Auteur

Christophe Reibel

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Découverte

Blancs volcaniques

Vigne

Publié le 02/10/2019

Un seau rempli à ras bord dans chaque main, Luis a le sourire. Il amène son chargement vers le plateau d’un petit camion où les raisins sont placés dans des caisses rouges prévues pour contenir vingt kilos. Le tri des grappes est effectué au cul du véhicule garé en bord de route. Tout au plus quelques baies altérées sont écartées à la main. La troupe de vendangeurs est forte d’une vingtaine de personnes de tous les âges. « Nous nous aidons mutuellement. Aujourd’hui chez l’un, demain chez un collègue, à tour de rôle », précise Manuel, l’exploitant de la parcelle. Les dernières caisses empilées sur cinq hauteurs ont fini de remplir l’arrière du camion. Direction la bodega voisine, le domaine que l’on distingue en face, à flanc de coteau, à un bon kilomètre. « Je livre du malvoisie. Je serai payé 2 € du kilo. C’est dans le haut de la fourchette », indique encore Manuel avant de prendre le volant. Ce cépage aromatique, vedette de l’encépagement à Lanzarote, est le mieux payé de tous. Les autres sont rémunérés en moyenne entre 1,55 et 1,80 €/kg.

Nous sommes le dimanche 11 août, une date normale pour les vendanges le long de la LZ56 qui relie Tinajo à Yaiza. Cette bande de bitume est à Lanzarote ce qu’est sa route des vins à l’Alsace. Sur une petite vingtaine de kilomètres, elle parcourt la Geria, le vignoble le plus grand, le plus réputé et le plus couru de l’île. Sauf qu’ici, dans ce climat semi-aride, la végétation se résume à presque rien : quelques cactus et de temps à autre un ou plusieurs palmiers. Ils émergent de ce qui ressemble à un tapis uniformément noir : le picon comme on l’appelle ici. Ces petits morceaux de roche, les lapillis, ont été laissés par les éruptions volcaniques. Le picon est la chance de la vigne sur cette île qui dénombre moins de vingt jours de pluie par an. Il forme une couche épaisse de 50 cm jusqu’à 3 m selon la distance séparant la zone concernée du cratère qui l’a émis. Ce matériau léger et poreux capte l’humidité transportée par les alizés, des vents qui balaient l’île en quasi-permanence. Sa capacité de rétention hydrique est supérieure à celle du sol. Il régule la température, évite l’évapotranspiration et l’érosion.

De 1 200 à 1 500 kg de raisins à l’hectare

La vigne est plantée avec un peu de fumier dans le sol argileux présent sous le picon. Le vent soufflant du nord-est est ici le pire ennemi de tout végétal. Traditionnellement un cep unique est placé au centre d’un trou, protégé, quand il n’est pas assez profond, par un zoco, un mur de pierres formant un demi-arc de cercle. L’alternative consiste en un muret droit, en forme de E, qui permet d’aligner plus de pieds tout en facilitant la récolte. En moyenne trois traitements suffisent à contrôler mildiou et oïdium. Aucun insecticide n’est nécessaire du fait de l’absence de ravageurs sur l’île. Dans la Geria, les 600 pieds/ha fournissent entre 1 200 et 1 500 kg de raisins, bien loin des 7 000 autorisés par le cahier des charges de l’appellation. Le malvoisie (malvasia) représente 75 % de la production. La plupart du temps, il est vinifié en blanc sec titrant 12,5° à boire jeune, mais certains l’élèvent en barrique de chêne français, en font du demi-sec ou du liquoreux. La palette des vins de l’île s’élargit volontiers aux rouges, au rosé et à quelques effervescents.

Plusieurs domaines viticoles ont pignon sur la route de la Geria. En venant de Yaiza, la bodega Rubicon fait face à la cave de la Geria fondée fin XIXsiècle. La première « n’expédie aucune de ses bouteilles à l’étranger, car notre production est trop restreinte ». La seconde produit 300 000 bouteilles par an avec les raisins de 160 apporteurs. Elle propose sa gamme à partir de 8 €/75 cl. Une boutique de souvenirs est adjointe au caveau de dégustation et au bar à vins. Plus près de Tinajo, El Grifo (Le dragon) se revendique comme la maison la plus ancienne et la plus prestigieuse. Sa création remonte à 1775 et son vignoble s’étend sur 60 ha. Elle achète des raisins à plus de 300 viticulteurs. La table de tri est un passage obligé avant pressurage et micro-oxygénation du moût. La fermentation démarre à 16 °C pour faire ressortir le caractère variétal du malvoisie. Sa variante sec est la pierre angulaire de l’offre du domaine. Ce blanc à moins de 2 g de sucre résiduel, à 6,5 g d’acide tartrique et 12,8° alcool, régulièrement récompensé dans des concours viniques internationaux (Berlin, Bruxelles, Paris…) est vendu à 12,80 €/75 cl départ caveau. El Grifo sait également faire dans le haut de gamme. En 2017, son œnologue a élaboré 1 700 bouteilles numérotées de vin Orange, un 100 % muscat, sec, vinifié comme dans le Caucase après trois mois de macération pelliculaire. Non sulfité, non clarifié, il quitte le caveau moyennant 24 €/75 cl. Enfin le Canari, vin muté, issu d’un assemblage des millésimes 1956, 1970 et 1997 annonce 90 g/l de sucre. Il figure au tarif à 80 €/50 cl.

