Jeudi 14 mars, éleveurs laitiers alsaciens et badois avaient rendez-vous à Hoffen sur le thème « Des veaux en bonne santé pour des vaches productives et résilientes ». Une soixantaine d’entre eux avait fait le déplacement, parfois de fort loin. « Nous ne nous attendions pas à une telle fréquentation », indique Julien Wittmann. Même succès le lendemain outre-Rhin, à Steinach-Welschensteinach. La preuve que la santé des veaux est un sujet constant de préoccupation…
Un colostrum de qualité, administré en quantité voulue immédiatement après la naissance, est un garant de santé et de survie des veaux nouveau-nés de race laitière. L’analyse du colostrum extrait au vêlage montre qu’il est de bonne qualité dans 90 % des cas. « C’est lors du transfert du colostrum de la vache au veau que sa qualité se détériore si l’hygiène n’est pas respectée. Avant le prélèvement, il est essentiel de bien nettoyer les pis (en veillant à porter des gants), l’équipement de traite et le matériel servant à l’alimentation des veaux, explique Theresa Scheu, vétérinaire responsable du troupeau bovin à la ferme expérimentale Neumühle en Allemagne. « Si le seau ou le pot à lait sont mal nettoyés, le taux de bactéries - E. coli, Salmonella, etc. - augmente de manière exponentielle. » Par ailleurs, la présence d’organismes pathogènes empêche le transfert d’anticorps intestinaux dans la circulation sanguine du veau. « À la ferme Neumühle, nous utilisons des seaux en métal, plus faciles à nettoyer que les seaux en plastique. Biberons et tétines sont pasteurisés après chaque buvée et remplacés tous les six mois. »
« L’équilibre immunitaire se définit à la naissance »
Mais le facteur fondamental de succès reste l’administration du colostrum immédiatement après la naissance. Les veaux absorbent le mieux le colostrum dans le quart d’heure qui suit, indique Theresa Scheu. « À la ferme Neumühle, lorsqu’une vache vêle, nous arrêtons tout ce que nous sommes en train de faire pour nous occuper du veau. L’ouvrier prélève le colostrum pendant que la vache nettoie son veau. » Du pis de la vache au veau, il doit s’écouler moins d’une heure. « Même si la vache vêle la nuit, je me lève personnellement pour administrer le colostrum. Je préfère me lever en pleine nuit plutôt que de soigner ensuite le veau parce qu’il a la diarrhée. » Autre recommandation importante : éviter tous les facteurs de stress. « Il ne faut pas séparer le veau de sa mère avant la buvée de colostrum ». Il sera toujours temps de le mettre dans la niche à veaux plus tard.
Pourquoi tant de précautions ? Les veaux ont un système immunitaire dès la naissance, mais il n’est pas encore actif. Le colostrum contenu dans le lait de la première traite est riche en anticorps, aussi appelés immunoglobulines (Ig) et protège le veau contre les maladies néonatales (immunité passive) jusqu’à ce que son propre système immunitaire (immunité active) devienne fonctionnel. « Par l’intermédiaire du colostrum, la mère transmet à son veau les informations nécessaires pour expliquer au système immunitaire comment il doit travailler. »
Immédiatement après sa naissance, la capacité de l’intestin du veau à assimiler les immunoglobulines est très grande. Mais elle décroît rapidement au cours des heures suivantes. « Cependant, nous continuons à donner le lait de la mère au veau durant les cinq premiers jours, plutôt que de l’écarter. Car nous avons constaté que le taux d’immunoglobulines est plus élevé chez le veau s’il est nourri au lait maternel pendant ces cinq jours. »
4 litres de colostrum dès la naissance
Quatre litres. C’est le volume que le veau nouveau-né doit ingérer pour être suffisamment protégé. C’est aussi une excellente source de nutriments après la naissance, précise la spécialiste. « Au vêlage, la vache laitière boit en moyenne 120 l d’eau tiède, et jusqu’à 200 l en été lorsqu’il fait chaud, puis consomme rapidement des fourrages à condition d’en avoir à sa disposition. Le colostrum est très énergétique : lorsque le veau a bu ses 4 l, il est rassasié durant une journée. Pas d’inquiétude, donc, si le veau dort dans sa niche. »
Mais un veau peut-il réellement ingérer une telle quantité de colostrum ? « La capacité de dilatation de la caillette d’un veau est beaucoup plus importante que nous ne le pensions », répond Theresa Scheu. Autre recommandation : lorsqu’un jeune veau est malade, il ne faut pas arrêter de lui donner du lait. Car la lutte contre les agents infectieux nécessite énormément d’énergie. En complément du lait, nous distribuons une solution avec des électrolytes pour le réhydrater. Certains veaux en consomment jusqu’à 12 l par jour !
