriculteurs : toujours un site internet avec leforumdulocal.fr, dans lequel les producteurs n’ont cette fois pas grand-chose à faire. « Notre idée est simple : faciliter au maximum l’achat de produits locaux à tous les consommateurs qui n’ont pas forcément le temps d’aller aux points de vente à la ferme ou aux marchés. »

Âgés de 27 et 25 ans, Sébastien et Fanny font partie de cette génération habituée au confort d’internet : on surfe, on clique, on est livré quelques jours plus tard. Une facilité d’achat qu’ils n’ont pas trouvée lorsqu’ils sont revenus en Alsace, en 2019, après leurs études. « On avait du mal à trouver un magasin à proximité de chez nous, où il n’y avait que des produits locaux. On a alors réfléchi à un service qui répondrait à ce besoin », témoigne Sébastien.

Comme Mathieu Kleinhentz, c’est le premier confinement qui les a poussés à passer à l’action. « Nos CDD venaient de se terminer et on était à la maison. On s’est alors demandé comment on pouvait être utiles à la société. » Formés à la gestion, à l’économie et à la création d’entreprise, Fanny et Sébastien lancent un financement participatif pour monter leur projet et obtiennent le soutien de l’association France Active Alsace et du Crédit Mutuel. Leur étude de marché est bien réfléchie. Pour se démarquer et convaincre les producteurs de travailler avec eux, ils articulent toute leur démarche autour d’un argument principal : ce sont eux qui gèrent la logistique de la ferme au client.

 

[La tournée des producteurs] ? Chaque semaine, nous avons opté pour la recherche des produits directement chez nos...

Publiée par Le Forum du Local sur Jeudi 14 janvier 2021

 

… aux marges « réduites »

Les achats se font uniquement en ligne, en fonction des produits à disposition, du jeudi au dimanche. La commande est ensuite transmise aux producteurs avant d’être récupéré par Sébastien. « On s’est dit que les agriculteurs étaient suffisamment occupés comme ça, et qu’il fallait leur faire gagner du temps. On s’occupe du conditionnement et de la livraison avec notre camionnette dans un rayon de trente kilomètres autour de Guebwiller. » Le concept plaît et détend des agriculteurs un peu sur la réserve au début. « On sort de nulle part, personne ne nous connaît, c’est normal. Il y a tout un travail de légitimité et de confiance à créer. »

Depuis le lancement au mois d’octobre, une trentaine de producteurs ont accepté d’apparaître sur ce site. Contrairement à Cœur Fermier, celui-ci est payant moyennant une commission sur chaque vente. « Mais dans la mesure où nous travaillons en flux tendu, sans stock, on n’est pas obligé de pousser les prix. Nos marges ne sont pas aussi importantes qu’un magasin physique », développe Sébastien. Les charges de cette jeune entreprise sont réduites au strict minimum : la camionnette, l’hébergement du site internet et un petit local de 130 m2 qui permet de stocker les commandes en attendant leur retrait ou livraison.

Par contre, pas encore de salaire pour les deux jeunes entrepreneurs. « Pour l’instant, on arrive à vivre grâce aux indemnités chômage que nous percevons, mais notre entreprise est viable économiquement. » Pour pouvoir se rémunérer, il leur faudrait 70 clients fidèles par semaine. Ils en ont 25 pour l’instant, de profils très divers, et la tendance semble prometteuse pour la suite. « On s’aperçoit qu’on a plus de commandes et des plus gros paniers moyens que ce qui avait été calculé. On est dans le bon rythme pour atteindre notre objectif : faciliter l’accès à des produits locaux de qualité », s’enthousiasme Sébastien.

Cristal Union, section d’Erstein

Des raisons d’y croire

Cultures

Publié le 04/02/2021

Cela fait 35 ans qu’il entend le même refrain : Erstein ? C’est fini. « Pourtant, on est toujours là. Et il ne tient qu’à nous de faire en sorte que non, Erstein est loin d’être fini. Notre usine a un réel avenir devant elle, et notre filière betteravière de magnifiques atouts à faire valoir », explique le président de la section d’Erstein de Cristal Union, Gérard Lorber. Sur ces 35 années passées, il en a fait que deux qui n’étaient pas « extraordinaires ». « Et des belles années, j’en ai fait, comme vous tous », glisse-t-il aux producteurs présents face à lui lors de la réunion « Perspectives » de Cristal Union qui s’est déroulée le 29 janvier à Sainte-Croix-en-Plaine. Et dans 35 ans ? Combien y’aura-t-il eu de « bonnes années » ? S’agira-t-il d’ailleurs d’une question qu’on pourra encore se poser ? Gérard Lorber prévient : « Si on ne fait rien, si on ne se mobilise pas, c’est fort possible que les prochaines générations se demandent plutôt pourquoi il n’y a plus de betteraves en Alsace, pourquoi la sucrerie a fermé. »

