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Agriculture bas carbone

Le Gaec Losser pour modèle

Publié le 08/02/2022

Pendant 6 mois, jusqu’au 30 juin, la France assure la présidence du Conseil de l’Union européenne. La réunion informelle des ministres européens de l’agriculture qui s’est tenue du 7 au 8 février en Alsace était consacrée à l’agriculture bas carbone. Un levier à déployer à l’échelle européenne, si l’Union veut atteindre l’objectif qu’elle s’est fixé : atteindre la neutralité climatique d'ici 2050. Avec son label bas carbone, la France veut servir de modèle à ses partenaires européens.

À 25 ans, Alexis Losser fait partie de ces « soldats du climat », comme Julien Denormandie, ministre de l'Agriculture, aime à désigner les agriculteurs. Le jeune éleveur s'est en effet engagé dans l’agriculture bas carbone, une forme d’agriculture qui vise à renforcer sa capacité naturelle à stocker du carbone dans les sols et la biomasse. Une singularité que l’agriculture partage avec la forêt. Et qui place ces deux secteurs sur le front de la lutte contre le changement climatique. L’agriculture bas carbone vise donc à optimiser la capacité de stockage du carbone, tout en réduisant les émissions de Gaz à effet de serre du secteur (GES) de l'activité agricole, et à rétribuer les agriculteurs pour ce service. En effet, la mise en place des pratiques favorables au stockage du carbone nécessite souvent des investissements. L’idée est donc de vendre le carbone économisé, sous forme de crédits carbone, à des acteurs qui veulent compenser leurs émissions. Simple sur le papier, le principe s’avère techniquement plus ardu à mettre en œuvre. Il s’agit d’abord de dresser un état des lieux, d’identifier les leviers sur lesquelles les agriculteurs peuvent agir le plus efficacement, d’évaluer les quantités de carbone stockées grâce à l’évolution de leurs pratiques, de fixer le prix de la tonne de carbone - un tarif qui est pour l’instant indexé au coût de la mise en œuvre des pratiques bas carbone... Pour encadrer la rémunération du carbone capté dans les sols, la France a donc élaboré le label bas carbone. Son obtention est assujettie à un parcours comprenant un diagnostic carbone initial, qui permet d’identifier les leviers les plus efficaces pour réduire les émissions de GES. En France, la méthodologie de ces diagnostics est élaborée par les instituts techniques (Idele, Arvalis…), un gage de crédibilité, alors que de plus en plus de start-up se positionnent sur ce marché émergent. En outre, les agriculteurs sont accompagnés. Les diagnostics sont généralement effectués dans le cadre d’un contrat tripartite qui lie l’agriculteur, un porteur de projet (coopérative, GIEE, Chambre d’agriculture…) et l’association France Carbon Agri, qui se situe à l’interface entre l’agriculteur et les acheteurs potentiels de crédit carbone. Un défi et des opportunités En France, 16 000 fermes se sont lancées dans la réalisation d’un diagnostic carbone, dont 1 300 perçoivent déjà les subsides de leurs efforts. Des chiffres qui donnent à la France une longueur d’avance en matière d’agriculture bas carbone. Même si d’autres pays membre s’y sont déjà lancés aussi, comme l’Espagne, le Danemark. Reste à convaincre les autres des bénéfices de l’agriculture bas carbone pour leurs agriculteurs. C’est