Lundi, les unités de méthanisation Hopla Gaz et Métha Gaz de Gommersdorf et Traubach-le-Bas seront enfin inaugurées, quelques mois après leur mise en service. La concrétisation d’un projet porté par un collectif d’agriculteurs motivés. Vincent Dietemann en fait partie. Il retrace avec nous les grandes étapes de cette aventure commune, mais aussi les perspectives apportées par cette production de biogaz agricole pour leurs exploitations.
Vous organisez lundi des portes ouvertes du méthaniseur de Gommersdorf, en plus de l’inauguration officielle prévue de longue date, mais repoussée à cause de la crise sanitaire. Pour quelles raisons ?
Vincent Dietemann : « La méthanisation pose toujours des problèmes dans certains secteurs du Haut-Rhin, notamment dans le monde agricole où des réticences subsistent toujours. On n’arrive pas à convaincre car il y a encore un gros déficit d’informations sur le sujet. En accueillant les élus, les agriculteurs et l’ensemble des personnes intéressées, on veut simplement montrer la réalité de ce qu’est réellement un méthaniseur agricole, son intérêt pour les éleveurs, mais aussi ce que cela implique concrètement en termes d’investissement et d’engagement de la part des uns et des autres. »
Pouvez-vous nous rappeler comment ces projets, « Hopla-Gaz » à Gommersdorf et « Métha-Gaz » à Traubach-le-Bas, ont vu le jour ?
« Tout a démarré à l’hiver 2018. Nous étions plusieurs agriculteurs à réfléchir à la méthanisation depuis quelques années. Nous avons eu la chance de tomber sur le bureau d’études Opale, qui évaluait, à ce moment-là, la faisabilité d’une centrale de méthanisation dans le secteur. Quand ils sont venus me voir, je leur ai dit qu’on était prêt à s’engager mais qu’on n’arrivait pas à concrétiser le projet. La dynamique collective était là, mais il fallait la cadrer. »
Quelles étaient vos motivations initiales ?
« L’idée était de valoriser nos effluents d’élevage qui posent de plus en plus problème vis-à-vis des riverains, et aussi de diminuer la facture de notre fertilisation, avec des engrais qui coûtent de plus en plus chers. »
Combien d’agriculteurs ont pris part au projet ?
« Au départ, une vingtaine de fermes étaient intéressées. Au fil des discussions, certaines se sont retirées pour diverses raisons. Dans le collectif, tout ne se décide pas du jour au lendemain, il y a beaucoup de discussions, d’échanges. Et puis il faut savoir accepter les compromis, ne pas penser qu’à soi. Au final, quinze fermes se sont engagées : sept sur le site de Traubach-le-Bas et huit à Gommersdorf. »
Justement, comment faire pour qu’un tel collectif fonctionne et accepte d’œuvrer dans une direction commune ?
« Nous avons créé une SAS et un GIE pour gérer ces deux sites. Nos fermes restent autonomes. Les revenus de chaque agriculteur sont proportionnels aux capitaux propres qu’il a investis au départ. Mais si la forme juridique est importante, le plus compliqué à gérer reste l’humain. C’est un peu comme une équipe de foot remplie de stars : si elles ne jouent pas ensemble, cela ne donne rien. Dans notre cas, c’est le bureau d’études qui a fait office d’entraîneur. Il a apporté un regard neutre sur le projet, permis aux uns et aux autres de s’exprimer. C’est là qu’on voit l’importance de se faire aider par des personnes extérieures quand on se lance dans un projet collectif d’ampleur comme celui-là. »
Comment se passe la gestion quotidienne de vos méthaniseurs ?
« On a commencé par embaucher un salarié à temps plein, Arthur Szymkowiak, via notre GIE pour s’occuper des deux sites. Il est toujours en binôme avec un agriculteur qui intervient en cas de problème un peu compliqué. Nous avons établi un planning sur six semaines avec des rotations entre nous. Vu la nature du site, nous devons assurer une astreinte 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. »
Vous évoquiez des réticences qui subsistent à l’encontre de la méthanisation, notamment dans le monde agricole. Qu’est-ce qui explique ce phénomène selon vous ?
« La méthanisation conserve une image négative à cause de ceux qui la pratiquent de manière intensive, comme on peut le voir dans le nord de l’Allemagne. Là-bas, ce sont des investisseurs qui sont derrière les projets. Leur objectif est de faire le maximum de bénéfices. Certains arrêtent même l’élevage juste pour faire ça car cela devient plus rentable. Ces exemples sont souvent cités pour décrédibiliser la méthanisation. Or, ce qui est fait en France n’a absolument rien à voir. La réglementation n’est pas la même, la philosophie non plus. Ici, ce sont des collectifs d’agriculteurs qui se mettent ensemble pour valoriser leurs effluents d’élevage, ce ne sont pas des investisseurs en quête de matière première. C’est un complément à nos activités, pas une concurrence. »
Quel est le gain pour vos exploitations ?