Des marges brutes à la hausse en 2020

Il ne manque pourtant pas grand-chose pour que l’avenir de l’usine d’Erstein soit consolidé : 1 000 ha de surfaces en plus. « On dépasserait les 7 000 ha, ce qui garantirait la rentabilité du site. Et 1 000 hectares, en Alsace, ce n’est rien par rapport aux 180 000 ha de surfaces céréalières que nous avons. Je suis sûr que nous pouvons y arriver. » Un discours de plus en plus audible dans la mesure où la filière betteravière est en train de retrouver une certaine dynamique économique. Pour la campagne 2020-2021, le prix payé par Erstein est compris entre 24 et 25 euros la tonne, en incluant les diverses primes. « On commence tout doucement à se rapprocher d’un prix intéressant. Et ce n’est pas fini », souligne Gérard Lorber. Pour 2021, la sucrerie annonce pour ses coopérateurs un prix indicatif de 26,50 €, primes incluses. « Ce n’est pas rien, les marchés sont encourageants », poursuit-il. Les perspectives économiques pour les agriculteurs sont en effet séduisantes. Avec les prix payés en 2020, et malgré les rendements impactés par la jaunisse ou la sécheresse, la betterave alsacienne affiche une marge brute qui n’a rien à envier au maïs ou au blé. En zones irriguées, les producteurs les plus performants ont atteint une marge brute de 1 108 euros à l’hectare, soit juste derrière le maïs irrigué le plus performant et ses 1 180 euros à l’hectare. La marge brute moyenne en irrigué sur les quatre dernières années est du même acabit avec 801 euros à l’hectare pour la betterave, 959 euros pour le maïs et 727 euros pour le blé. Dans les zones non irriguées, le bilan est presque tout aussi flatteur avec une marge brute de 863 euros à l’hectare pour les plus performants, contre 920 euros à l’hectare pour le maïs, et 860 euros pour le blé. De même, la marge brute moyenne sur les quatre dernières années est dans la moyenne des autres cultures, malgré des prix qui étaient en retrait.

Le Haut-Rhin, un département au fort potentiel

Dans sa quête de nouvelles surfaces, Gérard Lorber tourne son regard vers les secteurs les plus performants d’Alsace en matière de production betteravière en 2020 : Mulhouse et sa moyenne de 90 tonnes à l’hectare, et surtout Colmar qui affiche un rendement moyen record de 99 tonnes à l’hectare. « C’est simple : le Haut-Rhin est le meilleur département français cette année », glisse-t-il avec fierté. Des résultats pas si surprenants que ça quand on connaît les records régulièrement atteints en maïs dans ces zones irriguées. Mais les maïsiculteurs haut-rhinois seraient-ils prêts à convertir une partie de leurs parcelles à la production betteravière ? Le président de l’Association des producteurs de céréales et oléagineux (Apco), Thomas Obrecht, se montre ouvert à cette possibilité. « Avec la nouvelle Pac et la rotation à la parcelle qu’on nous annonce, nous serons obligés de maintenir d’autres productions aux côtés de la culture principale. Il nous faudra des cultures ayant de bons rendements et une bonne marge brute. La betterave, avec ce qui est présenté aujourd’hui, rentre dans ce cadre. » L’augmentation de la SAU betteraves dans le Haut-Rhin serait bénéfique à la filière maïs soutient Gérard Lorber. « Si on veut défendre l’irrigation, cela sera plus simple si on met plus en avant la betterave qui a, quoi qu’on fasse ou qu’on dise, une meilleure image que le maïs aux yeux du grand public. Je ne suis pas du tout anti-maïs, bien au contraire. J’en cultive moi-même. Mais force est de reconnaître qu’il y a une meilleure acceptation sociétale de la betterave. » Dernier argument, à ses yeux, en faveur d’une filière sucrière « forte » en Alsace : un intérêt croissant des acheteurs pour des produits plus locaux, estampillés HVE (Haute valeur environnementale) ou autre. « Il y a des clients qui sont prêts à payer plus cher pour ce type de plus-values. Peut-être que demain, il sera possible de valoriser des choses bien spécifiques », s’enthousiasme-t-il. Le bio pourrait en faire partie. Il est en tout cas dans les petits papiers de Cristal Union qui aimerait lancer une filière en Alsace. « On n’en fera pas en 2021 à Erstein. Il nous faut toujours 250 hectares. Par contre, nous allons continuer les essais dans nos deux départements. Nous gardons l’espoir de réussir dans cette voie. »

