Auteur

Christophe Reibel

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Stratégie

« Notre orientation bio motive nos clients à trouver le chemin du caveau »

Vigne

Publié le 03/05/2020

Philippe et Laurence Greiner n’ont pas choisi la facilité. Au début des années 2000, ils sont encore coopérateurs, un héritage des choix des parents de Philippe qui signent en leur temps un contrat d’apport total qui les lie pendant cinquante ans à leur structure. L’échéance de cet engagement arrive en 2005, l’année où Laurence rejoint le domaine après une formation viti-œno au CFPPA de Rouffach. Le couple réfléchit depuis quelques années déjà à faire de la bouteille. « Inutile d’y penser pendant que le siège se situait dans une ruelle de Riquewihr. La sortie d’exploitation dans la zone artisanale en 2001 a ouvert des perspectives », se rappelle Laurence. Le domaine investit petit à petit plus de 100 000 € pour s’équiper. En 2004, il achète un pressoir d’occasion et quelques cuves inox à chapeau flottant. Philippe réalise ses premières micro-vinifications sur 500 l. En 2005, il rentre l’équivalent d’un hectare de pinot blanc, de riesling, de pinot gris et de gewurztraminer. Le reste des raisins est vendu à deux coopératives sous contrats annuels d’abord, pluriannuels ensuite. Aujourd’hui le domaine livre encore trois hectares.

À la vigne, Philippe change son fusil d’épaule dès 2005. Il abandonne l’objectif du rendement autorisé. Il s’engage sur la conduite en bio et vise 50-60 hl/ha. Il teste pendant trois ans l’enherbement naturel, le rang travaillé du printemps jusqu’à floraison, la lame qui traite le cavaillon, le recours aux seuls cuivre et souffre épaulés par des tisanes et décoctions d’ortie et de prêle sèche. Deux jours sont nécessaires pour traiter les 10 ha en production éparpillés sur six communes et une soixantaine de parcelles. L’entreprise est certifiée en 2011. Avec le renfort de leurs fils, Jean en 2011 et Vincent en 2013, Philippe et Laurence arrivent à suivre la cadence des travaux sauf peut-être pour la descente des bois pour laquelle ils font parfois appel à un prestataire, histoire aussi de se dégager du temps pour se déplacer à quatre sur des salons.

Un projet à réétudier

Philippe a choisi d’élaborer une carte des vins sobre, sans cuvées particulières. « Il n’a pas voulu s’égarer sur trente-six références ou millésimes. Faire déguster les vins de tradition, de terroir, le crémant, le rouge et les vendanges tardives, c’est déjà un beau programme », estime Laurence. Philippe est à la manœuvre en cave mais « les décisions se prennent à quatre, les raisins se goûtent ensemble ». Le pressurage s’étale sur quatre à huit heures avec un maximum de 2 bars avant débourbage statique. Les moûts sont refroidis d’emblée avec des drapeaux. Le premier jus sert à réaliser un pied de cuve. Comme Philippe souhaite diminuer le sulfitage, il ensemence ses moûts depuis deux ans avec une formulation de levures sèches qui limite la combinaison de SO2. « Cela nous semble concluant. Les vins présentent de beaux profils aromatiques », annonce Laurence. Sylvaner, pinot blanc, riesling sont vinifiés le plus sec possible. Pinot gris et gewurztraminer ont une « attaque plus ronde ». La gamme terroir avec des acidités bien mûres « exprime la minéralité ». Elle est puissante, riche, longue en bouche, et réclame quatre à cinq ans avant d’être prête à boire.

Le domaine obtient ses clients initiaux fin 2006 en faisant découvrir ses vins à la famille, aux amis, aux relations. Le bouche-à-oreille, des opportunités, des dégustations, donnent une ampleur de 10 000 cols/an à la vente directe. En 2009, la perspective de l’arrivée de Jean et Vincent oblige à passer une vitesse supérieure. Le couple participe à des présentations du Civa, s’inscrit à des salons, spécialisés ou grand public, des marchés, se tenant essentiellement dans l’ouest de la France. Ces événements et des commandes groupées accélèrent la vente auprès d’une majorité de particuliers, mais aussi des restaurants, des cavistes, des bars à vins, de quelques importateurs. « L’orientation bio motive nos clients à trouver le chemin du caveau malgré sa position à l’écart », se félicite Laurence. « Il a fermé à la mi-mars. L’annonce du 11 mai pour un déconfinement progressif a provoqué des retours clients. Nous songeons à organiser une ou deux tournées de livraison dans l’Ouest, sur une semaine, sans frais de port. Ce sera une manière de récupérer des ventes envisagées sur des salons annulés en mars et avril. Nous avons perçu l’aide exceptionnelle de 1 500 € en quinze jours. Nous avons monté un dossier de chômage partiel. Nous envisageons de contracter un prêt garanti par l’État. Le manque de perspectives nous pèse. Nous sommes dans l’inconnu. C’est anxiogène. Notre projet d’engager en 2021 la construction d’une nouvelle cave, en rendant sa vocation viticole au hangar où elle est aménagée, est à réétudier. L’envie de vinifier plus est là. Mais nous n’aurons sans doute pas le choix. Comment oser se lancer sans savoir comment les choses vont évoluer ? »

 

Magazine

Le jour où j’ai participé à un tournage…

Vigne

Publié le 28/04/2020

« Je n’ai pas cherché. On m’a trouvé ! » Voilà comment Franck Buecher, du domaine Jean-Claude Buecher à Wettolsheim, narre la prise de contact avec l’agence Préambulles à l’automne 2019. « Un membre de l’équipe avait entendu parler de nous et de notre spécificité de ne produire que du crémant. Cela pique la curiosité. » Rendez-vous est pris. Franck prend l’avis de son épouse et d’un ami. Il visionne ce qui a déjà été réalisé. « J’ai réfléchi au lieu, à mon apparence, au vin. J’ai choisi un crémant rosé Murmure 2016, un effervescent contemporain issu d’un terroir granitique. Cela m’a également permis de parler de Walbach. La moitié de la surface du domaine s’y trouve et c’est un vignoble qui n’est pas souvent mis en avant. » L’équipe de trois personnes arrive un matin d’octobre sur le coup des 8 h. Le scénario du tournage s’ébauche ensemble, autour d’un café, pendant une bonne heure. La discussion s’égare aussi sur des chemins de traverse. « Il était important pour moi de mieux les cerner en dehors du simple fait qu’ils soient venus me voir. Je voulais savoir avec qui j’allais travailler, peut-être aussi trouver un délire, pour faire plus original. En fait, dans un tel contexte, les deux acteurs du tournage partent un peu dans l’inconnu. »

