Auteur

Christophe Reibel

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Commerce

De nouveaux arguments de vente pour les vins d’Alsace

Vigne

Publié le 18/01/2020

Le club des 5 000 ? Précisons que ce sont des hectolitres et l’on comprend qu’il s’agit des 26 opérateurs du vignoble dont l’activité annuelle dépasse les 5 000 hl. Treize coopératives, douze négociants et un vigneron indépendant satisfont ce critère. Ils forment un groupe informel, créé à l’initiative du conseil de direction du Civa. L’interprofession les a réunis deux fois en mars et en octobre 2019. Ils seront invités au moins deux nouvelles fois en 2020. « L’idée est née de la volonté de l’interprofession de se mettre au service des entreprises », explique Didier Pettermann, président du Civa. Mais leurs demandes sont différentes, assez logiquement liées à leur taille. Les membres du club des 5 000 se tournent essentiellement vers le débouché de la grande distribution. Ils sont les leviers les plus efficaces pour faire remonter rapidement les ventes à l’échelle du vignoble. Leurs collègues qui commercialisent moins de volumes ciblent davantage les cavistes, les restaurateurs et les particuliers.

La réunion d’automne 2019 du club des 5 000 n’était pas placée au hasard dans le calendrier. Elle correspond à la période qui précède le début des négociations avec les enseignes de la grande distribution, les contrats étant signés au plus tard fin février. « Les vins d’Alsace ont désormais des arguments solides à faire valoir. Le Civa a analysé pour chacune des 19 régions viticoles françaises les chiffres du marché fournis aux panels par les enseignes actives en métropole. Les ventes de vins diminuent globalement de 5 %. Les rouges sont à -8 %, les rosés à -4,8 % et les blancs à -0,8 %. Le panel IRI montre aussi que si le Bordeaux blanc perd 3 %, les vins d’Alsace blancs gagnent 3 %, le pinot noir même 8 % ! Cela signifie qu’avec un linéaire réduit, les Alsace font preuve d’une belle rotation. Ne pas travailler avec les Alsace revient pour le distributeur à perdre des parts de marché et de la marge. Pourquoi s’en priver ? Le Civa est la seule interprofession de France à avoir rencontré les acheteurs nationaux pour leur présenter ces chiffres. C’est une manière de préparer le terrain à ses opérateurs », développe Didier Pettermann.

Au carrefour des tendances

Ces bases solides chiffrées, juste un peu moins détaillées, ont resservi à la réunion de fin novembre, en soirée, à laquelle les autres metteurs en marché étaient invités. Quelque 80 s’étaient déplacés. « Le Civa veut leur donner un discours de fond destiné aux cavistes et aux restaurateurs. Pour vendre les vins d’Alsace, l’ensemble des opérateurs doit faire passer un message commun, en restant humble, en prouvant par a + b que l’Alsace permet de faire gagner des parts de marché, insiste Didier Pettermann. Le consommateur souhaite boire des vins pas trop compliqués, aromatiques, qui se servent frais, en provenance d’exploitations à taille humaine. Le mode de consommation privilégie du blanc sec, qu’on déniche dans un endroit décontracté comme dans un bar à vins. Les vins d’Alsace se situent au carrefour de ces tendances actuelles de consommation. Leur ratio qualité-prix est meilleur comparé à d’autres vignobles. C’est une carte à jouer. » De tels arguments servent finalement à redonner de la « confiance » et de la « fierté » aux opérateurs.

Dans un premier temps, le Civa s’est concentré sur le marché français parce qu’il représente les trois quarts des ventes du vignoble. Le second temps programmé sur 2020 prévoit de diriger l’attention sur le quart restant, celui des marchés export. « Le Civa travaille à l’élaboration d’un plan par pays. Les États-Unis, le Japon, la Grande-Bretagne, l’Italie sont par exemple ciblés avec une analyse particulière et permanente du risque pour les deux pays anglophones de cette liste. Dans la pratique, une connaissance fine de chaque marché est indispensable. Les seules sorties de chais ne suffisent pas. L’interprofession analyse donc des critères comme le type de vins consommés, le mode de mise en marché, le positionnement prix, le potentiel de développer de la valeur, les tendances, détaille Gilles Neusch, directeur du Civa. Les échanges avec les opérateurs contribuent autant que d’autres sources d’information à amplifier notre connaissance. Le plus, c’est que toutes ces données qu’une entreprise aurait du mal à rassembler seule de son côté, avec un coût non négligeable, sont mises à disposition de tous les metteurs en marché. À eux de les intégrer efficacement dans leurs démarches commerciales. »

Stratégie

Enclencher une dynamique de vente locale

Vigne

Publié le 12/01/2020

« C’est un jeune domaine ! » La formule d’Annick Stoffel résume bien la trajectoire d’une exploitation qu’Antoine Stoffel, son père, a montée de toutes pièces à partir de 1962. Il démarre avec moins d’un hectare, mais a d’emblée l’ambition de faire de la bouteille. Il construit un vendangeoir dans les faubourgs d’Eguisheim avant d’y rajouter au fil des ans, une cave, un caveau et une maison. Il conforte la surface avec des achats de terres AOC sur quatre communes dont deux hectares à planter dans le grand cru Eichberg. Annick baigne dans cette ambiance dès sa prime jeunesse. Elle suit une formation vigne, vin et vente à Rouffach pour reprendre le domaine en 1989. Sa première initiative est d’élaborer du crémant blanc et rosé « pour diversifier la carte ». Elle l’étoffera encore avec un crémant riesling pour actuellement dépasser les 10 000 bouteilles vendues par an. Son fils, Matthieu Kuehn, arrive au domaine en 2015. Son parcours à Beaune l’a plutôt formé à la vente, même si aujourd’hui c’est plutôt l’amont de la production qui le mobilise.

