C’est une danse entre le soleil et la montagne, le feu et la pierre, la Colombie et l’Alsace. Une danse qui a démarré dans les ruelles romantiques de Montmartre et qui se poursuit aujourd’hui sur les coteaux schisteux de la petite commune d’Albé, au-dessus de Villé. Angela Prado vient de Bogotá, la capitale sud-américaine aux huit millions d’habitants. Ghislain Moritz est un enfant de Reichshoffen, au nord de Haguenau. Elle a 35 ans, il en a 36. En 2018, ils se sont lancés dans la grande aventure vigneronne en créant leur petit domaine de 5 ha en partant de rien. Moritz-Prado était né, sur les étiquettes du moins. Car, entre eux, le début de l’aventure remonte au 25 décembre 2009, à l’occasion d’un Noël entre amis à Paris. Elle étudiait l’économie à Rennes, lui revenait de la vallée du Douro, au Portugal, où il venait de terminer une expérience enrichissante d’œnologue dans un domaine viticole. « J’étais rentré en France pour repartir aussitôt en Roumanie où une nouvelle opportunité professionnelle s’offrait à moi en tant que maître de chai », se rappelle-t-il. Il ne le savait pas encore mais ce petit interlude parisien allait prendre un accent latin inattendu. « Nous avions un ami commun. Il a organisé cette fête, il nous a invités, on s’est rencontrés. » Ils ont causé, échangé, un peu rigolé. Sans aller plus loin. Ghislain était encore en couple lors de cette première rencontre. « Son histoire était intéressante mais je n’avais aucun intérêt à aller plus loin. Il est parti en Roumanie et je lui ai souhaité bon courage pour la suite », se remémore Angela.
Un « soleil » venu de l’Ouest
L’histoire aurait pu s’arrêter là, comme tant d’autres. Mais il était écrit quelque part que Bogotá et Reichshoffen devaient faire un (très) gros bout de chemin ensemble. Un mois après cette première rencontre, Ghislain revient à Paris. La discussion reprend avec un détail d’importance : il est à nouveau célibataire. « Là, il est devenu très intéressant », glisse Angela avec son regard rieur. La suite ? Une sorte de mélange entre Lost in Translation, La La Land et Amélie Poulain. « On a marché dans les rues de Paris, on est montés jusqu’à Montmartre, jusqu’à se perdre. On s’est spontanément mis à danser comme ça, sans réfléchir. » Ghislain le romantique oui, mais Ghislain l’Alsacien d’abord. Cette inoubliable virée piétonne dans les ruelles parisiennes se termine autour d’un bon Picon bière bien d’ici. Angela ne connaissait pas ce breuvage, elle adore. Pas de chichi, un bonheur simple autour d’une mousse aromatisée. « Ça, c’est carrément nous ! », lancent-ils en chœur. Et un état d’esprit : l’optimisme, la volonté d’aller de l’avant, la détermination. Pour Angela, c’est juste une évidence. « Mes parents ont vécu des choses difficiles, en Colombie. Alors, si tu as un toit, de quoi manger et une famille qui t’aime, tu te dis que tu n’as pas le droit de te plaindre. Et puis, comme me disait ma mère : un sourire, c’est gratuit. Alors, autant sourire ! » Ce trait de personnalité a particulièrement séduit Ghislain, lui-même très optimiste de nature : « Je préfère les gens joyeux et entraînants ! » Surtout avec un beau regard vert pétillant comme celui d’Angela. Douze ans après, Ghislain est toujours sous le charme. « La première fois que je l’ai vue, c’était en photo. J’ai été foudroyé par sa beauté. C’était un soleil venu de l’Ouest ! », admet-il. Pour Angela, l’effet « whaou » devant la beauté de son amoureux s’est conjugué avec sa grande capacité d’écoute. « La deuxième fois qu’on s’est vus, il s’est rappelé avec précision tout ce qu’on s’était dit la première fois, jusqu’aux noms des personnes de ma famille. C’est l’une de ses plus grandes qualités, encore aujourd’hui. » Cinq mois plus tard, une certitude : c’est elle/lui. Il la demande en mariage. Elle dit oui.