« Nous testons la qualité du colostrum à chaque naissance. Si les analyses ne sont pas satisfaisantes, le veau reçoit tout de même le colostrum de sa mère, car il est formaté pour lui. Mais nous le complémentons avec 1,5 l de colostrum d’une autre vache ou de colostrum congelé. »
La distribution de lait maternel sur les cinq premiers jours est bénéfique pour le fonctionnement du système immunitaire actif. Il a également une bonne influence sur le développement des villosités intestinales : elles sont plus longues, ce qui augmente la surface d’absorption des nutriments par l’intestin. Une étude (Faber et al 2005) a comparé deux groupes de veaux, les premiers nourris avec 2 l, les seconds avec 4 l de colostrum à la naissance. Par la suite, l’alimentation et la conduite d’élevage étaient identiques. La croissance des veaux nourris avec 4 l de colostrum a été supérieure de 200 g sur toute la phase d’élevage. Le lot à 4 l de colostrum a produit 2 600 l (lactation corrigée sur 305 jours) de lait en plus sur les deux premières lactations, précise Theresa Scheu.
Éviter le stress
L’élevage des jeunes requiert certaines précautions, pour éviter les facteurs de stress. « Nos conseils pour des veaux sains : élever les veaux par paire avant de les alloter, de la lumière et de l’air. » De nombreux facteurs peuvent déclencher le stress et provoquer une hépatite. À commencer par l’alimentation : « Une quantité insuffisante de lait induit du stress : les veaux qui reçoivent une quantité de lait restreinte vont rentrer jusqu’à 20 fois par jour dans le distributeur automatique de lait sans recevoir de lait, alors que ceux qui ont une quantité suffisante n’y vont que pour consommer leur ration. » De même, toute manipulation, telle que l’écornage, la vaccination, le changement de logement, peuvent générer un stress.
Les variations climatiques des dernières années ont conduit les experts de la Neumühle à s’interroger sur les effets de la canicule. « Nous avons observé que la chaleur excessive a une influence sur la longueur des villosités intestinales, ce qui peut aboutir à une moindre ingestion. En grandissant, ces animaux seront moins lourds. »
Comment faire du veau un bon ruminant ? « Au début, le veau s’alimente au lait et il a donc besoin de quantités importantes. Mais pour devenir un ruminant, il doit développer son rumen : il lui faut douze semaines pour que l’appareil digestif ait les mêmes proportions qu’à l’âge adulte. Par le passé, le sevrage des veaux était trop précoce : on leur donnait des concentrés trop tôt, ils ne pouvaient pas les valoriser. Ceux qui ont suffisamment de lait à leur disposition mangent moins de concentrés au début, mais après douze semaines, ils sont au même niveau, voire au-delà. »
Le facteur déterminant reste l’ingestion quotidienne d’une quantité importante de lait, estime Theresa Scheu. « Les veaux qui reçoivent plus de lait ont un foie, une rate, une mamelle et un pancréas plus lourds. Cela se répercute dans la production future de lait. Le retour sur investissement est garanti. » À Neumühle, le plan d’allaitement est le suivant : 10 l en deux repas dès le 2e jour. « Durant les cinq premiers jours, nous leur donnons le lait maternel. Au 6e jour, nous passons sur du lait en poudre : nous distribuons 5 l par repas avec une concentration de 140 g de poudre par litre de buvée. Après 14 jours, nous montons à 12 l, et ce jusqu’à 8 semaines. Ensuite, pour limiter le stress du sevrage, il s’agit de passer de 12 à 2 l en 5 à 6 semaines. Nous leur donnons également une ration mélangée sèche (TMR) - c’est un mélange de foin de luzerne, de paille et de concentré qu’ils apprécient beaucoup. » Du 6e au 12e jour, il est normal que le veau ait la diarrhée : il doit éliminer le tissu intestinal qui se régénère dans les quatorze premiers jours. Mais comment distinguer une bonne d’une mauvaise diarrhée ? « Pour en être sûrs, nous donnons une solution électrolyte au veau. S’il n’est pas malade, il n’en boit pas. Une mauvaise diarrhée se reconnaît à une hausse de la température et du sang dans les selles. Mais nous ne diminuons pas la quantité de lait pour autant. »
À Neumühle, le cheptel se compose de 150 vaches laitières de race holstein et leur suite. La production laitière des vaches en première lactation augmente de manière significative d’année en année. « C’est le fruit du travail sur l’élevage des génisses. » La production est ainsi passée de 8 808 l à 9 721 l de 2017 à 2018. Celle de l’ensemble du troupeau a elle aussi augmenté, de 10 434 l à 11 620 l.