Dès 2016, Matthieu a dans l’idée d’entamer une conversion à la bio. Il cherche une alternative au glyphosate appliqué sur le cavaillon. Il achète une charrue Boisselet dont il apprécie le côté modulable. Il la passe trois fois dans la saison pour butter et débuter des sols argileux, marno-calcaires ou loessiques. Il décavaillonne en mai et aplanit le sol avec des rasettes latérales en juillet. En 2017, il s’équipe d’un troisième tracteur, celui-ci avec cabine. En 2018, il investit dans des disques crénelés pour intervenir sur le rang enherbé. Matthieu abandonne le systémique en encadrement de la fleur pour se rabattre sur les seuls cuivre et soufre en 2016. Il traite à raison de 150 l/ha avec son pulvérisateur à jet porté de 600 l. « J’ai eu comme tout le monde des années à petit rendement. Ils ne sont pas imputables au bio », analyse-t-il. Matthieu reprend seul la vinification en 2018. Il rompt progressivement avec l’habitude d’Annick de vins « un peu ronds ». « Je fais dans le plus tendu. Mes sylvaners et rieslings secs ne dépassent pas les 4 g de sucre restant », précise-t-il.

Six heures par jour au caveau l’été

Matthieu a déjà calculé que sa nouvelle orientation ne lui revenait pas plus cher en intrants. « La hausse de mon poste engrais est compensée par l’économie sur les phytos », dit-il. En revanche, il augmente sa facture de carburant de 600 € et travaille six jours de plus. Avec Annick, ils ont donc décidé dès 2015 d’augmenter chaque année leur tarif du col à coup de 10 ou de quelques dizaines de cents selon la catégorie de vin. Le domaine écoule 60 % de ses bouteilles directement auprès des particuliers. « Le bouche-à-oreille », explique Annick, même si par deux fois déjà elle a recherché tous les Stoffel en… Europe pour leur adresser une offre ! « Le taux de retour a été de 7 à 8 %. C’est plutôt un bon score », commente-t-elle. La vente est son domaine de prédilection. Elle accueille les visiteurs au caveau. « Les gros mois, comme juillet et août, j’y passe facilement six heures par jour. Tous les vins sans exception sont en dégustation », annonce-t-elle. La situation excentrée du domaine n’est pas un handicap. L’entreprise livre sept restaurants de la cité. Les convives qui ont aimé l’un des vins n’hésitent pas à passer au caveau. « Ils peuvent aisément se garer. En voiture, ils achètent davantage de bouteilles qu’au centre-ville où ils doivent les transporter ».

Matthieu verrait d’un bon œil que cette part de clientèle atteigne le quart des ventes. C’est pourquoi il vient de démarcher plusieurs autres restaurants des environs. Les premiers lui ont envoyé des clients. Annick pour sa part profite de livraisons de commandes groupées en région Centre pour visiter des cavistes et des restaurateurs. Trois nouvelles adresses viennent d’allonger la liste des débouchés. « C’est l’équivalent de quelques centaines de bouteilles par an à chaque fois », évalue Matthieu qui prévoit lui-même de prolonger d’une journée en 2020 son séjour sur un salon dans les Hauts-de-France pour prospecter. Le domaine utilise son espace pour recevoir une quinzaine de bus par an et propose quatre places gratuites aux camping-caristes. Plusieurs de ces derniers ont mis Matthieu en relation avec les organisateurs d’un nouveau salon. Autant d’opportunités pour lui et Annick de séduire de nouveaux clients et « d’anticiper » le vieillissement de la clientèle de particuliers.

Magazine

Christian d’Andlau Hombourg, la noblesse du vin

Vigne

Publié le 06/01/2020

À peine poussé la porte du salon de réception du château d’Ittenwiller, Christian d’Andlau Hombourg propose à son hôte un verre de gewurztraminer millésime 2015 de sa facture. L’entrée en matière est comme l’homme : sans fioriture. Christian d’Andlau, comte de son état, a la culture du vin. « On m’a raconté que j’aurais vidé mon premier verre à l’âge d’un an et demi ! J’ai été surpris à faire les fonds de verre sur la table, après déjeuner. Plus sérieusement, j’avais 13 ans quand mon grand-père a demandé qu’un verre de vin me soit servi à chaque repas. Je devais m’habituer au vin, disait-il. Depuis, il y a toujours du vin sur ma table. » Pour dix bouteilles débouchées, neuf sont des Alsace. « Parce que nous sommes Alsaciens. Le goût est une question d’habitude », explique le comte. Il avoue une petite faiblesse pour le sylvaner car c’est le « moins alcoolisé, le plus fruité et qu’il est sans prétention ». Mais il apprécie aussi beaucoup le riesling et le gewurztraminer. « Lorsque je reçois mes invités, je sors en général un riesling grand cru. Un vin sans concession, bien carré. C’est ce que je préfère. »

Calé dans un fauteuil, Christian d’Andlau parle posément et de manière détaillée. Roland, son père, est alsacien et sa mère américaine. Il est élevé en Suisse et passe sa maîtrise de droit. Il met fin à sa carrière de juriste financier en 2002. Depuis, il se consacre à des bonnes œuvres. « Moi, ce qui m’intéresse, c’est la politique, les lépreux, les esclaves en Afrique et la protection animale », résume-t-il. La vigne et le vin font aussi partie de cette vie. Le comte est moins technicien de la vigne et du vin que très attaché à son patrimoine. « Il m’arrive de me présenter comme viticulteur. Cela simplifie les choses. Il y a mon nom sur les étiquettes de mes bouteilles », fait-il remarquer. Un peu à l’écart de la route qui mène de Saint-Pierre à Eichhoffen, la propriété du château d’Ittenwiller compte quelques 30 ha de terres et 3 ha de vignes. En 1974, Roland d’Andlau dénonce le bail de location et remplace le sylvaner par du pinot gris et du gewurztraminer. « Il s’est investi pendant dix ans pour sauver les vignes du domaine. Avec le recul, il a été visionnaire. Il voulait encourager la qualité. C’est aussi pour cela qu’il a relancé la confrérie des Hospitaliers du Haut-Andlau », dit son fils. Celui-ci n’exploite plus directement les vignes du domaine. Sur décision d’une majorité des membres du conseil de famille, elles ont été redonnées en fermage à un viticulteur coopérateur.