Les deux prises faites au caveau demandent cinq minutes à peine. Les autres, sur le terrain, réclament deux bonnes heures. Dans les vignes, les plans sont tournés, deux ou trois fois. « Il y a un retour instantané de l’équipe. Le technicien laisse faire. Mais il a son expérience. Il m’a repris, m’a conseillé sur comment dire les choses. À chaque prise, on les exprime autrement. Il faut enchaîner, être simple et précis. On a toujours tendance à trop parler, à utiliser des termes comme quand on est entre collègues. Mais le grand public ne les comprend pas toujours », remarque Franck. Un temps mort entre deux séquences est mis à profit pour déguster le vin, avant de reprendre la scène. « Finalement, il y a une grande part d’improvisation autour des messages auxquels on se réfère d’habitude. J’ai eu l’impression de me retrouver comme un funambule à traverser du vide sur un câble auquel j’ai essayé de m’accrocher pour rester en l’air ! » Le film est diffusé sur la chaîne Alsace 20. Il est visible sur Facebook. « J’ai eu du mal à reconnaître ma voix. Mes proches m’ont rassuré sur ma prestation. Apparaître ainsi réconforte mes clients, professionnels comme particuliers. Cela fait partie du métier. Je n’en attends pas de retombées particulières. Il y en aura peut-être, un jour, une fois passée la période d’inertie. Mais cela ne va pas multiplier le chiffre d’affaires ! »

 

 

« Oublier la caméra »

Si Franck Buecher n’a tourné qu’une fois, Séverine Schlumberger, du domaine éponyme à Guebwiller, est plutôt habituée à être face caméra. Elle comptabilise une trentaine d’émissions en vingt ans, surtout télévisées, parfois radiophoniques. « Je me suis démenée pour passer au journal de 13 h de TF1. Cela m’a pris la journée pour un sujet d’environ deux minutes. Mais l’impact est là. Quand on touche à ce milieu, on s’aperçoit qu’il existe un nombre élevé de chaînes. Certaines sont confidentielles. J’ai en découvert plein. Beaucoup s’intéressent aux voyages. Il y a également eu celle d’un constructeur automobile qui a souhaité tourner dans nos vignes. Mais même une vidéo amateur diffusée sur un réseau social peut percuter plus qu’un média national », détaille-t-elle. Un jour, une équipe américaine est venue. Séverine n’a jamais visionné son travail. Bien plus tard, des gens l’abordent parce qu’ils se rappelaient l’avoir vue. À chaque fois, elle présente le domaine et met un ou plusieurs vins en avant, comme ce pinot gris Kitterlé lors du passage de Préambulles. « Il ne sert à rien de parler de choses qui n’ont rien à voir avec la thématique. Ces passages sont de toute façon coupés au montage, décrit-elle. Mon objectif est de donner au téléspectateur envie de nous découvrir en ayant un discours propre à créer un capital sympathie. Il faut être percutant parce que le temps est compté. Au début, on stresse, après ça va. Mes dix ans de théâtre m’ont aidée, les présentations du domaine devant cent ou deux cents personnes aux États-Unis, aussi. J’avais dix minutes de temps de parole. Là, j’y arrive en six ! »

Sur les tournages, il faut juste « oublier la caméra. » Aujourd’hui c’est plus facile, car moins invasif. Les équipes sont encore composées de deux ou trois personnes, contre quatre à cinq il y a quelques années. Les outils d’aujourd’hui le permettent. Un simple smartphone peut suffire. Cependant si la séquence se déroule à l’intérieur, il faut souvent compter en plus le temps d’installer un éclairage. Le domaine Schlumberger réalise désormais des vidéos en interne. Elles portent sur la taille, le labour des rangs par un cheval… « C’est moi qui ai réalisé ce dernier sujet. Et j’ai réussi a effacé le bruit de la rue ! », rigole Séverine. D’autres images sont récupérées, moins pour les utiliser de manière commerciale que pour les partager. Au domaine, la responsable des réseaux sociaux établit une fréquence de publication avec un thème précis. « Être diffusé est un moyen de positionner sa marque, de rester présent à l’esprit des gens. Voir une bouteille du domaine, c’est peut-être se rappeler qu’on en a une dans sa cave. Cela peut devenir l’occasion de la déboucher ! », conclut Séverine.

 

Commerce

Ventes, rebondir en ligne ?

Vigne

Publié le 15/04/2020

« Nous avons maintenu la foire aux vins qui était prévue. Nous l’avons juste décalée de quelques jours. Des vignerons ont appelé pour dire qu’il fallait vendre. Ils ont consenti des promotions pour générer des volumes. Comparées à l’année dernière sur la même opération, les ventes aux particuliers ont doublé », indique Loïc Tanguy, fondateur en 2014 de Les grappes.com, un site qui annonce quelque 5 000 références de vins élaborés par 1 000 domaines français, dont 5 % alsaciens. « Les gens ne veulent pas sortir de chez eux. Ils cherchent des vins à boire de suite, autour des 10 € le col, pour de la consommation immédiate. Tous les vignobles sont demandés. » La véritable difficulté est logistique. « Des transporteurs ont donné priorité de leurs flux aux médicaments et matériels de soin, ce qui est légitime. Des agences ont fermé dans le Vaucluse, mais aussi sur Mulhouse et Colmar. Il nous est donc impossible de ramasser les vins ou de les distribuer alors que les consommateurs souhaitent leurs bouteilles pour la période de confinement. Nous avons dû mettre ces domaines en indisponibilité ». Aujourd’hui, les opérateurs qui dépendent beaucoup de l’export et de la restauration sont les plus exposés. « Ils vont sortir de la crise très fragilisés », juge Loïc Tanguy. « Le risque qu’il y ait à l’avenir une viticulture à deux vitesses est élevé. »

 

 

« Les sites avec une offre collective fournissent un modèle économique intéressant. Ils le sont d’autant plus dans le contexte actuel où des salons sont annulés », rebondit Thomas Dayras, sommelier reconverti en expert en vins et fondateur de Matcha Wine, une société qui met au point des outils d’aide à la vente de vin utilisés par des sites en ligne. Depuis que le confinement a été instauré le 17 mars, la fréquentation des pages vins a été multipliée par deux et demi et l’utilisation du caddie virtuel par trois. « Le phénomène a été nettement visible dès la première semaine. Les internautes ont plus de temps. Le moment se prête à cette consommation. Le vin devient une bulle de détente, un moyen de s’échapper alors que l’on doit rester chez soi. L’augmentation du chiffre d’affaires vins n’est pas encore chiffrée. Elle existe mais ne compensera pas la perte due à la fermeture des restaurants. » À l’inverse, un domaine peut-il imaginer se rattraper avec sa propre structure de vente en ligne ? « Dans une telle boutique, il ne se passe souvent pas grand-chose, sauf peut-être si le domaine bénéficie d’une forte notoriété. Un tel moyen de vente occasionne des frais de maintenance et demande une organisation surdimensionnée par rapport à ce qu’il apporte en activité comme en chiffre d’affaires. Je ne connais pas une seule initiative privée de ce genre en France qui soit rentable. »

