Auteur

Christophe Reibel

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Vins d’Alsace

ACT veut passer à l’action

Vigne

Publié le 21/02/2019

« Arrêtons de vouloir être la Bourgogne ou autre chose ! Soyons l’Alsace ! » Ce cri du cœur, c’est celui de Séverine Schlumberger, présidente d’ACT, mais il est commun aux dix-huit autres membres de l’association. Il donne la mesure de l’ambition qu’ACT s’est donnée. « Notre objectif est d’être un moteur d’image. De mettre notre forte notoriété individuelle au service du vignoble pour en faire le leader en matière de vins blancs. J’ai vu mes parents s’excuser de vendre de l’Alsace alors que nous sommes la seule région au monde qui offre une telle diversité de terroirs. Le terroir est le prochain train à prendre. Les Australiens y pensent. Nous les avons déjà. L’Alsace dispose de tous les éléments pour que son nom fasse penser à de grands vins. Mais aujourd’hui beaucoup trop d’amateurs ne veulent pas mettre 20 € dans une bouteille d’Alsace alors qu’ils ne rechignent pas à en donner 80 pour une autre. Parlez à des œnologues étrangers ! Ils sont fascinés par cette offre qui ne ferme aucune porte. Il y a toujours un vin pour chaque situation. Il faut arrêter de se dire qu’on est petit. Le vignoble doit se repositionner pour que les vins d’Alsace redeviennent incontournables sur une carte des vins. »

ACT n’entend pas « se mêler de politique viticole », bien que Séverine Schlumberger ait son idée sur la manière d’organiser l’offre. « Ne mélangeons pas les styles, mais soyons clair. La dénomination « sec », « demi-sec » et « moelleux » devrait figurer clairement sur l’étiquette, et un riesling devrait obligatoirement rester sec. Se lancer dans des assemblages est une solution de facilité avec laquelle on corrige techniquement ce qu’on veut et qui me met mal à l’aise. Ce serait une erreur que de baser l’image de l’Alsace là-dessus. La chance du vignoble, c’est le monocépage. C’est le summum du luxe. Il est important de ne pas la perdre. »

La vocation d’ACT n’est pas non plus commerciale. Hors de question de se tirer dessus à boulets rouges pour se piquer des clients. « Nous ne sommes pas des concurrents, mais des confrères qui parlons aussi bien des vins des autres que des nôtres. Une telle attitude envoie un message positif au client. » Ceci étant dit, ACT assume d’être un moteur élitiste pour faire avancer le vignoble. La grande majorité de ses membres sont des domaines reconnus. Ils ont en commun d’exploiter un ou plusieurs grands crus, d’élaborer des rieslings secs et de pratiquer un certain niveau de prix. En 2019, l’association souhaite s’élargir à de nouveaux membres. Ils seront retenus par cooptation.

Créer un événement annuel en Alsace

En 2017 et 2018, New York, Paris et Londres ont été les villes où les membres d’ACT ont financé eux-mêmes, « le prix de notre indépendance » souligne Séverine Schlumberger, la présentation du seul cépage riesling à un public de respectivement 150, 300 et 150 prescripteurs, pendant à chaque fois deux heures. Ils n’avaient pas amené de vieux millésimes, mais des vins témoins de leur terroir calcaire, volcanique, sableux ou gréseux. Une tactique pour faire passer leur recommandation : « ce sont des vins qu’il faut boire sans trop attendre », histoire de prouver la véracité de leurs propos sur la qualité de ces vins et de rompre avec les discours de plus anciennes générations centrés sur « les Alsace, vins de garde ».

Début 2019, ACT a fait le point sur sa stratégie. Un audit lui a confirmé que les vins d’Alsace n’avaient pas une très bonne image parmi les consommateurs alsaciens eux-mêmes. En moyenne, seulement 25 % des cartes de vins de la région ont référencé des Alsace. « Tous les autres vignobles sont imprenables sur ce plan. Le taux de présence des vins régionaux atteint ou dépasse les 70 % ! C’est l’objectif à atteindre pour les vins d’Alsace en Alsace. Ce qui est important c’est que le consommateur boive un Alsace à table, que ce soit le mien ou celui d’un collègue », martèle la présidente d’ACT.

La conclusion coule presque de source. « ACT souhaite créer un événement annuel en Alsace qui parle des vins d’Alsace aux Alsaciens, à l’opposé de la Foire aux vins de Colmar. Au-delà, c’est le travail de chaque opérateur de faire la promotion de l’Alsace en commençant à produire des rieslings secs » juge Séverine Schlumberger. Pour mettre son projet sur pied, ACT a ouvert au recrutement un poste de coordinateur/trice à temps partiel. Cette personne aura également pour mission d’organiser des micro-événements faisant appel à un nombre restreint de membres, d’animer les réseaux sociaux et un futur site en ligne. « ACT existe depuis trois ans. Sa dynamique est enclenchée. Mais il faut au minimum cinq ans pour voir un résultat », estime sa présidente. À terme, le but d’ACT est de jouer en Alsace la même partition qu’interprètent ailleurs l’Union des grands crus de Bordeaux ou les Grandes familles de Bourgogne.

 

 

Stratégie

Le poulet jaune complémentaire du porc

Élevage

Publié le 21/02/2019

« Le poulet ? À vrai dire, nous n’en connaissions pas beaucoup à son sujet quand mon père et moi avons démarré la première bande en 2003 », se rappelle Patrice Litt, d’abord salarié avant son installation en 2007. À l’époque, leur première idée avait été le veau de boucherie jusqu’à ce qu’un agriculteur leur parle de son propre projet de poulailler. « Nous nous sommes renseignés chez un constructeur de bâtiment de type Louisiane et avons contacté l’abattoir de Bruno Siebert. Sa proximité, à moins de 10 kilomètres, était un plus. Puis nous avons foncé ! » Jean-Paul et Patrice investissent 120 000 € dans un bâtiment au sol en béton de 950 m², flanqué d’abord de trois silos, aujourd’hui remplacés par deux de 12 t chacun. « Nous étions habitués à une ventilation dynamique avec le porc. Là, elle est statique. Il a fallu apprendre à gérer autrement, même si la commande automatique des rideaux en fonction de la température facilite beaucoup la tâche », constate Patrice.

