Auteur

Christophe Reibel

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Commerce

Naissance d’une signature

Vigne

Publié le 13/05/2017

« La dernière évolution de nos étiquettes remonte à une quinzaine d’années. Au fil des ans, de nouveaux vins avec leur étiquette propre s’étaient ajoutés. La cohérence d’image entre tous ces vins s’était estompée. Il leur manquait de la lisibilité et de l’impact visuel. On pouvait se demander si c’était bien le même viticulteur qui les avait vinifiés ! ». C’est ce constat qui a décidé Fabienne et Jean-Daniel Hering, vignerons indépendants à Barr, à démarrer un chantier qui s’est étalé sur… cinq bonnes années ! « Se rendre compte de ce qui n’allait pas a été l’étape la plus facile. Il a été plus compliqué de savoir ce qu’il fallait faire » remarque le couple. Il s’adresse au cabinet d’architecte d’intérieur qui l’a déjà conseillé pour rénover son caveau. « Une étiquette, c’est une carte de visite qui doit dire l’origine, la marque, la qualité, à chacun de nos clients, qu’il vienne au caveau, que nous le rencontrions sur un salon ou qu’il découvre nos vins chez son importateur au Japon. Par le dessin et la couleur, elle doit parler un langage universel à des publics qui ont forcément des attentes visuelles différentes » analyse Fabienne.

Jean-Daniel et Fabienne ont pour objectif de faire « quelque chose de simple qui dégage de l’énergie ». Afin de baliser sa recherche, Fabienne commence par sélectionner des étiquettes qu’elle apprécie et d’autres qu’elle n’aime pas. Elle rédige ensuite une fiche par gamme de vins. Elle y colle l’ancienne étiquette, y note la fourchette de prix, les principales caractéristiques du vin, l’histoire à raconter et suggère un nouvel identifiant. Cette fiche sert de base de travail évolutive qui amène jusqu’au choix final. Le couple soumet tous ces éléments au cabinet d’architecture et en discute. « Nous avons été écoutés. C’est aussi important que les compétences qu’il faut avoir » commente Fabienne. Le résultat des courses est aujourd’hui palpable. Un dessin inscrit dans un carré signe chaque vin. Le Mairehiesel, la petite maison blanche isolée dans la pente du Kirchberg, allait de soi pour symboliser le grand cru. Le chat noir est conservé pour le pinot noir, mais redessiné. Le plus compliqué a été de trouver un identifiant pour la gamme « tradition », rebaptisée « Les Authentiques ». Retenir un blason ? Un verre ? « Tout y est passé. Finalement, nous avons pensé à traduire Hering en français. Et maintenant, trois harengs se serrent dans un carré. C’est un clin d’œil un peu osé, mais cela différencie » expliquent Fabienne et Jean-Daniel.

Le bon choix du papier

Le couple passe ensuite à la réalisation de l’étiquette avec son imprimeur. Fabienne visite son atelier. « Je me suis rendue compte de la multitude des possibilités techniques qui existent » dit-elle. Elle choisit un papier 90 g. Il est lisse pour les crémants, plus ou moins texturé selon qu’il s’agisse de la gamme « Authentiques » ou des vins de terroir. « Un papier ne doit pas être trop fragile, ni trop difficile à coller. Il ne doit pas davantage être sensible aux courants d’air et à la condensation tout en se montrant résistant à la salissure » signale Jérôme, le salarié du domaine. Fabienne assiste aux tests qui précèdent l’impression de toute la série. Cela lui permet de rendre les derniers arbitrages en ajustant le tir. Elle décide d’apposer un vernis sélectif sur les traits importants du dessin du Mairehiesel ainsi que sur la marque afin de mieux la faire ressortir. Transparent au départ, ce vernis devient noir à l’arrivée pour être plus visible. Certains fonds de couleur sont éclaircis ou, au contraire, foncés.

Le nouvel habillage a été présenté début avril à un petit groupe de professionnels réunis au domaine. Il figure depuis mars et avril 2017 sur les bouteilles des millésimes 2015 et 2016 mis en vente au caveau et chez les cavistes. « Les premiers retours sont plutôt positifs. Certains clients nous disent : « ah, enfin, du changement ». Les harengs surprennent. Les gens les trouvent amusants. Le Mairehiesel passe bien. Nous avons confié douze bouteilles test à un caviste parisien. Ses clients, même s’ils ne sont pas venus acheter de l’Alsace, ont remarqué les étiquettes et se sont arrêtés pour les regarder. C’est le plus important. Une fois qu’on ferme les yeux, le visuel coloré reste » indiquent Jean-Daniel et Fabienne. Ils estiment avoir consacré un budget entre 8 000 et 10 000 € pour la mise au point du concept. Le coût de l’étiquetage est, lui, resté stable. En effet, Jean-Daniel compense la légère augmentation de la facture de l’impression par l’économie qu’il fait en s’épargnant des repiquages sur l’étiquette principale.

Stratégie

Redonner vie à un patrimoine

Vigne

Publié le 07/05/2017

Isabelle Jean-Claude Schmitt n’ont pas froid aux yeux. Il leur fallait bien ça en 1993 pour créer leur domaine en partant de rien. En quête de vignes, ils prospectent toute la vallée du Rhône, de Hyères, dans le Var, jusqu’au sud de Lyon. Rien ne convient. Le hasard ramène Isabelle et Jean-Claude en Alsace. Il a la forme d’une petite annonce parue dans la presse agricole : un moulin délabré de 1 000 m², ses quelques poules et cochons, ses douze hectares de terre agricole et ses six de vigne sont à vendre. Quarante-cinq candidats sont sur le coup. Mais Isabelle et Jean-Claude emportent l’accord du vendeur. « Nous étions les seuls à nous intéresser au bâtiment en plus du foncier » expliquent-ils. Leur course d’obstacles commence. Ils négocient un prêt bancaire pour deux tiers de la somme convenue et un prêt au vendeur pour le dernier tiers. Ils règlent les droits de préemption exigés par la Safer. En mars 1993, ils rejoignent un domaine où la maison d’habitation est à rénover, dont les vignes ne sont pas taillées, tout en sachant qu’ils n’auront pas de revenu durant un an car ils n’ont rien à vendre !