Stratégie

En petits fruits, composer avec un rendement aléatoire

Cultures

Publié le 30/09/2019

Anticiper. Pour Francis Christen hier, comme pour Sylvain, son fils, aujourd’hui, cela ressemble à la règle d’or en petits fruits. En 1977, Francis sent la nécessité « d’équilibrer une exploitation partagée entre lait, cultures et tabac ». Il prend les devants dans la fraise, 60 ares pour démarrer « sans grande maîtrise technique et sans client ». Il cueille pendant trois ans avant d’ouvrir une libre-cueillette en bord de route. Dans les années 90, Francis se lance dans la myrtille puis dans la framboise. Sylvain lui succède en 2013 en plantant les premières asperges et sans oublier de prévoir le coup suivant en petits fruits. « L’objectif n’est plus trop de faire du volume, mais de produire mieux. C’est-à-dire de proposer des petits fruits de très bonne qualité sur une plus longue période. Nous parvenons maintenant à avoir de la marchandise six mois de l’année. Chaque année, mon défi est de définir la stratégie qui me fera le mieux coller aux conditions climatiques de la saison. »

Pour pouvoir proposer des fraises jusqu’à la mi-novembre, Sylvain joue sur la venue à maturité échelonnée des variétés. En installant les plus précoces sous tunnel plastique froid en plein champ, il avance la saison d’un mois. Avec les remontantes, il la prolonge. Il y a cinq ans, il a mis en place ses premières cultures hors sol. Les plants sont placés dans un mélange d’écorce de pin broyée et de tourbe installé à une hauteur d’environ 1,20 m. « Il n’y a pas besoin de se baisser pour cueillir et c’est un moyen de remédier à la fatigue du sol », explique Sylvain. En bluets, 60 ares ont été replantés en 2017 dans un sillon de tourbe profond d’une trentaine de centimètres, mais les plantations entreprises par Francis il y a trente ans fournissent toujours le gros de la production. « C’est un investissement lourd à la base. Il faut attendre quatre ans avant de faire une première récolte », rappelle Sylvain. Il recherche des fruits de calibre moyen afin de privilégier un bon taux de sucre. La framboise est la culture la « plus compliquée » en raison de sa sensibilité au sol, au climat, à l’excès d’eau. Les remontantes, plus rustiques, produisent dans l’année, un tiers du volume vendu. Les variétés de saison ont besoin d’un an pour faire leur bois. Leur récolte s’étale entre mi-juin et mi-juillet. Leur conduite est plus délicate. Mêmes irriguées, elles supportent mal le stress de températures à 30-35 °C. Leur potentiel de production de dix-douze ans est tombé à deux-trois ans. « Le sol est fatigué. Les attaques de phytophthora sont terribles. Les prochains pieds passeront en pots de 10 litres », indique Sylvain.

30 % de libre cueillette

L’ensemble des itinéraires techniques se veut sage. Les nutriments sont apportés par fertigation, les auxiliaires jouent leur rôle dans la lutte contre les ravageurs. En 2019, un seul traitement contre botrytis sur fraises a été appliqué. Mais Francis ne se fait pas d’illusion. « Dans les cinq à dix ans, nos prix de revient en plein champ vont exploser de 30 à 40 %. Le recours aux phytosanitaires classiques baissera, mais les coûts de l’énergie, du plastique, de la main-d’œuvre augmenteront. Le seul substrat pour planter un hectare de framboise coûte 11 000 € », calcule-t-il. Qui plus est, dans de telles productions, le niveau des récoltes reste aléatoire. « Il peut varier du simple au double. Il y a eu de très belles années, mais ces cinq dernières ont été assez chaotiques en raison des aléas climatiques. Cette année, la canicule ampute la saison fraise de dix jours de récolte. En bluet et en framboise, le rendement est plutôt bas. »

Fraise, bluet et myrtille sont proposés en libre cueillette. Mais seuls 30 % des fruits sont cherchés directement au champ par les clients. « Nous essayons de maintenir cette proportion. La libre cueillette connaît un petit regain. Ce qui nous reste à cueillir en propre ne me dérange pas. Cela permet d’éliminer les fruits abîmés et de mieux gérer les volumes », précise Sylvain. La ferme ne vend pas à la grande distribution dont elle craint les « exigences » et la réputation de tirer le prix vers le bas. La quête des magasins pour des producteurs de proximité pourrait cependant faire reconsidérer la position de Sylvain. Dans l’immédiat, la ferme écoule 20 % de ses fruits auprès de trois grossistes et le solde sur des marchés hebdomadaires, dans deux cabanes en bordure de route et en direct dans sa cour. Les invendus sont transformés en jus ou en confitures par des prestataires. « Nous vendons chaque jour un produit frais. Via Facebook et notre site, nos clients savent en permanence ce qui est disponible. Nous en touchons certains éloignés jusqu’à deux cents kilomètres », raconte Sylvain. Rien de plus normal aux yeux de Francis. « En quarante-deux ans de métier, tout le monde s’est rendu un jour ou l’autre chez Christen ! Nous avons créé une marque. »

 

Débat

Comment gérer au mieux le stress hydrique ?

Pratique

Publié le 22/09/2019

La vigne a soif ? « Irriguons-la ! » Cette réponse apportée au souci de plus en plus palpable par chaque viticulteur a, se dit-on, le mérite de la simplicité et de la facilité de mise en œuvre. Des viticulteurs allemands ont recours à cette solution pour préserver le profil frais de leurs vins. Sauf que cette perspective possiblement futuriste provoque parfois des crispations en Alsace. En attendant que leur syndicat d’appartenance, le Synvira, se saisisse du dossier l’hiver prochain, les jeunes vignerons indépendants ont fermement dégainé leurs arguments. « L’irrigation est une fuite en avant. Elle crée une situation de distorsion de production, donc de coût de revient entre les entreprises soumises aux fluctuations de production et celles qui bénéficient de cet artifice. Les vignes d’appellations contrôlées doivent refléter un lien au terroir dont les limites forment les qualités. Une vigne irriguée ne doit donc pas, selon nous, avoir droit à l’AOC Alsace », ont-ils écrit cet été.

Cette opinion s’oppose à une demande pressante pour donner la possibilité d’irriguer les vignes. Une partie du vignoble l’a exprimée avec insistance en 2018. L’Association des viticulteurs d’Alsace n’a pas réduit le débat à ce seul aspect. Sa commission a été baptisée « gestion du stress hydrique ». Elle voit donc large. Son responsable, Gilles Ehrhart, analyse : « Notre objectif n’est pas d’évaluer une, mais un éventail de solutions capables, seules ou associées, de maintenir une vigne en vie par tous les moyens qui permettent de tamponner des stress hydriques temporaires et éviter ainsi des pertes de récolte. L’irrigation n’est qu’un outil parmi d’autres à envisager dans les secteurs les plus fragiles. Cette option est aujourd’hui un terme mal connoté, sans doute parce qu’en Alsace on s'imagine immédiatement une rampe ou un pivot comme pour le maïs. En viticulture, seul le goutte à goutte rentrerait en ligne de compte. » La commission composée de dix professionnels et techniciens s’est pour l’heure réunie trois fois pour défricher le terrain. Elle se rencontrera à nouveau après les vendanges. Pour avoir des données fiables en main, elle a commandé trois études de cas d’irrigation théorique sur le Bollenbeg, à Colmar et à Scherwiller. « Il nous faut connaître les contraintes liées à l’accès et à la mise à disposition d’eau afin d’en déterminer la faisabilité et les coûts », commente Gilles Ehrhart.