Le couvoir avec lequel l’élevage s’est engagé, en même temps qu’avec un fournisseur d’aliment et l’abatteur, livre toutes les dix semaines 20 000 poussins non vaccinés âgés d’un jour. L’éleveur les traite seulement contre le Gumboro à dix-neuf jours. « Une dépense de 1 000 € par bande », précise Patrice. « Le reste, c’est de la surveillance ! Je passe deux fois par jour pour voir si tout le monde se déplace, si l’aliment est consommé. Le bâtiment n’a que 11 mètres de large. On voit vite quand quelque chose ne va pas ». En soixante-quatorze bandes depuis la mise en service, moins de dix ont dû être traités aux antibiotiques. Si la mortalité peut ponctuellement grimper à 2 %, elle s’élève en moyenne à 0,7 %. « La qualité du poussin fait le résultat », estime Patrice. L’éleveur est aussi rigoureux sur le sanitaire, habitude héritée du cochon. Il profite des quinze jours de vide pour laver méthodiquement de fond en comble son bâtiment. Il n’oublie rien : plafond, tubulures, mangeoires, brasseurs d’air, l’ensemble des rebords, rideaux, portes et sol pour terminer. « Nous disposons d’une réserve de 4 000 litres. Il nous faut une journée et demie à deux personnes. Nous lavons à la rotabuse à l’eau froide à 200 bars, sans ajout du moindre produit chimique. Pour la désinfection, nous alternons les matières actives toutes les deux bandes » indique Patrice.

Des poulets de 1,8 à 2 kg vif

Au départ, l’atelier produisait du poulet standard blanc. Depuis 2015, il est passé en poulet jaune JA 757 sur demande de l’abatteur. « L’aliment est plus cher car il comporte 50 % minimum de maïs. Pour le reste, rien dans la conduite n’a changé », commente Patrice. Tout l’aliment est acheté. L’insuffisance des surfaces disponibles, l’obligation qu’il y aurait eu d’augmenter la capacité de stockage et d’adapter la ligne de broyage ont poussé à cette solution. Les poussins sont attendus dans un bâtiment chauffé à 30 °C par des radiants au gaz où des canons font circuler l’air. Une litière de paille d’une dizaine de centimètres couvre le sol. Patrice dispose à intervalles réguliers, pour quatre à cinq jours, quarante cartons de 1 m² où il positionne de l’aliment, au cas où certains animaux auraient du mal à trouver une gamelle. Les points d’abreuvement ne sont pas à plus de deux trois mètres. Les jeunes volailles reçoivent des miettes fines pendant les quinze premiers jours, plus grosses les douze jours suivants avant de passer aux granulés de 2 mm pendant le reste de leur séjour à une température ramenée à 22 °C. L’objectif est d’obtenir des poids vifs de 1,8 à 2 kg. Le ramassage est pratiqué en quatre fois, à la main, par l’équipe d’un prestataire spécialisé. Les premiers poulets partent à quarante-six jours, les derniers à cinquante-et-un.

Avec le recul, le poulet a été un « bon choix ». Il se révèle finalement très complémentaire du porc du point de vue du travail. Le prix de reprise est révisé chaque année en fonction de l’évolution du prix de l’aliment. L’atelier affiche une rentabilité moyenne de 15 €/m² en marge poussin/aliment avec des pointes à 17,50 €. Il pourrait encore se développer pour concrétiser l’objectif d’installer Jérémie, le fils de Patrice. L’éleveur n’est pas non plus réfractaire à l’extension de son bâtiment par un jardin d’hiver, mais « à condition que le prix de reprise soit en rapport avec l’investissement à consentir ».

 

Stratégie

Arrêter d’exploiter sans regret

Vigne

Publié le 14/02/2019

« La viticulture est un métier dans lequel je me suis accompli. J’ai eu la satisfaction d’exercer une activité globale. Elle m’a procuré du plaisir. C’est bien plus important que l’argent que j’en ai retiré pour vivre ». Daniel Jung aurait pu ne jamais embrasser une carrière viticole. Au début des années 1980, il occupe un poste de gestionnaire et de commercial chez un négociant en vins. Mais en 1995, il décide de succéder à son père, Jules, sur une surface à peine moins importante qu’aujourd’hui. « C’était un choix d’indépendance, pas financier. À l’époque, des touristes achetaient encore trente-six bouteilles à la fois » se souvient Daniel. À 65 ans aujourd’hui, il s’est officiellement retiré de l’affaire en 2017 mais aide Katya, son épouse, qui en a repris les rênes en 2016. Sauf retournement de situation, aucune succession n’est envisagée. « Il faudrait tout vendre en bouteille à un tarif valorisant. La tendance est donc de céder progressivement plus de raisins et de vinifier moins. La décision d’arrêter est prise depuis deux ans. La seule chose qui reste à fixer, c’est la date. Pour les vignes, il y a assez d’amateurs » indique Daniel.

Le couple a peu d’atomes crochus avec les vins effervescents. Il préfère des vins secs, « authentiques » à moins de 5 g/l de sucre résiduel. Sa carte est une juxtaposition de cépages mais encore plus de millésimes comme ce quatuor de riesling Schœnenbourg 2007, 2009, 2010 et 2015. « Beaucoup de nos vins sont à rotation lente » précise Daniel. Il les produit avec des vignes de trente ans de moyenne d’âge, les plus récentes plantées avec un SO4 plutôt qu’un 3309, pour leur conférer une meilleure résistance à la sécheresse. « Pour traiter moins, il faut sortir à la bonne date. Je suis avec attention les prévisions météo et j’observe beaucoup. J’accorde une importance particulière à la durée pendant laquelle le feuillage reste humide après une pluie. S’il sèche vite, le risque diminue. Je le constate chaque année sur une de mes parcelles. Tant qu’elle était bien ventilée, j’avais peu de soucis. Aujourd’hui elle est enclavée au milieu de bâtiments. Je dois avoir l’oïdium à l’œil. L’effeuillage mécanique mais surtout manuel, m’évite aussi les entassements, donc les conditions favorables à la pourriture ». En cave, Daniel sulfite peu et levure rarement. Il soutire une fois ses vins avec peu de sucre, deux fois s’ils sont plus riches. En août pour la mise, la chaîne est installée sur les pavés de la rue. « Les bouteilles sont livrées à 8 h. Il y a beaucoup de manutention. Le soir, il faut que la place soit de nouveau nette » détaille Daniel.