« C’est le contenu qui apporte du trafic »

Pour Loïc Tanguy comme pour Thomas Dayras, la tendance amorcée par le confinement va durer. « La situation actuelle montre au consommateur que la commande en ligne, ça marche, et que, c’est pratique », note le premier. « L’e-commerce va accélérer », pronostique le second. « Les habitudes d’achat qui se créent vont amplifier une croissance déjà significative. Les personnes qui découvrent le e-commerce vont persister. C’est une raison de plus pour les opérateurs de prendre ce train. » Comment ? Première règle : fournir du contenu ! En d’autres termes, décrire le domaine, les cuvées élaborées, annoncer que la conversion au bio (par exemple) s’engage, pimenter l’ensemble avec des anecdotes, l’objectif étant d’accrocher le consommateur. « C’est le contenu qui apporte du trafic. Cet élément est particulièrement apprécié par une plateforme », rappelle Thomas Dayras. « Le problème de l’e-commerce est qu’il propose un « catalogue à plat » à l’intérieur duquel le consommateur internaute navigue et doit se débrouiller seul. Un caviste virtuel qui sélectionne un vin en fonction du goût du consommateur, de son budget et du plat qu’il doit accompagner est donc tout indiqué pour conseiller la vente en ligne. Notre expérience montre qu’une vente non accompagnée déclenche un achat et 100 € de chiffre d’affaires pour 100 visites. Si la vente est conseillée, le taux d’achat grimpe entre 25 et 30 %. »

L’absence de possibilité de déguster ne constitue-t-elle pas un handicap rédhibitoire à l’essor de la vente en ligne ? « Cela dépend de la manière de décrire un vin, ses arômes, sa puissance », estime Thomas Dayras. « Une fiche produit efficace fournit deux ou trois points de repère et des mots-clés liés au goût, comme « léger » ou « complexe », ou liés au moment de consommation. Il convient d’utiliser des mots simples avec lesquels le consommateur n’a pas besoin de se prendre la tête. Il vaut mieux dire d’un vin qu’il est « sec » plutôt que d’employer un terme comme « sucre résiduel » qu’on ne comprend pas forcément car il relève du jargon professionnel. En revanche, on peut parler de « grand cru » car de nombreux vignobles ont popularisé ce terme. Le client l’associe à une notion de qualité. »

 

Stratégie

« Mes choix doivent être structurants »

Vigne

Publié le 07/04/2020

La vocation de Nicolas Pernet est précoce. À 23 ans, voilà déjà cinq ans qu’il est installé ! Il décroche son bac pro vigne et vin en 2014 et succède l’année suivante à Ariel, son père, qui part à la retraite. « Mon arrivée était attendue. J’ai donc limité mon temps d’études. Je me suis donné d’emblée des priorités. Mes choix doivent être structurants », explique-t-il. Commençons par la conduite de la vigne. Dès 2015, Nicolas passe de l’interrang travaillé et désherbé à l’enherbement naturel alterné un rang sur deux. Il réduit la bande du cavaillon en se rapprochant des pieds avec un chisel passé au printemps et au début de l’été. « J’apporte une fumure organique ou organo-minérale pour relever le taux de matière organique. J’effectue un chaulage une année sur deux. Je ne veux pas infliger de stress à ma vigne, mais la voir équilibrée avec une vigueur normale. Je m’étais fixé 80 hl/ha, mais c’est compliqué dans certaines parcelles comme à Châtenois. Je vise plutôt 70/75 hl/ha », précise Nicolas. Depuis cet hiver, son mode de taille sur deux coursons veut mieux respecter les flux de sève. Il est prévu que Nicolas démarre sa conversion bio en 2020, « par conviction personnelle » autant qu’en raison de l’écho favorable de ses clients quand il leur en parle. Il a déjà arraché un bon hectare et demi pour replanter à 1,60-170 m, car « je ne veux pas faire du bio dans des vignes de 1,40 m ». Il a engagé un Plan végétal pour l’environnement pour deux châssis Clemens, l’un équipé de doigts Kress, l’autre de lames interceps. L’idée est de ne pas démonter les outils. L’an passé, Nicolas a acheté un second tracteur pour traiter plus vite l’ensemble de la surface.

Le domaine a progressivement baissé la part de vendange mécanique (jusqu’à 90 % à une époque) avec son propre matériel traîné. « Du coup, j’enzyme moins de moûts », précise Nicolas qui a loué un groupe froid, dès 2015, en attendant de pouvoir installer une thermo-régulation. Il a orienté sa vinification vers des vins plus secs : moins de 5 g/l de sucre résiduel pour son riesling, son sylvaner et son pinot blanc. Nicolas a l’intention de simplifier sa gamme. « Pourquoi ne pas passer de deux rieslings, l’un à 0 g et l’autre à 4-5 g de sucre, à un seul affichant 2-3 g ? », s’interroge-t-il. Les vins de sa carte sont sobrement présentés par leur seul nom de cépage à l’exception de « l’Audacieux », un sylvaner gouleyant à 4 g de sucre et de « l’Ambitieux », un pinot gris moelleux, apparus successivement en 2017 et 2018. « Ce sont deux produits d’appel, des vins qui me font plaisir », se justifie Nicolas. Il ne revendique aucun lieu-dit, parce qu’il « n’a pas la clientèle », mais il ne l’exclut pas à moyen ou long terme, une fois qu’il aura troqué ses cuves inox de 100 hl pour des capacités de 10 à 30 hl lui permettant de faire des sélections.

Trois acheteurs de raisin

Dans ses meilleures années, le domaine écoulait 120 000 cols. « Mon grand-père Fernand a lancé le mouvement. Mon père Ariel a développé les ventes, d’abord avec son frère, puis tout seul. À un moment il ne pouvait plus être sur tous les fronts à la fois. Et comme le vrac était bien payé, il a desserré son effort commercial. La clientèle de particuliers a vieilli. Les groupages ont diminué. La vente de raisins a augmenté de 5 à 10 ha », raconte Nicolas. Il a la volonté d’arrêter l’érosion de la bouteille en cherchant à renouveler et à pérenniser sa clientèle de particuliers. Un de ses premiers choix a été d’adopter l’étiquette autocollante et d’en moderniser le graphisme en prenant conseil chez un graphiste et son imprimeur. Il l’a complétée avec une contre-étiquette comportant une échelle de sucrosité, exprimée en mots, du plus « sec » au plus « moelleux ». « Je privilégie l’information du consommateur. Je lui conseille aussi un accord met/vin », précise Nicolas qui a ainsi investi 70 000 € avec l’élévateur acquis en même temps.