Atténuer les « risques » pour garder le maïs en N + 1

En admettant que la SAU betteravière alsacienne atteigne les 7 000 ha tant espérés par Gérard Lorber, il reste un autre (gros) défi à relever : celui de la lutte contre la jaunisse. La filière a trois ans pour trouver une solution alternative aux néonicotinoïdes (NNI), réautorisées provisoirement depuis la loi votée fin 2020. « Je suis convaincu qu’on trouvera une solution efficace, économique et pérenne. De gros moyens sont mis dans la recherche. Et quand on met les moyens, on trouve. On a bien trouvé un vaccin contre la Covid en six mois », note Gérard Lorber. Le retour des NNI a évidemment été salué par l’ensemble de la profession, avant de susciter quelques inquiétudes concernant ses conditions d’application. Le projet d’arrêté a, en effet, repris l’ensemble des préconisations de l’Anses qui avait été sollicitée pour évaluer le risque du retour des NNI pour les pollinisateurs. Parmi elles, l’impossibilité de semer du maïs l’année suivant une betterave. Un coup dur pour l’Alsace.

Présent lors de cette réunion, le président de la Confédération générale des betteraviers (CGB), Franck Sander, s’est tout même montré rassurant : « Nous sommes en lien permanent avec le cabinet du ministère pour faire évoluer ce dossier. Pour conserver le maïs en année N + 1, nous avons proposé la mise en œuvre de mesures d’atténuation des risques avec l’implantation de bandes compensatoires mellifères sur 2 % de la surface. Le comité technique du ministère semble favorable à cette option. Reste à voir si cela sera repris dans l’arrêté d’application de cette loi. » Ces mélanges mellifères seraient composés d’un bol alimentaire adapté aux abeilles. « C’est aux apiculteurs de nous dire ce dont ils ont besoin », poursuit Franck Sander. De son côté, Cristal Union s’engage à accompagner ses adhérents en leur fournissant gratuitement les semences de plantes mellifères dont ils auront besoin, jusqu’à 10 % de leur surface betteravière.

ApproAlsace

Une offre qui s’étoffe, des débouchés qui se profilent

Pratique

Publié le 02/02/2021

La crise sanitaire a grandement impacté l’activité de la plateforme ApproAlsace portée par la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA) et la toute nouvelle CEA (Collectivité européenne d’Alsace). Les commandes ont été divisées par deux lors du premier semestre 2020 avant de revenir à un niveau stable lors du second. Les mesures sanitaires et les consignes de sécurité étant drastiques, peu de visites de conseils dans les collèges ont pu être réalisées. Cependant, ce temps dégagé a été consacré à la recherche de nouveaux agriculteurs intéressés par la restauration hors domicile et la plateforme ApproAlsace. À ce jour, ce ne sont pas moins de huit nouveaux agriculteurs qui ont été recrutés ou en passe de l’être sur l’ensemble du territoire alsacien. Les principales familles de produits les plus commandés sur la plateforme seront donc étoffées avec quatre nouveaux producteurs en fruits et légumes, trois en produits laitiers et un en charcuterie. De plus, un certain nombre d’agriculteurs déjà sur la plateforme ont diversifié leurs gammes et proposent de nouveaux produits (lentilles vertes dans le Sundgau, nouveaux fromages…). Ce catalogue enrichi devrait permettre de répondre aux demandes des restaurants scolaires qui devraient croître en 2022 sous l’impulsion de la loi EGAlim. Au premier janvier de l’année prochaine, ils devront proposer à leurs menus au moins 50 % de produits de qualité et durables, et 20 % de produits bios. « C’est une opportunité pour les producteurs déjà engagés sur la plateforme, et un appel d’air pour celles et ceux qui souhaiteraient la rejoindre, explique Jean-Luc Parthonneau, conseiller en circuits courts à la CAA. Et dans la mesure où la restauration scolaire représente des clients solvables, pérennes, avec des volumes de commandes intéressants et réguliers, c’est un débouché vraiment très intéressant pour les agriculteurs. »