« Nous retrouver en quelques clics »

Un tel chantier confère un certain charme au domaine, mais révèle également son handicap. Dans cette maison alsacienne, espace de pressurage, cave et caveau tiennent sur une centaine de mètres carrés sur deux niveaux. Aux vendanges, il faut faire traverser le caveau aux bottiches de raisins jusqu’au pressoir sur roues et sur rehausses qui peut recevoir jusqu’à 2 t de matière première. « Il y a trente ans, cette organisation n’était pas un problème. Aujourd’hui, c’est devenu marginal. Cela renchérit le coût de production. On ne peut rien modifier ici sans faire de gros travaux. Et cela n’aurait pas beaucoup de sens », confie Daniel. Dans une rue adjacente à la rue principale, le domaine ne capte qu’une faible portion du flux de touristes qui visitent habituellement la cité viticole. « Le passage est tombé à moins de 10 % des ventes du caveau. Les achats se limitent à deux ou trois bouteilles par tête. Pour vraiment vendre, il faut disposer d’un local sur l’artère passante de Riquewihr », assène Daniel. « Au début des années 2000, le domaine n’avait pas assez de grands crus. Aujourd’hui, il en a trop ».

Daniel s’est constitué une clientèle de particuliers, mais aussi de restaurateurs et de cavistes en prospectant en Lorraine, en Franche-Comté grâce à des adresses recueillies auprès d’acheteurs réguliers. Il a cessé de faire cet effort il y a environ quatre ans, car « les retombées ne viennent pas avant deux-trois ans. Les personnes qui se présentent au domaine parce qu’elles ont apprécié votre vin au restaurant sont toujours moins nombreuses. De vendre davantage de raisins a fait baisser ma marge. Mais tout expert-comptable vous dira que globalement sur le vignoble, le gain net par bouteille diminue régulièrement depuis quinze ans ». En revanche jusqu’au bout, Daniel n’économisera pas pour entretenir la dynamique de son site en ligne. « Ce n’est pas qu’il nous procure de nouveaux clients. Mais il nous permet de ne pas en perdre. C’est tellement simple pour des personnes dont la mémoire flanche parfois de nous retrouver en quelques clics ! »

Commerce

« Ma boutique en ligne est un service rendu au client »

Vigne

Publié le 06/02/2019

Vincent Stoeffler a déjà fait actualiser à trois reprises son site en ligne. La dernière modernisation remonte à 2013. Le principal objectif était de le rendre compatible avec les smartphones. La boutique en ligne a été ajoutée à cette occasion. Elle présente 48 vins au total avec un commentaire court ou long, au choix de l’internaute. « Avec un tel nombre de références, il fallait que ce soit clair pour tout visiteur dès le premier coup d’œil » assure Vincent. Un bandeau les classe en huit catégories hors eaux-de-vie. Les « vieilles vignes » ne réunissent que trois vins, mais « ils sont issus de raisins surmûris ». Les pinots noirs sont les seuls à pouvoir dans plusieurs catégories « tradition » « lieux-dits » et « vins nature ». Le concepteur du site avec lequel Vincent travaille depuis la première heure s’est chargé de faire des photos lumineuses de bouteilles qui se découpent bien sur un fond clair. « Je lui laisse carte blanche car son travail ne m’a jamais déçu » poursuit Vincent. La version actuelle lui offre la possibilité de réaliser des mises à jour simples depuis son bureau. Un soulagement ! « Je peux ajouter ou retirer un vin, rectifier un prix ou un millésime. Cela me demande à peine une minute » avoue le viticulteur.

Chaque vin s’affiche au même tarif qu’au caveau. Le prix figure directement sous la bouteille « par souci de clarté ». « L’idéal serait peut-être de pratiquer un prix plus élevé. Mais je préfère évoluer doucement » confie Vincent qui répugne à mettre un vin en avant ou à faire une offre commerciale car « si je baisse le prix, le client se dit qu’il se fait avoir le reste du temps ». Pour « encourager un peu la vente », il préfère accorder une première remise à partir de 450 € d’achat. Un ascenseur à droite de la page rappelle les différents pourcentages. Il signale également les frais de transport de 20 € jusqu’à 24 bouteilles. Un tarif dégressif est prévu ensuite jusqu’à l’expédition franco au-delà de 200 bouteilles. « Le principe est de ne pas freiner le client. C’est pourquoi je ne répercute seulement qu’une partie de ce coût. Je considère que la partie des frais que je garde à ma charge, c’est du temps que je gagne à ne pas être au caveau à faire déguster mes vins ».

À la place du courrier, du téléphone ou du courriel

Aux yeux de Vincent, la boutique en ligne ne se substitue pas au caveau dont la fréquentation s’est maintenue. « C’est d’abord un moyen rapide de trouver toutes les informations qu’on peut rechercher pour quelqu’un qui apprécie l’un de mes vins ou qui en entend parler sur un forum. C’est ensuite davantage un complément, un service rendu au client, un lien qui donne la possibilité d’acheter. À 90 % ce sont mes clients particuliers qui commandent par ce biais. La boutique remplace le courrier, le téléphone ou le courriel, notamment à Noël » constate Vincent. « La tendance à tout vouloir faire en ligne est lourde. Je me dois de le proposer et de faciliter la tâche au client qui est de plus en plus habitué à ce que tout puisse se faire en quelques clics ».

« La boutique en ligne ne fait pas de miracles » analyse encore Vincent. « Elle ne génère pas forcément plus de ventes. Ce n’est pas un site marchand qui va me faire doubler mon chiffre d’affaires ! C’est une nouvelle partie d’un tout au même titre que le caveau, la citation dans un guide ou de figurer sur la carte d’un restaurant. Aujourd’hui c’est un passage obligé. Il y a d’autant moins d’excuses que la création d’un site ne correspond plus à un coût prohibitif comme il y a quelques années. Pour moins de 2 000 €, on a quelque chose de fonctionnel et d’agréable ». Lui-même songe déjà à la prochaine version de son site. Il donnera quelques pistes à son concepteur. « Je ne suis pas toujours convaincu par ses idées au début. Mais je me rends souvent compte après coup qu’il est dans le vrai ».
 

