Auteur

Christophe Reibel

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Magazine

Motivées ? Très motivées !

Vigne

Publié le 22/03/2018

Officiellement, Cercle femmes de vins compte des membres ou des adhérentes. Mais bien vite au courant de la conversation, Mélanie et Pascale les appellent les « filles » ou les « copines ». « Il y a une grande cohésion entre nous, une ambiance, une vraie dynamique » expliquent-elles. Élues présidente et secrétaire l’an passé, elles prolongent l’élan créé il y a près de dix ans à la naissance de Cercle femmes de vin et une première dégustation organisée à Vinexpo. « La proximité géographique est sans doute un plus pour nous deux. Mais aujourd’hui les courriels et les applications pour se parler et se voir en direct nous rapprochent. S’entretenir avec nos collègues de Sancerre ou de Provence n’est pas un souci. Ce qui compte pour prendre de telles fonctions, c’est la motivation » estiment Mélanie, installée à Dahlenheim et Pascale, active au domaine Zinck à Eguisheim. À leurs yeux, les femmes de vin ont leur perception propre du vin. « Leur approche est plus émotionnelle, moins technique que celle que peut en avoir un homme » glisse Pascale.

Le duo se sent des affinités pour « transmettre » et mener à bien des projets bien arrêtés. « Les associations régionales de viticultrices fédérées au niveau national par Cercle femmes de vin ont été fondées avec des objectifs souvent très différents. Mais une action développée par l’une peut être déclinée pour l’ensemble » affirme Mélanie. La première initiative a trait à la difficulté de recruter du personnel. « La problématique de trouver des salariés compétents et fiables est générale. C’est pourquoi les Dames de Cœur de Loire ont contacté tous les réseaux de formation de leur région dans le but de rendre visible aux jeunes le débouché viticole en participant aux forums d’orientation s’adressant aux collégiens et aux lycéens dans le but de susciter des vocations dans tous les domaines du vin » précise Mélanie. L’objectif est que les dix associations soient sur la brèche dans les rendez-vous d’orientation qui se tiendront début 2019. « L’école en vendanges » est un autre projet porté à l’origine par SO Femme et vin. En partenariat avec l’Éducation nationale, il s’adresse aux classes maternelles et primaires souhaitant découvrir la récolte du raisin et plus largement l’univers du vin. Une vidéo présentant cinq métiers du vin et des panneaux ludiques montrant le concept de vinification ont été réalisés et seront mis à disposition des associations régionales.

Un hymne des femmes du vin

Au rayon œnotourisme, ce sont les diVINes d’Alsace qui sont à la manœuvre. « Dans chaque région, il y a beaucoup d’initiatives individuelles. Mais nous pensons qu’il y a aussi de bonnes retombées quand des communications communes sont mises en place. Structurer des actions autour d’événements culturels comme un concert, une pièce de théâtre ou une exposition est porteur quand cela se termine avec des accords mets/vins » détaillent Mélanie et Pascale. Leur dernier projet est d’ordre caritatif. Il s’agit de collecter des bouteilles offertes pour des enchères prévues à l’horizon 2020. Le produit doit être versé à la fondation Cœur et Recherche afin de financer un programme relatif aux affections cardio-vasculaires féminines.

Les événements nationaux sont en nombre limité car « la mécanique à mettre en œuvre est lourde. Mais, nous essayons d’être un maximum de personnes pour créer une dynamique et constituer un réseau d’entraide national avec des adresses, des points de chute dans chaque vignoble » indiquent Mélanie et Pascale. « Nous échangeons. Nous parlons de nos galères. Chacune partage ses expériences et en fait profiter ses collègues. Et nous jouons la défense du vin en mode collectif. Nous faisons la promotion de tous nos vins, pas de nos domaines ». Les collaborations commerciales ne sont pas la priorité même si Cercle femmes de vin organise tous les deux ans à Paris les Folies vigneronnes, une dégustation ciblant les professionnels et vient de tenir pour la troisième fois un stand au salon Prowein 2018 à Düsseldorf. « L’association donne accès à ce type de manifestation. Un stand commun limite les frais. En cas de besoin, on peut prendre conseil chez ses collègues » remarque Pascale. Pour encore resserrer les liens, des membres de l’association ont créé un hymne, entonné à chaque occasion. Il reprend l’air d’une chanson de Serge Lama. De nouvelles paroles ont été composées. Moitié en français, moitié en anglais. Qui a dit que Cercle femmes de vin ne comptait pas faire carrière à l’international ?

 

 

 

 

 

 

Stratégie

Coopérateur par choix

Vigne

Publié le 15/03/2018

C’est un bâtiment de stockage de 288 m² percé de deux grandes portes enroulables grises. Il se dresse sur un beau terrain plat de 24 ares à la sortie de Soultzmatt. Eric Debenath en est propriétaire depuis l’année dernière. Il y loge notamment trois tracteurs, deux palisseuses, une rogneuse, un pulvérisateur à turbine de 600 l, une effeuilleuse… « Cet achat est un gros investissement » confie-t-il. « Mais je voulais être chez moi, ne plus payer un loyer ». Il a déjà un projet pour l’agrandir. À désormais 39 ans, l’homme veut être autonome et a le souci de travailler rationnellement. Quand une opportunité se présente, il décide vite. Il le prouve en 2008 quand un ami lui propose de reprendre les 10 ha de vignes qu’il ne se voyait pas exploiter à la retraite de son père. À l’époque Eric exerce le métier d’électricien dans une entreprise. Il n’hésite guère. « Cela a été ma chance. Dans la famille, il n’y avait que quelques ares dont je m’occupais pendant mon temps libre ». Il ne tergiverse pas davantage au fil des ans pour s’agrandir par achat et location de parcelles souvent complémentaires des siennes. « Quand j’entends les difficultés que certains ont à trouver de la surface, je me dis qu’il ne faut trop réfléchir quand l’occasion se profile » juge-t-il.

