Un tilleul, un châtaignier, un sapin, un acacia, un champ de fleurs. Un immense terrain de jeu pour l’abeille, et autant d’opportunités pour produire du miel. La nature dans son plus simple appareil, sans artifice, 100 % bio. En théorie, oui. Aussi « naturel » soit-il, le miel qui termine sur les étals des magasins est, comme les autres productions agricoles, soit qualifié de « conventionnel », soit de « biologique » avec évidemment des nuances dans la pratique. Mais, dans le cas de l’apiculture, l’abeille butine sans avoir conscience de la nature de son repas : contient-il, par exemple, des traces de produits phytosanitaires issus de la chimie de synthèse ? Dans ce cas, adieu la certification bio pour son miel. Néanmoins, même dans un territoire très périurbain comme l’Alsace, dominé par les vignes et la culture de céréales, il est possible de devenir apiculteur bio, moyennant quelques choses utiles à savoir avant de se lancer. C’était l’objectif de la rencontre organisée le 3 novembre dans le cadre du Mois de la bio à la Miellerie du Pays Welche, à Fréland.
Des solutions limitées et onéreuses contre le varroa
Cette structure est gérée par deux Gaec, représentant pas moins de 400 ruches chacun. Fort de ses 18 ans d’expérience dans l’apiculture bio, Olivier Gotorbe est l’un des responsables de cette entreprise (Dominique Ganter gère le deuxième Gaec). « Quand je me suis installé en 2002, il n’y avait qu’un seul apiculteur qui faisait du miel bio en Alsace. Mais quand j’ai décidé de me lancer dans cette filière, il était évident pour moi que cela serait en bio. Le miel est un produit naturel par définition. Je ne me voyais pas utiliser des produits issus de la chimie », résume-t-il. Près de vingt ans plus tard, il ne regrette absolument pas son choix, malgré des difficultés rencontrées par moments. « J’ai perdu 50 % de mes ruches il y a quelques années, c’est comme ça. Petit à petit, j’ai réussi à tout reconstruire. »
Heureusement pour sa miellerie, le bio est très demandé par les consommateurs et donc, très facile à vendre à travers des boutiques indépendantes ou des foires bios. « J’ai eu, à l’époque, le champ libre pour me lancer dans la commercialisation. Aujourd’hui, il y a beaucoup de concurrence sur ce créneau et cela commence à devenir compliqué. Du coup, on peut constater de grosses différences de prix d’un producteur à l’autre, ce qui nous pénalise tous au final. Après, il faut être clair : si on veut faire de l’apiculture bio, il faut le faire par conviction et non pour l’argent. Clairement, on ne gagne pas moins ni plus qu’un apiculteur conventionnel. Par contre, on peut perdre beaucoup plus d’un coup. »
Le varroa, cet acarien parasite devenu la plaie des apiculteurs en quelques années, peut en être la cause. Si Olivier Gotorbe assure maîtriser la pression de ce ravageur depuis une dizaine d’années, sa gestion reste néanmoins très compliquée en apiculture biologique. Alexis Ballis, technicien apicole au sein de l’Association pour le développement de l’apiculture (ADA) Grand Est, explique pourquoi : « En conventionnel, un passage de traitement suffit. En bio, il y a bien des médicaments homologués en France à base d’acides formique, lactique, acétique et oxalique, mais il faut les appliquer au moins quatre ou cinq fois pour qu’ils soient vraiment efficaces. C’est donc beaucoup de temps et d’argent dépensés. Et le problème, c’est qu’il existe des traitements alternatifs, bien moins onéreux, qui sont autorisés chez nos voisins suisses et allemands. Mais, en France, ces produits n’ont pas d’autorisation de mise en marché (AMM) et rendent toute expérimentation illégale. »
La cire, une affaire de « confiance »
Un autre point à prendre en compte lorsque l’on souhaite se convertir à l’apiculture biologique - ou se lancer -, c’est celui de l’approvisionnement en cire. En effet, il existe aujourd’hui des contraintes pour se procurer de la cire d’abeille bio, avec peu de stocks disponibles sur le marché. La cire issue de l’apiculture biologique disponible présente, par ailleurs, un surcoût par rapport au conventionnel, et des circuits d’approvisionnement sécurisés et tracés restent par ailleurs à structurer. Le cahier des charges comporte quelques règles, mais l’apiculteur doit porter une attention particulière à la qualité des cires qu’il utilise. Pour Olivier Gotorbe, ce n’est pas vraiment une contrainte. « Il faut juste travailler avec un gaufreur de cire qui a la certification Ecocert. On lui donne la cire, il le fait pour nous. Et il garde un fond de cuve pour l’année d’après. C’est une histoire de confiance. »