Les limites du changement de porte-greffe

« Nous restons opposés à l’irrigation. Notre clientèle ne l’accepte pas, mais si c’est pour sécuriser un rendement et un revenu en entrée de gamme… », tempère Denis Hebinger, du groupe des jeunes vignerons indépendants. « Dans ce cas, il faudrait mettre en place deux appellations, Alsace, et Alsace terroir, pour tous ceux qui n’ont pas envie d’être associés à une image d’irrigant. » Comme lui, une partie du vignoble milite pour d’autres alternatives. Celles qui doivent être efficaces le plus rapidement possible tournent autour de la réflexion sur la taille, le palissage, la nature des couverts, tout ce qui favorise la hausse du taux de matière organique, donc la capacité du complexe argilo humique à mieux fixer l’eau, ainsi que l’incontournable travail du sol. « Ce dernier peut être à double tranchant. S’il n’est pas bien maitrisé, il y a risque de gonflement des baies en cas de pluie », prévient Arthur Froehly, responsable du pôle technique du Civa. « Le fil conducteur, c’est qu’en cas d’année à stress, il faut diminuer le rapport feuilles/fruits pour permettre à la vigne d’absorber cette contrainte climatique. »

Des stratégies d’esquive plus fondamentales peuvent être envisagées : le choix de remonter en altitude et/ou de préférer une exposition nord, planter de nouveaux cépages ou changer de porte-greffe. En Alsace, seule cette dernière éventualité est expérimentée avec une dizaine de candidats. « Si d’ici cinquante ans, la température moyenne augmentait par exemple de 4 °C, la maturation démarrerait le 20 juillet. Ce n’est pas une bonne chose pour un blanc », signale Arthur Froehly. L’idée de se servir d’un porte-greffe utilisé dans le sud de la France pour décaler la maturité après les périodes à risque semble donc pertinente. Mais contrôler en tout point le comportement de ce matériel s’avère très compliqué. « Prenons le Riparia. Il est peu productif, mais il ne convient pas pour des vins secs parce qu’au final, le taux de sucre des raisins est trop élevé. Le 41B est en revanche un support très vigoureux qui ressort bien à la dégustation. Il est intéressant sur riesling en année sèche. Il lui garde fraîcheur et acidité. Mais tamponner les millésimes reste délicat. Cela peut très bien marcher une année, moins une autre. Le porte-greffe est un moyen parmi d’autres, mais il risque de vite atteindre ses limites. Il ne peut pas faire de miracles en blancs, surtout si on veut produire des rieslings secs. » Au-delà du porte-greffe, se pose la question des cépages. Aucune expérimentation n’est en cours dans ce dossier éminemment politique qui n’a pas encore été ouvert par les instances décisionnaires du vignoble…

Marché

« À un moment donné, il faut s’adapter »

Vigne

Publié le 13/09/2019

Les vendanges 2019 sont un peu particulières pour Pierre, appelons-le ainsi, viticulteur sur plus de dix hectares dans le Haut-Rhin. Le 4 septembre, il a pour la première fois livré ses raisins en coopérative. Jusque-là, il vinifiait du vrac et vendait du raisin à trois négociants, dont deux de longue date. À la mi-juillet, l’un de ses acheteurs lui annonce qu’il ne reconduit pas son contrat annuel pour du crémant. « Environ 30 % de ma surface étaient en jeu. Si je l’avais su au printemps, j’aurais peut-être encore eu le temps de me retourner. Les négoces que j’ai contactés m’ont tous dit qu’il était trop tard. Je devais réagir vite. Une coopérative m’a proposé de la rejoindre, mais en apport total. J’ai réfléchi une dizaine de jours et j’ai accepté. À un moment donné, il faut s’adapter. Il était hors de question que je fasse du vrac pour le brader au printemps. Les grands opérateurs n’en veulent plus. Ils préfèrent le raisin. Ma façon de conduire mes vignes convient à mon nouvel acheteur. Je livre un vendangeoir proche. La structure me paraît solide. À mon avis, le vrac est fini. Ses volumes vont encore baisser ».

Le cas de Pierre n’est pas isolé. Autre commune du Haut-Rhin. Autre professionnel. Appelons-le Roger. « Ici, c’est la catastrophe. Je ne suis pas le seul dans le village. Beaucoup de caves sont pleines. Je ne connais même plus les prix du vrac tellement ils sont bas ! J’ai seulement pu vendre un lot de 25 hl de riesling. Il y a encore 100 hl pour lesquels le domaine n’a pas trouvé d’acheteur. Je vais les embouteiller. Ce ne sera pas le cas de la vendange 2019. J’arrête la bouteille pour livrer en coopérative. C’est le dernier recours. Cela sert à quoi de vendanger pour remplir sa cave avec du vin qu’on ne vendra pas ou pour presque rien ? ». Dans le Bas-Rhin, une collègue enchaîne : « en janvier, c’était déjà difficile. J’ai vendu un peu de riesling à 1,50 €/l. J’en connais qui n’ont eu que 1 €. Comme mon fils veut reprendre, j’ai attendu une offre toute l’année. Nos échantillons sont partis trente fois avec trois courtiers différents. En arrivant, ils en avaient déjà cinquante autres dans leur voiture… La plupart n’ont même pas été dégustés. Cela n’a pas été de gaieté de cœur, mais nous avons décidé d’arrêter la bouteille pour pouvoir adhérer en coopérative. Notre demande a finalement été refusée la semaine passée car « nous avions trop tardé », nous a-t-on dit. Nous nous sommes procurés deux cuves en plus. Nous allons rentrer tout ce que nous pourrons. S’il y a trop de raisins, nous les couperons pour les jeter. Pour l’avenir, nous verrons. Peut-être passer en bio, puisque c’est la seule chose qui semble avoir le vent en poupe… »