Jean-Claude abandonne les terres agricoles, commence à restructurer un vignoble qui se résume à 20 % d’auxerrois, de riesling et de gewurztraminer et surtout 80 % de sylvaner. « À l’époque, avec un butoir à 96 hl/ha et un prix proche de celui d’un riesling, il nous a permis de tenir » rappelle Jean-Claude. Il bénéficie pendant un an de l’aide de l’ancien propriétaire, propose de la prestation de services, démarre immédiatement le crémant et fait jouer ses talents de maçon pour réaliser lui-même une bonne partie des travaux de rénovation. « Sept ans pour aménager les bâtiments, dix pour donner au domaine son aspect actuel, vingt pour tout restructurer » calcule Jean-Claude. Mais aujourd’hui le résultat se voit. Avec sa belle grille s’ouvrant sur une superbe cour dallée ceinte de bâtiments habillés de bois, le domaine du vieux moulin force l’arrêt. « Les voitures freinent et se garent. Chaque visite, c’est une vente » se félicite le viticulteur. Entre temps Isabelle et Jean-Claude ont pu s’agrandir. Six hectares repris d’un coup sur Heiligenstein et environs. Une opportunité qui se présente rarement deux fois dans une carrière. Le petit hic, c’est qu’elle survient en 1995, deux ans à peine après l’installation à Rosheim. L’accord de la commission des cumuls est obtenu au forceps une fois qu’Isabelle s’engage à passer sa formation de chef d’exploitation. Les hypothèques données en garantie et les sacrifices personnels font le reste.

Une croix sur l’export

Jean-Claude revendique une conduite « écologique » de ses vignes. Il jugule habituellement l’herbe du cavaillon de ses rangs à l’enherbement alterné tous les cinq ans environ grâce à un tandem interceps/disque. Mais en 2016, il a eu recours à un défanant et à deux systémiques pour préserver un objectif de rendement de 72 hl/ha en générique et de 55 hl/ha sur les cuvées. Jean-Claude fait récolter mécaniquement depuis 1995 l’essentiel de sa surface. « Ce n’est pas la technique de vendange qui fait la qualité du vin, mais la conduite de la vigne et l’hygiène en cave » dit-il. Ajoutons-y un début de récolte dès 7 h dans les parcelles éloignées afin que les raisins soient sur l’un des deux pressoirs de 25 ou de 40 hl dès 8 h 15. Les jus sont refroidis à 12-14°, enzymés et ensemencés avec un pied de cuve qui « préserve du côté amylique ». 60 % des vins sont secs (à moins de 5 g/l) et 40 % annoncent plus de sucre résiduel pour « répondre à la demande des particuliers et du négoce ».

Le domaine écoule deux tiers d’une récolte en vrac entre mi-janvier et fin mars. Les salons dans le nord et l’ouest de la France pèsent 60 % des ventes en bouteilles et le caveau 40 %. « La jeune génération s’y rend moins. La part de la bouteille est difficile à augmenter car les modes d’achat changent » juge Jean-Claude. Avec Isabelle, il a fait une croix sur l’export vers l’Italie ou la Belgique il y a six ans. « Il faut passer par des procédures compliquées. Cela consomme de la trésorerie pour peu de valeur ajoutée. C’est du vin à 4 €, voire parfois moins quand les Alsaciens se piquent les clients entre eux. Nous connaissons le seuil de prix sous lequel il ne faut pas aller. Les grossistes sont séduits par une qualité, mais ils achètent d’abord un prix ». Cette analyse fait s’interroger Isabelle et Jean-Claude sur la taille de leur domaine, pas assez grand pour payer un salarié supplémentaire, presque trop pour la main-d’œuvre actuellement disponible. Redescendre d’un cran est une option qui n’est pas encore tranchée.

Magazine

Le majordome des œnophiles

Vigne

Publié le 02/05/2017

Michel Daechert est, comme il aime le rappeler, « un ancien de la logistique ». Il pratique toujours. D’une certaine manière. Il s’organise pour concentrer ses déplacements sur un secteur géographique et ne pas faire de trajet en trop. « Le transport est inclus dans mon tarif. C’est une de mes forces. Je n’ai donc pas intérêt à faire un kilomètre qui ne sert à rien. Car c’est un kilomètre qui coûte » lance-t-il. Cela ne l’empêche pas d’avaler du bitume. Au volant de son véhicule, il parcourt 40 000 kilomètres par an, l’arrière chargé d’au moins cent bouteilles par rotation pour livrer ses clients. Michel Daechert est un autodidacte. Il démarre dans le commerce du vin il y a plus de dix ans après avoir cherché vainement un emploi correspondant à ses qualifications. À l’époque, un de ses amis, caviste dans le Haut-Rhin, lui donne un coup de pouce en lui permettant de vendre ses vins en stock. Cette collaboration dure toujours. « Mon partenaire me communique chaque lundi le stock de vins disponibles à la vente. Je sélectionne les vins et je trouve le client qui les achète. Ce n’est pas de l’achat-revente. Aucune bouteille ne m’appartient. Selon le vin, je suis commissionné entre 8 et 15 % sur son prix HT » explique Michel.

« Le plus difficile a été de se constituer une clientèle. Cela m’a pris deux à trois ans » avoue Michel. Il livre actuellement 60 % de particuliers et 40 % de professionnels, essentiellement des cavistes. La quasi-totalité habite l’Alsace. S’il a percé, Michel l’attribue d’abord à son relationnel. L’homme a un franc-parler et ne se gêne pas pour « mettre les pieds dans le plat ». Il n’hésite pas à faire part à un professionnel de ce qu’il a aimé, mais aussi ce qu’il n’a pas apprécié. « Dire une vérité, ce n’est pas pénalisant » affirme-t-il. Michel estime aussi devoir une fière chandelle à l’offre qu’il retient. S’il la structure de manière classique à l’origine, il l’oriente rapidement vers les vins provenant de vignes conduites en bio ou en biodynamie. « C’était en 2005, lors d’une dégustation à l’aveugle de quarante vins. Parmi les dix meilleures notes que j’ai données, figuraient sept vins bio. J’ai visité des domaines dans la foulée. Moi qui ne faisais pas grand cas de ces vins, j’ai changé d’avis ! Les vins bio constituent environ la moitié de mes références au global, et plus de la moitié en vins d’Alsace ».

