Élevage
La véto’ rurale au poil
Élevage
Publié le 11/08/2020
Le Centre Alsace n’est plus un désert vétérinaire. Depuis 2020, les éleveurs du Bas-Rhin et du Haut-Rhin peuvent compter, où qu’ils soient, sur les professionnels ruraux de l’un des quatre cabinets alsaciens spécialisés en animaux de rente. Tour d’horizon avec les éleveurs et les vétérinaires ruraux de Sélestat, Pfaffenhoffen, Sarre-Union et Dannemarie.
Leurs secteurs sont extensibles certes, mais pas à l’infini, urgences obligent. Heureusement, les vétérinaires ruraux d’Alsace sont assez nombreux aujourd’hui et bien répartis sur le territoire pour le balayer, jusqu’aux collines vosgiennes. Ils se sont regroupés par cabinets pour assurer les gardes à tour de rôle, limiter la pénibilité de leur métier donc, et mutualiser les frais de matériel, tout en garantissant un suivi de chaque instant à leurs partenaires, les éleveurs. C’est d’ailleurs toute la profession vétérinaire qui se réorganise. Les médecins qui soignent les animaux se spécialisent. Rares sont ceux qui ont encore un cabinet mixte, qui font de « la canine » et de « la rurale », comme disent les vétos. Ceux qui continuent sur cette voie-là admettent un moindre investissement dans la rurale. D’eux-mêmes, les éleveurs semblent les lâcher pour aller vers les vétérinaires dédiés aux vaches, cochons, lapins, poulets, etc. Mais, le plus souvent, ce sont les agriculteurs qui se retrouvent du jour au lendemain sans vétérinaire, celui-ci ayant décidé d’arrêter la rurale… à quelques années de la retraite ou après un heureux évènement. Ne laisser aucun éleveur livré à lui-même « En 2016, notre vétérinaire a arrêté la rurale », témoigne Alexis Losser, du Gaec du même nom à Mussig (67), qui élève 150 prim’holsteins. Il trouve une solution de repli. Le même scénario se répète en 2019. Arnaud Schmitt, du cabinet Fili@vet, à Sélestat, bien qu’à flux tendu encore l’an passé, accepte ce nouveau client. « On se débrouille seul pour une piqûre, une fièvre de lait, comme beaucoup d’éleveurs. Arnaud nous a formés aux premiers gestes. On est gagnants, on ne paie pas la visite. Mais pour une césarienne, une opération, le vétérinaire se déplace », détaille Alexis. Depuis 2020, et le recrutement d’Auriane Jost, une jeune vétérinaire, l’éleveur est encore plus satisfait du service. « Avec elle, on a cherché les raisons des mammites. Elle ne fait pas que vendre son produit. Ensemble, on a établi des protocoles à suivre pour prévenir les maladies », dit-il. En dix ans, le Gaec en est à son quatrième vétérinaire : « C’était pénible de démarcher à chaque fois et, pendant la période de recherche, c’était un stress. Aujourd’hui, on appelle et il y a toujours un vétérinaire disponible assez rapidement. » À Fili@vet, ils sont quatre vétérinaires ruraux : Arnaud, plutôt versé en aviculture et cuniculture, Marc Peterschmitt, qui suit les porcs et les taurillons (avec le Comptoir agricole, aussi), Angeline Söll et Auriane Jost, dédiées aux bovins. « J’ai repris les clients des confrères qui arrêtaient la rurale ou partaient à la retraite, au fur et à mesure, confie Arnaud Schmitt, qui s’est installé mi-2015. Le dernier, c’était en janvier. Il y a eu une grosse accélération en bovine et, depuis, ça n’arrête pas ! On récupère de plus en plus de monde. Il n’y a pas une semaine qui passe sans qu’un éleveur nous demande de venir chez nous. On prend tout le monde, de la vallée de Munster à Molsheim et du Rhin à la crête des Vosges. » Le cabinet de Sélestat s’est étoffé progressivement : en 2017 avec Angeline et Marc, puis, en 2020, avec Auriane. Arnaud reconnaît qu’en 2016, voire après en allaitant, il refusait des clients mais il n’a jamais refusé de venir soigner