« Les acheteurs ne peuvent pas résoudre les problèmes de tout le monde »

« Il y a des propositions de prix à moins d’1 €/l. Mais elles sont très ponctuelles. Le riesling qui se négociait entre 2,60 et 2,80 €/l il y a un an, est revenu entre 1,50-1,60 €/l. Les acheteurs ont l’embarras du choix. Certaines situations sont dramatiques. Il y a encore du 2018, mais aussi du 2017 en cave » raconte ce courtier. Expliquer le marasme actuel par le différentiel entre le niveau des ventes (910 000 hl/an) et la vendange 2018 (1 180 568 hl) revient dans toutes les bouches. « La récolte de 2016 était à peine inférieure à celle de 2018. Le vignoble ne l’a pas encore tout à fait digérée » rappelle ce négociant haut-rhinois. « Les vendeurs de vrac ont retenu du vin en 2017. Les acheteurs ont payé les raisins 2018 sans avoir rien vendu… À un moment donné, il y a une limite à l’exercice. Il faut de la rotation. Elle est moins rapide qu’on ne pense. Je suis conscient de la nécessité d’une solidarité. Mais les acheteurs ne peuvent pas résoudre les problèmes de tout le monde ». L’un de ses collègues complète : « le négoce a réagi face à un marché moins demandeur. Certains cépages, comme l’auxerrois ou le pinot gris, sont délaissés. Nous avons freiné ces achats ». Un troisième résume : « tout est lié au stock. Une entreprise peut jouer sur cet élément, mais elle ne peut pas aller au-delà de sa capacité de logement. Nous avons aussi suivi pendant des années l’augmentation du prix des raisins sans que forcément les marchés soient au niveau de la valorisation qui aurait été nécessaire pour régler la ressource au niveau où elle a été payée. De plus, la nouvelle réglementation de paiement des raisins qui avance le versement du solde de la récolte de deux mois au 15 septembre et qui n’était souhaitée par personne, s’impose à nous. Elle a chamboulé notre manière de fonctionner et handicape fortement la trésorerie ».

Cet été, négoces et coopératives ont croulé sous les demandes d’apport comme jamais. « C’est la première fois que je vois ça en quarante ans de carrière » lâche ce directeur de coopérative. Le 2 septembre en conférence de presse Jérôme Bauer, président de l’Ava, déclarait qu’à sa connaissance tous les viticulteurs, sauf cas extrême, savaient où aller avec leur récolte 2019. Il y a ceux qui, selon l’expression de Pierre, ont eu la « chance » de trouver un acheteur. Et il reste tous les autres qui auront à rendre rapidement leurs arbitrages. Que faire ? Passer en bio en espérant des jours meilleurs ? « Si tout le monde s’y met, les mêmes problèmes se reposeront pour tous à terme » pronostique Roger qui propose plutôt de sortir l’edelzwicker de la mise en bouteille obligatoire afin de pouvoir le conditionner en bib et vendre « 100 000 hl de plus et vider les caves ». Le vignoble raconte que les uns mettent en location une surface pour laquelle ils n’ont plus de débouché, que d’autres renoncent à des baux, que ceux qui sont coincés en stockage « ne vendangeront pas tout ». Certains vendraient aussi « à vil prix ». Et il y aurait enfin tous ceux, nombreux semble-t-il, qui songent à la cessation d’activité. « Le paysage change complètement et à vitesse grand V » constate notre courtier. « C’est hallucinant ».

Formation

Acquérir la compétence par l’apprentissage

Vigne

Publié le 30/06/2019

Karla Ehlinger ne vient pas d'une famille de vignerons. Mais elle aime le grand air et la vigne. Elle l’a découvert durant les cinq semaines qu’a duré son stage en classe de première chez un viticulteur. « Il m’a beaucoup laissée rouler en tracteur. Pour faucher, labourer. Ça m’a beaucoup plu », raconte la jeune femme de 21 ans. Après un BTS viti-oeno entre 2016 et 2018, Karla a intégré à l’automne dernier le centre de formation d’apprentis du Haut-Rhin à Rouffach.

Elle s’est mise en quête d’un maître d’apprentissage. « Les viticulteurs sont de plus en plus ouverts à embaucher une femme, même si au téléphone on perçoit encore la réticence de certains », dit-elle. Avec Mireille Jenny-Stich à Sigolsheim, ce genre de préjugé est depuis longtemps dépassé. La dirigeante de l’exploitation de 16 ha de vignes livrés en raisin en coopérative, de 2 ha de vignes mères de porte-greffe et d’un atelier d’horticulture, a accepté la candidature de Karla au poste de tractoriste. Elle dénombre trois anciens apprentis sur un effectif de quatorze temps plein et dépose régulièrement des offres de postes au CFA. « La pénibilité du travail a beaucoup diminué. Les attelages semi-automatiques rendent ce métier facilement accessible aux femmes », juge Mireille.

Karla est soumise à un rythme d’une semaine au CFA pour trois semaines en entreprise. Elle est suivie par Michel Stich, le mari de Mireille, responsable viticole du domaine, ainsi que par Florian, lui aussi tractoriste. Depuis son arrivée, à raison de 8 h 30 journalières, Karla a broyé les sarments, fauché et surtout labouré les vignes enherbées. « Le plus difficile, c’est de régler la profondeur et la largeur de travail de l’outil à chaque changement de parcelle, car à chaque fois le type de sol est différent », relève-t-elle. Karla n’attelle pas le pulvérisateur et travaille pour l’instant seulement les vignes de plaine et à faible pente. « Le coteau ne me dérangerait pas. Mais il faut faire très attention au porte-à-faux. Je vais y arriver, mais progressivement », dit-elle. « Un an de formation, cela reste trop court », enchaîne Mireille. « Une vraie expérience de tractoriste n’est acquise qu’au bout de trois, voire cinq ans. Ce sont des salariés importants sur une exploitation. Ils savent tout faire. »

Ouverture d’esprit et motivation

« Le niveau d’exigences environnemental et de sécurité au travail de l’activité viticole fait qu’il devient de moins en moins facile d’apprendre sur le tas alors qu’il est de plus en plus essentiel de disposer d’une main-d’œuvre formée et compétente », poursuit Mireille. Elle aimerait embaucher un tractoriste de plus pour soulager Michel, occupé par d’autres tâches. Elle demande aux candidats de l’ouverture d’esprit, de la motivation et une formation supérieure qui corresponde au moins au niveau baccalauréat. Car « les machines de plus en plus perfectionnées réclament de plus en plus de compétences et l’exercice du métier, une précision accrue ». Savoir entretenir le matériel et le tracteur n’est pas superflu alors que les connaissances en mécanique ont tendance à se perdre. « Nous passons pas mal de temps à l’apprentissage de ces bases au CFA. En cas de panne, il faut savoir se débrouiller », rassure Karla.