Le domaine Pernet livre sa récolte de raisins à deux négoces proches et à une coopérative distante d’une trentaine de kilomètres. Il a convenu d’un contrat annuel avec les deux premiers et d’un engagement sur cinq ans avec la troisième. En 2019, la récolte de Nicolas a été pénalisée par des dégâts de sécheresse. Il n’a rentré que 150 hl dans sa cave afin de satisfaire les obligations de volume convenues avec ses acheteurs. « Dans un partenariat, il faut jouer le jeu », dit-il. Il a compensé en embouteillant du 2018 encore en stock. Il se fournit en crémant chez l’un des négociants à qui il apporte du raisin. « Ce sont plusieurs milliers de bouteilles par an. Ce choix est logique. Il sécurise notre relation. » Engagé syndicalement, fraîchement élu conseiller municipal, Nicolas effectue des journées à rallonge qui ne l’empêchent pas de penser à aménager à l’avenir le corps de ferme où est installé le domaine. « Il faut optimiser l’espace disponible pour la cuverie et le stockage », affirme-t-il. Mais pas question de quitter le centre du village. « Mon but, c’est d’y rester pour son cachet architectural. »

Covid-19

L’activité viti-vinicole se réorganise

Vigne

Publié le 29/03/2020

Chez Arthur Metz à Marlenheim, le téléphone fixe sonne dans le vide depuis le 17 mars. « Quand nous avons vu ce qui se passait en Italie, nous avons anticipé. Nos équipes informatiques intégrées ont préparé le terrain. Une cellule de crise fonctionne depuis début mars » indique Serge Fleischer, directeur général de l’entreprise. « Les femmes enceintes et les malades chroniques ont été mis en arrêt ou télétravaillent, comme tous les services tertiaires. Les besoins en gardiennage ont été satisfaits. Une réunion vidéo est programmée chaque matin. Nous avons installé les barrières d’hygiène strictes préconisées et des cellules d’accueil pour les chauffeurs externes. Le papier a été supprimé. La règle est d’échanger avec tous les salariés. Il faut répondre à leur anxiété. Comment expliquer que d’autres entreprises ferment et que nous continuons à travailler ? Nous leur disons qu’ils ne sont pas plus en danger ici que chez eux. À la moindre suspicion, il est demandé au salarié de se confiner chez lui. Les rotations permettent de fonctionner de manière optimale. L’activité est normale. Les sites produisent et expédient. Les enseignes de la grande distribution classique comme du discount poursuivent leurs commandes. En mars, les flux sont habituels. Il faudra arriver à sortir le millésime 2019, sinon ça va être compliqué. Dans six mois, c’est la prochaine récolte. La pérennité des entreprises est en jeu. »

« Nous avons demandé à notre salariée à temps partiel et à nos deux occasionnels s’ils étaient d’accord pour travailler. Nous avons conseillé à un autre de ne pas venir au vu de ses antécédents médicaux. Nous sortons dans les vignes avec plusieurs véhicules. Chacun respecte une distance d’au moins un mètre pour lier et réparer, et dispose de ses propres outils. Tout le monde se lave souvent les mains avec des lingettes », détaille Myriam Haag, du domaine Jean-Marie Haag à Soultzmatt. « Avec Théo, mon fils, j’ai encore pu livrer les commandes d’un salon reporté dans le Val d’Oise en gardant nos distances pour le paiement. Depuis, je propose l’expédition sans frais. Au caveau, j’ai reçu un couple biélorusse dans la semaine et c’est fini depuis. Je lis pour prendre du recul. J’ai contacté mes importateurs qui avaient prévu de commander, mais c’est le calme plat. Je gère mes contacts, même légers. Rester humain est essentiel. Je prépare courriers et courriels pour ne pas nous faire oublier, mais en mesurant bien mes mots. J’estime que ce serait déplacé de faire de la promotion. Je dis que nous reviendrons dans le secteur dès que les déplacements seront de nouveau possibles. Vu notre structure, nous essayons d’éviter le chômage technique. Le report de paiement des charges sociales et de la TVA est nécessaire à tout le monde. 2020 sera une année morose. J’espère que l’activité redoublera à la reprise. Nous devrons voir comment nous dédoubler à l’automne pour les actions de vente habituelles et reportées. »

 

 

Être prêt à redémarrer

À Turckheim et Traenheim, les caveaux d’Alliance Alsace sont fermés, la vingtaine de salariés concernés, placés en activité partielle comme les commerciaux en charge de la restauration. En ajoutant les personnes en arrêt maladie, en congés garde d’enfant et le personnel en télétravail, seule une petite moitié des 90 personnes habituellement actives sur les deux sites est effectivement présente. « Nos locaux sont vastes et lumineux. À une personne par bureau ou à trois dans la salle de conditionnement de 2 000 m², les gestes barrières et les règles de distance s’appliquent facilement », juge le directeur, Christophe Botté. Une conférence téléphonique a lieu chaque matin et des vidéoconférences sont programmées plusieurs fois par jour. L’export ralentit. La grande distribution reste un débouché un peu plus actif. Sauf que « le niveau des commandes se dégrade. Cela devrait continuer parce que les moments de convivialité, et donc la consommation, baissent. Je m’attends à un tassement graduel qui finira par être important alors qu’il nous faut du chiffre d’affaires pour alimenter la trésorerie. Tout va dépendre de la durée de la crise. Il n’est pas question de licencier car nous devons être prêts pour l’après, même si beaucoup de monde va se retrouver dans une situation délicate qui ne portera peut-être pas forcément à acheter du vin ».