Ferme Lammert à Ensisheim

« J’ai vu un avant et un après »

Vie professionnelle

Publié le 17/01/2021

Sois le communicant que tu veux voir dans ta profession. Il y a cinq ans, Benjamin Lammert, agriculteur à Ensisheim, et sa compagne, Marie Casenave-Péré, salariée à mi-temps de l’exploitation, ont créé leur site internet présentant leur exploitation et le métier de céréalier dans la plaine d’Alsace. Un constat se faisait jour : le besoin quasi constant de devoir communiquer sur l’agriculture. Au-delà des institutions et des syndicats habitués à l’exercice médiatique, il manquait « un segment » à leurs yeux : le paysan qui parle directement sans filtre, sans étiquette, armé d'un discours pragmatique et argumenté. Voyant que rien n’émergeait au niveau collectif, Marie et Benjamin ont essayé de communiquer par leurs propres moyens. Une manière d’anticiper la crise « d’image » qui pointait le bout de son nez. « Il y avait déjà des débats sur le bien-être animal et on se disait qu’on aurait peut-être d’autres problèmes à cause des produits phytos. Trois ans plus tard, on était en plein dedans », se remémore Benjamin.

Un premier pas à faire

Mais concevoir un site internet, qui plus est clair et attrayant, demande des compétences ; tout comme une communication efficace avec un public pas ou très peu familiarisé avec le jargon technique agricole. Exit aussi les sujets polémiques qui font la une des médias. « Notre objectif était clair : dire ce qu’on fait, pourquoi on le fait, sans avoir à nous justifier comme si on était coupable de quelque chose, ou rentrer dans une contradiction stérile », explique le couple. Les faits, rien que les faits, la pédagogie en prime. Il a fallu pour cela rédiger des textes pertinents, illustrés par des photos parlantes, le tout classé dans des catégories claires et sans équivoque : « La ferme », « Les champs », « Nos pratiques », par exemple. « On doit traduire avec des termes non agricoles ce qu’on dit et ce qu’on fait », résume simplement Benjamin. Plusieurs mois ont été nécessaires pour faire naître ce portail de communication. C’est Marie qui a mis la main dans le cambouis en apprenant les rudiments de programmation.

Grâce au bouche-à-oreille et à la puissance des réseaux sociaux, la plateforme se fait connaître. Les médias en font l’écho. TF1 et France 5 contactent Benjamin pour leur reportage sur le soja. Mais c’est aux abords de ses champs que l'exploitant constate l’impact de cette stratégie de communication. « J’ai vu un avant et un après. Avant, les promeneurs qui passaient à proximité étaient un peu gênés quand ils nous voyaient dans le tracteur. Ils n’osaient pas nous parler et ne savaient pas s’ils nous gênaient. Et puis ils ont découvert notre site. Ils ont vu qu’on était ouverts et qu’on ne demandait qu’à créer un dialogue. Maintenant, ils nous saluent, n’hésitent pas à s’arrêter pour poser des questions. Quand je traite mes parcelles et que des gens approchent, j’arrête le temps qu’ils passent. Derrière, ils font un signe pour me remercier. Clairement, avoir fait le premier pas a détendu tout le monde », témoigne Benjamin.

Accepter les critiques sans culpabiliser

Pour Benjamin, parler en public est un acquis issu, entre autres, de son parcours professionnel et syndical (il fait notamment partie du bureau de la Fédération française des producteurs d’oléagineux et de protéagineux). Progressivement, il a appris les techniques de communication qui font mouche. Mais pour lui, comme pour tant d’autres, il y a eu une première fois. « C’est jamais facile, quand on se lance. Prendre la parole, devant un parterre de gens muets, peut être déstabilisant. Mais, si on sait de quoi on parle, qu’on s’exprime avec ses tripes et qu’on fait l’effort de rentrer dans la tête des gens pour rendre son discours compréhensible, ça doit rouler », poursuit-il.