S’agrandir a permis à Eric d’embaucher Michäel en 2016 et de se libérer quelques samedis pour son épouse et ses trois enfants de 10, 7 et 3 ans. « J’ai d’abord essayé avec un saisonnier. Mais il me fallait quelqu’un à temps complet. En tant qu’ancien salarié, je pense savoir ce qu’il attend, en terme de rémunération et autrement. Je lui dis les choses qui vont et celles qui ne vont pas. Et nous nous entendons bien. Nous effectuons tous les deux les mêmes tâches. Michaël doit être polyvalent. Il doit pouvoir me remplacer si je m’absente. Je lui fais totale confiance » assure Eric. Le viticulteur conduit son vignoble en raisonné. Il n’alterne pas le rang enherbé et griffe le rang travaillé après vendange et au printemps avant de faire un passage de herse rotative. Il désherbe chimiquement le cavaillon, encadre la fleur avec deux systémiques, complète avec du cuivre et du soufre. Cela ne l’empêche pas de jeter un regard lucide sur les produits phytosanitaires. « Il faudra en utiliser toujours moins. Le regard que M. Toutlemonde me jette quand je traite me dérange. Il considère les viticulteurs comme des pollueurs alors que nous ne ménageons pas nos efforts. C’est pesant d’un point de vue moral. Vouloir supprimer le glyphosate c’est courageux. Mais on veut aller un peu trop vite. Les fabricants de tracteurs (Ndlr : qu’il faudra acheter pour multiplier les passages mécaniques) n’arriveront jamais à satisfaire la demande qui va exploser ».

« Je crois aux grands crus »

Payé au kilo, Eric vise le rendement autorisé en générique comme en grand cru. Il observe beaucoup la végétation à la récolte, la taille des bois. Il fait effectuer une analyse de sol avant de décider d’apporter, s’il le faut et selon le cas, de 5 à 10 kg/a d’un amendement organique. Il a cessé cette pratique depuis deux ans dans le Zinnkœpflé où il préfère dorénavant jouer avec l’enherbement pour contraindre sa vigne. Il se félicite d’avoir investi dans une effeuilleuse en 2015. « Je gagne 30 % de temps à la récolte par apport à une vigne non effeuillée » constate-t-il. La machine à vendanger intervient encore sur 9 ha, mais Eric en diminue de plus en plus l’emploi. « La demande en raisins à crémant ne cesse de croître » explique-t-il. « Les pinots sont de plus en plus coupés au sécateur. Les grappes s’y prêtent et cela me permet de conserver une équipe complète de vendangeurs alors qu’il y a des creux dans le calendrier. Enfin, la coopérative accorde une prime de 0,15 €/kg ».

Quand il replante, Eric opte pour le riesling, en raison de son statut de cépage alsacien par excellence, et pour le pinot gris, plus facile à conduire et moins capricieux que le gewurztraminer. Ce dernier occupe un quart de la surface. Désormais un peu trop au goût d’Eric qui se souvient que sa récolte 2017 a été amputée des deux tiers. « En comparaison, le pinot gris, c’est une assurance vie » sourit-il. Il vient de quasiment doubler sa surface en grand cru, car « je crois en ces grands vins » dont la rentabilité est « meilleure ». Malheureusement, à ses yeux, « l’Alsace est en retard pour la valorisation de ses vins alors que le vignoble produit du haut de gamme. Un Sancerre récolté à 80 % à la machine trouve preneur à 15 € la bouteille ! » signale-t-il. Eric ne regrette cependant pas son choix d’avoir quitté son emploi. « Je suis mon propre patron. Je livre à une coopérative dynamique qui paye correctement ses apporteurs. J’essaye donc de m’investir au maximum pour elle. Ma permanence au caveau à Westhalten me fait du bien. Elle me permet d’avoir un contact avec le consommateur. Quand on est adhérent, il faut s’impliquer ».

Technique

Connaître son sol pour le comprendre

Vigne

Publié le 07/03/2018

« Analyser ses sols en surface, c’est bien. Mais les connaître en profondeur, c’est mieux pour les comprendre » affirme Yves Dietrich. Les terroirs du domaine Achillée qu’il dirige avec ses deux fils, Pierre et Jean, sur Scherwiller, Châtenois, Dambach-la-Ville et Bernardvillé se caractérisent par leur dominante de sables et de graves. Une parcelle présentant seulement 400 g de bois par pied au lieu des 800 g recherchés et trois autres gorgées d’eau en 2016 au point de les rendre inaccessibles constituent la problématique de départ. Elles poussent le trio d’exploitants à « aller plus loin » en faisant appel à Sylvain Perrot-Minot, consultant indépendant en analyse de sol. « L’observation d’un profil sur un mètre permet de déterminer d’où l’eau arrive et comment elle s’évacue. On peut dès lors raisonner le drainage » indique-t-il. « D’autre part, la répétition des périodes de grosse sécheresse oblige à maximiser la rétention en eau. Un sol est bâti sur un agrégat organique et minéral avec de l’air et de l’eau qui y circulent en le rendant propice à une activité biologique ». Yves est quant à lui convaincu que « la gestion de l’eau est un des paramètres les plus importants pour la vigne ».

Éviter un excès d’eau se résume parfois à intercepter un flux grâce à une saignée de gravier en profitant de la pente pour la rediriger, à curer un fossé d’évacuation existant ou à en recréer un là où il a été comblé pour aménager une tournière. « En réglant le problème de l’eau, la pression des maladies diminue » ajoute Yves. Mais l’eau, il faut aussi la retenir. Les pratiques viticoles ont là un rôle à jouer. « Un mulch ou le passage d’un rolofaca peuvent limiter l’échauffement du sol et l’évapotranspiration. Un binage ou un griffage sont efficaces pour casser la croûte de terre qui va subir l’insolation pour former un pont thermique responsable de l’accélération de la transpiration. En fractionnant cette surface, la terre peut absorber la moindre humidité. Toute pluie devient plus efficace » explique Sylvain. « Nos sols filtrants sensibles à la sécheresse répondent bien à cette stratégie. Je l’ai adoptée. Il faut compter avec un passage en plus par saison » complète Yves.