« Du vin de Paris »

Cet épisode ne décourage pas Christian d’Andlau. Avec son épouse, il monte son vignoble personnel. Le couple achète, seul, avec des partenaires ou des relations, des parcelles à Itterswiller, Eichhoffen, Andlau, Mittelbergheim, Barr et Obernai, en privilégiant lieux-dits et grands crus. Il ne déroge pas à la formule déjà en vigueur du temps de Roland d’Andlau : « confier tout ce qui est possible à des prestataires de services », de la taille jusqu’à la vinification. « À un moment, il y avait un arrangement avec la cave de Barr-Obernai. Elle venait remplir avec du sylvaner et du riesling les tonneaux de la cave aujourd’hui désaffectée de notre château du XVIIe siècle », se rappelle Christian d’Andlau. Aujourd’hui, c’est Xavier, 42 ans, le fils adoptif du comte, qui a repris la gestion des activités viticoles. « Il a fait des études dans ce domaine », précise son père qui n’hésite pas, quant à lui, à faire la promotion de ses crus partout où il passe. Il choisit volontiers parmi ses nombreuses cartes de visite, celle sur laquelle il a fait imprimer « Comte et comtesse Christian d’Andlau Hombourg vins d’Alsace ». Le problème n’est donc pas « de vendre. Nous avons un carnet d’adresses que l’on n’imagine pas », lâche encore le comte.

Il n’est pas rare de croiser Christian d’Andlau au chapitre de l’une ou l’autre confrérie alsacienne. Parce qu’il en est membre, ou par « pure amitié ». Le reste de son agenda se partage entre ses nombreux déplacements, son château alsacien et sa demeure parisienne. En 2005, il ne résiste pas à la tentation de planter en son jardin de la capitale 450 pieds de pinots blanc et noir nés dans une pépinière alsacienne. Xavier produit donc chaque année 300 bouteilles d’effervescent de Bagatelle, un vin de France, blanc et rosé. « C’est du vin de Paris », s’exclame Christian d’Andlau. « On n’en parle pas assez aux touristes étrangers. Au moins un sur deux visite Paris. Alors, avec un tel vin, vous faites un tabac. »

Commerce

Une offre de Noël à contre-courant

Vigne

Publié le 14/12/2019

Quatre fois en décembre, le mardi en début d’après-midi et le jeudi en fin de matinée, le domaine François Schwach organise le « temps de la gourmandise ». Son concept est des plus simples. Ludovic Hypolite, le responsable commercial, guide un tour de cave en cinq étapes et quelque quarante minutes. De retour au caveau où un sapin expose ses boules rouges et ses guirlandes argentées, les participants s’attablent pour déguster des bredeles de Noël accompagnés d’un vendanges tardives. « Des collègues jouent sur la décoration et théâtralisent la chose. Il faut en avoir l’envie et le temps. Je préfère me concentrer sur l’échange avec les personnes », affirme Ludovic. La dégustation peut prendre une demi-heure, mais aussi jusqu’à deux heures, selon l’intérêt manifesté. Pour simplifier la gestion du moment, aucune réservation n’est demandée. « La visite est effective dès l’arrivée d’une seule personne. Au plus, il y en a eu huit et au total une trentaine de personnes sur toutes les dates proposées en 2018. » Le choix a été fait de faire payer 7 €/tête à l’issue du passage au caveau. « Mobiliser un salarié représente un coût. Les participants sont bien souvent des étrangers. Mettre un prix ne dérange pas. C’est une activité où, comme pour aller au musée, on paye son billet d’entrée », justifie Ludovic.

Le positionnement des dates en semaine et en journée, hors congés scolaires, interpelle. « Les vacances correspondent à un pic de passage au caveau qui nous interdit de nous consacrer à ce type d’accueil. Nous ciblons les gens qui séjournent à proximité, qui veulent s’éloigner de la foule, prendre leur temps, qui recherchent autre chose que de fréquenter un marché de Noël. Cette clientèle existe. Elle souhaite connaître les coulisses du travail du viticulteur, échanger sur la dégustation au chaud, installée au caveau », explique Ludovic qui s’est forgé sa conviction lors d’une précédente expérience dans l’hôtellerie. Cet après-midi, Jean-Claude et Monique confirment cette impression à leur manière. Ils habitent le Sundgau. Devant une assiette de bredeles au beurre, aux noisettes et au miel-café, Jean-Claude confie que, comme Ludovic, il apprécie « les vins avec de la minéralité », à l’image du riesling Muehlforst 2015 qu’il a dans son verre. Il délaisse volontairement le pinot blanc mais est un peu marri d’apprendre que le muscat médaillé 2015 qu’il demande est épuisé. « Je vous verse du 2018. Il est un peu plus frais en bouche, plus sec », enchaîne Ludovic. Il sert enfin au couple un gewurztraminer vendanges tardives Kaefferkopf 2008 à 30 € la bouteille. Jean-Claude et Monique rivalisent d’adjectifs élogieux pour qualifier le nectar. Il n’était pas dans leur intention de départ d’en acheter. Mais ils en prendront une bouteille.