Mireille a signé un contrat d’un an à Karla. Elle a bénéficié à ce titre d’une aide de 1 000 € versée par le Conseil régional. La formule reste quant à elle souple. « Le maître d’apprentissage bénéficie d’une période de neuf semaines durant lesquelles il peut congédier son apprenti du jour au lendemain », précise Philippe Bavois, responsable du pôle viticole au CFA de Rouffach. L’employeur rémunère son apprenti à un certain pourcentage du SMIC selon une grille qui tient compte de l’ancienneté du contrat et de l’âge de l’apprenti. « Le coût pour trois semaines de présence par mois est correct. Il faut certes investir du temps en se montrant pédagogue pour expliquer le métier, mais au bout de six mois, c’est du temps que l’on regagne du fait que l’apprenti devient de plus en plus opérationnel » estime Mireille.

Le contrat de Karla prendra fin le 31 août 2019. Mireille lui a déjà proposé un CDD de six mois. Karla, qui préférerait un CDI, réserve encore sa réponse. Mais il est possible qu’elle se laisse tenter. « Je me suis familiarisée avec l’équipe, le métier, les parcelles. Le courant passe bien. C’est important. On ne sait jamais ce qu’on trouve ailleurs », dit-elle. Pour Mireille, l’idéal serait de disposer de deux tractoristes titulaires et d’un autre en appoint prêt à intervenir ponctuellement. Elle a déposé une nouvelle offre au CFA pour un tel poste en janvier 2019. Pour l’instant, aucun candidat ne s’est proposé.

 

Pour tout renseignement sur la formation, contactez : philippe.bavois@educagri.fr

 

Stratégie

Passer à la case pâture

Élevage

Publié le 29/06/2019

« C’est juste un plaisir de voir ses vaches se diriger en file indienne dans le chemin qui les amène à la pâture. » Gauthier Christ, associé de l’Earl du Haut-Village, a le sourire en marchant vers la stabulation mise en service en janvier 2018. Ses laitières ont désormais accès à 20 ha d’herbe via une allée centrale créée pour l’occasion. Aux 10 ha de prairies naturelles existants, les associés de l’Earl ont ajouté à la mi-avril 2018 une surface similaire en semant en direct 25 kg/ha d’un mélange de RGA, de trèfle blanc et de fétuque.

 

 

En 2018, les vaches sont sorties en mai et juin ainsi que fin août. Cette année, la mise à l’herbe a eu lieu début mars. D’abord de jour, puis à partir de fin mai, le soir et la nuit. « Nous n’avons pas d’ombre, mais nous allons en récupérer en semant de l’herbe sous 4 ha de peupliers communaux, explique Gauthier. Nous cherchons encore un peu nos marques. Le pâturage au fil 24 heures sur 35 ares pour le troupeau entier marche le mieux. » La difficulté première a été de motiver pour la pâture des animaux habitués à recevoir à l’auge une ration disponible sans effort. « Nous avons passé deux jours à les pousser. Sans grand résultat. Seule une moitié était prête à quitter la stabulation. Le rationnement a permis de faire monter ce taux à 70 %. En général, elles restent deux heures dehors, reviennent à la traite et ressortent. À présent, j’ouvre les barrières, aux vaches de décider. Notre seule intervention va être l’aménagement en tête de logettes d’un couloir de retour obligatoire qui les orientera directement vers la pâture. »

Valoriser une ressource locale

La fréquentation des trois salles de traite a baissé au début de la pâture, mais s’est rétablie à 2,8 passages par vache et par jour. Pour l’heure, Gauthier n’a constaté ni variation de la production, ni des taux. « Les vaches ne mangent pas encore beaucoup d’herbe. Elles consomment environ 20 % de leur alimentation au pré. Sur cinq à six ans, l’objectif est d’atteindre 50 % en période de pousse, au printemps et à l’automne. L’idéal serait une ration de base à 80 % d’herbe sur l’année pour 20 % de maïs purée », précise-t-il. Pour l’heure, la ration est à base d’ensilages (herbe, maïs) et de pulpes avec jusqu’à 8 kg de concentré fermier et de tourteau de soja distribués au robot de traite.

Début 2018, l’atelier a adopté le principe d’une alimentation non OGM. « Nous avons essayé des radicelles d’orge et du corn gluten feed sec. Nous avons arrêté les premiers et sommes revenus à la version humide du second. Le remplacement du tourteau de soja par du tourteau de colza seul a occasionné trop de refus et le changement trop fréquent de ration a provoqué des problèmes de subacidose. Nous avons donc racheté un aliment du commerce avec plus de colza que de soja. Nous le complétons avec du maïs broyé. »

Remettre la pâture au menu des vaches fait partie du projet initial de la nouvelle stabulation des associés. « Notre idée est qu’il faut valoriser la ressource locale. Avec les achats d’herbe sur pied, nous consommons annuellement la production de 200 ha », précise Gauthier. La coïncidence a voulu qu’Alsace Lait qui collecte l’élevage, décide simultanément de payer une prime de 15 €/1 000 l pour que tout le troupeau laitier pâture au minimum 120 jours par an, six heures par jour. « La pâture plaît au grand public, aux vaches et aux éleveurs », résume Gauthier. « Communiquer sur une vache au pré sert l’image de l’agriculture. Mais la prime ne compense pas le surcoût que représente l’implantation de l’herbe, le temps passé à gérer les parcs. En revanche, la pâture diminue le volume d’effluents à épandre et la pression de la dermatite digitée. Nous sommes persuadés que le bilan ne peut que s’améliorer sur la durée. »

Technique

Au pays de Bade, des vignes irriguées depuis dix ans

Vigne

Publié le 18/06/2019

Même s’il n’en a officiellement pas le nom, le Kirchberg de Schelingen, c’est un peu le grand cru local. Les vignes en terrasse de deux à vingt rangs s’y étagent entre 300 et 400 m d’altitude. Dans les zones les plus sèches, des gaines noires de 30 à 40 mm de section, équipées d’une vanne et d’un limiteur de pression, sortent de terre au début des rangs. Des tuyaux souples de 16 mm percés d’un trou tous les cinquante centimètres les prolongent à hauteur de genou, sur un fil de fer spécifique. Thomas Schätzle a tout installé il y a dix ans.