Technique

« Cuivre et soufre sont seulement notre dernier recours »

Vigne

Publié le 29/01/2019

Pour Mathilde et Florian Beck-Hartweg, n’importe quelle vigne ne se prête pas à une stratégie de protection à dose réduite ou nulle de cuivre et de soufre. « Il faut l’y préparer très en amont » disent-ils. « La santé d’une plante ne passe pas par des traitements qui ne sont qu’une roue de secours. C’est l’ensemble des conditions dans lesquelles le vigneron met sa vigne ainsi que son environnement qui déterminent son comportement ». Leur approche est donc globale. Elle débute dès la mise en place de la vigne. Ils laissent pousser les couverts indigènes sur 80 % de la surface. Les 20 % restants sont semés avec des légumineuses comme du pois ou du trèfle. Ils préparent le rang à planter sans labour profond. Ils piochent la portion de sol qui reçoit le pied, pour bien l’aérer. Ils font confiance à du matériel végétal issu de sélection massale. « Il donne des grappes plus lâches, moins sensibles au botrytis » précise Florian. Ils choisissent un porte-greffe 3309 dans les sols riches et un 34 EM qui résiste mieux à la sécheresse dans les sols plus superficiels. Ils maîtrisent l’herbe sur le cavaillon en combinant le passage de disques avec le broyage des sarments d’abord, la scarification de l’interrang avec des dents de semis direct ensuite et le rolofaca à la floraison de la vigne. « Ce matériel préserve davantage la biodiversité. L’herbe couchée conserve plus d’humidité et de fraîcheur au sol ».

Florian se bat contre les entassements, sources de problèmes de ravageurs et/ou de maladies. Afin d’obtenir des vignes qui ne soient pas trop denses, il les ébourgeonne au printemps. Il les palisse à la main pour bien répartir la végétation. Il les effeuille au cas par cas. « Les raisins ne doivent pas être noyés dans les feuilles » précise-t-il. Il ne rogne pas non plus ses rangs. Mais il tresse les branches du haut avant de les encastrer dans le dernier fil. « Cette option évite la formation d’entre-cœurs qui sont d’abord à l’origine d’un foisonnement végétatif et qui se révèlent poussants après coup. J’économise un passage de pulvérisateur en fin de saison » affirme Florian. « Je remarque que l’arrêt de croissance est plus précoce et la vigne se concentre davantage sur ses fruits. Ils sont plus mûrs avec moins de sucre ». Précisons également que les parcelles du domaine ne reçoivent ni engrais, ni amendement depuis vingt ans au moins.

Défenses activées

Cette vigueur contrôlée débouche sur un rapport feuilles/fruits classique mais avec moins de l’un comme de l’autre. Elle est le préalable à la stratégie de protection mise en œuvre par Mathilde et Florian. En saison, leurs vignes présentent souvent des feuilles plus jaunes. Cette couleur ne les inquiète pas. Au contraire. « Des mesures de l’INRA ont montré que leur taux de chlorophylle était identique à celui de feuilles plus vertes. Ce jaune indique simplement que la vigne a activé une famille de molécules chargées de la défendre ». Pareille levée de boucliers ne dispense pas d’appliquer des traitements à base de plantes, récoltées fraîchement dans les parcelles juste avant intervention, ou séchées de l’année précédente. Mathilde et Florian s’appuient sur cinq végétaux. Pissenlit et consoude en purin stimulent l’activité du sol. L’ortie en purin favorise la croissance de la vigne. L’achillée en décoction renforce l’action des autres plantes tout en activant les mécanismes de défense de la vigne comme les tisanes d’ortie et de prêle. En purin, cette dernière assèche et durcit les parois cellulaires des feuilles de vigne.

« Cuivre et soufre sont seulement notre dernier recours » constate le couple. Une année moyenne correspond à quatre/cinq traitements intégrant ces deux éléments mélangés au purin ou à la tisane de plantes. « Le cuivre est le plus souvent sous forme de bouillie bordelaise, mais en 2016 j’ai utilisé de l’hydroxyde en raison de la pression mildiou. La dose varie habituellement entre 100 et 300 g pour une moyenne annuelle de 600 g. En 2018, j’en ai fait trois à 150, 200 et 250 g. En 2016, je suis monté à 3,5 kg et dix passages. J’incorpore le soufre mouillable à raison de 4 à 8 kg/ha » détaille Florian. L’an passé, il a comparé un protocole de trois passages plantes/cuivre à cinq passages de plantes seules sur 10 ares de riesling. Un traitement ortie/prêle/achillée avec préparat 500P au stade 4-5 feuilles étalées et un second prêle/achillée avec préparat 501 en fin de saison, ont complété son programme. « Aucune différence n’était visible » signale Florian. Il envisage de tester cet itinéraire sans cuivre sur 1 ha en 2019. « Le coût des intrants est faible, mais il est certain que le temps de travail augmente. Il faut donc valoriser correctement auprès de sa clientèle les vins à forte identité qu’on obtient ».

Stratégie

Mutualiser pour compenser une surface modeste

Cultures

Publié le 24/01/2019

L’assolement 2019 mis en place par Daniel Riess respecte l’obligation de trois cultures minimum. Mais il n’y a prévu aucun are de blé. Ce n’est pas qu’il y soit réfractaire. « C’est un choix d’organisation. Depuis dix ans, nous sommes trois exploitations de type familial à collaborer ensemble. Nous réunissons plus de 200 ha qui se répartissent entre ici, à proximité, et à une quinzaine de kilomètres. Nous nous efforçons de déplacer le moins possible le matériel en saison » explique Daniel. Cette stratégie commune est née il y a dix ans des relations que les trois agriculteurs entretenaient via le stockage du maïs en cribs. « Nous avons commencé par la récolte. Puis, il y a six ans, nous avons décidé de faire tous nos travaux de préparation du sol et de semis ensemble. Nous nous sommes partagé les investissements et avons choisi les modèles ensemble. Un de mes collègues a acheté un semoir huit rangs maïs grain et douze rangs soja. J’ai acquis une trémie frontale de 1 200 l. Ces matériels interviennent chez les trois comme une charrue six socs, un vibroculteur de 7,50 m ou un tracteur de 220 CV détenus en copropriété. À partir de cette année, nous traiterons en commun avec un enjambeur avec une rampe de 32 m. Ces machines sont sources d’économies. Chaque agriculteur seul, n’aurait pas pu se les payer ».