Un panier moyen de 135 €

La plus modeste des dégustations prévoit cinq vins, dont deux crémants, la spécialité de la maison qui en a cinq sur sa carte. « Deux des trois vins restants sont fonction du goût des participants. Mais dépasser cinq vins n’est pas un problème. Tous sont disponibles. Il y a tout le temps des bouteilles ouvertes. Je propose des vins de cépage aux non connaisseurs, les vins de terroir aux amateurs. Je les sers le plus souvent au bar car il induit plus de proximité entre les clients et moi », précise Ludovic. Il laisse toujours la personne qui déguste se faire son propre avis sur le nez, le palais du vin servi. Il intervient ensuite pour le raccrocher souvent à la géologie qui est à l’origine de sa naissance. 95 % des gens ayant participé à la visite et à la dégustation repartent avec des bouteilles, immanquablement choisies parmi celles ayant été dégustées.

À Noël, le domaine réalise 30 % de ses ventes par expédition et 15 % de son chiffre d’affaires au caveau. La cuvée particulière de gewurztraminer à 13 € et le crémant blanc de blancs à 8,50 € constituent les meilleures ventes. Le prix moyen à la bouteille s’affiche à 11 € à Noël contre 10,40 € en août. Le panier moyen s’élève à 135 €, 15 € de plus qu’en août. L’an prochain, l’opération ne se contentera plus seulement de figurer dans le calendrier imprimé de l’office de tourisme de Ribeauvillé et diffusé sur les réseaux sociaux. Ludovic l’annoncera en 2020 sur les dépliants du domaine distribués aux hôteliers de la région colmarienne qui achètent ses vins. L’offre sera complétée par le « moment d’exception » que doit constituer un accord mets/vins avec foie gras et caviar à 59 €/personne. Début janvier, le « temps de la gourmandise » se transforme en « petite année », en référence à la période des douze jours qui suivent Noël. Le scénario est le même, sauf que les bredeles sont remplacés par une galette des rois.

Stratégie

« Nous privilégions les vins sur le fruit »

Vigne

Publié le 09/12/2019

L’histoire de Christine est celle d’une vocation contrariée. Elle se destinait au métier d’infirmière. Son mariage avec Yves Affolter va lui faire complètement revoir son plan de carrière. Les parents d’Yves possèdent un hectare de vigne. Ils le vinifient et servent leurs propres vins dans leur restaurant. Christine découvre ainsi la vigne et s’y essaye. Elle y prend goût et suit, à l’époque, une formation viti-oeno de trois ans au CFPPA d’Obernai. Elle s’installe en 1994. « Le chef d’exploitation, c’est elle », insiste Yves, qui finit par la rejoindre en tant que salarié une fois que la surface est suffisante. « Je ne regrette rien. Je m’épanouis au contact des gens », complète Christine. Il faut dire qu’elle exige d’entrée de ne pas juste se contenter de « livrer du raisin à un acheteur ». Les premières années, elle gère de concert la constitution d’une clientèle de particuliers et le développement de la surface par achat, location et plantation de trois hectares au total, essentiellement du pinot gris, mais aussi du riesling, du pinot noir, de l’auxerrois et du muscat. En 2015 enfin, le domaine déménage de quelques dizaines de mètres dans une maison dont la cave lui offre davantage d’espace.

La HVE prévue pour 2020

Christine conduit son vignoble de manière classique. Un rang sur deux est naturellement enherbé. Il pourrait être alterné dans les années à venir. Un outil combiné passe dans le rang travaillé pour tout à la fois griffer, décompacter le sol et couper les racines de la végétation à quinze centimètres de profondeur. Le cavaillon est encore désherbé avec un passage de glyphosate par an, mais Émilien, présent à mi-temps sur le domaine, se verrait bien utiliser bientôt des disques émotteurs associés à des étoiles Kress. Il a commencé à revoir la taille en 2019 après s’être formé à la technique Poussard en 2018. Christine s’y convertit aussi. En végétation, elle positionne encore un systémique à la floraison. En 2020, elle compte obtenir la certification HVE avec l’appui d’un de ses acheteurs de raisin. Le bio est-il une option ? « Pourquoi pas, c’est dans ma mentalité ! », lance Émilien qui compte s’installer à moyen terme. Deux prestataires interviennent pour le prétaillage et l’effeuillage côté est.

Une demande de vins plus légers

Le domaine ne revendique pas son lieu-dit Westerberg pour ne pas brider son rendement. Il vendange neuf de ses dix hectares à la main. Les 70 à 75 hl/ha sont de règle. Christine effectue des macérations de cinq à six heures pour son gewurztraminer, son pinot gris et son muscat. « Cela fait dix ans que je pratique ainsi. Je veux rester sur le cépage, privilégier des vins qui sont sur le fruit », commente-t-elle. À la sortie du pressoir elle sulfite légèrement les jus, les laisse débourber vingt-quatre heures, ne les enzyme pas, mais les levure pour les faire fermenter à 19-20°. Sur l’avis d’Émilien, elle a ajouté en 2018 un blanc de noir tranquille à 6,60 € sur sa carte. « La clientèle demande de nouveau des vins plus légers, plus secs », remarque-t-elle, même si des cépages comme l’auxerrois, le pinot gris et le gewurztraminer sont en tête des ventes. « Le sylvaner a ses acheteurs. Certains pieds doivent bientôt être centenaires. Mais sa proportion dans l’encépagement est encore forte. L’objectif est de le diminuer progressivement à 80 ares », analyse pour sa part Yves.