« Le climat se réchauffe, constate Thomas. En 2003, un quart de la récolte a flétri sur pied. La pire année que j’ai connue. En 2008-2009, un remembrement a ouvert la possibilité d’installer du goutte-à-goutte. » Sur ce, il s'associe avec des collègues pour monter un projet collectif. « Le fait d’être classé en Natura 2000 avec la perspective de toucher 80 % de subvention pour le matériel nous a convaincus », précise le vigneron et président de l'association qui regroupe la trentaine d'utilisateur de ce réseau. Six mois plus tard, dix des quatorze hectares identifiés pour leur faible réserve hydrique sont équipés. Le périmètre est divisé en seize secteurs. Deux préposés ont accès aux armoires de commande implantées au bord d’un chemin viticole. Ils y programment les tours d’eau à venir en fonction des besoins annoncés par les viticulteurs.

 

 

Thomas décide du déclenchement de la campagne d’irrigation après mesure, au moyen d’une chambre à pression, du stress d’un échantillon du feuillage prélevé juste avant l’aube. « Les cépages blancs demandent de l’eau dès que l’appareil indique 2 bars. Pour les rouges, c’est plutôt 3 bars. Les relevés exacts des pratiques depuis dix ans et ma propre expérience font que j’appréhende bien le moment où il faut se tenir prêt. Le tout est de ne pas commencer trop tard et ensuite d’adopter la bonne cadence d’ouverture/fermeture des vannes en fonction de la météo. En 2018, la campagne a débuté le 26 juin et s’est achevée le 21 août. Selon les secteurs, de quatre à sept tours d’eau ont été effectués », précise-t-il. Au niveau de chaque trou dans le tuyau, une membrane garantit une pression égale sur toute la ligne jusqu’à une différence de dénivelé de vingt mètres. Chaque orifice laisse s’écouler 0,6 l d’eau à l’heure. « À raison de huit heures d’irrigation, chaque pied reçoit environ 10 l d’eau. Soit une consommation de 50 m3 pour une parcelle plantée à 5 000 pieds », calcule Thomas. 

Bénéfice qualitatif

Les textes autorisent un rendement jusqu’à 90 hl/ha. Le domaine Schätzle vise plutôt entre 60 et 70 hl/ha, voire moins avec des vignes intégralement enherbées, aux rangs espacés de 1,80 m et des pieds plantés tous les 90 m sur la ligne. « Un peu d’eau stabilise le volume récolté. Si on voulait produire plus, il faudrait amener des quantités d’eau phénoménales, affirme Thomas. Le principal bénéfice de l’irrigation est qualitatif. Elle assure la récolte de raisins aromatiques qui arrivent sans problème à une maturité optimale. Leur acidité est stable. J’estime que mes vins sont meilleurs parce qu’ils échappent au stress hydrique. Ils sont plus harmonieux, plus équilibrés. »

Cette rolls de l’irrigation représente un investissement de 16 000 €/ha, soit entre 4 000 et 4 500 €/ha subventions déduites. L’eau provient du réseau public alimenté par la nappe phréatique de la Forêt-Noire. Elle est facturée 1,71 €/m3 taxes foncières incluses. « Les viticulteurs doivent se coordonner pour que leurs prélèvements ne dépassent pas les 70 à 80 m3 par tranche de vingt-quatre heures », souligne Thomas. En plus de la ressource, il faut prévoir le coût de l’électricité pour le pompage et l’entretien des 42 000 mètres de tuyaux en place. « Il y en a toujours qui sont abîmés par le passage des machines. Des pièces cassent. Chaque irrigant révise ses circuits et effectue lui-même les réparations. Si une baisse de pression indique une fuite, le secteur est coupé », rappelle Thomas. À raison d’un coût de fonctionnement annuel qui tourne régulièrement autour des 1 000 €/ha, « l’irrigation ne se justifie que dans les très bons terroirs, ceux dont les vins se vendent à un bon prix. »

 

Magazine

Une journée de reine

Vigne

Publié le 13/06/2019

Règle numéro un : être en avance. Dix minutes, c’est bien. Quinze, c’est mieux. Ce matin, le défi est relevé sans problème. Margaux Jung, reine des vins d’Alsace 2018-2019, n’habite qu’à cinq minutes de la place de l’ancienne douane à Colmar. Pauline Husson, sa dauphine, l’a rejointe peu avant. Le temps de sortir de leur sac leur écharpe piquée d’une petite coiffe alsacienne en résine et de se parer de leur couronne, et les voilà en piste, prêtes à assister à l’inauguration de l’opération sourire des JA.