Réseau de connaissances

Au début de sa carrière, Michel travaille avec des échantillons qu’il fait goûter à ses clients. Ce temps est fini. « J’ai vite arrêté » grince-t-il. « Au fil des ans, les producteurs ont de moins en moins offert de bouteilles. J’ai donc été obligé d’en acheter en sus. Mais de telles dépenses plombent un résultat ». Michel utilise donc sa gouaille et son don de persuasion. Mais il se fend aussi régulièrement d’un courriel à ses clients pour leur signaler ses offres du moment. « J’ai adopté pour un rythme d’un par semaine. Il ne faut pas dégoûter ceux qui le reçoivent » remarque-t-il. Quand il dispose d’une disponibilité rare, Michel cible ses destinataires. Il peut par exemple n’envoyer qu’à une seule adresse une offre pour les dix-huit bouteilles d’un cru réputé auxquelles il a accès. Toutefois, « le commerce est devenu plus difficile. On commande moins de bouteilles ». Le progrès, c’est qu’aujourd’hui 90 % des réservations arrivent par courriel. Les crus de Sancerre, de Pouilly-Fumé, du Languedoc-Roussillon, tournent bien car « ils donnent envie de se servir un deuxième verre après le premier ». Les vins d’Alsace sont un peu le parent pauvre. À peine 15 % de ses ventes. « Mes clients sont à la source. Ils n’ont aucun mal à trouver leur bonheur » relève Michel. Deux choses l’interpellent : « j’ai l’impression que les vins d’Alsace sont plus connus à l’étranger qu’en France où, à mon sens, il manque des moyens pour communiquer. Et je mets au défi quiconque de me dire ce qu’il va boire s’il débouche une bouteille d’Alsace sans contre-étiquette dont il ne connaît pas le producteur ! ».

Michel Daechert développe encore une autre qualité appréciée de sa clientèle : la réactivité. Elle lui permet de répondre à des défis qui pour beaucoup tiennent de la mission impossible. Se procurer 120 bouteilles de Champagne pour le surlendemain, dénicher une Coulée de Serrant de chez Nicolas Joly, mettre la main sur un Gevrey-Chambertin du domaine Dugat-Py ou un Châteauneuf-du-Pape Beaucastel Hommage à Jacques Perrin sont quelques-unes de ces demandes. « J’actionne mon réseau de connaissances. Et je trouve ! J’assure un service de majordome » rigole Michel. Dans ces cas-là, il ne gagne rien. Le bénéfice vient plus tard, sous la forme d’un renvoi d’ascenseur de ladite « connaissance ». De son passage chez un employeur japonais, Michel a retenu une devise : « un client satisfait, ce sont deux clients potentiels supplémentaires. Mais un client mécontent, ce sont automatiquement sept clients de perdu ! ».

Stratégie

« Nous recherchons des vaches fonctionnelles au quotidien »

Élevage

Publié le 29/04/2017

Avec Delicia et Wilt Elia en 2015, Wilt Enjy en 2017, le Gaec Wilt a cumulé les prix de championnat au concours Eurogénétique d’Épinal. Pour ces éleveurs, la génétique est une passion familiale que Jean, le grand-père d’Olivier et de Nicolas, puis Jean-Claude, leur père, semblaient déjà avoir dans leur sang. À la fin des années soixante-dix, ils achètent des vaches en Allemagne. Ils transmettent le virus et une bonne base génétique à Olivier qui s’installe en 2003 et à Nicolas qui le rejoint en 2013. « La génétique, c’est le piment de ma vie de tous les jours. Elle me fait m’évader de la routine. Et ici, que ce soit ma sœur, ma compagne ou mes enfants, tout le monde aime ça », confie Olivier. Voir une vache du troupeau sur la plus haute marche du podium est certes un objectif, mais pas un but en soi. « Nous recherchons des vaches fonctionnelles qui produisent du lait au quotidien, avec de bonnes pattes, une mamelle haute et large qui leur permettent de durer, une largeur qui leur procure une bonne capacité d’ingestion. Il faut ensuite des familles qui transmettent ces critères au reste du troupeau ».

Olivier prend conscience du potentiel de valorisation de la génétique lors d’un stage de quatre mois dans le Wisconsin aux États-Unis avant son installation. Dans la stabulation construite en 1976, vingt vaches forment l’équipe des postulantes aux trophées dans les concours. « C’est notre vitrine. Leur ration de base ne comporte pas d’ensilage, seulement du foin et de l’enrubanné. Un DAC leur sert correcteur et concentré de production. J’ai appris comment les nourrir en échangeant avec d’autres éleveurs sur les concours », indique Olivier. Ces rendez-vous, tout comme des messages régulièrement postés sur Facebook, font la promotion de l’élevage jusqu’à l’inciter à organiser des ventes aux enchères à la ferme. Après une première édition en 2008, la seconde aura lieu le 1er juillet prochain. Une cinquantaine d’animaux de toutes les catégories, dont quinze de l’élevage Wilt, figurera au catalogue.

28 à 29 litres permis par les fourrages de base

Mais la génétique ne fait pas rouler le Gaec sur l’or. « Devenir riche en vendant des vaches est un mythe ! Avant de gagner de l’argent avec cette activité, notre objectif est de ne pas en perdre. Notre premier métier reste la production laitière. Elle nous procure l’essentiel de nos recettes », lance Olivier. L’effort génétique sert surtout à la masse du troupeau. Il tutoie les 10 000 l avec une ration complète qui se compose d’ensilages d’herbe et de maïs dans une proportion deux tiers/un tiers, de foin de luzerne, de paille et de 2,3 kg de correcteur. Les seuls fourrages de base autorisent une production de 28 à 29 litres car Olivier soigne leur qualité. Il fauche ses prairies de mélanges multi-espèces suisses à dominantes ray-grass et dactyle avant épiaison pour viser les 17,5 % de MAT et 94 UF. La place accordée à l’herbe, vue en Allemagne, et mise en pratique depuis plus de dix ans sur des terres humides où la réussite du maïs est aléatoire, a permis de réduire la surface de maïs ensilage et d’accroître l’autonomie fourragère.