un animal, précise-t-il. « Aujourd’hui, on est organisé pour ne laisser aucun éleveur livré à lui-même. Et c’est partout pareil en Alsace », insiste Arnaud, qui souligne qu’au regard des distances à parcourir, s’il intervient au col de la Schlucht, il ne pourra pas être à Molsheim dix minutes plus tard. « Mais les confrères qui font encore de la mixte, quand ils ont des salles d’attente pleines, prennent d’abord les chiens et les chats, avant de se déplacer : il faut attendre aussi… même s’ils sont plus proches, géographiquement », rappelle Arnaud Schmitt. La téléconsultation, il y pense et attend que le cadre réglementaire soit fixé. Près de 400 élevages sont suivis par le cabinet du Centre Alsace. Petite tension au nord de Molsheim L’avantage de faire appel à un vétérinaire rural est son expertise, autant médicale que « du milieu ». Yannick Fischer, de l’EARL du même nom à Gottesheim (67), a une centaine de prim’holsteins. Depuis un an, il est « en suivi repro’» à la clinique vétérinaire de la Moder à Pfaffenhoffen. En 2020, il l’a déclarée vétérinaire traitant. « Là où j’étais avant, il a clairement préféré la canine à la rurale. Les chiens et les chats passaient avant », commence Yannick. Il loue la disponibilité et les connaissances des vétérinaires de la Moder, ainsi que leur mode de fonctionnement, au forfait mensuel, basé sur la production laitière. « On ne peut pas répercuter les coûts des soins vétérinaires sur la vente du lait. Cathy (Catherine Lutz, l’une des deux associés et des cinq vétérinaires de la clinique de la Moder, N.D.L.R.) connaît les enjeux des éleveurs, notamment laitiers, puisque son époux en est. Elle est du milieu. Son père et son frère sont pareurs », apprécie-t-il. Yannick est d’autant plus reconnaissant envers Catherine et ses collègues qui se consacrent aux animaux de rente, que, sait-il, « la rurale, ce n’est pas très intéressant, financièrement parlant ». Catherine a créé la clinique de la Moder en 2012, avec Vincent Macholt, spécialisé aujourd’hui dans la canine. « Le cabinet est mixte mais à dominante rurale. Moi, je ne fais quasiment que de la rurale sauf les week-ends de garde : chacun doit intervenir sur l’activité de l’autre », cadre Catherine Lutz. Elles sont trois à être occupées aux animaux d’élevage, quand les effectifs sont au complet. En 2021, ils le seront. « Il faut accepter de faire des heures et des kilomètres en rurale », avertit Catherine. Et être humble : « Parfois, les éleveurs sont meilleurs que nos débutants. On l’a vécu avec des remplaçants sur des fièvres de lait, par exemple », reconnaît la vétérinaire. Environ 200 éleveurs, à 40 km à la ronde, font confiance au cabinet de la Moder. Catherine admet qu’au nord de Molsheim, les agriculteurs se sentent un peu seuls : ils sont à la limite du rayon d’action de leur cabinet et de celui de Sélestat. Passionnés de systèmes d’élevage Cap au Nord : de l’Alsace bossue à l’est de la Moselle, 200 élevages sont suivis par la clinique vétérinaire mixte de Sarre-Union. Sur les huit vétérinaires du cabinet, cinq sont dévoués aux bovins, dont quatre à temps plein. « Il y a une tradition d’élevage, ici. Le maillage est dense », explique Alexis Stenger, qui fait partie de l’équipe « rurale ». 