« Le Civa nous fournit les thèmes de base de nos discours »

 Les personnalités se tiennent en demi-cercle devant le restaurant Koifhus. Quentin Blanck, président du canton viticole, distribue la parole. C’est au tour de Margaux. Si elle relève les soucis notés dans les discours précédents, elle souligne les vertus de la solidarité qui aide à les résoudre. Elle évoque encore le rôle de Colmar dans le vignoble et les vins d’Alsace, synonymes de fierté régionale. L’intervention est courte. Pauline, la numéro deux, n’y participe pas. « D’habitude, nous nous relayons, explique-t-elle. Margaux ne parle pas forcément la première. Nous improvisons en essayant d’apporter des notes positives, dynamiques. La nouvelle campagne de communication du Civa fournit les thèmes de base de nos discours : l’Alsace est un vignoble de grands vins, à taille humaine et avec une grande diversité de terroirs. »

Il est temps de trinquer. Margaux et Pauline trempent leurs lèvres dans un crémant, puis un muscat. Le député du vignoble insiste pour que tout le monde prenne la pose pour une photo de groupe. Les photographes de presse immortalisent l’instant. Le maire de Colmar prend congé en gratifiant Margaux d’un joli « ma grande ». « Ici, c’est moins protocolaire qu’ailleurs. Cela ne nous dérange pas. Ça change », sourit le duo royal qui n’en a pas complètement fini sur place. Margaux passe en mode reporter. Elle photographie Thierry avec une tarte flambée toute chaude sortie du four. Elle prend une vue globale et deux selfies avec Pauline. Un sérieux, l’autre plus déluré. L’objectif est de publier une actualité sur leur page Facebook. « 1 987 abonnés nous suivent. Ce serait bien de dépasser les 2 000 », remarque Margaux. Cette proximité voulue doit être renforcée par le trio 2019-2020. Le comité des reines des vins d’Alsace a déjà prévu qu’un lauréat puisse accompagner la reine des vins lors d’une journée de déplacements officiels.

Donner un « coup de pouce »

À quelques semaines du terme de son règne, le trio est rodé. L’hiver a été calme. Mais depuis avril, il n’y a plus de week-end sans au moins une sortie officielle. Reine et dauphines font le tour des foires aux vins, des journées portes ouvertes aux domaines et des chapitres des confréries. Parfois même les cérémonies de vœux d'un maire d'une commune viticole alsacienne, voire allemande. On ne s'ennuie pas à la longue ? « Chaque événement est différent, commence Margaux. Comme les attentes des personnes qui nous convient. Si le calendrier le permet, nous y allons ensemble. Toute seule, ce n’est pas drôle, encore moins quand personne ne s’occupe de vous. Cela m’est arrivé la fois où on m’a laissée comme une quiche. À part ça, cela s’est toujours bien passé. » 

Les reines reprennent du service à 15 h 29. Elles se rendent au domaine Louis Hauller à Dambach-la-Ville qui organise ses portes ouvertes depuis samedi soir. « Le courant est bien passé entre nous lors de précédentes occasions, témoignent à l'unissons Pauline et Margaux. Nous ne faisons pas de chichis, dans nos fonctions comme dans la vie. » Leur volonté est de donner un « coup de pouce » à l’initiative du vigneron.

Ludovic les accueille avec deux verres de dégustation. Margaux et Pauline identifient un pinot gris sec élevé en barrique, puis un riesling grand cru Frankstein. Elles se dirigent ensuite vers les comptoirs des vignerons du Beaujolais et des Côtes-Du-Rhône installés dans la cave attenante au caveau de dégustation. « Nous aimons bien découvrir les vins des autres vignobles. Nous sommes allées ensemble au salon des vignerons indépendants à Strasbourg. Nous y avons acheté quelques cartons », disent-elles. Quelques Chénas et Moulin à vent plus tard, les reines s’éclipsent entre les grandes cuves inox de la cave… Elles quitteront le domaine à 21 h pour un repos bien mérité. Leur écharpe et leur couronne seront de nouveau sollicitées le week-end prochain.

 

Christophe Reibel

 

Commerce

Cépage, être ou ne pas être sur l’étiquette ?

Vigne

Publié le 05/06/2019

La plupart des domaines alsaciens ont sur leur carte des cuvées spéciales identifiées par un prénom, une lettre ou une dénomination originale. Alors, le cépage a-t-il fait son temps sur l’étiquette des vins d’Alsace ? Le lancement en avril par Bestheim de la gamme Hopla qui ne mentionne ni millésime, ni cépage, ni terroir, s’aventure sur un terrain rarement exploré.

« Hopla est guidé par un souci de rendre le vin lisible à de nouveaux consommateurs de moins de quarante ans que des notions de cépages effraient, qui ne savent pas quoi acheter, qui n’ont jamais bu de vins d’Alsace. Le message du packaging se limite au profil du vin et à son goût. C’est un parti pris très marqué », reconnaît Vanessa Kleiber, responsable marketing de la coopérative. Présenté ainsi, Hopla prend des allures de cheval de Troie envoyé dans la masse des consommateurs lambda.

« La gamme se met à la portée du consommateur »

À l’analyse, le risque n’est pas si démesuré. « Les cinq profils de vins de la gamme (effervescent, vin sec, blanc moelleux, rouge) correspondent à ce que vend la cave. Leur achat doit devenir un premier pas avant que le consommateur n’évolue vers le cépage et monte en gamme », poursuit Vanessa Kleiber. Tous ces vins sont vendus à un tarif compris entre 8,49 et 8,90 € en grande surface, plus élevé que beaucoup de vins de cépage. « C’est un choix de lisibilité », plaide Vanessa Kleiber pour qui il faut « se décomplexer en matière de prix ».

À Pfaffenheim, le domaine Rieflé & Landmann a lancé sa gamme Ad quadratum (comprenez « au carré ») en 2016. Elle se compose d’un rouge et de trois blancs. L’Aplomb est un assemblage pour moitié de pinot blanc et d’auxerrois et pour l’autre de pinot gris, élevé dix mois en barrique bourguignonne. L’Éclat associe une base de riesling à du muscat et à une vieille vigne de sylvaner. L’Arabesque mêle une forte proportion de gewurztraminer à du muscat. « Cette gamme veut répondre à la complexité des vins d’Alsace. Elle est facile à comprendre. Elle se met à la portée du consommateur. Elle propose d’entrer de manière très intuitive dans la diversité des vins d’Alsace », commente Jean-Claude Rieflé dans une vidéo visible sur Youtube. Selon lui, ce type d’approche « est une voie à explorer pour les Alsace ». Il n’a qu’un regret : « l’état actuel de la réglementation interdit de mentionner la composition de l’assemblage (donc de dire les cépages) sur la contre-étiquette. »

 

 