La famille Wilt gère aujourd’hui un élevage qu’elle a optimisé au fil des ans. Deux exemples. Les éleveurs confectionnent les litières des logettes creuses de leurs vaches avec un mélange de paille, de chaux et d’eau. La chaux restituée via les quelque 45 m3/ha de lisier épandus à l’automne et au printemps ont permis de remonter en quinze ans de 5,5 à 6,8 le pH de leurs prés avec un effet bénéfique sur la flore et la qualité du fourrage. En 2014, ils ont opté pour une salle de traite simple équipement 2x16. « Elle permet à une personne de traire 110 vaches à l’heure nettoyage compris, pour un coût d’investissement 40 % moins élevé qu’un autre équipement », résume Olivier. « Nous souhaitions aussi nous retrouver à l’étable tous ensemble. C’est le lieu de vie de l’exploitation, pas l’endroit où personne ne veut aller ». À l’avenir, la construction d’un bâtiment génisses libérerait assez de places dans les stabulations existantes pour traire 180 vaches. Mais Olivier, Nicolas et Jean-Claude ne font pas une fixation sur l’agrandissement. Ils préféreraient miser sur une diversification ou, encore mieux, constater que leurs produits sont rémunérés à un juste prix.

Technique

« Je fabrique mon propre matériel »

Vigne

Publié le 19/04/2017

« Il est rare qu’un matériel ne voit pas le poste à souder avant qu’il ne fête son premier anniversaire de présence sur le domaine » rigole Rémy Jung. Le chef de culture du domaine Bott-Geyl à Beblenheim part du principe que « c’est à la machine de s’adapter au vignoble et pas l’inverse ». Électromécanicien de formation, il avait déjà « bricolé » l’une ou l’autre machine et avait demandé à un constructeur de lui confectionner un pulvérisateur spécifique. En 2015, il suit un stage organisé par Vignes Vivantes avec l’Atelier paysan (voir encadré). Il y apprend les différentes techniques pour travailler le métal. À l’issue de ces trois jours, il est prêt à construire un semoir qui doit servir dans des vignes conduites en biodynamie enherbées un rang sur deux. « Le projet est de semer en juillet-août dans les parcelles les plus vigoureuses des mélanges d’herbes qui sont chargés de pomper l’eau, de fournir de l’ombre, d’éviter que le sol ne se réchauffe trop vite et que des espèces invasives comme des mousses, du ray-grass ou du pissenlit, ne colonisent l’interrang. Jusque-là, j’utilisais une charrue à disques équipée d’une trémie. Mais les disques remuaient trop la terre » raconte-t-il.

Rémy s’inspire d’un modèle de semoir jurassien semant sur une largeur de un mètre. Il comprend cinq fins disques ouvreurs suspendus sur une queue-de-cochon et cinq dents semeuses réglables, positionnées en décalé sur deux rangées (trois à l’avant, deux à l’arrière). Cinq roues de rappui placées derrière chaque dent referment la ligne de semis. La trémie peut charger de 20 à 200 kg de semences. Un système de cannelure permet de s’adapter à la taille de la graine. Rémy affirme avoir un matériel qui sème à une profondeur régulière. Il a consacré quatre jours à le construire à partir « de bouts de ferraille et de quelques pièces achetées ». Le coût de son œuvre ? Environ 3 000 €, trémie comprise. « Cela laisse de l’argent pour acheter des outils plus sophistiqués ! » commente Joseph Templier, co-gérant de l’Atelier paysan. Entre-temps, les plans du semoir ont un peu changé. Les nouveaux modèles à fabriquer soi-même possèdent des dents plus efficaces et la durée de fabrication a été raccourcie d’une journée. Fidèle à sa philosophie de faire évoluer en permanence les matériels fabriqués, l’équipe de l’Atelier paysan songe à remplacer les roues plombeuses par un rouleau souple…

Désherber à 5-6 km/h

Rémy Jung n’en est pas resté là. Il a également construit en trois jours pour un budget d’à peine 900 € la troisième évolution d’une désherbineuse à étoiles destinée à l’entretien du cavaillon. Elle remplace un combiné disques/interceps avec lequel il pratiquait buttage et débuttage. L’outil consiste en une roue crénelée sur laquelle ont été greffés vingt-et-un boudins en caoutchouc de 250 mm de long (1) montés sur des tirefonds. Il travaille très en surface. « La terre est remuée. L’herbe qui est plus ou moins arrachée s’enracine moins facilement » indique Rémy qui passe habituellement cette machine en avril et fin mai tant que les herbes ne sont pas trop hautes. « Cela marche tout seul. Un chauffeur non qualifié peut l’utiliser. On peut rouler à 5-6, voire 8-10 km/h contre 3 km/h maximum avec un interceps classique. Son avantage est qu’il n’y a pas besoin (à l’inverse de l’interceps) d’un gros système hydraulique qui consomme beaucoup d’huile. Un simple tracteur fait l’affaire ».

Une fois montée sur un châssis réglable en largeur et en hauteur grâce à deux chandelles et à un parallélogramme, cette désherbineuse épouse tous les terrains. « On peut travailler les terrasses, les dévers, en pente inversée » précise Joseph Templier. L’engin se monte à l’avant comme à l’arrière du tracteur. Rémy préfère cette seconde solution. Il travaille avec des disques entre les roues qui projettent sous le rang de la terre qui est de suite lissée par les boudins. « J’obtiens un rang de roulement plat alors que l’interceps me laisse des monticules » juge-t-il. « A chaque viticulteur de l’apprivoiser dans son contexte » résume Joseph. La nature du sol pose sans doute la limite de l’exercice. En terre légère, la désherbineuse intervient sans difficulté et plutôt de manière précoce en saison. En sol lourd, la fenêtre d’intervention est étroite. La date d’intervention est déterminante pour avoir l’efficacité souhaitée.