Le principe de l’entraide régit actuellement ces relations. « Nous échangeons du travail ou du matériel. C’est un autre état d’esprit » précise Daniel. Des arrangements ont été conclus pour le fonctionnement. Daniel entretient par exemple l’élévateur, copropriété de ses deux collègues, pour compenser sa non-participation à son acquisition. La maintenance de la charrue est partagée entre les deux qui l’utilisent, en attendant que le dernier membre du trio s’y raccroche. Le nouveau semoir en remplace trois et travaille en prestation pour atteindre un total de 650 ha au total. Les recettes sont redistribuées au prorata de l’investissement de départ, de la main-d’œuvre fournie par chacun et de la surface travaillée. « Pour que ça marche, il ne faut pas d’égoïsme. Aucun ne doit vouloir profiter de l’autre » commente Laurence, l’épouse de Daniel. Les trois agriculteurs se réunissent trois fois par an et s’appellent plusieurs fois chaque semaine. Ils réfléchissent à une structure juridique qui commencerait par recevoir les gros matériels en dot et par encaisser les prestations. « Ce serait une sécurité pour tout le monde » estime Daniel.

Herse étrille et bineuse

« Les perspectives étant ce qu’elles sont dans les céréales, la mutualisation est une solution, surtout pour une exploitation de la taille de la nôtre » analyse Daniel. Depuis son retour en 1987 sur une exploitation de 35 ha, il n’a profité que d’un agrandissement, permis par le départ à la retraite de son oncle. « Sur vingt ans, j’ai même perdu 20 ares, une parcelle que j’ai cédée à un voisin » note Daniel. Sur ses terres plutôt caillouteuses ou alors sablonneuses, il implante du maïs propre à valoriser l’irrigation, du soja qui ne réclame pas une fumure classique et du tournesol semences qui, en plus de sa rentabilité, lui vaut des commentaires positifs de ses concitoyens qui trouvent « qu’il fait beau dans le paysage ». Daniel met en œuvre des pratiques raisonnées. Depuis dix ans, il utilise une herse étrille sur blé (il en avait 3,7 ha en 2018), orge et la passe deux fois en quarante-huit heures sur soja, « quand la plante ressemble à une petite boule ». Il l’a testée (avant d’arrêter) sur maïs grain au stade deux-trois feuilles. « Après la tige devient trop cassante et les pertes augmentent. Le plus compliqué c’est de trouver le temps » constate-t-il. Daniel bine encore deux fois son soja avant le stade genou et désherbe chimiquement le tour de sa parcelle.

Depuis bien six ans, Daniel apporte des bactéries au sol sous forme de granulés en attendant d’essayer un apport en les mélangeant avec du sable et du lisier. « Elles remplacent ma fumure de fond pour un coût identique. Leur rôle est d’ameublir le sol et de favoriser l’accès des racines aux éléments nutritifs » remarque Daniel. « J’estime que ça marche. J’obtiens les mêmes rendements que mes voisins ». À la vente, il sécurise soja et tournesol par des contrats avec sa coopérative. Il déstocke son maïs cribs en juin, mais s’engage parfois bien avant. Il a ainsi déjà vendu la moitié de sa récolte 2018 à 194 €/t. « C’est plutôt un bon prix » juge-t-il.

Stratégie

« Être autonomes nous aide à maîtriser nos coûts »

Vigne

Publié le 18/01/2019

En 1996-1997, la réunion de l’exploitation de Michel Silber avec celle de son beau-père propulse la surface de la nouvelle entité à un niveau confortable : 16 ha, étalés entre Itterswiller et Scherwiller. Il subsiste de cet épisode deux sites distants d’une grosse centaine de mètres. « Tout était en double. La simplification des installations s’est vite imposée » se souvient Michel. La réception des raisins et la vinification sont maintenues dans les bâtiments situés dans la rue adjacente. Les vins finis sont ensuite ramenés en citerne de 30 hl sur le site qui a pignon sur la rue principale pour y être embouteillés, étiquetés, stockés et vendus. « C’est de la manipulation en plus, mais nous n’avons pas trop le choix » confie Michel. À l’époque, il hérite aussi de vignes larges, les premières enherbées dans le secteur à avoir été plantées à deux mètres. Cela convient à Michel, comme à Ronan qui a rejoint le domaine comme salarié en 2008 et associé en 2013. « C’est un vrai rang enherbé où nous prenons plaisir à travailler un peu plus rapidement qu’ailleurs. Le tracteur ne roule pas sur de la terre, mais sur de l’herbe ».

Père et fils adaptent en fonction du type de sol les espèces d’un mélange de graminées, de pois et de luzerne qu’ils sèment tous les rangs dans les vignes de 2 m, et un rang sur deux si l’écartement n’atteint que 1,75 m. « Le semis, c’est plus facile à maîtriser. Nous passons trois fois le girobroyeur à largeur variable. Nous sommes certains de pouvoir rouler. Nos vignes absorbent plus de soleil. Nous ne remarquons pas de différence qualitative » argumentent-ils. Ils désherbent le cavaillon au glyphosate et envisagent une solution mécanique pour préparer son interdiction effective. Ils taillent sylvaner et muscat sur une arcure, les autres cépages sur deux. Ils encadrent la fleur avec un systémique. Ils ont ainsi traité cinq fois en 2018, six fois en 2017. Avec leurs deux pulvérisateurs, traîné de 500 l et porté de 300 l, ils ont besoin d’une « grosse journée » pour passer partout. Ils visent les 70-80 hl/ha et récoltent 80 % de leurs vignes avec leur propre machine à vendanger traînée. « C’est souple d’utilisation. Nous pouvons récolter des bouts de parcelle. Si ça ne suit pas au pressoir, nous arrêtons. En 2018, nous avons travaillé de 6 h à midi pour rentrer une vendange la plus fraîche possible. Entre matin et après-midi, l’écart de température des jus peut atteindre près de 10° » explique Ronan.