Autant de fonctionnements que de parcelles

Dans la pratique, Sylvain a commencé par visiter quatre parcelles pendant deux heures de temps en compagnie de Yves. Il y a observé l’environnement, l’exposition, la pente, la circulation de l’eau. Le viticulteur a apporté son vécu. Dans un second temps, Sylvain a creusé à la bêche des fosses à deux endroits représentatifs de deux fonctionnements différents de la parcelle. Il a pratiqué un examen visuel de la structure, a noté comment le sol s’agrège, comment la terre se délite sous le couteau. « À 80 cm, le sol informe sur son héritage géologique. Entre 30 et 50 cm, l’horizon raconte les interventions de l’homme, autant les apports de matière que le compactage qu’il a pu subir » indique Sylvain. Yves confirme : « quand on passe dans le rang à un moment où ce n’est pas idéal pour le sol, il en garde la marque. Je l’ai constaté dans l’une de mes parcelles. Le tassement remontait à un passage d’il y a quinze ans. J’avais l’intention d’alterner le rang travaillé. Cette semelle de tassement m’a fait y renoncer. Je préfère n’en avoir qu’une seule plutôt que de risquer de l’installer à terme dans chaque rang ».

Les analyses en laboratoire (matière organique, état du fer…) complètent les relevés visuels et renseignent Sylvain sur les conditions de l’activité biologique. Les valeurs mesurées lui servent pour conseiller l’apport de compost élaboré, dans le cas du domaine, sur une base de 80 % de fumier de vache et de 20 % de crottin de cheval, complétés par de la paille, des bois de vigne et des marcs. Au domaine, une parcelle bien pourvue qu’il suffit d’entretenir se contente d’une tonne/ha/an de compost vieux de huit mois d’âge. Une parcelle pauvre reçoit 300 kg/ha de chaux après vendanges en octobre et du compost vieux fin novembre. Les viticulteurs reviennent fin février avec 150 kg de chaux et 1 t/ha de compost jeune, plus actif, de seulement un à deux mois d’âge, épandu fin mars-début avril. « Quand il faut remonter la vigueur d’une parcelle, l’analyse montre que les éléments minéraux sont disponibles mais ne sont pas mobilisés en raison d’un manque d’activité biologique. Un tel régime a pour objectif d’y remédier. La qualité du compost et le moment de l’apport sont déterminants » souligne Sylvain qui rappelle aussi qu’il y a « autant de cas de fonctionnement du sol que de parcelles ».

Cultures

Les promesses de la fertilisation injectée

Technique

Publié le 28/02/2018

Créer dans le sol un stock d’azote où la plante pourra aller se servir pour satisfaire ses besoins en nutriments est une alternative à l’épandage d’engrais en surface. Arvalis et une dizaine de ses partenaires l’étudient depuis 2011. Économiser de l’azote est un premier objectif. « Nous sommes certains qu’un dépôt d’urée solide 46 % associée à un retardateur de nitrification à 18 cm de profondeur un interrang sur deux, procure au minimum un rendement maïs égal à une fertilisation classique », affirme Didier Lasserre, ingénieur régional Arvalis. Mais il y a peut-être mieux. Des essais menés en Forêt-Noire en 2017 ont comparé une fertilisation classique en plein à l’injection au stade 5-6 feuilles du maïs. Ils concluent à une augmentation moyenne de rendement de 7 % dans le second cas alors que la dose est diminuée de 20 %. Ce gain se traduit par une hausse de marge de 116 €/ha. Côté alsacien, Jean-Louis Galais, spécialiste de la fertilisation à la Chambre régionale d’agriculture, se garde de cet optimisme pour l’instant. « La modulation de dose n’a pas mis de hausse de rendement en évidence. Cependant en cas de réduction de dose de 20 %, le rendement de la modalité injection ne décroche pas comme en fertilisation classique », note-t-il.

La fertilisation injectée pourrait aussi servir des desseins environnementaux. Déterminer si la technique préserve la qualité de l’eau et de l’air est le deuxième objectif poursuivi par le projet Innov. AR 2017-2020 piloté par Arvalis. « L’injection localise l’azote à un endroit où la moindre activité biologique du sol lui procure plus de stabilité dans une configuration (NDLR : sous forme d’un cordon) où la surface d’engrais en contact avec le sol est minimale », rappelle Didier Lasserre. Arvalis attend des essais bougies poreuses en quatrième année en 2018 qu’ils cernent mieux le lessivage des différentes formules d’apport testées. L’institut suivra également de près la deuxième campagne de mesures de la volatilisation au champ. La première menée à Kunheim en 2017 par Atmo Grand Est relève une élévation de la concentration de NH3 dans l’air deux à trois jours après épandage ou injection. Les modalités « urée en surface » et « urée enfouie » présentent les valeurs les plus élevées. Ces essais sont reconduits en 2018 et 2019.

5 à 6 kg d’engrais déposé par minute

La qualité des essais tout comme la perspective de pratiquer la fertilisation injectée en routine au champ (à partir sans doute de 2020) bénéficient aujourd’hui de la mise au point d’une rampe à injection d’engrais azoté de trois, six ou douze rangs, développée par la société Rauch. L’outil d’injection proprement dit se compose d’un disque ouvreur, d’un coutre associé à une tige à ressorts chargée de ramener immédiatement de la terre dans le sillon et de roues de rappui exerçant une pression de 150 kg/cm2. Ces éléments doivent permettre à la fois de déposer avec précision 5 à 6 kg d’engrais à la minute et de refermer le sillon dans la foulée pour prévenir toute volatilisation. Des appareils de présérie seront testés dès ce printemps au champ sur cinq sites en Alsace et en Allemagne.