Commerce

La vraie utilité du coût de revient

Vigne

Publié le 13/04/2017

« Quand je demande à un viticulteur comment il a fixé son tarif de vente, il y a souvent un blanc… ». Sébastien Weber, expert-comptable à Colmar, parle d’expérience. La réalité, c’est qu’il s’agit régulièrement de prix déterminés « à la louche ». « La pression concurrentielle du marché ou celle exercée par les collègues, fait que le prix affiché ne correspond pas forcément au coût de revient réel d’une bouteille » explique Sébastien. « Pourtant, la méthode de calcul du prix de revient peut être autre chose qu’une contrainte. C’est un indicateur dont le chef d’exploitation devrait se servir. Comment par exemple répondre à un appel d’offre si on ne sait pas si on perd ou si on gagne de l’argent ? L’objectif est donc de savoir comment l’entreprise se situe en coût global et/ou en coûts liés aux différents stades de la production. Mais chaque cas est un cas particulier car chaque domaine a son propre fonctionnement et ses particularités, comme l’importance du fermage ou de la sous-traitance, le choix d’inscrire les terres au bilan ou pas. Mais en tout état de cause, celui qui analyse ses coûts, analyse l’organisation de son entreprise ».

La démarche prônée par Sébastien Weber s’appuie sur les chiffres comptables disponibles car ils sont les plus simples à mettre en œuvre. Elle prend en compte l’intégralité des charges figurant en classe 6. Signalons que ces charges comprennent la rémunération effectivement versée au chef d’exploitation et le cas échéant aux jeunes retraités. Elle doit au minimum se référer au prix d’une prestation extérieure. Le stock apparaît pour sa part en valeur réelle et non fiscale, ce qui permet par exemple d’intégrer la participation du conjoint à l’activité. Il revient ensuite au viticulteur de « découper » l’exploitation en postes importants. Le minimum semble être de quatre, à savoir les coûts de culture et de récolte, la vinification et la conservation, le conditionnement et pour finir la commercialisation. Il ne reste ensuite qu’à pousser (ou non) le détail, au choix, sur un ou plusieurs de ces postes. Sébastien Weber conseille de regrouper les charges par catégorie comme le matériel, le bâtiment, la main-d’œuvre… « C’est du découpage analytique. Les bons chiffres sont dans les bonnes cases. Avec à l’arrivée, un coût de mise en marché à l’hectolitre » dit-il. En revanche, « prendre la seule somme des charges globales et la diviser par le nombre de bouteilles est trop simpliste. Cette méthode n’intègre notamment pas le volume qui peut être cédé en vrac ».

Un seuil et un instrument de contrôle

La bonne tenue de la comptabilité est le préalable à une exploitation efficace des chiffres. Plus elle est détaillée au départ, plus il est aisé de scinder les postes et plus cela sera utile. Des comptes analytiques spécifiques à l’exploitation peuvent être créés à cette fin. Avec ce type d’outil, il est possible de descendre jusqu’à un coût à la parcelle. Cette information est notamment pertinente si l’objectif est de valoriser les vins selon une grille différente. « Beaucoup de domaines ne détaillent pas assez. L’appel à un prestataire extérieur est souvent un domaine qui reste trop flou » note Sébastien. Pour avoir une bonne vision du coût, certaines dépenses comme les frais administratifs sont à forfaitiser, mais des charges comme la création d’étiquettes ou l’établissement d’une marque sont à étaler sur plusieurs années. S’il existe deux structures juridiques, il préconise une approche globale via les comptes consolidés, ce qui n’empêche nullement ensuite le calcul spécifique, le cas échéant d’une activité négoce.

« Le calcul du coût de revient est à la fois un système d’information et le seuil en dessous duquel il ne faut pas aller. Le prix d’un vin n’est qu’un élément d’une stratégie de vente. Ce n’est pas la solution car il y aura toujours un opérateur prêt à se positionner moins cher que vous » résume Sébastien Weber. Au contact du marché, d’autres paramètres influencent la définition des prix de vente, notamment le volume de récolte, la possibilité de valoriser la qualité et/ou le terroir, l’approche commerciale. « Connaître le coût de ses vins et la marge contributive par client permet de trancher une situation où il faut décider si l’on accepte de perdre de l’argent sur une entrée de gamme car on en gagne sur le haut de gamme » souligne l’expert-comptable. L’information fait également prendre conscience de la nécessité d’augmenter son prix de manière régulière sous peine d’avoir des surprises si l’on cumule des prix stables sur plusieurs années. Dernière recommandation de Sébastien Weber : garder la même méthode de calcul sur la durée, même si elle comporte des imperfections, car la variation du prix de revient est aussi un instrument de contrôle de l’évolution des conditions d’exploitation, par produit ou par centre d’activité !

Stratégie

Concentrer le terroir dans la bouteille

Vigne

Publié le 07/04/2017

Ce n’est pas une surprise. Pour Nicolas et Sylviane Simmler, les millésimes 2013, 2014 et 2015 n’ont pas été les plus prolifiques de leur carrière. Cette succession de petites récoltes et la nécessité de vendanger un peu plus, incitent Nicolas à passer de une à deux arcures en 2016. La mesure produit son effet. Le domaine frôle les 80 hl/ha. Sa plus grosse vendange depuis son installation en 1990. Une bonne nouvelle ? À la fois oui et non aux yeux de Nicolas. Oui, parce que ce volume lui redonne de l’air. Non, car si la qualité rentrée n’est pas mauvaise, il ne s’en satisfait pas. « J’ai opté pour la production de vins de terroir, concentrés, donc à petits rendements. En année normale, le rendement d’exploitation n’excède pas 50 hl/ha » dit-il. Fidèle à sa ligne, Nicolas fait des choix radicaux l’hiver dernier. Il vend très tôt les deux tiers de sa récolte 2016 en vrac en direct chez un négociant, au lieu de 30 % habituellement. Il vinifie son pinot blanc en tranquille plutôt qu’en effervescent, car il le juge « trop court en bouche ». Il fait l’impasse sur son pinot noir haut de gamme « Cerisier des oiseaux » et son gewurztraminer vieilles vignes. « Je préfère ne pas vendre plutôt que de proposer des vins qui ne me plaisent pas et avec lesquels je cours le risque de me faire perdre des clients » justifie-t-il.