Antoine Gueidan, apiculteur bio à Sélestat et référent à la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique), se montre un peu plus « mesuré » que son collègue de Fréland. « On a déjà eu des problèmes sur des cires, qu’elles soient bio ou non d’ailleurs. Personnellement, je n’arrive plus à faire confiance sans avoir un regard sur ce qui est effectivement fait. » Le sujet de la cire est, en effet, très sensible pour les apiculteurs bio car, même s’il n’existe pas de seuil réglementaire à respecter pour les contaminants présents dans la cire issue de l’apiculture biologique, elle ne doit contenir aucun résidu de pesticides qui pourrait contaminer les produits apicoles certifiés bio. Au-delà de seuils critiques, non définis actuellement de manière harmonisée, la certification de l’apiculteur peut ainsi être suspendue, les produits de la ruche peuvent être déclassés et l’apiculteur peut se voir imposer une nouvelle période de conversion d’un an. À noter toutefois qu’un apiculteur en conversion bio peut utiliser de la cire conventionnelle pendant un an, le temps d’obtenir la certification. Il est également possible d’utiliser de la cire conventionnelle sur demande de dérogation auprès de l’organisme certificateur avant l’achat, mais seulement sous deux conditions : la cire ne doit pas contenir de produits contaminants non utilisables en bio, et la cire doit être exclusivement issue d’opercules.
Du miel bio, même en plaine
Dernier point, et non des moindres, l’emplacement des ruches. Si on veut être certifié bio en apiculture, la première règle impose que, dans un rayon de trois kilomètres autour des ruches, les sources de nectar et de pollen soient constituées essentiellement de cultures biologiques, de flores spontanées, de cultures traitées au moyen de méthodes ayant une faible incidence sur l’environnement (prairies, zones humides, forêts, etc.). Une règle qui a voulu prendre en compte la distance que parcourent les abeilles en période de production. Dans les faits, les abeilles ne se limitent pas à cette distance et peuvent aller bien au-delà si elles ne trouvent pas leur nourriture. Ce qui veut dire qu’en Alsace, il sera bien plus aisé d’installer des ruches bio en zone de montagne, ou de moyenne montagne, des endroits où il n’y a pas de cultures, donc pas de traitement phyto.
Pour autant, produire du miel bio dans des secteurs plus « plats » reste possible. « On ne peut pas généraliser la plaine et dire que ce n’est pas possible. J’ai des ruchers dans le Ried, il n’y a pas de pollution, pas ou peu de cultures mellifères, et plus de 50 % de la zone est en biodiversité. Il est même envisageable de produire du miel bio aux côtés de grandes cultures. J’ai des ruchers en Lorraine, à côté d’un champ de colza certifié bio de 80 hectares. Chose qu’on ne trouve pas en Alsace aujourd’hui », observe Olivier Gotorbe. Par contre, on trouve beaucoup de maïs dans le Bas-Rhin et le Haut-Rhin. Et clairement, ce n’est pas lui qui pose problème pour la production de miel poursuit l’apiculteur de Fréland : « Les semences sont enrobées, le sol est très riche et on désherbe une fois et après il n’y a plus de traitement. Clairement, le maïs n’est pas une plante dangereuse pour les abeilles contrairement à d’autres céréales qui nécessitent bien plus de traitements. »
Même topo près des vignes. En théorie, l’apiculture bio y est possible, mais cela sous-entend qu’une grosse surface autour soit certifiée bio. Une désillusion pour Marvin Moog, chef de culture au domaine Sylvie Fahrer, à Saint-Hippolyte. Il était venu à cette réunion pour en savoir plus sur l’apiculture bio, désireux d’ajouter encore plus de biodiversité dans ses parcelles qui font 10 ha au total. Mais Antoine Gueidan est catégorique : « Il faut au moins cent hectares de vignes en bio autour des ruches pour que cela soit possible. » Dans la mesure où le domaine Sylvie Fahrer est pour l’instant le seul de son village à être en cours de conversion vers le bio, un tel projet n’est pas près de voir le jour. Alexis Ballis rappelle tout de même un point important : « Le miel n’est pas un produit à risque pour les résidus. En Europe, seuls 5 % des miels qui sont analysés dépassent les limites. Par contre, l’effet terroir est bien plus visible sur le pollen. Celui récolté à Fréland est nickel tandis que celui prélevé en plaine est chargé en molécules. Dans le cas d’une production de pollen, il vaudra mieux se restreindre à la zone de montagne, en effet. »