Une clientèle fidèle

Le caveau est la plaque tournante commerciale du domaine. Le défilé de personnes peut y être quasi ininterrompu. Christine s’est créé une clientèle de particuliers en partant de zéro. En 1994, elle participe au marché nocturne organisé deux fois par an par les professionnels du canton de Rosheim. Elle en est toujours une habituée même s’il ne se tient plus qu’une fois par an. « Le bouche-à-oreille est depuis toujours le meilleur vecteur de communication. C’est long. Mais la clientèle est plus fidèle. » Christine ne s’inscrit à aucun salon, mais monte son stand trois jours durant sur deux marchés de Noël, l’un en Picardie depuis plus de dix ans et l’autre en Normandie, pour la première fois cette année. Yves l’accompagne. Les commandes de Noël qui arrivent de plus en plus fréquemment par courriels sont expédiées par transporteurs. « On ne sait jamais à l’avance ce qui va mieux se vendre. Nous emmenons donc de tout et expédions en cas de rupture », indique Christine. D’ici quelques années, Émilien prévoit d’accentuer l’effort commercial en France et à l’export afin d’augmenter la part de la bouteille. Avant cela, le domaine prévoit de rapatrier ses cuves en inox, bois et fibre sur son site actuel. Le contexte viticole actuel n’angoisse pas trop Émilien. « Je reste confiant. J’aime ce que je fais. Il y a toujours eu des hauts et des bas. Le tout est de surmonter les bas. »

Technique

Construire sa biodiversité

Vigne

Publié le 27/11/2019

Avec un peu d’attention, l’œil repère, fixé à un mètre cinquante du sol, au premier poteau de la rangée de vignes par une anse en aluminium et un clou, ce qui, à première vue, a des allures de grand « casque ». Son contour est brun. Sur l’avant, sa face plus claire aisément démontable est percée dans son haut d’un trou de 32 mm de diamètre. C’est un nichoir destiné à accueillir une mésange charbonnière. Il est en béton de bois. Un tel matériau lui confère à la fois robustesse et isolation thermique. Selon le fabricant, il résiste de vingt à vingt-cinq ans aux éléments.

À la suite d’une discussion avec un ornithologue, Jean-Paul Zusslin en a acheté 150 à 20 €/pièce il y a dix ans. Il les a identifiés avec les initiales du domaine, numérotés à la peinture et répartis sur toute sa surface avec une préférence pour le clos Liebenberg, un lieu-dit de 3,5 ha au sommet d’un coteau et en lisière de forêt. « Les installer au milieu de 100 ha sans haies, ni arbres, a moins de sens. J’estime le taux d’occupation global à 75 %. Dans le Liebenberg où les nichoirs sont placés dans les rangs ou dans les arbres proches, il atteint les 100 %. J’ai constaté jusqu’à trois pontes par an dans le même nid », indique Jean-Paul. Il les nettoie à l’automne pour qu’ils soient propres au printemps. « J’observe beaucoup plus d’oiseaux. La mésange charbonnière est très présente. Elle accepte plus facilement d’autres congénères. Mais elle ne fait pas bon ménage avec le torcol et le moineau. Il faut donc suivre un plan quand on implante un nichoir pour telle ou telle espèce. »

Abriter la faune

Pour offrir des abris à la faune, le domaine a planté, en dix ans, quelque 300 mètres de haies d’espèces locales : bouleau, cognassier, néflier, fusain, églantier, rosier, etc. Elles font environ trois mètres de large. Jean-Paul remonte les murets en pierre sèche, les débarrasse de leurs ronces et arbustes. Il replante tous les ans des fruitiers dans les alignements existants. Au Liebenberg, trois rangs, notamment de poiriers, servent de nourriture aux oiseaux à l’automne.

Jean-Paul augmente aussi la présence animale grâce à deux partenariats. Le premier le lie à un propriétaire d’ovins. De la fin des vendanges jusqu’au printemps, une vingtaine de moutons sont lâchés dans le clos. Ils broutent l’herbe, entretiennent à moindres frais les talus difficiles d’accès. Le second partenariat a été conclu avec un apiculteur qui place ses ruches entre vignes, acacias et châtaigniers. Le domaine en revend le miel. Un nichoir à chauve-souris reste, lui, vide de locataires depuis deux ans. Mais Jean-Paul ne désespère pas d’en attirer. À la vendange, Jean-Paul a remarqué la multiplication des araignées, des coccinelles, des pucerons verts mais surtout des pince-oreilles. Les blancs filent donc à la table vibrante. Le pinot noir passe en sus sous un jet d’air, une fois égrappé.

Sursemer le rang enherbé

Pour son sol, Jean-Paul avait effectué il y a quinze ans, avec un botaniste, un inventaire des espèces présentes dans le Bollenberg. Le diagnostic était net. Leur nombre variait d’une cinquantaine, dans le meilleur des cas, à dix à quinze, dans le moins favorable. Un premier essai pour se rapprocher du niveau haut est tenté en 2009 avec un semis à la volée. Il s’est révélé compliqué à gérer en raison des graines qui ont germé sur le cavaillon et de la trop forte proportion de graminées qui ont trop consommé d’azote en provoquant une baisse de vigueur. Ce couvert a été détruit.

Il y a trois ans, Jean-Paul a sursemé dans le rang enherbé un mélange composé par Vignes Vivantes comportant toujours des graminées mais aussi du trèfle, de la féverole et de la vesce. « Ce couvert nécessite plus de fumure. J’y apporte entre 7 et 10 t/ha de compost en fonction de l’appréciation visuelle que je peux en faire et de l’objectif de diamètre des bois. J’ai le choix entre trois composts maison plus ou moins riches en azote. »

L’été prochain, Jean-Paul va augmenter la surface sursemée afin de stimuler la diversité floristique dans les rangs enherbés. Le semoir actuel étant trop lourd pour accéder à toutes les parcelles, il est décidé à investir dans un outil animé (fraise ou herse) qu’il équipera d’un semoir. Son choix est de faucher ce couvert avant que les plantes ne soient lignifiées et quand il aura une trentaine de centimètres de hauteur. « Dans les rangs sursemés, il y a beaucoup d’abeilles. Je trouve que les vins qui en sont issus sont aromatiquement plus diversifiés », remarque-t-il. En construisant ainsi sa biodiversité, Jean-Paul est convaincu « de sculpter un environnement sain, diversifié, agréable et paysager ».