À Itterswiller, Eric Casimir a décidé avec son épouse, infirmière libérale, du protocole de distanciation applicable à ses quatre salariés dans les 17 ha de vignes du domaine Gérard Metz. Deux personnes maximum occupent tout véhicule équipé individuellement d’un spray désinfectant, de savon et d’un bidon d’eau. Poignées et digicode sont régulièrement nettoyés. Au déjeuner, chacun garde ses distances avec son voisin et lave son verre de suite. « Il a fallu changer les habitudes du matin quand on se retrouve. Ce n’est pas évident au début », signale Eric Casimir. En cave, « mise et expéditions sont à l’arrêt depuis le 20 mars. L’activité commerciale est morte. Aucun de mes importateurs ne parle d’acheter du vin. Leurs pays sont confinés. Les salons sont tous reportés. Mes déplacements en Ukraine et en Pologne ont été annulés. Certains clients ont déjà appelé pour solliciter un délai de paiement supplémentaire. L’impact financier sera important. Entre le 15 mars et le 30 avril 2019, mon chiffre d’affaires s’est élevé à 80 000 euros. Ils vont manquer en grande partie en 2020. Les 30 000 euros réalisés en restauration sont irrécupérables. Les perspectives pour 20 000 euros de recettes export sont très floues. Les 30 000 euros d’achat de particuliers peuvent être compensés partiellement à la faveur d’événements à organiser par la suite. Je me mets à jour, je prépare la sortie de crise. Je contacte mes clients pour leur proposer des livraisons. Je regarde comment organiser mon calendrier à l’automne entre ce qui était déjà prévu et ce qui peut se rajouter. J’attends des difficultés de trésorerie d’ici deux mois. Les cartes vont être rebattues un peu plus dans le vignoble. Pour l’instant, je ne peux qu’attendre et être prêt à redémarrer à la fin du confinement. J’estime qu’il faudra encore trois mois après pour que les affaires reprennent ».

Magazine

« Un bon vin doit rester à un prix abordable »

Vigne

Publié le 02/03/2020

Il s’appelle Bernard Freund. Vous pouvez aussi lui dire Berni. Bernard, Berni donc, a le vin communicatif et partageur. Ancien conducteur de train, il est le responsable et l’animateur depuis vingt-cinq ans du cercle d’œnologie Six fûts-six caisses, une des activités de l’association Souffel culture sports loisirs (ASCSL). « Avant mes trente ans, je ne buvais pas de vin », rappelle-t-il. De fréquenter des médecins cardiologues lui fait découvrir « de bons rouges ». Bernard va se rattraper. Le vin devient sa passion. Il se forme en suivant des cours du sommelier Paul Brunet, au contact des viticulteurs dont il visite vignes et cave, en parcourant les allées des salons professionnels comme Vinexpo ou Vinisud, ou les rendez-vous réguliers des caves particulières, en devenant membre de l’Université des grands vins, en discutant avec des cavistes qui lui donnent accès à l’un ou l’autre de leur flacon en sélection restreinte. Bernard a ses domaines fétiches, en Roussillon, dans le Languedoc, la vallée du Rhône et en Alsace… Les travaux pratiques n’ont pas manqué. « J’ai acheté beaucoup de vins », dit sobrement Bernard. « Chacun m’apporte un enseignement, même s’il a plus de trente ans. »

Les réunions du club obéissent à une programmation rituelle. Bernard les entame toujours en commentant l’actualité viti-vinicole, politique comme technique. « Je parle aussi bien de la qualité d’un millésime que d’une innovation dans la filtration. Tous les membres savent ce qu’est une cuve à chapeau flottant et comment est élaboré un effervescent ! Nous comparons beaucoup les vins entre eux. Les plus chers ne sont pas forcément les meilleurs. Nous discutons aussi des prix. Il y a des vins chers qui ne ressemblent à rien. Et des vins de génie largement abordables. L’idéal, c’est de trouver du bon à un prix raisonnable. En Alsace, cela met le crémant à 8 €, le riesling générique à 8,50 € et le grand cru à 12 € et plus. » Bernard a son avis sur la philosophie qui doit régir la conduite de la vigne. « La faire pisser du vin en Alsace n’apporte rien. Mais 80 hl/ha, ici, c’est comme 50 hl/ha, dans la vallée du Rhône. Et en vendangeant plus tôt, les domaines peuvent éviter l’écueil du sucre », évalue-t-il.

Trois blancs, cinq rouges

Depuis que Bernard a décidé de lever le pied, les membres du club ne se retrouvent plus que cinq fois par an au lieu de onze. « Je ne veux pas qu’on vienne comme si on allait au restaurant, lance Bernard. Nous sommes ensemble pour partager, nous faire plaisir. » « Ce sont des réunions conviviales, l’une ou l’autre fois des escapades en Italie ou en Espagne, qui permettent d’élargir notre connaissance à de nouveaux domaines et à de nouveaux vins. La manière de Berni de narrer ses informations fait beaucoup dans la dynamique du club », complète Richard Hertenstein, membre assidu du cercle. La règle est d’avoir à chaque rendez-vous huit vins au menu, trois blancs et cinq rouges, sélectionnés par Bernard. Aucun ne vient du nouveau monde car « ils ont tous le même goût ». « La tendance actuelle est aux rosés et aux vins matures qui restent sur le fruit comme des grands crus bordelais de dix ans d’âge », signale-t-il. 80 % des vins dégustés sont certifiés bio. « Pourquoi boire du vin d’une vigne qui reçoit des traitements chimiques ? De toute façon, le bio, c’est l’avenir. C’est certain », affirme Bernard. Environ la moitié des membres du club est sensible à cet aspect de la production, les autres moins. Pousse-t-il jusqu’aux vins nature ? « J’en prends l’un ou l’autre de temps en temps. Nous en avons dégusté une dizaine dont un d’Alsace. Ils ne nous ont pas convaincus. Les blancs ont souvent un côté jus de fruit, pomme ou poire, qui s’installe. Je ne les vois pas vieillir comme ceux qui sont stabilisés avec des sulfites. Mais je pense qu’ils peuvent progresser. Je suis prêt à les revoir dans quelques années. »

Et les alsaces ? « Ce sont les vins les plus fruités du monde. Dommage que cette caractéristique soit aussi méconnue. Je crois que, depuis des années, l’Alsace n’a pas su vendre ses vins à leur juste valeur. Je me demande si les opérateurs sortent assez à l’international. Je compte sur les jeunes générations qui maîtrisent les outils informatiques, qui sont actifs sur les réseaux sociaux, pour séduire de nouveaux clients. Je cherche régulièrement les domaines où il y a eu une succession. J’intègre mes trouvailles dans les repas. Je parle également aux membres des autres vins que j’ai dégustés et je les incite à aller sur place. Ce n’est jamais très loin. Les membres du club boivent plus d’alsaces aujourd’hui que par le passé. Parce que les vins sont plus secs, plus minéraux, plus complexes. » Les vins d’Alsace se placent deuxièmes dans le classement des vins blancs du club, derrière les bourgognes, comme Pouilly-Fuissé, Mâcon ou Chablis.