Vulnérabilité et écoute
Ghislain retourne en Roumanie, laissant Angela terminer ses études en France. Après un an passé à distance, elle le rejoint là-bas. Après Bogotá, Rennes et Paris, direction le Judetul Vâlcea, au cœur de la campagne roumaine, pour participer à la « renaissance » du domaine Avincis. Elle est embauchée pour s’occuper du marketing, sans en avoir fait auparavant. « Pour me faire venir, les propriétaires ont eu la bonne démarche de m’inclure dans le projet », explique-t-elle. Mais la transition est difficile pour elle. « À la base, je suis une maxi-citadine. À aucun moment, je ne m’imaginais aller vivre un jour à la campagne. » Et quelle campagne : la capitale, Bucarest, est à 200 kilomètres, le premier village est à 10 kilomètres. « Pour qu’une Colombienne, qui rêvait de vivre à Paris, accepte d’aller au fin fond de la Roumanie, il faut être sacrément amoureuse quand même… » Sur place, ses sentiments sont mis à rude épreuve. Très loin de sa famille, loin de la ville, le moral d’Angela en prend un coup. Elle vit des moments « obscurs », son ego en prend un coup. Elle qui se voyait faire carrière dans l’économie, la gestion et les relations internationales se retrouve à être la « femme de » pour certaines personnes. En face, Ghislain entend, écoute, comprend. « J’étais sur mon petit nuage tandis qu’elle était triste. Il fallait trouver une solution qui nous permette d’aller de l’avant. C’est une épreuve qui nous a fait grandir et qui a fait évoluer notre dynamique de couple. On est devenus plus forts pour la suite », relève le jeune vigneron. À ce moment-là, Angela s’inscrit à un master en commerce international vins et spiritueux à Dijon. Pendant un an et demi, elle se forme, elle apprend… et retrouve Paris une fois par mois. « Je reprenais une bouffée de CO2 », s’amuse-t-elle encore aujourd’hui.
L’Alsace, sinon rien
Dès le début, cette expérience roumaine devait être temporaire. « On s’est dit : OK, on y va ensemble, mais ensuite, on monte notre propre projet. » En juillet 2017, ils reviennent en Alsace chez les parents de Ghislain avec leur premier fils Mathis, des idées plein la tête et beaucoup de bonne volonté. Ils auraient pu choisir un autre vignoble où s’installer, mais l’Alsace a toujours été la seule et unique option à leurs yeux. « Déjà, j’ai de la famille ici. Et puis, il y a la richesse du terroir, des cépages… », justifie Ghislain. Manque l’élément essentiel : le foncier. Quand on n’est pas du milieu, surtout en Alsace, mettre la main sur des parcelles de vigne n’est pas la chose la plus aisée. Sauf quand le destin fait bien les choses. À force de passer des coups de fil et de frapper à des portes, leur horizon s’éclaire. Le viticulteur Gilbert Beck souhaite se délester de ses cinq hectares situés à 500 mètres d’altitude, au-dessus d’Albé. Dans le même temps, ils font la connaissance de Pierre Sperry et son épouse, leurs « anges gardiens », vignerons retraités à Bleinschwiller, qui acceptent de leur louer leur cave pour vinifier leurs vins. Le projet Moritz-Prado peut enfin démarrer, non sans quelques réserves d’Angela qui souhaitait plutôt s’installer le long de la Route des vins. Ses doutes sont rapidement levés lorsqu’ils s’installent dans l’appartement situé au-dessus de l’ancienne école d’Albé. « Quand on est arrivés dans le village, les gens étaient délicieux avec nous, contents de voir des jeunes arriver et s’installer pour durer. »
Le bonheur en famille… et à deux
Depuis, la famille s’est agrandie avec l’arrivée d’Elias, et le domaine Moritz-Prado est sorti petit à petit de l’anonymat. La première récolte 2018 démarre fort autour d’un super millésime ; 30 000 bouteilles sont produites autour de dix vins différents. Ils fidélisent leurs premiers clients : un tiers de particuliers, un tiers de restaurateurs et un tiers à l’export. Ils passent en bio en 2019 avant d’évoluer vers la biodynamie en 2020 et leurs premières expérimentations en vins nature. La crise du Covid-19 interrompt ce bel élan. Comme pour de nombreux confrères vignerons, l’année est difficile. Mais ils tiennent bon et gardent la foi dans leur projet. « Si on reste dans la peur, on ne fait rien de toute manière », observent-ils. Toujours regarder devant soi, avec le sourire. Un avenir qui se matérialisera bientôt dans leur propre cave - et maison - qui doit prochainement sortir de terre à Albé. Grandir oui, mais à taille humaine. « Cinq hectares, ça nous suffit. On ne court pas après la quantité, du moment que l’entreprise est rentable. » Pas question de faire l’impasse sur le bonheur familial et, quand ils ont un peu de temps pour eux, sur le plaisir d’un rendez-vous en tête-à-tête. « Sur une année, cela doit désormais se compter sur les doigts d’une main. C’est quand on fait des salons en France ou à l’étranger qu’on en profite le plus pour se retrouver tous les deux. Ça reste dans le cadre du travail, c’est vrai. Mais vu qu’on prend du plaisir à ce que l’on fait, ce n’est que du positif au final ! »
La saison de #taille a officiellement commencé chez @maisonmoritzprado Pour nous donner bonne conscience, on s'est...
Publiée par Maison Moritz Prado - Vins d'Alsace sur Dimanche 27 décembre 2020