Jouer sur les deux tableaux

Frédéric Raynaud, directeur général de la cave des vignerons de Pfaffenheim, argumente dans le même sens. « Sur les linéaires en France comme à l’export, vous n’êtes performant que si les cépages de vos assemblages figurent sur l’étiquette. Ne pas mentionner le cépage n’a aucun intérêt. Même le monocépage a parfois du mal à percer. Actuellement au Québec, le seul vin d’Alsace qui connaît une progression à deux chiffres, c’est le Black Tie, un mariage riesling/pinot gris. Les autres vignobles du monde qui font des vins bi ou tricépages ne se privent pas de le marquer sur l’étiquette. »

Un vin sans cépage a donc moins de chance de réussir commercialement ? « C’est certain. Car un consommateur n’ayant que peu de connaissance du vin assimile un profil produit, à sa couleur, à un goût et à un cépage. Pour lui, par exemple, un sauvignon c’est floral, un riesling, c’est sec. Un client anglais lambda va choisir un vin en fonction du cépage sans même regarder le nom de l’opérateur qui l’élabore. Je reste persuadé que vouloir exporter sans dire le cépage est compliqué. »

Des premiers résultats encourageants

Comment ces démarches sont-elles perçues par le marché ? Plutôt bien semble-t-il. « La cave réalise 16 % de son chiffre d’affaires avec des vins bicépages », annonce Frédéric Raynaud dont l’une entreprise exporte 60 % de ses volumes. « Le rouge, l’Aplomb et l’Éclat produits en 2017 sont épuisés. L’Arabesque n’en est pas loin », constate Jean-Claude Rieflé. Bestheim n’a pas encore assez de recul pour dresser un premier bilan chiffré. Mais « les cavistes ont réservé un bon accueil à Hopla », note Vanessa Kleiber. Surtout, « on parle de nous partout. Sur les réseaux sociaux. Dans les blogs. Bestheim gagne en visibilité. »

Didier Pettermann, président du Civa, clôt le débat à sa manière. « On peut jouer sur les deux tableaux. Il ne faut se couper d’aucun marché. Le cépage reste certainement une bonne stratégie à l’export mais il est accessoire. L’opérateur est libre de le faire figurer ou pas sur l’étiquette. Au départ, le consommateur cherche d’abord du rouge, du blanc ou du rosé, puis un vin qui lui parle. » À Dambach-la-Ville, la maison Pettermann fait depuis deux ans abstraction du cépage sur trois de ses quarante références. Il s’agit d’un rouge, d’un blanc sec et d’un autre plus moelleux vendus sous la gamme « 1928 ». « Les trois fonctionnent », se félicite Didier Pettermann.

Stratégie

« Plus on me connaît, plus on apprécie mes vins »

Vigne

Publié le 03/06/2019

En ce milieu d’après-midi, ils sont trois couples à se relayer entre le banc et le comptoir du caveau occupé par une forêt de bouteilles aux étiquettes kitsch. Aimé Ehrhart en ajoute une. « Tenez, goûtez-moi ça. C’est une nouveauté », lance-t-il en dévissant la capsule de son dernier-né : un pinot blanc à 11° additionné de gaz carbonique. « C’est du « Spritz ». C’est frais. Il est pensé pour donner l’envie d’en boire même quand il fait très chaud. Un voyage en Italie m’en a donné l’idée », explique Aimé. Sa philosophie peut se résumer en trois mots : étonner, séduire, oser.

« Je suis ouvert à tout pour mes clients. Et ils peuvent tout déguster. Absolument tout ! On n’achète pas une paire de chaussures sans les essayer. Le vin, c’est pareil. » Outre les vins de cépage, de terroir, les sélections, le domaine se démarque avec des vins « décalés ». Nés de l’imagination du vinificateur comme le « Plaisir d’Aimé », un pétillant demi-sec aromatisé au dégorgement au safran, au litchi, ou à autre chose, en fonction de l’humeur de l’année. « Tout vin est bon. L’essentiel est de savoir le vendre. Ce pétillant figure au tarif à 5,70 € la bouteille. Il s’adresse davantage aux jeunes, mais c’est toujours un brut », argumente Aimé.

 

 

« Il faut faire parler de soi », insiste Aimé pour qui la vente semble avoir toujours été le cadet des soucis. Les particuliers constituent 80 % de ses débouchés. Depuis 2018, le caveau tenu par Claudine, sa sœur, ne ferme que le dimanche après-midi. Le passage y est permanent, « parce que je suis là », rigole Aimé. Il faut dire qu’il n’a pas la langue dans sa poche et qu’il tire les traits d’humour plus vite qu’une arbalète. « Je n’ai jamais fait beaucoup d’export. Mais j’ai passé des jours et des nuits sur les routes, partout en France » explique-t-il. Quand, dans les années 1980, Aimé commence à aider son père Antoine, le vignoble familial ne couvre que 3,5 ha. Il dépasse les 6 ha au décès d’un oncle. Aimé s’installe sur cette surface en 1995 et crée un négoce en 2000. « Il n’y avait rien à louer et je manquais de vin », se rappelle-t-il. Au départ, il achète du vrac, puis du raisin. « Mes livreurs ont tous des surfaces modestes. Ma force a été de leur proposer les services de ma vingtaine de vendangeurs ainsi que la récolte mécanique avec ma propre machine. Cela a créé des liens. Nous formons une grande famille. Eux s’occupent de leurs vignes, moi et mon équipe du commerce. »

Une gamme joviale

Le domaine propose de l’edelzwicker, du sylvaner, du pinot blanc et du riesling au litre. Hormis les vendanges tardives, aucun vin ne dépasse les 10 €. « Je n’ai pas la clientèle prête à payer plus et je ne la recherche pas », dit Aimé. Depuis 1993, il se déplace sur trois salons en France et deux en Belgique. Il multiplie les présentations de ses vins dans tout l’Hexagone, des soirée où ses relations invitent leurs amis. « Le jour où ces personnes m’ont rencontré physiquement, j’ai vendu le double ! Plus on me connaît, plus on apprécie mes vins. J’ai gagné quand quelqu’un ouvre une de mes bouteilles et que la discussion s’enclenche. On se vend mieux quand on parle de vous que quand on se vend tout seul », estime Aimé. La difficulté est qu’il devrait être sur tous les fronts. Alors comme il ne peut pas se couper en quatre, il envisage d’embaucher à la vente.

 

 

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