Commerce

Au rythme des salons

Vigne

Publié le 14/11/2019

« Le premier week-end de novembre, tout le monde était sur le pont. Marc, mon fils, d’un côté, Marie-Claude, mon épouse, et moi-même de l’autre. Sur l’année, deux des trois permanents du domaine cumulent deux mois d’absence parce qu’ils courent à droite et à gauche », calcule Dominique Spitz. La famille est une habituée des salons. Son calendrier annuel en comporte treize, de deux, trois ou cinq jours, hors déplacement.

Tous se déroulent en France et en général au nord de la Loire. Six sont planifiés par les Vignerons indépendants (VIF), trois organisés directement par un groupe de neuf viticulteurs issus de différents vignobles qui se sont connus en de telles occasions, trois consistent en des portes ouvertes entre collègues et le dernier rassemble des amateurs d’œnologie pendant une journée. L’emploi du temps, les dates des événements, la fréquentation attendue, l’occupation des chambres d’hôtes décident du nombre de viticulteurs qui se déplacent. Les « grands salons » comme Paris et Strasbourg mobilisent le trio, la plupart plutôt un duo et l’un ou l’autre une seule personne.

Jusqu'à 2 000 courriers aux clients

Dominique pense à certains salons six mois à l’avance : c’est le moment où il réserve l’hôtel. Pour d’autres, il s’y prend un mois avant. L’envoi d’un courrier postal aux clients de la zone reste la règle. De 300 à 400 lettres pour un week-end portes ouvertes, de 1 500 à 2 000 pour un salon VIF. Le domaine dispose d’une machine de mise sous pli et appose des étiquettes autocollantes sur les enveloppes. Dominique en évalue le coût entre 0,80 et 1 € l’unité. Les adresses de courriel sont scrupuleusement collectées. Dans les salons qu’il organise avec ses collègues, une tombola quotidienne sert notamment à recueillir cette information. Elle permet aussi d’analyser quel moyen de communication a été le plus efficace entre l’invitation personnelle, le bouche-à-oreille, la mise en place de panneaux.

Pour l’heure, Dominique hésite encore à basculer vers l’envoi électronique qui serait moins cher. « Les messages peuvent atterrir dans le courrier indésirable ou ne pas être ouverts. Il est aussi arrivé que la poste ne distribue pas un envoi groupé. L’effet sur le client qui passe néanmoins nous voir peut être désastreux. Il a l’impression que nous l’avons oublié », constate Dominique. Le type de vins constitutif de la palette expédiée à un salon VIF comme les 2 000 bouteilles transportées dans une camionnette avec sa remorque est adapté à chaque événement. « Sauf exception, je ne veux pas avoir d’expéditions à faire après coup. C’est trop compliqué à gérer pour la personne qui attend un transporteur qui ne s’annonce pas toujours. En cas de rupture, j’essaye d’aiguiller le client vers ce qui reste disponible. »

« Chacun doit pouvoir trouver un vin à son goût »

Sur place, les viticulteurs veulent en priorité accrocher l’œil du visiteur. Ils présentent à la fois des bouteilles à étiquette traditionnelle qui ont leurs fidèles, et à étiquette stylisée plus moderne qui plaisent aux jeunes générations. Ils posent en évidence sur le comptoir deux magnums (un effervescent, un vin tranquille) au col ceint d’un tissu rouge scellé à la cire. Ils y ajoutent deux crémants, un vin médaillé, un grand cru, un pinot noir, et deux autres vins, l’un en bouteille de verre blanc, l’autre en bouteille de verre brun. Hormis deux d’entre eux, tous les vins figurant sur la carte sont disponibles. « Chacun doit pouvoir trouver un vin à son goût », justifie Dominique. La facturation se fait au carnet car « sur les salons très fréquentés, il est impossible de suivre le rythme de vente avec ordinateur et imprimante. » Marie, la fille de Dominique saisit les factures au retour en veillant à mettre les fiches clients à jour.

Alors qu’elle progressait avant, la vente sur les salons se maintient depuis 2010. « C’est toujours le fond de clients habitués qui fait tourner la boutique. Mais le consommateur et le mode de consommation sont en train de prendre un grand virage. Le public rajeunit. Il achète moins de bouteilles, mais mieux. Il choisit plutôt une cuvée ou un grand cru. Le prix moyen est donc plus élevé pour un même chiffre d’affaires. Chaque bouteille est vendue 1 € plus cher qu’un départ cave pour rentrer un peu dans les frais », analyse Dominique. Comme au caveau, l’auxerrois, le riesling Waldweg, le gewurztraminer grand cru et le crémant blanc de noir constituent les meilleures ventes du domaine.

Stratégie

« Les camping-caristes nous ont sauvés »

Vigne

Publié le 04/11/2019

« Venez, on va monter à la cave ! » Thierry Fritz sait que sa petite phrase produit toujours son effet. « Je commence toujours mes visites comme ça. Cela intrigue les gens », sourit-il. Expliquons. Le domaine est un ancien moulin qui a conservé deux de ses trois niveaux d’origine. En 1958, Daniel, le père de Thierry, tire une croix sur la meunerie. Il achète des vignes et troque ses silos à grains contre des fûts.

 

 

Thierry rejoint son père et le domaine en 1991, sans le moindre diplôme en poche. Les temps sont durs. La vente de bouteilles aux clients historiques du moulin décline au profit du vrac. Les baisses de récolte qui interviennent à partir de 2003 poussent Thierry à réfléchir à comment mieux valoriser son vin. Il commence par réviser son tarif. En 2007, une opportunité se présente : un fonds de commerce d’une cinquantaine de mètres carrés est libre à Kaysersberg. Nathalie, sa sœur se charge de la permanence tout en assurant une partie des tâches administratives. En 2011, ce magasin est cédé. « Nous y vendions entre 7 000 et 8 000 bouteilles par an. Mais il n’y avait pas de bénéfice », explique Thierry.