Des vins finis dès janvier

Les viticulteurs chargent leurs deux pressoirs pneumatiques de 35 hl pour des pressées de trois heures jusqu’à 1,8 bar pour la plupart des cépages. En fin de journée, ils montent à six heures avec du muscat, du sylvaner, voire du gewurztraminer. Les jus refroidis entre 7 et 10° sont sulfités, enzymés, levurés, débourbés en une nuit avant de les laisser fermenter entre 18 et 20° pendant environ trois semaines avec leurs bourbes filtrées. « Notre objectif est de produire des vins structurés, gastronomiques, réguliers en qualité. Dans le même temps, nous voulons avoir dès janvier, des vins collés, filtrés, prêts à la mise » indiquent Michel et Ronan qui vendent deux tiers de leur production en vrac. « Nous disposons de lots importants d’une qualité irréprochable qui remplissent un semi complet en une fois. C’est apprécié de nos acheteurs. Cet atout nous a toujours permis de trouver des acquéreurs. Mais la campagne qui démarre est très incertaine ». Les associés se félicitent de travailler en totale autonomie, sans l’intervention d’un prestataire, y compris pour le crémant. « Cela se répercute favorablement sur le prix de revient du kilo de raisin, du litre de vin, de la bouteille. Nous nous contentons d’une analyse avant la mise. L’œnologue passe seulement pour déguster. Je pars du principe que si mon nom figure sur l’étiquette, je suis censé savoir comment vinifier. J’endosse sans problème cette responsabilité » déclare Michel.

En s’investissant autant à la production et à la transformation, il reste peu de temps pour la vente en bouteille. C’est le domaine d’Anne-Rose, qui se partage entre son bureau et le caveau qui le jouxte. L’atout de l’endroit, c’est d’être quasiment le premier quand on pénètre dans l’enceinte fortifiée de Dambach par le bas de la ville. L’emplacement fleuri en été, éclairé en hiver, génère du passage. Anne-Rose parle couramment anglais et allemand. Le caveau écoule deux tiers des bouteilles. Les particuliers forment sa clientèle privilégiée, là, ainsi que sur deux marchés de Noël et une opération portes ouvertes dans une exploitation agricole. Dix restaurants en Alsace et en Moselle complètent cette clientèle. « Les difficultés à venir sur le vrac doivent nous inciter à vendre plus en bouteille. La moitié serait déjà bien » anticipe Ronan. Cette perspective pourrait passer par l’embauche à moyen terme d’une personne dédiée au développement commercial.

Commerce

Carte blanche aux cavistes de France

Vigne

Publié le 11/01/2019

A Strasbourg, l’Art du vin ne peut décemment se priver de vins d’Alsace. « Beaucoup de touristes nous en demandent » déclare Xavier Iung, en poste depuis dix ans chez ce caviste indépendant. Les grands crus forment la colonne vertébrale de l’offre. « Nous ne voulons pas de vin standardisé. La diversité des terroirs est une richesse que nous voulons mettre en avant, comme le millésime. Chaque année donne des vins différents et c’est tant mieux » poursuit Xavier. Il sélectionne les vins lors de portes ouvertes ou mieux, lors de salons. « Le caractère sec est un critère. Mais en fonction de l’acidité, j’accepte qu’un riesling présente de 5 à 10 g de sucre résiduel ». Le prix est un garde-fou. « Les Alsace retenus ne dépassent pas les 30 €/col sauf pour les fêtes ». D’année en année, le magasin conserve environ 60 % de sa gamme. « Les clients qui veulent de la nouveauté, le viticulteur qui monte ou le domaine qui vient d’être repris par la nouvelle génération sont les éléments qui peuvent ouvrir un chemin vers une place en rayon forcément limitée. En fin de circuit, une rotation de deux à trois semaines est idéale : elle permet d’avoir une recette avant le paiement légal à trente jours !

« Je connais bien les Alsace. J’ai obtenu mon BTA à Rouffach et j’ai passé les diplômes de dégustation du Civa » enchaîne Johan Valleton, de la cave Les Domaines à Nancy. Ce fan de riesling recherche des Alsace « minéraux », « tendus », « gustativement secs ». « L’Alsace a beaucoup progressé dans ses pratiques viticoles. La culture bio ou biodynamique magnifie les terroirs. A 30-40 €/col on peut s’offrir ce qui se fait de mieux » estime Johan. Cela dit, « dans la tête des gens, l’Alsace reste un vignoble très compliqué. Sans pictogramme, ils sont encore davantage perdus. Chaque producteur devrait indiquer la sucrosité de son vin sur l’étiquette. La dose de sulfites peut être un renseignement complémentaire. Les consommateurs deviennent demandeurs ». Les Domaines privilégient le partenariat avec des vignerons indépendants. « Notre relation de confiance nous engage sur un volume non contractuel et nous y restons fidèles » résume Johan. Depuis 2012, il ne manque aucune édition du salon Millésime Alsace qui lui permet de découvrir « un maximum d’opérateurs ». Les Domaines les invitent aussi en Lorraine chaque troisième week-end d’octobre aux Rencontres œnologiques à Pont-à-Mousson. Trois milles personne défilent en deux jours et demi devant une cinquantaine de viticulteurs venus présenter leur propre vin. La différence est qu’il est sélectionné par le caviste (et non le producteur). « Le client décide d’acheter ou non en sortant » précise Johan. Chaque édition accueille deux ou trois domaines alsaciens.

Rosé d’Alsace contre côte de Provence

A Lyon, Le pressoir n’a pas changé un iota à la formule qu’il a inauguré à son ouverture en 2004. « Je travaille avec un seul fournisseur alsacien, toujours le même. Son tarif est compétitif » indique le sommelier, Nicolas Gerbe. « Je mets régulièrement ces vins en avant, été comme hiver. Le rosé fait joliment contrepoids à un côte de Provence. Avec lui, j’ai créé l’étonnement. Sa rotation est bonne. Le pinot noir léger vinifié en cuve inox passe bien sur les raclettes, le saumon ou le thon. On revient en racheter ». Son partenaire ne l’a « jamais déçu », mais en y réfléchissant, « il y a un travail à faire sur la sucrosité, entrées de gamme comprises. Je vends plus de riesling et de pinot blanc que de pinot gris, qu’il faudrait passer de demi-sec en sec, et de gewurztraminer qui gagnerait à descendre de moelleux à demi-sec. Mais je ne veux pas m’immiscer dans les choix de vinification, sinon je contribue à uniformiser l’offre ». Il apprécie l’apparition depuis peu d’une échelle de sucrosité sur l’étiquette de son fournisseur. En revanche, rentrer une bouteille d’Alsace dans un carton cadeau à plat de six cols, reste un problème. « L’Alsace est la seule à dépasser. Je dois donc proposer une autre origine. De l’Alsace en BIB ne me dérangerait pas. Bien d’autres vignobles prestigieux conditionnent leur vin comme ça ».  