tout l’objectif de cette réunion informelle, qui a réuni 23 des ministres de l’Agriculture de l’UE en Alsace. Il s’agit de « définir comment valoriser économiquement les pratiques qui permettent de stocker davantage de carbone dans les sols », a souligné le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie, en marge de la visite du Gaec Losser. Cette « présentation concrète de ce qu’il est possible de faire a donné lieu à des échanges très intéressants », s’est-il réjoui. Les explications d’Alexis Losser ont aussi donné la mesure du « défi » qui attend les agriculteurs. Par exemple avec « l’introduction du pâturage dans une structure qui ne le pratiquait pas ». Mais aussi les opportunités liées à l’agriculture bas carbone. « En 5 ans, ce Gaec peut percevoir jusque 40 000 € de la vente de ses crédits carbones », a souligné le ministre.   #PFUE2022 Retour sur cette première journée de réunion informelle avec mes homologues européens à Strasbourg ⤵️ pic.twitter.com/wzFWFJQZmO — Julien Denormandie (@J_Denormandie) February 8, 2022   La Commission européenne doit présenter à la fin de l’année des propositions en vue d'encadrer la certification de la séquestration du carbone dans les sols et la forêt. Le ministre espère donc arriver à inciter les autres pays à aller vers ce type de démarche dans les prochains mois. Il est donc important de trouver un cadre commun qui permette de valoriser ces pratiques. Les ministres ont planché sur la question le lendemain de cette visite, mardi 8 février (nous y reviendrons dans notre prochaine édition). Et une réunion est prévue avec le Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne (Copa) et France Carbon Agri le 25 février. « Nous voulons partir de ce qui existe sur le terrain pour éviter d’aboutir à une démarche descendante », indique Christiane Lambert. La présidente du Copa pointe aussi l’incohérence entre la stratégie Farm to fork, portée par la Commission européenne, qui fixe des objectifs de réduction de l’usage des produits phytosanitaires et des engrais propres à engendrer des baisses de rendement, donc une hausse des importations, ce qui ne va pas dans le sens d’un bilan carbone allégé. Et le fait d’inciter les agriculteurs européens à stocker davantage de carbone dans les sols. « C’est l’illustration que la stratégie Farm to fork, dont nous ne voulons pas, est une erreur », a-t-elle déclaré. « Cette stratégie a été élaborée en 2019, avant l’épidémie de Covid 19 et les difficultés d’approvisionnement en matière première », a-t-elle rappelé. Pour elle, la stratégie Farm to fork est donc obsolète. « C’est une stratégie de décroissance triste. Nous préférons faire le pari d’une croissance durable, qui permette aux agriculteurs européens de continuer à produire en intégrant davantage les critères de durabilité. C’est le pari de l’intelligence et de la confiance en cette nouvelle génération d’agriculteurs qui est parfaitement capable d’aller dans ce sens ». Les 27 ministres de l’ #agriculture partagent l’ambition que #CarbonFarming soit un levier majeur de la lutte contre le changement #climatique ✅ produire l’ #Alimentation durable ✅ réussir la #TransitionEcologique ✅ vendre les #carboncredit ✅ recherche &conseil #agriculteur pic.twitter.com/dqbHL4gO5v — Christiane Lambert (@ChLambert_FNSEA) February 8, 2022  