La mise au point de la technique de fertilisation injectée n’est pas anodine. « Les contraintes pour ne pas dépasser les seuils réglementaires décidés par l’Europe ou nationalement sont fortes », rappelle Marie-Line Burtin, de la Chambre d’agriculture d’Alsace. Depuis mai 2017 par exemple, un décret fixe les niveaux de polluants atmosphériques à ne pas dépasser. L’agriculture est concernée par les rejets d’ammoniac qui sont les précurseurs des nitrates d’ammonium. Ces derniers jouent un rôle éminent dans les pics de pollution aux particules fines de plus en plus fréquents au printemps. Or les données disponibles leur attribuent une origine agricole à 93 %. Les professionnels qui participaient à la table ronde clôturant la matinée sont conscients de ce contexte. « L’épandage d’urée pourrait être menacé à terme. Mieux vaut prendre les devants », juge Thomas Obrecht, président de l’Association des producteurs de céréales et d’oléagineux du Haut-Rhin (APCO). Pour sa part, Christian Schneider, président de la commission régionale d’Arvalis, met l’accent sur l’énergie nécessaire pour aboutir. « Cette expérience montre le temps qu’il faut pour faire évoluer les choses. Le temps de la recherche n’est pas le temps de la politique qui veut des résultats rapides ».

Commerce

« Quand je vois un client, j’ai toujours tous les vins d’un domaine en tête »

Vigne

Publié le 28/02/2018

« Je suis le représentant des domaines qui me font confiance auprès de mes réseaux de clients présents sur une zone géographique définie ». Voilà comment Hervé Wolff définit son métier. « Chaque domaine me fournit ses informations techniques et tarifaires. Pour ma part, j’ai obligation de diffuser sa gamme et de me conformer à sa politique commerciale. Il me communique notamment sa marge de manœuvre sur le prix en sachant que si je consens une remise, c’est au détriment de la commission que j’ai négociée ». Hervé est principalement actif sur le Haut-Rhin et un peu le Bas-Rhin. Cuisinier de formation avant de passer à la salle et de tomber dans le monde du vin comme sommelier puis responsable d’achats, il s’est construit des réseaux grâce à ses connaissances et à ses relations. « Mon parcours fait que je vois beaucoup de chefs de cuisine » avoue Hervé. Les restaurateurs pèsent ainsi un tiers de son activité. Les deux autres tiers se répartissent à parts égales entre les grossistes et les cavistes. Hervé s’adresse presque exclusivement à des professionnels, plus rarement à des comités de fêtes ou à des associations, jamais à des particuliers car ils sont déjà les clients des domaines dont il propose les vins.

« Quand je vois un client, j’ai toujours tous les vins d’un domaine en tête. C’est à moi de mesurer les goûts de mon interlocuteur et de cibler mon offre » enchaîne Hervé. Avoir une telle stratégie suppose une connaissance approfondie de tout son portefeuille. « Quand on connaît un domaine, on en connaît le style. S’il se produit de grands changements, je prends des notes. Sinon j’essaie de déguster le plus possible. À Millésime bio, je goûte 200 vins en quatre jours. Je fais aussi venir des échantillons. Je fais ma sélection. J’ai goûté 80 % des vins que j’ai sur ma carte. J’accorde une grande importance à échanger avec le producteur. C’est généralement à ce moment qu’il me rend attentif à une tendance ». Hervé accorde tout autant de sérieux au suivi de la vente. Il appelle pour savoir si la commande a bien été réceptionnée, s’assure que le vin a été mis en vente, demande comment il se vend, le reprend si finalement il ne correspond pas au goût du client. « Mon but n’est pas de me fâcher avec lui. J’informe et je forme le personnel, c’est-à-dire le serveur chez le restaurateur, le commercial chez le grossiste et le vendeur chez le caviste. Il m’arrive de les faire déguster ».

Préférer la marge brute au coefficient multiplicateur

Hervé réalise systématiquement une enquête de satisfaction. « C’est mon rôle. Je demande si on continue avec les mêmes vins ou si on en change. C’est un retour de terrain intéressant pour le producteur. Et cela fidélise le client ». Notre agent veut aussi jouer un rôle de conseil, dans l’élaboration de la carte, dans l’établissement d’une politique de prix. « Le coefficient multiplicateur fait grimper le tarif de façon déraisonnable, surtout si on ne l’ajuste pas au prix d’achat. Je préconise plutôt de partir d’un prix moyen par type de vin, de calculer une marge brute et de l’ajouter au prix d’achat de la bouteille. Le gain est le même par bouteille. Cela renforce la cohérence tarifaire. On ne vend pas pareil un vin acheté 20 € et affiché à 32 € HT, que le même qui atteint 50 ou 60 € parce que la méthode de calcul du prix fait faire la culbute. Il faut procéder de la même manière avec les grands crus alsaciens qui sont souvent perçus comme étant trop cher ».

Avant de vendre le vin d’un producteur, Hervé se fixe comme règle de le rencontrer, « afin de le comprendre, de créer des liens. Une relation de confiance doit s’établir » dit-il. Mais comment ce fervent défenseur des Alsace arbitre-t-il entre ses cinq fournisseurs locaux ? « Cela dépend du type d’établissement, des vins figurant déjà sur la carte. Je ne propose par exemple pas d’autres domaines d’Alsace à mes clients qui achètent Dopff Au Moulin. Je respecte l’image et l’historique des relations commerciales ». Selon lui, le haut de gamme est la seule carte que l’Alsace peut jouer. « Le marché du vin est aujourd’hui mondial. Le vignoble alsacien est trop petit. Il ne peut pas se contenter de faire de petits vins. Il est inutile pour lui de vouloir conditionner en BIB quand le Languedoc peut en produire à moins de 2 €/l ». Pourtant Hervé a besoin de mettre en avant chaque mois, un vin, un cépage, un domaine, une région. Il planifie de telles offres à chaque trimestre de l’année. L’Alsace peut y participer avec sa gamme ou des initiatives comme le rosé, un pinot gris sec, un assemblage, voire tout simplement un sylvaner. « Tous ces vins peuvent se vendre à 5-6 € le verre, un sylvaner comme un riesling, un chardonnay comme un sauvignon. À une seule condition : il faut qu’ils soient bons ! »

 