À presque 7 ha depuis peu, sans muscat ni sylvaner dans l’encépagement, Nicolas estime être à la tête d’une entreprise dont la taille se maîtrise. Il n’est pas tenté par le bio tant que la reconnaissance est liée à une charge administrative qu’il juge trop lourde. Nicolas travaille donc en raisonné. Il passe un outil à dents dans des vignes enherbées un rang sur deux. Il désherbe le cavaillon. Il traite avec le duo cuivre/soufre, sauf en 2016 où la pression mildiou l’a fait utiliser trois fois des produits de synthèse sur dix interventions au total. Nicolas effeuille manuellement l’intégralité de sa surface en deux fois. Il vendange uniquement à la main des raisins qui finissent sur un pressoir mécanique de 22 hl. « Pour limiter au plus la trituration sur la cage, je pratique des temporisations qui maintiennent la pression. Le jus est extrait au bout du troisième programme. Il est récupéré dans une maie refroidie à 10-12°. Je débourbe entre dix et quarante-huit heures. Je n’utilise ni enzyme, ni levure. Je peux attendre le départ en fermentation pendant sept jours, mais en 2016 je suis monté à quinze jours ! ». Nicolas vise la production de vins secs, avec, par exemple, des rieslings à 2-3 g/l de sucre restant.

Des foudres neufs en chêne des Vosges

En 2015 et en 2016, le domaine a dû investir coup sur coup dans un hangar à matériel de 225 m² à la suite de la reprise d’un bâtiment de stockage par son propriétaire et dans de la cuverie. Nicolas a remplacé des cuves en béton verré et en acier émaillé arrivées en bout de course par des foudres neufs en chêne des Vosges de 21, 27 et 32 hl. Ce changement le ravit. « Je voulais du bois pour faire des vins plus ouverts. J’ai choisi des capacités identiques à mes cuves inox. Comme les deux types de cuve se font face, il m’est facile d’en permuter les vins au bout de trois mois. De plus, l’opération les oxygène » commente-t-il. Deux autres foudres sont commandés. Travaux compris, Nicolas et Sylviane ont réglé une facture de 37 000 €, allégée pour les seuls fûts par 35 % d’aide de l’Union européenne. Nicolas dispose d’une seconde cave équipée de trois cuves à chapeau flottant de 22, 40 et 45 hl. Elle est réservée au pinot noir issu d’une macération entre huit et quinze jours. Nicolas inscrit trois rouges sur sa carte. « Le rendement de 35, de 55 ou de 65 hl/ha fait la différence de qualité. Le rouge, c’est ma signature. Je suis en rupture » précise-t-il.

Sylviane et Nicolas révisent leur tarif chaque année. Ils vendent actuellement la plupart de leurs vins entre 8 et 9 €. « Nous ne pouvons pas descendre ces prix. Nos marges sont trop réduites et les charges progressent en permanence. Nous devons donc proposer des vins irréprochables. C’est d’autant plus nécessaire car nous ne sommes pas seuls de la même appellation sur la douzaine de salons auxquels nous participons en France et en Belgique ». Nicolas place également ses vins lors de soirées à thème gastronomiques qu’il anime et dans l’un ou l’autre restaurant. Le caveau reste le débouché des deux tiers des bouteilles environ. Aménagé dans une ancienne cave à pomme de terre, il mélange bois massif et murs en pierre. Deux grosses poutres qui barrent le plafond et un puits de six mètres lui donnent du cachet. Il est directement accessible depuis la place de l’hôtel de ville, en plein centre, où la difficulté principale est de se garer. « C’est un handicap. Mais les clients qui veulent nos vins se débrouillent toujours » relativise Nicolas.

Présidentielles 2017

« Moi, président des viticulteurs… »

Vigne

Publié le 31/03/2017

Un président de la République potentiel sommeillerait-il en chaque professionnel du vignoble alsacien ? Thomas Boeckel, 43 ans, vigneron-négociant sur 24 ha en propriété et 16 ha d’apports à Mittelbergheim, ne se fait pas prier pour décrire le caractère du personnage qu’il voit se glisser dans le rôle : ferme, rigoureux, exemplaire. « C’est ce qui devrait émaner de lui pour que cela rejaillisse sur tout le pays » affirme-t-il. Continuons de l’envisager. D’emblée, les décisions relevant de l’économie et de la fiscalité feraient partie de ses priorités. « La baisse effective et pas seulement symbolique des taxes et des charges est indispensable pour nous rendre plus compétitifs. Il faudrait les faire revenir à leur niveau du milieu des années quatre-vingt-dix » calcule Julien Gsell, 38 ans, vigneron indépendant sur 9 ha à Orschwihr. « Tout travail mérite salaire. Mais avec un coût de 18,56 €/heure charges comprises, nous ne sommes pas concurrentiels comparé à nos collègues allemands qui emploient une main-d’œuvre moins bien rémunérée. Le futur président doit pousser à ce qu’il y ait une harmonisation européenne, même si c’est compliqué » poursuit Pierre-Olivier Baffrey, coopérateur sur 11 ha et président de Bestheim, 450 adhérents et 1 350 ha d’apports. Le régime fiscal n’est pour sa part plus adapté aux aléas climatiques qui connaissent des pics de plus en plus violents. « Le lissage des revenus sur plusieurs années sous la forme d’un crédit d’impôt me paraît plus efficace à une réserve qualitative que l’on aurait en cave » juge Thomas. « Il faut nous fiscaliser sur l’argent extrait de l’exploitation, pas sur le bénéfice de l’année » continue Pierre-Olivier.