Au fil des échanges avec les personnes extérieures au monde agricole, Marie et Benjamin ont relevé deux caractéristiques très fréquentes : la méconnaissance des sujets et, parfois aussi, une vision de l'agriculture dictée par la peur. « Beaucoup de personnes nous servent la soupe des médias, à base de messages simplifiés. Mais, si on les écoute, qu’on les comprend et qu’on commence à répondre intelligemment, on se rend aussi compte que le bon sens n’est jamais très loin. Les choses bougent doucement mais elles bougent. Par contre, cela sous-entend aussi de savoir faire preuve d’humilité sur ses pratiques. Comme tout le monde, nous devons accepter les critiques si elles sont justifiées et constructives », analyse Benjamin. Cela veut dire aussi que les agriculteurs doivent arrêter de « culpabiliser » quand ils se sentent pointés du doigt. « Certains voudraient nous faire passer pour les grands méchants. Il faut arrêter de croire à ça. Nous sommes des sentinelles de l’environnement. C’est une question qui nous intéresse et nous sommes capables d’aller de l’avant. On est prêt à faire le job que la société attend de nous, à condition qu’il y ait des solutions. Si on trouve une alternative au glyphosate, aussi efficace, au même prix ou moins cher, on sera les premiers à y aller. Ça, c’est une réponse pertinente et argumentée qui permet d’apaiser le débat. »

Retour aux fondamentaux

Si tous les arguments techniques, rationnels et de bon sens devaient ne pas suffire pour convaincre, il en reste un, essentiel : la faim. Sans agriculteur, pas de nourriture. « Avec l’épidémie de Covid-19, cette notion de sécurité alimentaire est revenue en force. La souveraineté de nos approvisionnements est redevenue un sujet prioritaire. Surtout, cela a donné un coup d’arrêt à l’agribashing qui prenait des proportions inquiétantes avec des actes de vandalisme, des menaces verbales ou physiques. Tout à coup, on nous a à nouveau regardés pour ce que nous sommes : des femmes et des hommes qui sont là pour nourrir leurs semblables. Bien sûr, l’agribashing peut revenir et il y a toujours des dossiers sensibles. Mais, aujourd’hui, quand on discute avec des amis qui ne sont pas du milieu agricole, ils nous disent que notre métier a un côté très attractif, en pleine nature. Par les temps qui courent, c’est une forme de liberté qui est enviée. Et pour nous, c’est un argument de plus pour parler positivement de l’agriculture et des agriculteurs », conclut Marie.

 

 

 

 

Agriculteurs de Bretagne

Le dialogue, droit au but

Vie professionnelle

Publié le 16/01/2021

Entre les agriculteurs et les consommateurs bretons, la relation semblait bien mal engagée. En apparence seulement. Au printemps 2011, un groupe de paysans de cette région riche en élevages se réunit pour redorer l’image d’une agriculture bretonne malmenée. L’épisode très médiatisé des algues vertes était passé par là. Les agriculteurs bretons étaient alors convaincus d’une chose : ils ne sont ni aimés, ni compris. En face, un sondage révèle en réalité le fort attachement des Bretonnes et des Bretons aux paysans qui les entourent. Un paradoxe ? Des interrogations réciproques plutôt, et un besoin profond d’apprendre à mieux connaître l’autre, et ainsi mieux communiquer.

L’association Agriculteurs de Bretagne était née avec une idée fixe en tête : redonner la « fierté » aux paysans. Neuf ans plus tard, ce pari ambitieux est devenu une réalité, inspirant d’autres régions. L’agribashing s’est mué progressivement en « agriloving ». Certes, les contradicteurs et les « anti » sont toujours là, un long chemin reste à parcourir. Mais, en Bretagne, peut-être plus qu’ailleurs, l’image du métier d’agriculteur s’est considérablement améliorée. Le secret : faire parler celles et ceux qui le vivent au quotidien. « C’était une évidence à nos yeux que ça soit les agricultrices et agriculteurs qui parlent. Pas des institutions ou des syndicats. Et ça marche », explique la présidente de l’association, Danielle Even.