Magazine

Inventaire d’un vignoble

Vigne

Publié le 25/02/2018

Pourquoi est-il particulièrement difficile pour quiconque visitant Uffholtz et ses environs immédiats de trouver à acheter une bouteille de vin du coin ? Voilà une question que Tharcise Meyer pose fréquemment à ses interlocuteurs. Ce féru d’histoire en possède la réponse. « À la fin du XIXe siècle, la vigne n’est ici qu’un moyen de satisfaire une consommation domestique de vin. Elle est cultivée par des ouvriers qui gagnent plutôt bien leur vie en travaillant dans les nombreuses usines textiles de Thann et des alentours. Le phylloxéra freine d’abord l’expansion de la culture. L’évacuation totale des quatre villages à la fin de la Première Guerre mondiale accentue l’abandon des parcelles. À la fin du conflit, l’urgence n’est pas au vignoble, mais à la reconstruction » signale Tharcise. La plantation d’hybrides après 1920 vise d’abord la productivité. En 1948, un an après la création du syndicat viticole de Cernay et environs, aucune des quatre communes n’entre dans la zone d’appellation. Il faudra attendre le 5 juillet 1972 pour qu’elles accèdent à ce sésame. En 1953, le plus grand déclarant exploite un hectare. Et soixante-neuf des soixante-dix membres du syndicat sont des pluriactifs. Ils adhèrent aux coopératives qui se montent en 1955 à Westhalten et en 1958 à Wuenheim. « Les conditions à l’émergence de domaines vendant en bouteille n’ont jamais été réunies » conclue Tharcise.

Notre homme a mis à profit le 70e anniversaire du syndicat pour se plonger dans les événements qui ont rythmé la vie de ces communautés villageoises depuis la fin du XIXe siècle. Un travail personnel de six bons mois pour lequel Tharcise a d’abord puisé dans les notes personnelles qu’il accumule depuis cinquante ans. Il a aussi dévoré la bibliothèque et les archives, syndicales et municipales, voire familiales. « Je me suis plus intéressé à la période 1900-2017 » précise Tharcise. Le résultat est là. Jusque dans les détails. En vérité quelques personnes ont un jour embouteillé du vin local. Mais elles sont rares. Il s’agit par exemple de Joseph Heuchel d’Uffholtz, de Joseph Rémy, notaire de son état, habitant Wattwiller ou de Lucien Vontrat de Cernay. Dans les années 1930 et 1950, ils étiquettent de petites séries de bouteilles à leur nom. Les doigts d’une main suffisent pour compter celles de notre notaire. « Ces vins n’étaient pas destinés à être vendus au public. Mais plusieurs étaient servis dans deux cafés de Uffholtz » rappelle Tharcise. Dans les années quatre-vingt-dix, des domaines basés à Orschwihr, Pfaffenheim ou Vœgtlinshoffen revendiquent les raisins nés sur ces terroirs. Ils proposent des « cuvées Uffholtz » ou du « Rouge de Steinbach ».

Une richesse de 4 M€ produite chaque année

Dans cet inventaire de la viticulture locale, Tharcise Meyer ne cache pas que les viticulteurs du cru ont parfois eu le sentiment d’avoir été « un peu oubliés ». En 1978, l’ouvrage de Robert Goffard cite certes Soultz, « la dernière commune où une dégustation reste aisée » et Thann, « en déclin, où seulement une quinzaine d’hectares restent en exploitation ». Mais il ne pipe mot des villages qui se situent entre les deux ! « La surface de vignoble des quatre communes a peut-être varié au fil des ans. Mais les vignes n’ont jamais disparu » souligne avec force Tharcise. Il en veut pour preuve la vie du syndicat, ses réunions techniques, ses actions de formation, ses événements, de la visite d’élus départementaux et du sous-préfet à celle de l’évêque de Metz en 2016. Dans le vignoble, les décorations, les bornes de pierre et les piquets sculptés témoignent de l’amour des viticulteurs pour leur outil de travail. Ils se souviennent tout autant qu’en 1993, Peggy Bollinger, d’Uffholtz, a officié un an comme première dauphine de la reine des vins d’Alsace. Sa photo souriante figure au dos de « Genèse et jeunesse d’un vignoble », alors que celle de Jacqueline Schueller présentant de beaux raisins du début des années soixante illustre la couverture.

Aujourd’hui, « la vigne représente vingt emplois permanents et une centaine d’emplois saisonniers. C’est une richesse de 4 M€ qui est produite chaque année » calcule Tharcise. Le défi est de savoir si cet apport à l’économie et au paysage peut perdurer à des échéances de vingt à trente ans. « Mes enfants n’ont pas envie de reprendre les soixante ares que j’exploite. L’investissement à consentir pour planter fait réfléchir. Le changement climatique interroge » énumère Tharcise. Il écarte cependant rapidement cette pointe de pessimisme. « Nos terres argilo-gréseuses en pente douce présentent un potentiel intéressant. Il y aura certainement des regroupements pour constituer des entités économiques viables. Tout se passera bien si les collectivités soutiennent une activité essentielle à la vie de notre territoire ».

 

Stratégie

« Je préfère faire de la marge plutôt que du volume »

Cultures

Publié le 22/02/2018

Les exploitations des familles Hebding à Heiteren et Mary à Oberentzen disposent chacune à l’origine de 50 ha. Elles sont réunies en une SCEA en 2000. Sébastien Mary en est le gérant depuis son installation en janvier 2016. Andrée, sa mère, est salariée de l’entreprise et Lucien son père, en reste associé non exploitant. À 29 ans, DUT de génie biologique en poche, Sébastien réfléchit d’entrée à la meilleure manière de tirer un revenu d’une surface qu’il peut entièrement irriguer avec un pivot couvrant 18 ha, deux enrouleurs dont un d’appoint, et deux rampes pour 11 et 25 ha dont une en copropriété. Ses sols sont pour un quart argilo-limoneux et pour trois quarts superficiels de Hardt dans lesquels la réserve hydrique ne dépasse guère les 60 mm. L’assolement a toujours comporté au moins trois cultures même à l’époque où le maïs pouvait régner seul en maître. Mais Sébastien décide de le diversifier encore davantage en réduisant le maïs pour intégrer le tournesol semences, davantage de soja et le colza. « Je pense que plus de cultures, c’est plus de stabilité » dit-il. Il engage en même temps une conversion au bio. « J’y passe d’une part parce que la stratégie de doses faibles de mes parents par motivation pour l’environnement n’a jamais été rétribuée. D’autre part, les prix en bio sont plus stables qu’en conventionnel ».