« Il est tout d’abord économique et agronomique. Avec ces méthaniseurs, on assure 80 % de nos besoins en engrais. Avec la méthanisation, nous obtenons un digestat qui est actif plus rapidement et plus facilement qu’un simple engrais de ferme. Cela nous permet ainsi d’alléger considérablement la facture d’engrais de synthèse que nous aurions mis à la place. La matière organique est toujours présente dans le digestat, mais sous une forme différente, plus noble. Cela nécessite un peu de technicité pour la valoriser au maximum, mais cela vaut vraiment le coup au final. Il y a ensuite un aspect environnemental qui est non négligeable. Le biogaz qu’on produit est plus vertueux que le gaz naturel classique. Dans notre cas, il sert à alimenter, entre autres, les bus de la ville de Mulhouse par l’intermédiaire d’Alsen Énergies, fournisseur local de gaz et d’électricité. Le gros avantage de ce partenariat est que cela nous permet d’avoir un prix d’achat garanti pendant quinze ans. »
Cela a également permis de rapprocher le monde rural et le monde citadin…
« En effet. Aujourd’hui, tout le monde veut rouler plus vert. Le gaz est une bonne solution, mais il faut bien le produire quelque part. Alors, autant aller le chercher là où il y a la matière première. Mais ce n’est pas l’avis de tout le monde. Les grands groupes cherchent plutôt à s’approcher au plus près des villes, et aller chercher la matière première plus loin. Ce n’est pas la vision du monde agricole. Nous voulons recréer du lien entre ville et campagne, pas noyer la campagne dans la ville. »
Pour en arriver là, il a également fallu convaincre les communes et leurs habitants du bien-fondé et des atouts de vos méthaniseurs. Vous n’avez pas rencontré d’oppositions ?
« On a eu quelques retours négatifs, mais ce sont des communes ou des personnes qui ne nous ont jamais laissé la possibilité de venir les voir pour présenter le projet. Avec eux, la discussion est impossible. À part ces quelques réfractaires, nous avons pu rencontrer la plupart des communes du secteur. Pour cela, je tiens à remercier Denis Nass qui, en tant que maire de Gommersdorf et élu à la Chambre d’agriculture, a facilité les prises de contact et de rendez-vous. À chaque fois, nous avons pris le temps de répondre à toutes les questions qui nous étaient posées. On a fait preuve de beaucoup de pédagogie, on a rassuré les inquiétudes. Nous avons rencontré des opposants pendant ces réunions. Et finalement, une bonne partie d’entre eux a changé de position, voyant bien que nos méthaniseurs agricoles n’avaient rien à avoir avec des structures plus industrielles qu’on peut voir ici et là.
C’est aussi pour cela que nous avons décidé de créer deux petites unités au lieu d’une seule plus grosse. Non seulement, cela permet de réduire les déplacements pour amener les effluents, mais cela favorise l’acceptabilité par le public. Après, il reste toujours des gens à convaincre de l’intérêt de telles structures, leur montrer que cela ne porte aucun préjudice à l’environnement. Au contraire, cela peut apporter un plus. »
Est-ce que ces méthaniseurs permettent d’assurer l’avenir de vos fermes ?
« Je ne dirais pas ça comme ça. Je pense sincèrement que c’est dommage d’en arriver là pour sauver nos exploitations. Par contre, cela nous apporte une visibilité à moyen terme qui est rassurante. C’est un revenu complémentaire bienvenu, et aussi un argument supplémentaire pour donner envie à nos jeunes de se maintenir sur les fermes. »
Pensez-vous que le contexte géopolitique actuel, avec la hausse vertigineuse des cours du gaz, puisse jouer en faveur de centrales de méthanisation comme les vôtres, plus « vertes » et locales ?
« De prime abord, on pourrait dire oui. Mais je préfère me méfier de la première approche. Il y a toujours un revers de la médaille. Certes, le prix du gaz importé va augmenter, mais les engrais aussi. Il faut tout prendre en compte dans le calcul. Après, c’est toujours un atout d’être moins dépendant de l’extérieur. Sauf que bien souvent, les gens veulent du local, mais pas produit à côté de chez eux. C’est un paradoxe, mais une réalité quand même. Il y a encore beaucoup de travail pour faire évoluer les mentalités. »
Pour finir, quels conseils donneriez-vous à des agriculteurs qui voudraient se lancer dans un projet de méthanisation collectif ?
« Dès le début, il faut que chacun joue carte sur table. La communication est essentielle. Il faut aussi s’imprégner de son projet, y croire vraiment. Dans ce cas, on peut l’expliquer, on peut convaincre. Il y a un vrai potentiel de méthanisation à développer dans notre pays. C’est à nous agriculteurs de montrer qu’on sait faire, et surtout bien faire. »