« L’Alsace possède de beaux terroirs et produit de beaux vins. Mais nous en vendons au compte-gouttes toute l’année, un peu plus pour les fêtes. La région doit faire un effort de notoriété » souligne Thomas Allaria, de l’enseigne les Vins gourmands à Lille, avant de poursuivre. « Nous écoulons dix fois plus de vins de Loire. Il est vrai que nous en référençons plus de dix domaines contre deux réguliers en Alsace. Les accords en Loire paraissent plus faciles à notre clientèle. Ce sont aussi des vins un peu moins cher. Un sauvignon démarre à 5 € ». Pour l’Alsace, la demande spontanée est « rare ». Thomas doit donc « l’accompagner ». Les clients recherchent des vins secs. Il y a deux ans environ, l’enseigne a cessé de travailler avec un viticulteur bas-rhinois. « Son riesling était trop sucré. En fait, c’est toute sa gamme qui n’allait plus » glisse Thomas. Un domaine haut-rhinois l’a remplacé. « Seul l’un de mes deux fournisseurs principaux fait figurer une échelle de sucrosité sur l’étiquette. Ce serait bien que le second s’y mette aussi ». Un peu curieusement, le gewurztraminer constitue la première vente d’Alsace en grillant assez fréquemment, aux dires de Thomas, la politesse pour l’apéritif à un côte de Gascogne. Le crémant vendu en carton de six, est aussi sur une bonne dynamique. Installé en centre-ville, fréquenté en permanence, le magasin n’invite pas ses fournisseurs à animer ses rayons. « Mais si quelqu’un se propose, il est le bienvenu » rigole Thomas.

Réglementations

Charge ou surcharge administrative ?

Vigne

Publié le 09/01/2019

« La paperasse nous envahit ! ». Cette phrase appuyée par un geste éloquent ou un rire nerveux, tombe régulièrement au détour de la conversation. « C’est un vrai sujet. Il empêche les viticulteurs de dormir. Ils ne pratiquent plus leur métier. Ils passent plus de temps devant leur ordinateur que dans leurs vignes » balance Patricia, appelons la ainsi, occupée à gérer l’administratif d’un domaine haut-rhinois de plus de 10 ha. « Je passe mes journées à ne faire que de l’administratif, à démêler les textes, à comprendre les exceptions » soupire Maurice dans le Bas-Rhin. Patricia est intarissable pour narrer son quotidien. « Quand on commence à savoir comment s’y prendre, c’est là que ça se termine. Le TESA mensuel est une horreur. Il faut cocher la bonne case, mais elle n’existe pas. Personne ne vous paye pour gérer ces conneries. On perd en rentabilité. Ce sont des coûts qui pèsent alors qu’ils ne valorisent pas davantage notre produit. Tout cela est difficile à quantifier, mais cela prend un temps fou. Nous faisons un métier par passion, mais on nous tue à tous les niveaux. C’est le monde qui marche à l’envers ».

Que les obligations de déclaration et d’enregistrement s’appliquent de manière uniforme au grand comme au petit opérateur, interpelle. « Noter chaque traitement parcelle par parcelle quand on ne change pas de cuve ou chaque transfert de vin quand on n’en a qu’un tonneau, n’a pas de sens sur un domaine qui vend moins de 50 000 bouteilles par an. Il faudrait différencier les contraintes par taille d’entreprise » constate et suggère Jean, installé sur moins de 10 ha dans le Bas-Rhin. La dématérialisation est-elle en train de faire progresser les choses dans le bon sens ? En théorie oui. La déclaration sociale nominative (DSN) mise en place 2018 constituera sans doute une « avancée » à terme, mais en attendant la pratique est moins glorieuse. La première raison est que tous les outils informatiques prévus ne fonctionnent pas encore comme ils le devraient à l’instar du titre emploi simplifié agricole (TESA). La mise en place de sa version web a été reportée à 2019. « Le chèque emploi service universel (CESU) avec lequel il suffit de déclarer et de payer répond pourtant parfaitement aux besoins de la viticulture. Pourquoi ne le reprend-on pas ? » se demande Patricia. L’autre réalité est que les vignerons sont souvent encore loin de maîtriser toute cette nouvelle mécanique. « Nous étions déjà vigneron, mécanicien, vinificateur, commercial. Et maintenant pour couronner le tout, il nous faut être fonctionnaire ! » résume Claude, également du Bas-Rhin. « C’est sûr, l’Administration simplifie les démarches. Mais pour elle. Le viticulteur, lui, est toujours vissé devant son écran à saisir ses données » grince-t-il.

« Deux hommes avec une mallette »

Cette évolution inéluctable n’est pas sans provoquer un changement fondamental. « Le viticulteur est responsable des documents qu’il remplit. Les logiciels repèrent immédiatement les erreurs. Au moindre écart, on ne nous loupe pas » soupire ce vendeur de raisins bas-rhinois. « L’informatique doit pallier la diminution du nombre de fonctionnaires. C’est désormais au viticulteur de se substituer aux services de l’État, de renseigner des informations qu’il ne saisissait pas jusque-là, de savoir quand et comment faire ses déclarations. S’il sait faire, il est sauvé. Si le document est mal rempli, il est fautif. Et il paye ! » analyse cet expert-comptable. Beaucoup de domaines n’hésitent pas à faire appel à une aide extérieure. Mais cette solution a elle aussi, un coût. Au bout du compte, le risque d’être en dehors des clous augmente. En ce sens, l’obligation d’ici le 31 juillet 2020 de détailler chaque mois dans son registre de cave les entrées, les sorties et les stocks par cépage et non plus par grands groupes (blancs, rouges, crémants, grands crus) inquiète. « Une déclaration tous les deux mois en alternant les communes obligées d’y satisfaire serait un compromis » avance Francis, vigneron haut-rhinois sur moins de 10 ha. « On va rentrer dans le détail. On ne sera jamais au litre près. Le niveau de précision qu’on nous demande est impossible à tenir » estime Denis, vigneron sur plus de 10 ha dans le Bas-Rhin. « L’Administration comprendra-t-elle que des litres disparaissent par évaporation ? » s’interroge Jean. Il se méfie tout autant du volume complémentaire individuel (VCI). « J’aurais pu en rentrer en 2018. Mais j’attends que ce soit rodé. Dans l’immédiat, j’élimine un risque de contrôle ».