Si tout va bien, Sébastien projette d’avoir passé toute sa surface en bio d'ici 2022 avec une rotation allongée à cinq ans. Il a commencé en 2016 par un bloc de 33 ha composé de diverses cultures (voir encadré) et le blé. Il désherbe la céréale d’hiver avec sa nouvelle herse étrille rotative qui a pour avantage d’éviter les bourrages. Il pense l’utiliser sur maïs jusqu’au stade 6-8 feuilles ainsi que sur soja. À partir de 2019, il sèmera son soja en ligne avec son semoir à maïs qu’il utilise déjà pour son colza en semant successivement en décalé à 80 puis à 40. Cette disposition lui permet de biner les mauvaises herbes. L’implantation de 5 à 6 ha de luzerne sera une autre étape dès l’an prochain. La légumineuse aura pendant deux à trois ans la mission de nettoyer les parcelles et de ramener de l’azote pour la culture suivante.

Le soja en tête de rotation

« Nos charges sont les plus élevées en Europe. Il faut arrêter de faire seulement du volume. Il faut faire de la marge. Le bio est indispensable pour que mon projet tienne la route » analyse Sébastien. En 2017, les marges brutes de son maïs à 130 q/ha (1 139 €/ha), de son colza à 47 q/ha (1 126 €) et de son soja à 41 q/ha (1 087 €) se sont tenues dans un mouchoir de poche. Sébastien a un petit faible pour le soja. Déjà parce qu’il approvisionne une filière locale qui lui garantit un débouché et un prix connu, moins dépendant du marché mondial. Ensuite parce que c’est une culture simple à conduire. Le soja suit un maïs et précède un maïs ou un blé. « C’est ma tête de rotation. Au deuxième passage de vibroculteur après charrue et herse lourde, j’enlève le rouleau de rappui pour permettre aux racines de liseron de sécher. Je sème la variété Kassidy à 625 000 grains/ha à 2-3 cm de profondeur et je roule la parcelle pour améliorer le contact entre la semence et la terre. Cette année, je désherbe pour la dernière fois avec 1,25 l/ha de chloroacétamide et 1,4 l/ha de pendiméthaline. Je n’attends pas que les plantes montrent qu’elles ont soif pour irriguer. En 2017, elles ont bénéficié de huit tours d’eau de 22 mm chaque ».

D’un point de vue économique, Sébastien attend que ses cultures de vente fassent encore de meilleures marges brutes une fois payées au tarif bio. « La demande est là » insiste-t-il. Il n’a pas encore décidé des circuits de vente qui prendront en 2019 le relais d’une commercialisation encore confiée en 2017 pour une moitié à une coopérative, pour l’autre à un négoce. Mais il est convaincu qu’il lui faut maîtriser l’écoulement de ses productions grâce au stockage à la ferme. Il a donc commencé à installer d’anciennes cellules octogonales en tôle sous un hangar. Sébastien chiffre à 500 000 € son investissement en matériel de culture, en stockage et en bâtiments d’élevage (voir encadré). Ces derniers sont aidés à hauteur de 30 % par le Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER) ainsi que par la Région Grand Est.

 

 

 

 

 

 

 

 

Stratégie

« Je crée une atmosphère qui incite à l’achat »

Vigne

Publié le 14/02/2018

« C’était facile de reprendre. Tout était là ». Installé en 1992 avec un BEP viti-œno, Rémy Kieffer se félicite du travail abattu par Robert et Marie-Reine, ses parents. Ce sont eux qui achètent et louent des vignes pour atteindre assez rapidement 10 ha sur la commune, mais aussi à Epfig et à Bernardvillé. Encore eux, qui dès 1975 rachètent une cave pour y installer leur cuverie inox, aménagent et construisent les bâtiments de production et de stockage sur la bande de propriété qui s’étire vers le sud depuis la rue principale. Toujours eux qui passent du vrac à la bouteille à partir de 1959. Robert développe son commerce en livrant des particuliers sur Strasbourg ainsi que des relations qu’il croise dans diverses associations dont il est un membre actif. Rémy prend la suite opérationnelle du domaine au début des années 2000. Le Gaec qu’il forme avec sa mère se transforme en Earl. Rémy ne se montre pas révolutionnaire à la vigne. Il préfère le terme de « pratiques traditionnelles » pour évoquer son choix de continuer à désherber chimiquement le cavaillon, de ne pas refuser l’emploi d’une spécialité systémique pour protéger sa récolte. Avant de décider d’une intervention, il s’informe cependant en parcourant le Bulletin de santé du végétal, et « fait la part des choses » en comparant les avis des techniciens de ses deux revendeurs. Mais Rémy quitte aussi les sentiers battus en pulvérisant une préparation d’algues qui doit stimuler les défenses naturelles des plantes. Il envoie de même un de ses salariés se former à la taille Poussard.

Aux vendanges, Rémy espère au moins rentrer 70 hl/ha en moyenne. Il y parvient à 2 hl près en 2017. Il fait le plein autorisé en 2016, mais se contente de 50 hl/ha en 2015. Cinq hectares sont récoltés à la machine. En cave, Rémy adopte un itinéraire classique. Il presse entre quatre et six heures, sulfite le moût à 3 g/hl plutôt qu’à 5-6 g, réalise un débourbage de dix-huit heures, ajoute des enzymes et 10 à 15 g/hl de levures pour laisser fermenter entre 19 et 21° pendant dix à quinze jours. Il oxygène ses cuves pour s’assurer d’une fin de fermentation tranquille. « Je recherche des vins digestes et délicats qui sont sur le fruit et la finesse » justifie-t-il. Depuis deux ans, il incorpore à son rosé au débourbage une levure préfermentaire. Il laisse aussi macérer une heure en statique son gewurztraminer et son muscat avant pressurage.