De la fiscalité à la transmission, il n’y a qu’un froncement de sourcil. S’il était président, Thomas mettrait ce point sur le haut de la pile des dossiers les plus urgents à traiter. « Un domaine, ce n’est pas du patrimoine. C’est un outil de travail. En le taxant par le biais des droits de successions et parfois de l’ISF, l’État oblige la partie de la famille qui doit s’acquitter de l’impôt parce qu’elle en a hérité, à le vendre. Cela concerne beaucoup de domaines ». Julien ne dit pas autre chose. « Quand on travaille avec du foncier, des bâtiments, des équipements, ça vaut moins d’argent. Cela ne devient éventuellement une source d’enrichissement que quand on le cède, mais en Alsace la grande majorité souhaite simplement que ses enfants prennent la suite » estime-t-il. « Réformer la fiscalité dans le bon sens donnerait envie d’avancer aux entreprises familiales » résume Thomas.

Un secrétariat d’État à la viticulture

Le prochain président est aussi fermement attendu au tournant sur des sujets divers et variés comme le niveau des retraites ou les moyens à consacrer à la lutte contre les maladies du bois, mais la simplification administrative rallie tous les suffrages. C’est la demande expresse de Henri Kaes, 35 ans, vigneron indépendant sur 7,5 ha en bio à Molsheim. Il fait part d’un sentiment général en dénonçant la lourdeur qui s’installe. « La dématérialisation simplifie la vie de l’Administration. Pas la nôtre. Le nouveau système des droits de plantations m’oblige à une déclaration supplémentaire à FranceAgriMer » constate-t-il. « Je ressens trop de pression, trop de tracasseries concernant les contrôles en tout genre, les salaires de mes vendangeurs. Tout ceci manque de souplesse. Je ne demande qu’une chose : qu’on me laisse travailler ! Pas pour gagner plus, mais pour vivre dignement de mon métier, contribuer à l’économie et à l’emploi. Je connais les attentes en matière de respect de l’environnement. Je suis responsable face à mes clients. Il n’y a pas besoin de lois pour tout réglementer, tout imposer. Avec l’excédent commercial dégagé par l’activité viticole, la profession mérite d’être davantage écoutée. En disant cela, je n’ai pas l’impression de demander la lune au futur chef de l’État ».

Un dernier point rassemble tout le monde : la communication sur le vin. « Le discours hygiéniste diabolise constamment le vin. Il s’applique à la mauvaise cible. Le vin est un produit culturel, un art de vivre » démarre Pierre-Olivier. « Le vin n’est pas forcément le premier responsable de l’alcoolisme. Le grossissement du logo femme enceinte sur les étiquettes n’apportera rien. Le prochain gouvernement et le futur président devraient se montrer moins prohibitifs avec le vin, comme dans les autres pays où je me déplace » poursuit Julien. Thomas lui, y va de sa proposition : « comme le vin est une fierté et une vitrine du savoir-faire français, pourquoi le prochain gouvernement ne comporterait-il pas un secrétariat d’État à la viticulture ? ». Et qu’en pensent les candidats ? Sans aller aussi loin que Thomas, quand la question leur est posée, presque tous citent facilement des vignobles ou des appellations qui correspondent à leur goût. Et ils ne refusent pas un verre de vin. C’est déjà ça !

Présidentielles 2017

« Moi, président des éleveurs et des céréaliers… »

Vie professionnelle

Publié le 31/03/2017

À Fislis dans le Sundgau, Olivier Richard, 42 ans, vend 200 jeunes bovins par an. À Wilwisheim, près d’Hochfelden, Vincent Fischer, 52 ans, vient d’installer son fils sur 70 ha avec 60 holstein. Le choix de ces deux éleveurs quant au bulletin qu’ils glisseront dans l’urne n’est pas complètement arrêté. Mais leurs principales attentes sont claires. Et si le prochain président commençait par apaiser les tensions dans la filière élevage ? « Au lieu de construire des murs, créons des ponts entre les consommateurs et les producteurs. Dès qu’il y a un problème, cela retombe toujours sur le dos de l’éleveur. C’est soit son image, soit son portefeuille, ou les deux à la fois, qui en souffrent. Redonnons une reconnaissance sociétale aux éleveurs qui gèrent les espaces et sans lesquels il n’y aurait pas de verdure » lance Olivier. Cette « reconnaissance » suppose aussi une rétribution plus juste. « Tous les maillons d’une filière doivent gagner quelque chose » enchaîne Vincent. « Quand, malgré la crise, de grands groupes laitiers font des bénéfices confortables sans les partager équitablement, c’est un signal d’alarme. Comment donner confiance en l’avenir à des jeunes qui s’installent ? Pourquoi l’État ne contrôlerait-il pas une juste répartition des marges ? »

À Rouffach, Édouard Isner, 38 ans est installé sur 82 ha dont 4 d’asperges. À Stutzheim-Offenheim, dans le Kochersberg, Christian Hufschmidt, 46 ans, consacre ses 130 ha au maïs, au blé à la betterave et à la vigne. « Le président aura du pain sur la planche ! » démarre Édouard. Il réclame plus de cohérence entre la réglementation française et européenne. « Travailler avec des normes environnementales et sociales harmonisées en Europe serait plus simple. Comment accepter de tels écarts de niveau de salaires et l’importation de produits traités avec des matières actives interdites en France, mais autorisées ailleurs ? Ce sont autant de distorsions de concurrence récurrentes ! Seule une volonté politique peut y remédier ». Aux yeux de Christian, les principales mesures à prendre restent franco-françaises. « La transmission des exploitations est un véritable casse-tête » souligne-t-il. « Mes parents n’ont pas terminé de transmettre que je réfléchis déjà à comment faire pour transmettre à mes enfants. Le foncier devient un poids très lourd à porter, alors que nous n’en faisons rien, à part le cultiver. En outre, les infrastructures comme le grand contournement ouest (GCO) de Strasbourg nous le grignotent et le gaspillent. Le président ferait bien d’agir pour privilégier le transport alternatif au lieu de projets à l’efficacité aléatoire ».