Savoir Vert des agriculteurs d’Alsace

Bien se former pour bien informer

Publié le 14/01/2022

La deuxième session de formation du Savoir Vert des agriculteurs d’Alsace s’est terminée début décembre. À travers elle, des agricultrices et agriculteurs bas-rhinois et haut-rhinois ont pu apprendre les bases de la communication, de la pédagogie, mais aussi de la prévention des risques nécessaires au bon accueil de scolaires dans leurs exploitations. Retour d’expériences.  

Julie Fritsch Steib, agricultrice à Horbourg-Wihr : « Les enfants sont plus naturellement à l’écoute » « Je me suis inscrite à cette formation car le métier d’agriculteur est très méconnu. Pour inverser cette tendance, je me suis dit que ça serait bien de commencer par les enfants en leur expliquant et montrant concrètement ce que nous faisons. Ce sont les futurs consommateurs. Ils sont naturellement plus à l’écoute, ils sont là pour apprendre et emmagasinent des connaissances. Dans cette formation, j’ai appris des astuces pour leur parler, avec quels outils, comment faire pour qu’ils retiennent des informations et posent des questions. On peut leur expliquer des choses sans qu’ils soient influencés par la société qui les entoure, tandis que des adultes peuvent rester enfermés dans leurs croyances. La communication, c’est un métier et demande de l’apprentissage au préalable. C’est donc normal d’être rémunéré pour ses visites, c’est un vrai travail. »     Géraldine Uhl, agricultrice à Illhaeusern : « Je veux transmettre un message » « Je me suis inscrite au réseau Savoir Vert car je veux transmettre un message, apprendre aux enfants ce qu’est un légume, la saisonnalité. On n’apprend pas la communication dans nos études, à transmettre efficacement nos savoirs. Là, j’ai participé à une formation labellisée, qui va devenir un gage de qualité pour la population qui nous entoure. En guise de support pédagogique, j’ai créé une roue des saisons sur laquelle il faut essayer de placer les légumes. Mon objectif est aussi de faire comprendre le développement d’un légume, ses besoins en eau, soleil et engrais. Pour ça, l’idée est que les enfants manipulent chacun un godet de terre avec une petite plante, et repartent avec chez eux pour l’entretenir et la voir pousser. Je vais déjà commencer par la classe de maternelle de ma première fille. Je suis en contact avec la maîtresse que je n’ai pas eu besoin de convaincre. La prestation sera offerte pour cette école, car c’est celle de mon village. Ça me fait plaisir de lui offrir. Par contre, ça sera payant pour les autres écoles autour, comme pour mes confrères qui se sont inscrits dans cette démarche. »     Élodie Naegel, agricultrice à Bouxwiller (Haut-Rhin) : « Il faut utiliser des mots simples » « La ferme du Luppachhof était déjà une ferme pédagogique depuis vingt ans, en partenariat avec une association. Le partenariat a pris fin et nous avons souhaité, avec mon compagnon, Luc Diemer, conserver cette valeur ajoutée. Quand j’ai appris l’organisation d’une formation Savoir Vert, j’ai sauté sur l’occasion pour continuer dans cette voie. Par rapport à avant, les accueils qu’on réalise maintenant sont moins artificiels, on parle plus de notre métier. Avant, ça ressemblait plus à un zoo où les choses étaient mises en scène plutôt que montrées réellement. Pour parler aux enfants, il faut utiliser des mots simples et des outils ludiques qui vont leur permettre de comprendre ce que fait notre exploitation, et comment elle le fait. Nous avons la chance d’avoir une bonne réputation auprès des écoles grâce à tous les accueils réalisés ces vingt dernières années. Pour autant, c’est bien qu’on soit payé pour cette activité, c’est un boulot comme un autre. Nous avons racheté la ferme. Beaucoup d’argent en sort, pas beaucoup y entre. Du coup, cela apporte un petit coup de pouce bienvenu. »       Jean Becker, agriculteur à Ingwiller : « Cela s’inscrit dans la continuité pédagogique des élèves » « J’étais auparavant formateur en CFPPA. Intégrer le Savoir