40 % de la clientèle professionnelle de la clinique de Sarre-Union est en agriculture biologique, pointe-t-il. La clinique adhère au réseau Happy Vet dont la philosophie est de faire le bonheur des animaux et des éleveurs, en optimisant le confort et la santé des bêtes, donc leur bien-être, et, par conséquent, leur production. « On intervient avant que les animaux ne soient malades. L’éleveur gagnera mieux sa vie. Tout le monde est gagnant. Avant, le vétérinaire était un spécialiste de la maladie. Aujourd’hui, c’est un spécialiste de la santé », résume Alexis Stenger. Si l’animal est malade, c’est un échec de la stratégie. Pour Alexis, ce n’est pas tant que la rurale rapporte moins que la canine, c’est qu’elle est plus difficile à exercer, notamment car il faut s’investir toujours plus pour continuer à être un interlocuteur privilégié de l’éleveur : faire du suivi de troupeau, en plus de la médecine individuelle. Mais c’est ce que tous les vétérinaires interrogés aiment : « Nous sommes des passionnés d’élevage, de systèmes d’élevage », relève Alexis Stenger, 29 ans. Si chaque éleveur a trouvé un vétérinaire qui soit présent pour lui, dans le nord de l’Alsace, dixit le jeune homme, l’activité de la clinique de Sarre-Union croît constamment, a fortiori en canine. Le cabinet recrute un vétérinaire mixte, capable d’épauler en rurale et en canine. Destins liés Dans le Haut-Rhin, la société civile professionnelle (SCP) vétérinaire des Viaducs, à Dannemarie, fait quasi exclusivement de la rurale. Trois associés et un salarié à mi-temps prennent soin de 300 élevages de plus de dix animaux, à 40 kilomètres autour de la ville. « Pour l’instant, ça va, il y a suffisamment de vétérinaires dans le secteur mais deux collègues vont partir à la retraite, il faudra les remplacer et nous aurons sûrement du mal à recruter rapidement quelqu’un de compétent en gros animaux, pressent le docteur Boris Dirrenberger. La zone est tout juste couverte. Si demain, un vétérinaire mixte décide d’arrêter la rurale pour faire uniquement de la canine, ce sera tendu. Les choses peuvent vite changer. » Néanmoins, il sait qu’il existe encore des jeunes motivés. « La rurale, on la choisit par passion. Il y a beaucoup de temps improductifs, sur la route, et il faut avoir en stock un peu de tout pour une petite clientèle : gare à la péremption des médicaments », liste Boris Dirringer, côté inconvénients. Un dernier, de taille, est la pérennité des exploitations d’élevage. « Le dynamisme des uns entraîne le dynamisme des autres. Il faudrait revaloriser les productions pour que l’élevage soit rémunérateur et attire les jeunes. L’activité vétérinaire est liée à celle des éleveurs. Si un des deux maillons faiblit, il met en péril toute la chaîne », détaille Boris. Denis Nass, vice-président de la Chambre d’agriculture Alsace, abonde : « Tout ce qui est en relation avec l’élevage est difficile. » Il élève plus de 200 vaches, essentiellement des prim’holsteins et leur suite, au Gaec du Petit bois à Gommersdorf, où résiste un bastion de douze exploitations d’élevage qui engendre « la plus grosse production de lait du Grand Est », spécifie-t-il. Denis s’estime chanceux. « On a un service vétérinaire qui tient la route à Dannemarie. Boris s’est installé il y a deux ans. J’ai encore échangé récemment avec son salarié : c’est super, deux jeunes, polyvalents, qui en veulent. Ça sécurise le territoire », juge-t-il, d’autant plus qu’une proche clinique de Franche-Comté entre en concurrence avec la SCP vétérinaire des Viaducs. Nicolas Dietrich, secrétaire général des Jeunes agriculteurs du Haut-Rhin et co-responsable bovin viande, qui élève 90 limousines à l’EARL du Muhlwald à Schweighouse-Thann, est « plus que satisfait » des vétérinaires ruraux de Dannemarie. « Le 24 décembre, quelqu’un est venu pour une vache qui avait sorti la matrice. Le service est irréprochable. Pourvu que ça dure ! On prie pour qu’il y ait un renouvellement des départs à la retraite. Ils savent ce que je pense d’eux. Avoir fait tellement d’études pour se retrouver les mains dans la merde, au milieu de la nuit, c’est courageux », déballe d’une traite Nicolas, reconnaissant.