Réformer la fiscalité

Éleveurs et céréaliers se rejoignent sur des préoccupations partagées. Ils espèrent que le prochain président passera à la simplification administrative annoncée, mais que personne n’a encore vu. Ils le pressent de réformer la fiscalité. « Il y en a assez d’un système qui pousse à investir en période de vaches grasses et qui pénalise l’agriculteur en période de vaches maigres » résume Olivier. Le lissage des revenus agricoles sur cinq ans recueille donc l’unanimité. « Un système comme la déduction pour aléas (DPA) est d’une complexité telle que même mon comptable ne veut pas y mettre son nez » rappelle Édouard. « Il faut nous permettre d’extraire et de réinjecter facilement de l’argent. C’est la clé pour anticiper nos investissements qui créent de l’activité et participent à l’économie nationale ». Et si seulement le prochain président pouvait mettre un terme à l’excès normatif ! « On ne sait plus ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Notamment en matière d’environnement. Nous sommes les premiers à entretenir l’espace. Nous sommes conscients qu’il faut réduire les traitements. Mais à grande échelle, c’est autre chose que dans un carré de jardin ! Les pratiques raisonnées sont plus proches de la réalité mondiale » argumente Vincent.

Au-delà de la promesse de chaque candidat d’améliorer les futurs revenus agricoles par des mécanismes divers et variés, Olivier, Vincent, Édouard et Christian revendiquent que le futur chef de l’État intervienne pour revaloriser l’image de l’agriculture française « afin que les agriculteurs ne passent pas pour les éternels méchants aux yeux du consommateur ». Et si tout simplement, comme le suggère Vincent, pourquoi n’inspirerait-il pas une « politique lucide avec des idées réalistes et réalisables » ?

Magazine

Visite à la cave double K

Vigne

Publié le 28/03/2017

« Je vais vous montrer quelque chose que vous n’avez encore jamais vu ! ». Marc Rinaldi a le sens de la formule pour titiller la curiosité de son interlocuteur. Alors, suivons-le et visitons un lieu où aucun détail ne semble avoir été laissé au hasard ! Deux rectangles identiques en béton donnent son ossature à la cave. Ils sont chacun coiffés d’un toit pointu recouvert de tuiles biberschwanz et habillés de planches de sciage en chêne brut de largeur aléatoire. Si la façade qui porte le nom du domaine en lettres d’aluminium cache bien son jeu en dissimulant une porte de service qui ne s’ouvre que de l’intérieur, la seconde fait acte de transparence en montrant le chai à travers un vitrage collé. Sur sa hauteur, un colombage Mann dessine deux « K » inversés, ceux de Kientzheim et de Kaysersberg. Un mur à angle droit en galets de la Weiss percés de deux larges ouvertures rappelle les remparts des deux cités historiques mais se contente aujourd’hui de protéger des vents d’ouest et du nord les personnes qui cherchent l’entrée.

À l’intérieur, le parti pris esthétique et symbolique perdure. Le granite posé au sol et la teinte grise des murs sont un clin d’œil à la roche dominante et à la couleur du terroir du Schlossberg. Les douelles avant et arrière d’un ancien fût savamment mélangées et assemblées constituent le plan d’une table haute en forme de haricot où tout visiteur doit s’installer pour avoir sous les yeux la cave d’élevage avec fûts et barriques sur sa gauche, le grand cru Schlossberg devant lui et l’outil de vinification sur sa droite. Le cœur de l’ensemble est là : six cuves inox, classiques, régulées, de 20, 21, 22, 23, 24 et 25 hl avec des hauteurs de sortie variables, engoncées dans un isolant de 50 mm d’épaisseur. Un artisan italien les a en outre chemisées pour leur conférer une deuxième peau, lisse, impeccable, couleur lie de vin des vieux Bourgogne car « la cuverie inox nue fait trop penser à une laiterie ». Les murs en béton blanc montrent le relief des planches qui l’ont contraint et une immense vis de pressoir en staff blanc camoufle un pilier indispensable pour soutenir l’édifice. « Comme ça, ça a de la gueule » commente Marc Rinaldi.

Un premier et un second vin

Ce petit bijou a un prix : 2,9 M€. Autant que le capital social dont Marc Rinaldi a doté Kirrenbourg SAS, la société qui possède les vignes du Brand et du Schlossberg conduites en biodynamie depuis 2015, l’outil, le stock et la marque Martin Schaetzel. Entre sa propre récolte et quelques achats de raisins en générique, le domaine vinifie entre 360 et 400 hl par an. L’objectif n’est pas de faire plus que les quelque 50 000 cols produits, mais de toucher à l’excellence grâce à la vinification parcellaire. Elle est de règle dans les six cuves déjà décrites et leurs annexes de 5 à 35 hl logées dans le bâtiment attenant qui accueille aussi un pressoir surélevé afin que les jus s’écoulent par gravité avant d’être ensuite repris par pompe péristaltique. Une seule cuve est à chapeau flottant et une autre, ovoïde et en béton, teste l’impact d’une circulation selon un trajet en huit sur 7 hl de pinot gris du millésime 2016. « Les quatre parcelles de riesling du grand cru Schlossberg sont vinifiées individuellement et dégustées. Les deux meilleures sont assemblées et fournissent le grand cru. Les deux autres sont réunies et donnent le terroir S. C’est la même stratégie qu’à Bordeaux avec un premier et un second vin. À ma connaissance, Kirrenbourg est le seul domaine alsacien à procéder de la sorte » indique Marc Rinaldi.

Un tel chai se veut « à dimension humaine ». Il entend le rester au service d’un seul dessein. « Depuis cinq ans, je mène une véritable croisade pour tirer l’image des vins d’Alsace vers le haut. Il n’y a pas assez de prescripteurs qui en parlent. Ces vins sont trop bon marché. À note qualitative égale dans les guides, les Bourgogne sont vendus trois fois plus cher » explique Marc Rinaldi. Kirrenbourg SAS n’est donc en aucun cas une « opération financière », mais « un plaisir » qui confine à une sorte de sacerdoce dont, selon son mentor, tout le vignoble doit profiter. « J’ai le goût des missions impossibles » confirme Marc Rinaldi. « Parce que c’est le vrai sel de la vie ! ».

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