Vert est la continuité de ce que je faisais, mais pour toucher cette fois un public plus jeune. Ce qui me plaît avec Savoir Vert, c’est que ce n’est pas une simple visite d’exploitation, cela s’inscrit dans la continuité pédagogique des élèves, de la maternelle au lycée. À chaque niveau, il y a des choses à apprendre. Les écoles sont très demandeuses, il y a beaucoup de projets pédagogiques autour des jardins, de la nature et des légumes. J’ai établi deux scénarios : l’un pour le cycle des légumes, et l’autre sur la connaissance du sol. Pour les plus jeunes, on joue sur les cinq sens. Il y a aussi des observations de profil de sol au programme pour voir comment évoluent les racines d’une plante. J’espère que les enfants seront vecteurs d’informations envers les adultes, mais ce que je souhaite en priorité, c’est qu’ils aient les bases pour appréhender cette agriculture si mal connue, où subsistent de nombreux a priori. La rémunération de cette activité est cohérente. Non seulement, cela valorise le temps qu’on lui consacre mais cela permet de faire vivre un collectif puisqu’une partie est reversée au réseau Savoir Vert. » Sébastien Stoessel, agriculteur à Feldbach : « L’accueil est mieux structuré qu’avant » « Avec le Savoir Vert, je m’inscris dans un cursus qui amène une vraie pédagogie, indispensable pour que les gens aient enregistré les informations à la sortie de la visite. C’est clair que c’est plus facile de s’adresser à un enfant qu’à un adulte. Mais il faut tout de même un cadre qui ne soit pas trop technique, il ne faut pas les perdre en cours de route. L’accueil est mieux structuré qu’avant. On accueille les élèves à la descente du bus, on leur explique ce qu’on va faire et comment on va le faire. Puis on démarre le cycle du lait en commençant par le veau et en terminant par la salle de traite. En passant par les enfants, on touchera d’office les familles qui sont derrière. Peut-être que cela convaincra les parents de venir à leur tour pour en savoir plus. Nous voulons montrer la réalité, pourquoi la ferme est ce qu’elle est aujourd’hui. Il y a cinquante ans, toutes les fermes étaient pareilles. Aujourd’hui, chacune est un modèle, avec sa configuration, son histoire. Avec Savoir Vert, on entre dans un autre schéma qui implique des journées de formation. Notre temps, c’est aussi de l’argent, il est donc logique que nous soyons rémunérés. Ce n’est pas un complément de revenu pour autant. Mais ça permet de compenser une matinée où je ne serai pas présent avec associés pour travailler sur la ferme. »     Élise Happel, agricultrice à Masevaux : « Beaucoup d’enfants ne connaissent plus le milieu rural » « Nous pratiquons la vente directe à la ferme. Parmi nos clients, nous avons des professeurs d’école qui font beaucoup de demandes pour faire des visites avec leurs élèves. Beaucoup d’entre eux n’ont plus de connaissances du milieu rural, c’est donc important de remettre certaines valeurs au goût du jour. Dans les visites qu’on organisait auparavant, on laissait plus d’autonomie aux enfants. Désormais, c’est moi qui propose les activités en respectant certaines bases pédagogiques. C’est d’ailleurs toute l’utilité de la formation Savoir Vert : on apprend à cadrer nos visites, à ne pas s’évader, à savoir quoi répondre aux questions qu’on nous pose, mais aussi à savoir ce qu’attendent les enseignants et l’Éducation nationale. Ce qui est aussi intéressant avec cette formation qui s’étale sur plusieurs jours répartis dans l’année, c’est la dynamique de groupe qui se crée. On découvre les idées des uns et des autres, ce qui facilite la mise en place d’actions pédagogiques dans nos fermes. Et vu le temps qu’on passe à faire et préparer ses visites, c’est normal qu’on soit rémunéré. Et si c’est gratuit, c’est aussi moins cadré, et donc moins pertinent pour les enfants. »     Johanna Trau, agricultrice à Ebersheim : « On montre une culture générale oubliée » « J’ai toujours eu la volonté d’accueillir des enfants à la ferme. J’ai pu constater par le