La com', ça s’apprend

Montrer ce qu’on fait, le dire, l’expliquer, n’est pas un exercice facile. Danielle Even l’a expérimenté personnellement face un jeune couple vegan. Forcément, quand on est éleveuse de porcs, on part avec un certain handicap. Et pourtant, en prenant le temps de dialoguer, la compréhension peut s’installer à défaut d’acceptation. « En prenant le temps de leur parler, j’ai pu leur rappeler que nos métiers, ce sont avant tout des femmes et des hommes, comme eux. Quand on déshumanise une profession, c’est trop tard. » Elle en est convaincue : cette capacité à parler de son métier, de l’expliquer pour finalement convaincre son auditoire est à la portée de tout un chacun. En étant bien entouré, c’est encore mieux. Là, réside la grande force d’un collectif comme Agriculteurs de Bretagne : accompagner les nouveaux venus dans leur démarche de communication, leur donner les clés essentielles pour bien s’exprimer, en vidéo sur les réseaux sociaux ou en présentiel face à d’autres personnes.

La confiance est la clé, tout comme l’exploration d’autres horizons. « Il ne faut pas hésiter à sortir de ses lieux habituels. On peut aller sur un marché, sans produit à vendre, juste pour se mettre en avant et parler avec les gens qui passent. Ce n’est pas la chose la plus facile à faire, c’est vrai. Mais, progressivement, on prend de l’assurance. On se rend compte que les gens nous écoutent et qu’un dialogue est possible », témoigne Danielle Even. Un exemple illustre assez bien cela : la complexité et la diversité de l’agriculture qui tend à être mieux appréhendée par les Bretonnes et les Bretons. « Dans nos animations, on parle de filières longues, de filières courtes, d’animal et de végétal, de bio et de conventionnel. Une diversité de réponses qui correspond à la diversité d’actes d’achats qui existe en face. En présentant les choses de cette manière, le public s’identifie et on finit par mieux se comprendre. Cela leur permet également de mieux appréhender les différences entre un cochon élevé ici, avec le cahier des charges strict qui est le nôtre, et un cochon importé du Brésil. Si au moins ils sont capables de faire cette différence, c’est déjà beaucoup », estime Danielle Even.

 

 

Des communes aux stades de foot

Dans sa stratégie de communication, Agriculteurs de Bretagne a réussi le tour de force d’impliquer de nombreuses collectivités. Nombre d’entre elles affichent le logo de l’association à l’entrée de leur ville ou village. Ces communes sont toutes adhérentes à l’association, ce qui sous-entend un réel engagement de leur part. « Ce n’est pas juste un soutien verbal à l’égard de notre profession. Les collectivités qui s’engagent à nos côtés doivent réaliser au moins deux actions de promotion par an qui mettent en avant les agriculteurs de leur territoire. » Cela peut être la mise en avant dans le bulletin communal, ou bien encore de proposer un site pour organiser une journée « Tous à la ferme ». « Le maire a l’avantage de connaître tous les agriculteurs de sa commune, ce qui n’est pas notre cas. Il a la capacité de faciliter l’organisation de ce type d’événements », justifie Danielle Even.

L’agriculture bretonne a aussi réussi à se faire place… dans les stades de foot. Dans le club phare de la région, le Stade Rennais, la « marque » Agriculteurs de Bretagne est déployée sur d’immenses tifos, visible par des milliers de spectateurs ou téléspectateurs. On la retrouve également au départ de la très médiatique Route du rhum, ou associée au festival musical des Vieilles charrues. Autant d’événements qui ont fait connaître l’association aux agriculteurs bretons et qui les ont incités à la rejoindre.

Aussi médiatisée soit-elle, l’association n’a pas encore réussi à rallier tous les paysans bretons à sa cause, ni les acteurs qui gravitent autour. « Notre objectif est d’obtenir la reconnaissance des 3,5 millions de Bretons. On n’y est pas encore, c’est certain. Cependant, nous sommes aujourd’hui bien inscrits et repérés dans le paysage. Et ça, c’est déjà beaucoup. Les choses bougent dans nos campagnes. Mais tout cela ne se fait pas en un claquement de doigts. Pour construire une communication efficace, cela prend des années. Le plus dur, c’est de faire le premier pas. »

 

 

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