« Où que le regard porte, c’est joli »

Chaque année, Rémy cède 3 ha de raisins à un négociant. Il n’inscrit pas d’échantillons aux concours, ne démarche pas et n’exporte pas. Il se limite à un seul salon par an, démarré par son père en 1984. Rémy mise en revanche beaucoup sur l’emplacement du domaine pour écouler ses bouteilles. « Itterswiller, la route des vins et les touristes, c’est une synergie qui fonctionne bien » remarque-t-il. Ce public réclame du temps à Rémy comme à Michel Haensler, son partenaire chargé de la vente. Le viticulteur concède qu’il fait parfois « beaucoup d’épicerie ». Mais il ne regrette pas l’investissement consenti. En 2007, il commence par aménager un parking d’une dizaine de places juste de l’autre côté de la rue. Entre terrassement, béton drainant et éclairages, il dépense 30 000 €, mais « disposer d’un stationnement ici, ça vaut de l’or ». En 2014, Rémy place encore davantage l’œnotourisme au cœur de sa stratégie. Pour donner envie aux touristes qui parcourent l’artère principale du village de descendre dans sa cour, il confère une atmosphère chaleureuse au lieu. Les murs reçoivent un bardage bois. Les coins se transforment en recoins douillets. L’été, palmier et bananier procurent un surcroît d’ombre aux tables installées sous la verrière. « Où que le regard porte, c’est joli » résume Rémy qui songe encore à installer des spots pour éclairer indirectement bouteilles et cartons séjournant dans la pièce réservée à l’étiquetage quand il la fera visiter.

La même année, Rémy fait appel à un graphiste pour revoir ses étiquettes. Un code couleur jaune et blanc identifie les vins « tradition », un autre jaune et noir, sa gamme terroir. Il est décliné pour les crémants. Selon l’étiquette, une ou plusieurs cigognes prenant leur envol apportent une touche symbolique à chaque vin. Le même oiseau est repris sur la coiffe de l’effervescent. « Tout est dans le détail. Il faut une logique entre l’accueil réservé au client et ce qu’il voit » glisse Rémy. Pour marquer les esprits et se différencier des deux autres domaines du village qui portent le même patronyme, le viticulteur a utilisé une typographie particulière pour mettre en avant son prénom. Cette signature saute aussi aux yeux sur le site internet modernisé en 2014. « Mes ventes de crémant en Allemagne se développent bien grâce à la boutique en ligne » constate Rémy.

 

Technique

Que faire quand la vigne a soif ?

Vigne

Publié le 08/02/2018

Les données météorologiques sont impitoyables. Depuis 1990, la température moyenne mesurée à Strasbourg a augmenté de 0,4° par décennie. Le nombre de jours de forte chaleur a presque triplé en soixante-dix-sept ans. Printemps et été deviennent plus secs. Les stades phénologiques interviennent de plus en plus tôt dans l’année. Ainsi en quarante ans, le riesling planté en Alsace a en moyenne gagné dix-sept jours au débourrement, vingt à la floraison et trente à la véraison ! S’il y a déjà eu des réchauffements par le passé, aucun n’a jamais été aussi rapide. Et ce n’est pas fini si l’on en croit les différents scénarios de hausse continue des températures d'ici 2100… « Depuis les années 2000 tous les vignobles français connaissent une baisse progressive de leurs rendements » constate Jean-Pascal Goutouly, du département écophysiologie et génomique fonctionnelle de la vigne à l’Inra de Bordeaux. Pourquoi ? « Ce n’est pas tant le volume des pluies qui a diminué que la température plus élevée qui contribue à augmenter l’évapotranspiration et à avancer la floraison à des périodes de l’année où l’eau est moins disponible. C’est par exemple de plus en plus le cas sur Colmar. En outre le manque d’eau débouche sur une moindre utilisation de l’azote ». Ces phénomènes sont renforcés ou atténués par des facteurs locaux comme l’orientation des rangs ou l’enherbement.

Le Civa et le pôle technique viticole alsacien ont étudié le comportement en 2012 et 2015 d’un clone 49 de riesling sur porte-greffe 161-49 C dans sept types de sol plus ou moins profonds répartis entre Avolsheim au nord et le Bollenberg au sud. Un stress hydrique avant la véraison comme en 2015 s’est traduit par une moindre surface foliaire, des baies plus petites et donc un rendement plus faible. Le clone et le porte-greffe induisent de petites variations en volume et en richesse. Le Riparia, le 164-49 C et le 34 EM (1) ne paraissent pas les mieux adaptés au riesling dans des situations où la réserve utile en eau est limitée. Globalement les sols superficiels comme à Colmar, Turckheim ou Obernai offrent peu de perspectives à long terme (au-delà de vingt à trente ans) à ce cépage qui a besoin d’une maturité lente sur un terroir tardif. « Le genre de scénario climatique qui convient au riesling sera de moins en moins fréquent à l’avenir » prévient Guillaume Arnold, du Civa. Jusqu’en 2100, une hypothèse d’évolution du climat qualifiée « d’optimiste » pourrait entraîner l’avancement de la date moyenne du débourrement de quatorze jours supplémentaires, de la floraison de vingt-deux jours et de la véraison de trente jours…

Favoriser la capacité de rétention en eau du sol

Comment rester optimiste face à ces prévisions ? En plantant au nord ou en montant en altitude (2) comme on l’a entendu dans la salle ? Peut-être… Déjà, lors de toute replantation, il faudra « commencer par choisir le cépage et le porte-greffe les plus en adéquation avec le terroir. Mais ce levier n’aura qu’une faible incidence sur le résultat » juge Guillaume Arnold. « Les cépages montrent une grande capacité d’adaptation à des conditions climatiques qui changent » rassure Manfred Stoll, de l’université de Geisenheim. « Il faudra raisonner en manque d’eau par période de l’année et non plus se contenter d’une moyenne annuelle » avertit Jean-Pascal Goutouly. Dans tous les cas, les pratiques vont devenir cruciales alors qu’actuellement sur le terrain, comme le relève Bruno Guillet, de Gresser œnologie, « les viticulteurs craignent de limiter le feuillage ou la charge car ils manquent de visibilité sur les conséquences de tels choix ». Pourtant, le passage à des pratiques différentes semble obligé. « Il faudra peut-être reconsidérer l’enherbement dans certaines configurations » avance Jean-Pascal Goutouly. S’échiner à avoir un plan de palissage à trois épaisseurs n’est pas davantage recommandé. « La troisième feuille ne sert qu’à consommer de l’eau et à fournir un support à la maladie » souligne le scientifique. « Il convient de viser 1,5 à 2 m² de surface foliaire par kilo de raisin ».