La décision est prise d’autant plus facilement qu’une autre initiative commence à porter ses fruits. En 2010, Thierry s’est mis à distribuer tous les jours des flyers aux camping-caristes stationnés à Kaysersberg. Et il prend le temps de discuter avec eux. L’impact est réel. « 20 % passent au domaine C’est un bon retour », juge Thierry. Il complète son offre en aménageant au domaine neuf places pour lesquelles l’eau et l’électricité sont gratuites pendant vingt-quatre heures. Il ne propose pas de vidange car « le long séjour n’est pas l’objectif recherché ».

Mille camping cars par an

« Les camping-caristes nous ont sauvés. Nous en recevons un bon millier par an. Nous sommes passés de 30 à 80 % de vente au caveau grâce à eux. Je ne suis plus vendeur de vrac depuis 2011 », signale Thierry. Ces chiffres reflètent un investissement quotidien. Le domaine est ouvert sept jours sur sept sauf à Noël. Thierry accueille les camping-caristes chaque soir à 19 h pour une dégustation. Il en organise ainsi jusqu’à 150 par an. L’immense majorité repart avec des bouteilles sous le bras.

Thierry a élargi sa prospection en allant sur les parkings. Il attend les conducteurs à l’horodateur afin d’engager la conversation… « Nos collègues sortent en salon. Nous préférons faire venir nos clients au domaine », résume-t-il. Sur place, il peut les recevoir autour de l’ancienne meule du moulin reconvertie en table ou dans une salle attenante d’une capacité d’une trentaine de places. Ses vins sont exposés partout. La demi-douzaine de crus d’entrée de gamme reste à « un prix abordable », les quatorze cuvées sont plus chères. « Chaque client a un budget. Chacun doit pouvoir se faire plaisir », glisse Thierry.

Vinifications 2019

Le millésime de toutes les élégances ?

Vigne

Publié le 22/10/2019

Lilian Andriuzzi. Œnologue de la cave du Roi Dagobert à Traenheim. Environ 73 000 hl vinifiés en 2019. « Les raisins sont rentrés très riches. Aucun gewurztraminer sous 13,5°, des pinots blancs à 12,5° en moyenne, tous les rieslings à plus de 12 et une moyenne de cave à 12,7° ! L’extraction se situe plutôt en dessous de la moyenne car la sécheresse a fait épaissir les peaux. J’ai sulfité à 4 g/hl les vendanges manuelles et à 6 g les vendanges mécaniques rentrées en dernier. Les débourbages ont demandé entre 15 et 48 heures. J’ai enzymé et levuré en me limitant à la moitié de la dose préconisée par les fournisseurs. Sur le grand cru, je suis descendu à 25 % de la dose de levure. J’ai effectué un bentonitage de 40 à 60 g/hl de toute la vendange en montant à 80 g/hl sur sylvaner et gewurztraminer. J’ai corrigé au phosphate diammonique les rieslings rentrés en dernier un peu justes en azote. 80 % des fermentations seront achevées à la mi-novembre. L’équilibre me rappelle celui du millésime 2014. L’année devrait fournir des vins très frais, de bonne tenue en bouche, avec de belles acidités donc très aptes à la garde. Ça va changer de 2018 ! »

Grégory Zancristoforo. Œnologue de la Maison Charles Wantz à Barr. Environ 2 500 hl vinifiés en 2019. « Il a fallu être très attentif à récolter des baies ayant eu le temps de développer leurs arômes et pas seulement du sucre. Les degrés demeurent raisonnables à 12° en riesling, entre 13,5 et 14° en gewurztraminer. Le dernier raisin est rentré le 4 octobre. Cette vendange est arrivée saine au pressoir. L’extraction a été correcte. Les débourbages statiques les plus rapides n’ont pas demandé plus de douze heures. J’ai utilisé des enzymes liquides, j’ai plutôt levuré à 20 g/hl qu’à 10 pour assurer un bon départ en fermentation. J’ai ajouté une dose de 10 à 20 g d’ingrédients organiques dans quelques cuves limites en azote. J’ai collé tous les moûts à 50 g/hl de bentonite et quelques fins de presse à la PVPP. J’ai co-inoculé le pinot noir pour qu’il fasse rapidement sa malo. J’espère des rieslings de garde, des muscats et des gewurztraminers avec de belles concentrations aromatiques ».

Des fermentations sans encombre

Evelyne Bléger-Cognacq. Œnologue de la cave de Ribeauvillé. Environ 16 000 hl vinifiés en 2019. « Les derniers raisins sont rentrés le 14 octobre. Il était temps de finir ! Un peu de pourriture acétique a obligé à renforcer le tri en fin de campagne. L’extraction est très moyenne. Les degrés étaient là. Aucune chaptalisation n’a été nécessaire. Dans ma carrière, c’est seulement la deuxième année après 2015 que cela arrive. Quelques jus de presses de pinot noir ont eu besoin d’un collage pour enlever leur côté un peu vert. Comme toujours, j’ai systématiquement levuré à 10 g/hl. J’ai abaissé à 30-40 g/hl la dose de bentonite sur moûts de sylvaner. Je suis monté à 50 g sur gewurztraminer. Tout est parti en fermentation tout seul. Je n’avais jamais vu ça. La pluie a minéralisé de l’azote. Seules sept ou huit cuves ont réclamé un peu de phosphate diammonique pour éviter la malo. Les fins de fermentation se déroulent sans encombre. Même les rieslings qui d’habitude « accrochent ». Au 21 octobre, presque tous les génériques ont terminé leur cycle. Les 2019 sont des vins très nets avec beaucoup de matière. C’est le millésime de l’élégance, au niveau des équilibres comme des arômes ».