passé le décalage existant entre des écoliers des villes et la réalité de l’agriculture, mais aussi leur attrait pour ce milieu. Alors, quand l’opportunité Savoir Vert s’est présentée, je n’ai pas hésité. Le point fort de cette formation est qu’elle cadre bien les choses, avec l’objectif de montrer notre métier tel qu’il est vraiment, contrairement aux fermes pédagogiques que j’ai toujours perçues comme des zoos agricoles. Il y a une grande différence entre caresser un lapin parce qu’il est doux et mignon, et apprendre le lien entre ce que l’agriculteur fait, comment il le fait, et ce qui termine dans l’assiette des consommateurs. Outre le fait d’apprendre à être plus pédagogue avec les enfants, cette formation est aussi un partage d’expériences et de visions entre agriculteurs. On s’inspire les uns les autres, ce qui nous permet d’avoir un panel d’offres plus important à proposer aux classes. On montre une culture générale qui a été oubliée au fil du temps. C’est une communication positive qui permet aux enfants de repartir de nos fermes avec une bonne image de notre métier. Et ça, ça fait du bien au moral ! » Tania Kempf, agricultrice à Ebersheim : « Les enfants repartent avec le sourire jusqu’aux oreilles » « Je me suis inscrite à Savoir Vert car j’aime bien présenter ce que je fais, le métier d’agriculteur qui est mal vu et qui est pourtant très honorable. Avec cette formation, j’ai appris à mieux structurer mes visites. Ça sera mieux dirigé par le message que je veux transmettre. Les enfants sont un public moteur, c’est un peu eux qui montrent la voie, c’est l’avenir. Et puis ils sont entiers, à l’écoute. Quand ils arrivent, ils se pincent le nez parce que cela ne sent pas très bon, et ils repartent avec le sourire jusqu’aux oreilles, reconnaissants de ce qu’ils ont vu et entendu. Ils sont vraiment à l’écoute. On a créé plusieurs ateliers : une maquette pour faire sentir toutes les odeurs de la ferme, des jeux pour apprendre le vocabulaire, pour montrer ce qu’est une vache, comment elle est nourrie, traitée, etc. De base, je suis un peu timide et nerveuse quand je parle en public. À la base, je suis factrice. Aujourd’hui, je reprends l’exploitation même si cela fait trente ans que je m’occupe de la comptabilité. Mais sur les aspects techniques, j’ai besoin d’avoir des gens autour de moi pour me rassurer. J’ai parfois peur de dire des bêtises. Heureusement, les enfants sont plus innocents et nous accueillent tel qu’on est. »     Laure Fritsch, agricultrice à Mittelhausen : « Le but est d’intéresser les enfants » « Aujourd’hui, dans mon village, il y a beaucoup d’habitants qui viennent de la ville et qui n’ont jamais vu une vache ou un tracteur de près. On a régulièrement des problèmes de voisinage. On essaie de dialoguer mais les gens qui râlent le plus sont aussi les plus fermés. Une culture générale a disparu. Avec Savoir Vert, on permet aux enfants d’y accéder à nouveau. C’est un public plus à l’écoute et ouvert. J’avais déjà accueilli des petits groupes via les fermes ouvertes organisées par la FDSEA. Mais là, c’est différent. Non seulement, on est rémunéré, ce qui est logique au regard du temps consacré, et les visites sont mieux structurées. Nous avons travaillé sur plusieurs supports pédagogiques : des sacs à toucher, des boîtes à odeurs, des panneaux, des petits ateliers de transformation, des jeux… La communication n’est pas notre métier de base. Il y a beaucoup à apprendre. Le but est d’intéresser les enfants, pas de mettre en place une visite monotone. Par le jeu, ils vont apprendre et comprendre pas mal de choses. On a organisé des premières visites en allemand, avec la classe bilingue du village, pour apprendre le vocabulaire. L’institutrice a été très réceptive à ce projet. J’ai contacté d’autres écoles dans les villages voisins, mais avec la crise sanitaire, beaucoup ne savent pas s’ils peuvent venir ou pas. Mais ils sont globalement demandeurs de ce type d’activité, comme les périscolaires et les centres aérés d’ailleurs. »