Dans un contexte de réchauffement, l’exposition des grappes est capitale car « les raisins n’ont presque aucun moyen de régulation thermique ». À Geisenheim, un essai d’effeuillage partiel du plan de palissage d’un riesling au-dessus de la zone des grappes tout en conservant le feuillage sommital a permis de freiner la synthèse des phénols par les raisins. En Alsace, un essai de rognage bas sur pinot gris mené en 2016 et 2017, limitant à 90 cm environ la hauteur du mur de végétation, a montré qu’il est un moyen de reculer la maturité. L’opération a décalé la véraison d’une petite semaine. Le vin à la dégustation est apparu plus équilibré, plus aromatique. Mais attention, répéter l’intervention touche très rapidement le potentiel de mise en réserve. Elle est donc à manier avec la plus extrême prudence. Dans le Lot-et Garonne, un essai analogue a montré une baisse de rendement dès la deuxième année. Le plus bénéfique reste sans doute de favoriser la capacité de rétention en eau du sol. Les engrais verts ont leur rôle à jouer : associer les espèces améliore la structure du sol ; privilégier les légumineuses fournit une source d’azote pour piloter la vigueur dont la plante pourra tirer parti en situation de stress hydrique.

 

 

 

Commerce

« Proposer des vins plaisir à un prix abordable »

Vigne

Publié le 01/02/2018

Avant, c’était un pub. Depuis début septembre 2017, c’est un bar à vins que Christian Leroy, l’un des propriétaires, a baptisé en souvenir de la plaque que portait la fontaine autour de laquelle il jouait dans son sud natal. « Avec mon associé Alban Bisch, nous avons voulu en faire une table de copains, pas une bibliothèque, mais un endroit où l’on peut associer charcuterie, fromages et vins sympathiques, après le travail ou durant le week-end » résume-t-il. Charly Guth est le gérant de l’établissement. Ancien élève du lycée hôtelier d’Illkirch, initié au vin en Corse avant de faire ses propres gammes chez des viticulteurs alsaciens, il sélectionne les vins figurant sur la carte. Il penche pour des secs, n’est pas regardant sur une mention ou une autre. « Ce qui m’importe, c’est la manière de travailler du viticulteur. Je préfère celui qui soigne convenablement ses vignes à celui qui s’affiche en bio pour occuper un créneau commercial » explique Charly. Les vins nature ne le tentent pas plus que ça. « Leur saveur est atypique. Ils sont trop compliqués à gérer une fois ouverts » estime-t-il. Cependant un pinot noir alsacien nature fait partie de son offre.

Tous les vins sont présentés plusieurs fois sur un des murs du bar. Sur une soixantaine de références, cinquante sont fixes. Les autres tournent sur un tableau de suggestions renouvelé chaque semaine afin que les clients qui viennent plus d’une fois dans cet intervalle puissent se renouveler. Charly fait confiance à plusieurs agents et à des cavistes pour disposer d’une carte où chacun « peut trouver ce qui lui convient ». « En rouge par exemple, il m’en faut un qui soit gouleyant sur le fruit, un autre plus tannique, un dernier plus épicé » avoue-t-il. Quelques étiquettes connues remplissent la fonction de « rassurer le client ». Les vignobles de Bourgogne et de Bordeaux fournissent l’essentiel de la cave actuelle. D’autres origines comme l’Ardèche ou la Savoie sont là pour étonner en sortant des sentiers battus. Pour ses Alsace, Charly choisit lui-même, la plupart du temps sur place. « Je recherche des vins avec de la minéralité, secs ou perçus comme tels. C’est en bouche que ça se décide. Ce sont souvent des coups de cœur » dit-il. Il met régulièrement les vins de cinq domaines de vignerons indépendants sur sa carte. Mais n’écarte pas les autres. Un domaine a droit à trois références maximum.

Ne pas dépasser 6 € au verre

Affichant complet cinq soirs sur sept, l’établissement débite essentiellement ses vins au verre. « Cinq euros en moyenne. Je n’aime pas dépasser les six. Nos vins doivent rester abordables en prix » souligne Charly. La planchette classique de charcuterie et de fromage qui accompagne le vin est à 8 €. Le rouge, aromatique mais sans trop de complexité, est en tête des ventes. En blanc, c’est un côte de Gascogne, assemblage de petit et gros manseng, particulièrement apprécié du public féminin. Et les Alsace ? Un chardonnay en barrique, un vin de France né à Reichsfeld, est le plus demandé. Il précède le gewurztraminer, élu par des gens « souhaitant de la gourmandise ». Charly constate : « il arrive que des clients me demandent de les conseiller. Ils me disent être prêts à tout déguster, sauf l’Alsace. Le riesling est selon moi un des meilleurs vins du monde, mais ici les gens le boudent. J’ai cinq grands crus en cave. Mais je ne les sers que trop rarement. C’est désolant. En Bourgogne, les Bourguignons boivent du Bourgogne. Mais les Colmariens qui représentent 90 % de la clientèle consomment peu d’Alsace. Ils sont en revanche attirés par les vins étrangers. Le rouge italien plaît le plus ».

Charly passe parfois outre afin de combattre les idées reçues. « Je fais déguster des Alsace en aveugle. Je surprends mes clients. Quand ils reviennent, j’ai gagné mon pari ». L’offre du Japadeunon va évoluer, en nombre de vignobles comme en vins. Charly a l’intention « d’élargir son offre en grands crus afin de mieux promouvoir l’Alsace ». Chaque trimestre, il invite un vigneron alsacien à parler de trois ou quatre de ses vins. « Ce sont les seuls servis lors de la soirée. C’est un peu compliqué au début. Il faut faire œuvre de pédagogie, promettre la surprise dans le verre. Une fois que les participants ont goûté, ils accrochent mieux ».

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