Nathalie Steinmetz. Domaine René Fleck et fille à Soultzmatt. Conversion bio en cours. 650 hl vinifiés en 2019. « Je suis prête à resigner pour une année comme ça ! Les degrés à la récolte m’ont étonnée. 11 en crémant, au moins 12,5 sur sylvaner, 13 sur riesling, 14 en pinot gris. L’extraction a été un peu plus délicate sur riesling et gewurztraminer. J’ai noté un peu de pourriture acétique sur pinot gris. Mais tout le reste de la récolte affichait un état sanitaire très satisfaisant. Cela m’a incité à ne pas sulfiter les jus. Je les ai protégés avec une microflore levurienne. Ces bourbes sont parties extrêmement vite en fermentation. J’ai levuré un peu plus de la moitié de ma cave et enzymé pour obtenir des jus relativement clairs. J’ai calmé un riesling ayant fini sa fermentation en le refroidissant à 13°. J’ai ensuite réalisé un soutirage supplémentaire avant de le sulfiter à 6-7 g/hl. Les très belles acidités pointues qui s’estompent devraient permettre de ne pas avoir de vins trop lourds. Muscats et rieslings pourraient être les réussites de l’année ».

Technique

Sur la piste de l’enroulement

Vigne

Publié le 22/10/2019

En ce milieu de matinée, le léger vrombissement des hélices d’un drone trouble à peine la tranquillité du vallon du Geissenberg à Nothalten où les vendanges sont en cours. Thibault Berthier, de la société de prestation Chouette, pilote l’appareil qui arpente consciencieusement les vingt-trois rangs d’une parcelle de riesling qui s’étale sur cent mètres de long. L’engin prend des photos à spectres multiples. But du jeu ? « Établir une relation entre un symptôme repéré sur l’image et la maladie de l’enroulement » explique Étienne Herrbach, chargé de recherche à l’Inra de Colmar qui coordonne ce projet baptisé GeEnVi qui rassemble les interprofessions alsacienne et champenoise, l’IFV et la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire.

Ce travail devient plus aisé une fois que l’on sait que l’analyse a permis aux chercheurs de connaître l’emplacement de chaque cep touché par l’enroulement. « Nous suivons cette parcelle depuis dix ans. Elle compte 700 pieds et 60 % sont porteurs du virus. Cette inspection depuis les airs participe à la constitution d’une base de données. Elle est également alimentée par les relevés effectués sur une surface plus conséquente de pinot noir et de cépages blancs de 12 ha à Kienheim ainsi qu’en Champagne. Les premiers survols ont eu lieu en 2018 ». « Notre objectif est d’avoir un modèle pertinent en 2020 » complète Johanna Albetis, ingénieure agronome chez Chouette.

Dans la phase actuelle de recherche, le drone décuple la faculté d’identification des symptômes de l’enroulement. Un défi plus simple à relever sur un cépage rouge que sur un cépage blanc. Le feuillage du pinot noir rougit. Celui des blancs jaunit, mais le diagnostic est difficile. Ce signe peut être facilement confondu avec une carence ou une autre maladie. « Les taches sont diffuses. Elles ne sont pas limitées par les nervures des feuilles comme pour les dégâts de la cicadelle des grillures » précise Étienne Herrbach. En cours de cycle, le limbe s’enroule vers le bas. Le drone ne va pas remplacer la prospection à pied. Mais il va sérieusement la limiter. « Si l’image prise par la caméra ne détecte aucun symptôme, ce n’est pas la peine d’aller y prospecter. A contrario, cette stratégie va permettre de mieux cibler les zones auxquelles il faut s’intéresser » poursuit Étienne Herrbach.

Gérer collectivement la lutte

Pourquoi autant se méfier de l’enroulement ? La maladie ne tue pas la plante, mais elle provoque une inévitable baisse de rendement. Elle peut s’avérer modérée et se limiter à 15-20 % selon l’ancienneté de la contamination. Mais le terrain rapporte aussi des cas extrêmes quand le pied ne porte plus qu’une seule grappe ! Un viticulteur alsacien a ainsi arraché une parcelle enroulée de pinot noir où il n’avait vendangé que 5 hl/ha ! La vitesse de propagation de l’enroulement est en général comparable à celle du court-noué. Mais dans le Mâconnais, des observations effectuées entre 2004 et 2011 par l’Inra ont montré que la contamination complète d’une parcelle à partir des parcelles adjacentes était susceptible d’intervenir en huit ans.

À ce jour, aucun gène de résistance à l’enroulement n’est connu. Empêcher son installation passe d’abord par la lutte contre les cochenilles. Si elles ne causent aucun dégât direct à la vigne en Alsace, elles se révèlent vectrices de la maladie. Ces insectes piqueurs-suceurs n’ont qu’un seul cycle par an et sont assez peu mobiles. Le vent peut cependant favoriser leur dispersion. Le programme transfrontalier InvaProtect 2016-2018 a confirmé leur rôle. Elles transmettent le virus en piquant un pied contaminé puis un cep sain. Ses prédateurs naturels comme les coccinelles et les chrysopes ne sont parfois plus assez nombreux pour limiter leur densité. Dans les parcelles identifiées comme contaminées et uniquement celles-ci, Étienne Herrbach préconise une gestion collective et concertée de la lutte au niveau, par exemple, d’un coteau. Au besoin, celle-ci pourra être un insecticide. Si des symptômes d’enroulement sont détectés sur quelques pieds seulement, leur arrachage élimine la source de contamination et donc toute propagation. Une autre précaution est de bien contrôler la qualité sanitaire des sélections massales et du matériel standard. Mieux vaut donc ne planter que du matériel végétal certifié.

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