Technique

Maladies du bois : dix variables à considérer

Vigne

Publié le 24/02/2020

Un viticulteur, qui adapte la conduite de sa vigne en suivant l’ensemble des recommandations jugées les moins impactantes pour la santé de ses parcelles, a deux fois moins de chance que son collègue, qui garde ses habitudes, que ses ceps expriment des symptômes de maladies du bois (5 % contre 10 %). Voici le principal enseignement d’une étude copilotée par l’IFV et l’association des viticulteurs d'Alsace (Ava) avec l’objectif d’établir les liens entre les pratiques culturales et l’expression des maladies du bois. Un réseau de 73 parcelles d’auxerrois, de riesling et de gewurztraminer suivies depuis 2003 et 27 plus jeunes intégrées en 2019, a fourni la matière de l’analyse. « Les différences d’expression des symptômes entre parcelles peuvent s’expliquer par la différence des pratiques. Nous nous sommes intéressés à leur évolution entre 2003 et 2018 », rapporte Solène Malblanc de l’IFV Alsace. Dix variables ont été mises en évidence. Dans leur ordre d’importance : le millésime, le sol, le cépage, la propreté de la taille, l’entretien du cavaillon, la revendication dans une appellation, l’ébourgeonnage, l’âge de la vigne, l’épamprage, le respect du flux de sève. Un sol calcaire semble favoriser cette expression, un sol lourd à meilleure réserve hydrique la stimule moins sauf que si ce critère paraît pertinent en Alsace, il l’est moins en Suisse… Méfiance donc… Le gewurztraminer se montre plus sensible que le riesling. Les vignes entre vingt et trente ans sont les plus fragiles face aux maladies du bois. Les parades que le viticulteur peut mettre en œuvre s’appellent ébourgeonnage, travail du cavaillon, recépage, chicots laissés à la taille. D'ici 2021, l’étude visera à hiérarchiser les causes provoquant ces maladies et à calculer des indicateurs comme l’impact du recépage ou du temps de repos du sol entre arrachage et plantation.

Mettre en terre des plants greffés irréprochables peut aider la vigne à accumuler plus de chances pour échapper à ces maladies. Comment s’assurer de la qualité de la soudure ? C’est là qu’intervient l’image obtenue par tomographe. Cet appareil analyse une plante sous toutes ses faces en prenant 1 400 images par individu. Il le reconstitue ensuite en 3D. La technique actuelle permet de se déplacer absolument partout dans l’intérieur de la plante afin d’en cibler les zones. Si elle est blanche, elle indique une bonne jonction entre porte-greffe et greffon. Une zone grise montre des vides et des nécroses préjudiciables à la qualité du plant. Les recherches menées dans le cadre de ce projet baptisé Origine se poursuivent en 2020 afin d’obtenir des indicateurs pour qualifier les plants, aider à leur tri et identifier les étapes critiques du greffage. Les pépiniéristes sont évidemment les premiers demandeurs à souhaiter utiliser une telle technique en routine. Une telle éventualité qui peut s’envisager avec une résolution moindre des images devra faire l’objet d’un développement séparé.

Une campagne d’essais drone en 2020 en Alsace

Une autre maladie est à avoir à l’œil ces prochaines années : le virus du pinot gris ou GPGV. Découvert (sur pinot gris) dans le nord de l’Italie en 2003, détecté en France en 2015, transmis par un acarien connu (colomerus vitis), il fréquente tous les cépages, tous les porte-greffes et les vignes sans faire de distinction d’âge. « Il est difficile à identifier. Il se confond aisément avec l’acariose et ce n’est que l’analyse en laboratoire qui le différencie du court-noué », détaille Céline Abidon du pôle IFV Alsace. Quand la maladie se déclare, de manière rare pour l’instant, elle déforme et décolore les feuilles, elle donne un aspect buissonnant à la végétation qui se rabougrit. Sur un cépage sensible comme la glera en Italie, les grappes se réduisent à un tiers de leur taille habituelle. Le GPGV a été repéré dans l’ensemble des bassins viticoles français soit dans 70 % des 117 parcelles suivies. 32 % des 1 763 pieds analysés étaient porteurs du virus. L’Alsace fournit dix parcelles à ce réseau. Des symptômes ont été confirmés en 2019 sur gewurztraminer à Kienheim et du chardonnay à Leimbach.

La problématique du traitement aérien par drone a peu progressé en 2019. L’autorisation de mener des essais est arrivée trop tardivement pour permettre l’organisation en bonne et due forme de la campagne nationale Pulvedrone prévue dans des vignobles à plus de 30 % de pente en Bourgogne, vallée du Rhône et Alsace. Les contraintes, même pour traiter avec de l’eau colorée, n’ont rien arrangé. « Nous nous sommes contentés d’une première approche pour apprécier la diversité des situations », indique le coordinateur du projet Xavier Delpuech de l’IFV Rhône Méditerranée. Des traitements ont été effectués au stade 3-4 feuilles étalées en Bourgogne, en pleine végétation en juillet sur les deux autres sites. À Guebwiller, la contrainte de date d’essai imposée par les pouvoirs publics coïncidait avec une journée trop venteuse. Difficile donc de juger de la qualité du travail, inférieure à l’application de référence, feuillage et grappes, effectuée par un aéroconvecteur sur chenillette… 2020 sera l’unique campagne d’essais pour le projet alsacien EDVIG. Ses données techniques se cumuleront avec celles des résultats des programmes Pulvedrone et Droneviti qui seront menés en 2020 et 2021. Elles serviront à monter des dossiers qui seront évalués par l’ANSES avant leur étude par les Ministères de la Santé, de l’Agriculture et de l’Environnement. Au final, le préfet gardera le pouvoir d’interdire le traitement, s’il en décide ainsi…

Commerce

Pratiquer les terroirs au sens large

Vigne

Publié le 19/02/2020

En faisant un tout droit en rentrant dans le magasin, chaque amateur tombe sur les références en vins d’Alsace de la Cave à Terroirs. « C’est voulu. C’est normal. Nous sommes en Alsace », commente Alexis Schehr, sommelier de formation et responsable adjoint de ce point de vente, ouvert voici huit ans par Sylvain Girard. « Nous visitons tous nos fournisseurs haut-rhinois et bas-rhinois. Ils viennent également nous voir lors de leurs tournées. Une relation de confiance s’établit entre nous », poursuit Alexis qui propose « les Alsace en sec ». Le riesling et, dans une moindre mesure, le muscat et le sylvaner sont ici des fers de lance de la vente. Le pinot gris à 7-8 g de sucre résiduel maximum passe aussi. L’accompagnement à la vente est essentiel pour s’épargner quelques situations narrées par Alexis. « Il arrive que j’entende : « Le pinot noir ? Ce n’est pas du rouge. Mais vous pouvez me mettre un bon Bourgogne ! » Ou aussi : « Je n’aime pas le riesling, c’est trop sucré ! » Il est vrai que l’achat du même cépage en grande distribution peut conduire à retrouver dans son verre des vins au profil très différent en sucre. Cela crée de l’incompréhension chez le consommateur et vous casse tout le marché. Après ça, étonnez-vous que le client vous dise qu’il préfère un Saint-Joseph blanc ou rouge parce que là, il est certain du type de vin qu’il achète. »