Le contrôle, voilà la grosse épine dans le pied des vignerons. Le passage des Douanes revient le plus souvent. Personne n’accueille « deux hommes avec une mallette » sans appréhension. « Le summum ! » ne décolère pas Patricia en évoquant la visite de trois douaniers « pas méchants, mais incompétents » qui ont, eux, pris leur temps en lui faisant perdre sa journée, à elle. Jean est à peine plus calme quand il se remémore avoir écopé d’une forte amende pour avoir inscrit des données pourtant justes sur un support… non prévu par les textes ! « On est toujours présumé coupable. L’équipe qui s’est déplacée a vérifié jusqu’aux joints des murs pour s’assurer qu’il n’y avait pas de cuve dissimulée dans une cache. Bientôt, on va nous demander un plan de masse ! » s’agace-t-il. Paul a lui hérité d’une « petite prune » pour une modeste non-conformité. « Quand je m’en suis ému, le duo m’a fait comprendre que ramené au nombre d’années où je n’avais plus été visité, l’amende ne représentait finalement pas grand-chose ». Un tel épisode l’a amené à ne presque plus communiquer sur son domaine. À quoi la « peur du contrôle » peut mener…

Stratégie

« Le relationnel est une clé pour nos ventes en bouteilles »

Vigne

Publié le 20/12/2018

De l’organisation de la production au terrain : voilà en raccourci le parcours de Michel Meyer. Ingénieur agronome, il débute sa carrière comme chef du centre INAO de Nantes. Il reste en poste onze ans, jusqu’à ce que la succession le rappelle en Alsace. Nous sommes en 1993. Michel reprend les 5,5 ha sur lesquels Pierre, son père, s’était évertué à augmenter la part de la bouteille. Il porte la surface à 7 ha en louant et en plantant des friches. Il y a trois ans, il remet 15 ares de sylvaner en place. « J’avais arraché mes 20 derniers ares en 2000. Comme j’ai assez de mes autres cépages et que deux boutiques m’en réclamaient, je n’ai pas hésité. L’offre actuelle fait la part belle aux vins trop puissants, trop concentrés, trop moelleux. Il faut aussi des vins plus légers avec lesquels on se fait plaisir en mangeant ». N’ayant ni pinot blanc ni auxerrois dans son encépagement, Michel s’en affranchit en vinifiant son pinot noir en blanc. « Je le vendange assez tard et je le presse de suite. Je n’enzyme, ni ne levure. C’est un vin qui ressort très légèrement tâché. Ce n’est pas gênant ».

Michel défend une vision raisonnée de la conduite de la vigne. Il conserve un rang sur deux naturellement enherbé. Il pratique en général trois fauches par an. Tous les cinq ans, il laboure pour couper les racines de surface. Il désherbe le cavaillon avec un foliaire. En 2018 il a traité cinq fois en faisant quatre fois confiance à des produits conventionnels pénétrants, des « molécules chimiques longues qui se dégradent sur la durée, à la différence du cuivre qui s’accumule dans le sol au fil des interventions ». En taillant sur deux baguettes, Michel obtient en moyenne 70 hl/ha. Il est passé de lui-même, sans formation particulière, à la taille Poussard en 2015 car ses rieslings et ses gewurztraminers plantés à 6 000 pieds/ha sont les grandes victimes des maladies du bois. « Je pense que le guyot double et les rendements élevés fragilisent les plantes. Pourquoi ne pas tailler en guyot simple, réduire la surface foliaire pour l’adapter au terroir et à sa réserve hydrique ? Menons un essai pour vérifier si c’est un moyen de mieux contrôler l’esca et de résister à la sécheresse ».

Des marges de sécurité inutiles

Michel a pour objectif de produire des « vins typiques » à 2 g de sucre résiduel sur un riesling, de 7 à 8 g sur un pinot gris. Aux vendanges, il réalise des pressées de deux à trois heures et demie en montant jusqu’à 1 750 millibars. Il sulfite le moût à 2 g/hl et débourbe vingt-quatre heures. Depuis 2000, il a « levé le pied » sur l’enzymage et le levurage parce que « de tels choix procurent des marges de sécurité inutiles ». Il réserve les levures à son seul pinot noir « pour qu’il démarre vite ». Il lui ajoute aussi des bactéries lactiques pour lui faire faire la malo. S’inspirant du muscadet, Michel élève ses vins sur lies fines jusqu’au printemps et les fait filtrer sur kieselguhr par un prestataire à partir de mars. Il s’est redonné de l’air en investissant dans une chaîne d’embouteillage. « À façon, j’étais obligé d’avoir dix vins prêts pour la date fixée. Là je peux travailler de manière plus souple. C’était également une question de coût. Acheter son groupe n’est pas si dénué de sens. Il s’amortit en trois ans » calcule Michel.

Comme à leur habitude, Isabelle et Michel auront des lots de vrac à vendre début 2019. « Nous travaillons avec un courtier et nos vins vont souvent chez le même négociant » expliquent-ils. « La tendance est que de plus en plus d’opérateurs se couvrent par l’achat de raisins. Nous n’avons pas encore fait d’offres pour la campagne à venir. Mais le niveau de prix évoqué par la rumeur nous inquiète ». Pour ses ventes en bouteille, le couple essaie de compenser l’érosion naturelle de sa clientèle de particuliers en adoptant une politique de prix sages, révisés tous les deux ans. Il s’est appuyé sur ses connaissances pour bâtir un réseau de diffusion. Ses vins se retrouvent ainsi dans une grande surface locale, plusieurs boutiques et restaurants. « Le relationnel est une clé qui nous a ouvert des portes » confirme Isabelle. Le fait que Michel soit membre de diverses associations et confréries gastronomiques aide aussi. En outre, il anime des soirées pour un restaurateur en Bretagne, un autre en Moselle. Depuis quinze ans, il collabore avec des coachs d’entreprise. « Ils font appel à moi pour parler du vin. Un des travaux pratiques des participants est de réaliser leur propre assemblage avec les vins que je fournis » raconte-t-il. Mises bout à bout, toutes les petites ventes qui résultent de ces multiples activités finissent par peser dans le chiffre d’affaires.

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