80 % des viticulteurs figurant sur la carte sont certifiés bio (AB), Demeter ou Biodyvin. « Tous les autres respectent les mêmes règles mais sans les afficher officiellement. La plupart utilisent des sulfites en quantité très raisonnable. Beaucoup n’en mettent pas à la vinification et se contentent d’en rajouter à la mise », explique Alexis. Les vins nature représentent moins de 10 % de l’offre. « La demande existe mais ce n’est pas actuellement une tendance lourde. La Cave à Terroirs sélectionne d’abord en fonction du terroir d’origine du vin, la manière de travailler du viticulteur et de son histoire. Chaque membre de l’équipe peut également proposer les coups de cœur dénichés lors de son passage sur un domaine. Le niveau global des Alsace progresse vers toujours davantage de précision », note Alexis. Exception faite des très grandes bouteilles, tous les vins sont dégustés à un rythme d’au moins trois ou quatre par jour. Pour pratiquer les terroirs au sens large, l’établissement applique son principe de sélection au reste de son offre : fromages AOP, salaisons allégées en nitrites et pâtés sans conservateur.

Quatre chances d’être référencé par an

La clientèle d’habitués du quartier de la Robertsau qui fréquente l’établissement, trentenaires comme quadragénaires, étudiants comme retraités, recherche qui un panier garni, qui sa bouteille habituelle, mais également des vins de plaisir à moins de 10 € à l’achat. Elle se laisse également séduire par un riesling minéral avec son petit côté salin et iodé. « Le problème est qu’un vin ne doit pas être trop cher. S’il coûte 15 € à l’achat, il va ressortir à 35 ou 40 € en magasin. Pour décider, nous nous mettons à la place de l’acheteur en essayant d’évaluer la somme qu’il serait prêt à mettre », indique Alexis. En général, chaque client repart avec une, deux ou trois bouteilles, celle (s) de la soirée. Parfois cela peut aller jusqu’à douze, voire trente-six. Les ventes se partagent à parts égales entre rouges et blancs. Les bouteilles entre 13 et 25 € représentent le cœur de gamme du magasin.

Pour stimuler son courant d’affaires, le caviste strasbourgeois organise au printemps, en été, à l’automne et en hiver, sur deux jours à chaque fois, quatre présentations de « nouveautés ». Autrement dit, un domaine, livreur habituel ou non de l’adresse, a quatre chances par an de décrocher son propre référencement avec quasiment, rarement une, mais toujours plusieurs cuvées retenues. La Cave à Terroirs forme également ses clients. Sylvain Girard propose trois formules à partir de 39 € le module : un premier cours d’initiation au b.a.-ba du vin, un deuxième consacré aux clés des accords mets-vins en blancs, un troisième axé sur les influences des pratiques viticoles sur les rouges. Chaque session se tient dans l’espace de vente et peut accueillir jusqu’à vingt personnes. Alexis remarque : « Le début d’année est souvent creux. Juste avant Noël, trois cours se sont succédé. Le reste du temps, ils sont régulièrement dispensés chaque mardi et chaque mercredi soir. Ils affichent souvent complets. Les participants nous montrent qu’ils éprouvent de l’intérêt pour le vin et qu’ils veulent posséder les clés pour mieux le comprendre ».

 

 

Stratégie

« Stocks et vrac nous font opter pour l’apport de raisin »

Vigne

Publié le 10/02/2020

« Il est dommage d’en arriver là mais nous y sommes contraints et forcés par la situation de nos stocks et le marché du vrac. La vente en 2019 d’un peu de riesling et de pinot gris autour de 1,50 €/l nous a soulagés mais n’a pas résolu la baisse du nombre de bouteilles mises en marché. » Ce n’est pas sans un pincement au cœur que Charles Dontenville se prépare dans sa tête à ne plus charger son pressoir aux prochaines vendanges. En 2019, le domaine s’est déjà « donné de l’air » en livrant pour la première fois de son histoire du raisin en coopérative. Ce printemps, il est prévu que ses deux associés, Charles et Sandrine, sa mère, sautent définitivement le pas en signant un contrat d’engagement avec Wolfberger. Ce choix discuté en famille depuis décembre laissera de disponible une belle surface de bâtiment à laquelle il faudra trouver un usage à terme. Gilbert, le père de Charles, retraité actif, est un brin fataliste. « Que faire d’autre ? », interroge-t-il. Le contexte a bien changé depuis son installation sur 6 ha en 1966 à la suite de son père Robert, créateur du domaine avec son propre père, Jules. « Des relations, des amis, qui s’étaient installés dans l’ouest de la France et à Paris nous passaient de grosses commandes. Ils ont constitué notre socle de vente », se souvient Gilbert. Ces belles années ont permis d’investir dans le foncier, une nouvelle cave en béton verré et des fûts en 1963, un caveau dans les années 90 et un stockage bouteilles pour 100 000 cols en 2002.

Le domaine garde de cette époque un vignoble bien regroupé, à un kilomètre du siège de l’exploitation. Exception faite de 50 ares en plaine, le reste de la surface se concentre sur des terrasses au pied du Hahnenberg. La montagne de 531 m d’altitude a jusque-là toujours suffisamment protégé des épisodes de grêle les vignes enherbées naturellement tous les rangs. Installé en 2018, Charles, avec l’aide de Gilbert et d’un salarié, compte désherber le cavaillon au glyphosate tant qu’il sera autorisé. Il verra pour une alternative sans doute mécanique le moment venu. Les travaux comme le palissage, le rognage, les traitements avec au moins deux produits de synthèse, l’effeuillage mécanique sont confiés à un prestataire. « Il intervient avec du matériel performant. Il n’y a pas de surprise dans la qualité et dans le prix facturé. En 2019, il s’est élevé à 1 180 €/ha », remarque Gilbert. Le domaine ne vise pas un rendement au taquet. En 2018, la nature lui a fait atteindre le rendement de l’appellation. En 2019, il est resté bien en deçà en raison de la sécheresse. Les vendanges sont majoritairement manuelles sauf pour un peu de riesling et de gewurztraminer.

Priorité à la restructuration du vignoble

L’Earl fait appel à un prestataire pour la mise, mais étiquette ses bouteilles avant de les céder à sa propre Sarl de vente. La carte des vins annonce clairement la couleur. Y figurent dix vins classiques, de cépage, à moins de 5 g/l de sucre résiduel, sauf un pinot gris. Et trois « moelleux » dont un riesling. Le domaine complète son offre avec deux vendanges tardives et deux crémants. Trois de ces quatre derniers sont achetés. Un choix historique de Gilbert qui n’a jamais voulu éparpiller son énergie et son argent. Investir, Charles y songe. Restructurer le vignoble existant est sa priorité. Il va arracher 50 ares de ses deux hectares de vignes larges et planter à une densité de 4 500 pieds 1,2 ha en riesling et en gewurztraminer en s’appuyant sur le foncier disponible. Passer apporteur de raisin libérera du temps. Charles étudie la possibilité de reprendre à son compte une partie des travaux de la vigne délégués jusque-là. Adhérer à la coopérative le conduira à faire certifier le domaine en HVE3. « Nous estimons déjà bien faire notre travail. Nous devrions être dans les clous », affirme-t-il. La possible baisse de rendement autorisé en appellation Alsace en 2020 n’émeut pas le futur coopérateur. « Il aurait peut-être déjà fallu y penser plus tôt », avance-t-il.

Même si le domaine se réoriente, le caveau qui borde la route des vins en direction de Kintzheim ne fermera pas. En été, la double porte ouverte continuera d’inviter à l’arrêt. « Un tel emplacement ne s’abandonne pas. À ses débuts, il a grandement contribué à faire culminer les ventes à 70 000 bouteilles/an », glisse Gilbert. Ce volume a beau avoir fondu de moitié, pas question de le voir s’évaporer en un rien de temps. Le caveau a d’abord du stock à écouler. La Sarl achètera ensuite le complément en fonction de ses besoins. Charles a aussi prévu d’installer des pupitres et une bâche sur la façade pour mieux attirer à l’avenir l’œil des automobilistes.

Magazine

Témoin de la viticulture locale

Vigne

Publié le 03/02/2020

« Je m’intéresse à l’histoire locale. » André Klein a la formule laconique et modeste pour résumer son penchant de toujours pour la petite histoire de sa commune, Scherwiller, où il est né en 1956. « Je suis un grand conservateur », rigole-t-il. Pas un article dans un journal, quotidien ou professionnel, traitant de près ou de loin de la vie de la commune ne lui échappe. Il les découpe tous sans exception, les classe par ordre chronologique. Ses archives pourraient meubler des pièces entières. En attendant, elles remplissent de grands classeurs. André en a plus particulièrement préparé un. Un gros, de couleur verte. Il est consacré à la viticulture locale. « Cette profession fournit chaque année son lot d’événements », commente André. Remontons l’histoire avec lui. Tenez, savez-vous à quelle date le ban des vendanges a-t-il été ouvert en 1808 ? C’était le 24 septembre. Et même le 19 en 1862 ! En 1818, « le vin est excellent, mais pas abondant ». En 1854, le vignoble subit « une grande sécheresse ». « J’ai trouvé tout cela dans le livre journalier d’une famille de viticulteurs locaux. Il couvre toute la période de 1808 à 1878 », précise André.

En 1816, le raisin gèle et certains retardent les premiers coups de sécateur après le 1er novembre. En 1838, c’est le conseil municipal avec le maire Vogel à sa tête qui décide le 1er octobre de fixer l’ouverture des vendanges au 5, car « les raisins sont à leur point de maturité et leur état ne permet plus de retarder » l’échéance. En 1899, les 50 hl étaient payés entre 14,40 et 15 marks. L’archive la plus ancienne témoigne qu’en 1760, Scherwiller s’étend sur 3 520 arpents de terre (un arpent = 24 ares) dont 1 014 de terres, 246 de prés et 583 de vignes. Plus proche du XXIe siècle, un document de la famille Sohler récapitule les mouvements d’entrée et de sortie des vins en 1942 et un fascicule vendu en 1981 par les écoliers reprend les chiffres de la récolte par cépage communiqués par le syndicat viticole.

De multiples collections

André Klein n’est pas issu d’une famille viticole. Il a mené une carrière d’agent à la SNCF, comme déjà son père. Ce dernier lui a laissé 20 ares de vignes en héritage. Deux parcelles, une de plaine, l’autre plus en coteau. « Je m’en suis occupé une vingtaine d’années avec un motoculteur pour principal outil. J’en livrais le raisin à deux négociants. Aujourd’hui, elles sont louées avec la perspective de les vendre. Je sais ce que c’est que la vigne », raconte André. S’il n’a jamais élaboré qu’un peu de vin issu de riesling et d’auxerrois pour sa consommation personnelle à l’aide d’un pressoir vertical fixe en béton, André collectionne volontiers tout ce qui s’y rapporte. Il conserve précieusement sous boîte les bouchons personnalisés par des domaines alsaciens comme ceux d’autres vignobles, du petit matériel comme des serpettes, des outils de tonnelier ou de rares verrous de tonneau avec leur clé. Il a surtout rassemblé des centaines d’étiquettes dont la plus ancienne de la maison Bléger, sans millésime, apposée sur une bouteille dans les années 1930. Il garde précieusement toutes celles des viticulteurs qui ont arrêté la bouteille, comme les Palmer, Dillenseger, Ernst ou Zobler. André poursuit sa quête même si les nouvelles étiquettes autocollantes ne lui facilitent pas la tâche. « Celles du domaine Jean-Paul Schmitt s’enlèvent le mieux », avoue-t-il. Pour les autres, André a sa petite astuce. Il place les bouteilles dans un four encore chaud d’une cuisson récente. Un grattoir règle l’affaire.

En bon Scherwillerois, André Klein est fier que les viticulteurs locaux produisent un riesling réputé. « Les journaux le citaient déjà dans les années 1900. De grands noms du négoce alsacien, du sud comme du nord, venaient s’approvisionner ici. Ils chargeaient des raisins recherchés pour leur acidité sur la place des charpentiers (ou place Foch) où les livreurs se donnaient rendez-vous. Les charrettes chargées de raisin et, par les plus malins, de tous les objets lourds possibles passaient une première fois sur la balance publique. Elles étaient déchargées à la fourche avant la pesée à vide, opération pour laquelle le jeu consistait à avoir retiré les objets lourds déjà cités. La file d’attente de la pesée atteignait parfois une bonne centaine de mètres. Au fil des ans, les comportes ont remplacé les fourches, mais cette manière de livrer a duré jusqu’à la fin des années 1970 ! » Le courant commercial établi depuis plus d’un siècle perdure aujourd’hui. Il a adopté une forme plus discrète, certains viticulteurs étant devenus les intermédiaires pour mettre les comportes à disposition des vendeurs.

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