Décès de Jean Wehrey

La dernière transhumance d’Hansi

Publié le 07/01/2022

Jean « Hansi » Wehrey est décédé le 27 décembre dernier. Tout au long de sa vie de paysan, cet ardent défenseur de la race vosgienne et des traditions marcaires a su fédérer autour de lui dans l’intérêt de l’agriculture du massif vosgien. Un « grand sage » s’en est allé.

Cette fois-ci, il ne redescendra pas. Le 27 décembre, Jean Wehrey, dit « Hansi », a effectué sa dernière transhumance pour rejoindre sa très chère Lisala, décédée le 7 avril 2015. La fin d’un long parcours pour cet arrière-petit-fils, petit-fils et fils de paysan, marcaire dans l’âme, fervent défenseur de la race vosgienne, visionnaire déterminé, philosophe, meneur d’hommes charismatique et source intarissable du patrimoine local. Hors-la-loi aussi, mais pour la bonne cause : permettre à sa chère vosgienne, rayée du catalogue des races françaises en 1947, de survivre clandestinement pour, un jour, lui faire retrouver ses lettres de noblesse. Il est, dans les années 1960, le premier à s’engager dans cette improbable aventure. D’autres éleveurs le rejoignent. Ensemble, ils forment un groupe de « résistants » qui iront jusqu’à cacher un taureau dans leurs fermes pour lui éviter la castration. De la clandestinité à la « renaissance » Puis vint l’année 1976 et sa sécheresse historique. Le ministre de l'Agriculture est de passage en Alsace. Hansi saisit cette opportunité pour lui démontrer à quel point la rusticité de la vosgienne est intéressante quand les conditions climatiques sont difficiles. Le discours fait mouche, Hansi réussit son pari : un an plus tard, un plan de relance de la race est mis en place. Bien épaulé par les techniciens de l’époque et les autres éleveurs autour de lui, il fixe un objectif clair : l’amélioration des performances génétiques via l’insémination artificielle. Le herd-book de la race bovine vosgienne voit le jour avec Hansi comme président. Sa logique est simple : allier la tradition d’une race ancestrale à la modernité scientifique pour faire de la vosgienne une vache d’avenir, génétiquement au top, qui n’aura pas à rougir face aux autres races. S’il a le leadership dans le sang, il ne conçoit pas l’action autrement que par le collectif. « C’est quelqu’un qui aimait les autres », souligne sa petite-fille, Fanny. Pour lui, pas de guéguerre intra-alsacienne entre Bas-Rhinois et Haut-Rhinois, juste la réelle volonté d’agir « ensemble » pour sa « maison », la montagne vosgienne. Un à un, Hansi recrute les noyaux d’éleveurs de vosgiennes subsistant à l’extérieur de son département natal. Dans les années 1980, il lance l’idée de concours de vosgiennes « itinérants » en dehors de la vallée de Munster : les « cousins » de Remiremont, Ranrupt et Saint-Bresson sont lancés et deviendront des rendez-vous annuels pour tous les amoureux de la race. « Ces concours ont apporté beaucoup de motivation aux éleveurs de l’époque à s’investir et à croire dans cette race », retrace Anthony Di Carlo, animateur au sein de l’OS vosgienne. Et puis il y a eu la renaissance « ultime » : le jour où, après des années de combat et de mobilisation, la belle tachetée noire et blanche fait son grand retour au Salon de l’agriculture de Paris à la fin des années 1990 avec Hansi au licol, évidemment. Mais l’aventure aurait pu être toute autre s’il n’avait pas écouté son cœur et son intuition. À l’école, son instituteur voyait en lui un futur vétérinaire. Prendre soin des animaux oui, mais les siens, dans la ferme familiale d’Oberbreitenbach, là où tout a commencé et où tout sera vécu. Son mariage heureux avec Lisala, la naissance de ces deux fils Jean-Daniel et Michel, les solos d’accordéon en poussant la chansonnette, les apéritifs à la gentiane ou encore la décoration du sapin de Noël avec ses petits-enfants. Un refuge qu’il devra souvent quitter pour assumer ses nombreuses fonctions à la Chambre d’agriculture, à la MSA, chez les sapeurs-pompiers de Breitenbach en tant que chef de corps, pour la race vosgienne ou pour les fermes-auberges. La quête du fromage « 100 % vosgienne » Pour améliorer la crédibilité de la race, et la qualité de son lait, Hansi avait compris l’intérêt d’avoir des débouchés de qualité : « C’est pour cela qu’il voulait créer un munster grand cru uniquement fabriqué avec du lait de vosgienne », explique Anthony Di Carlo. Un appel qui ne sera jamais entendu jusqu’au nouveau cahier des charges de l’AOP munster (en partie du moins), en vigueur depuis 2021. « Pour les éleveurs qui ont plus de 70 % de vosgiennes dans leur cheptel, ils peuvent l’indiquer sur l’emballage du fromage : munster au lait de vosgienne. Même si ce n’est pas tout à fait ce qu’Hansi imaginait, cela reste une belle victoire pour lui », poursuit-il. Au milieu des années 2000, il avait aussi en tête de valoriser la viande de vosgienne en circuits courts à travers la Copravo. Un projet qui n’a pas vu le jour non plus mais qui a posé les bases du label « Race bovine vosgienne », la marque collective lancée par l’OS quelques années plus tard. Mais le fromage « 100 % vosgienne » verra finalement le jour en 2015 avec le Cœur de massif grâce à ses successeurs à l’OS vosgienne. Un projet qui est un peu le prolongement de la Maison du fromage, à Gunsbach, dans laquelle Hansi s’est fortement impliqué en créant l’ensemble des animations retraçant la vie du marcaire. Le marcaire « visionnaire » Et puis il y a cette transhumance qui lui permettait de faire le pont entre son métier d’éleveur et celui de fermier aubergiste au Buchwald, l’autre grande « œuvre » de sa carrière. En 1971, il crée l’Association des fermes-auberges du Haut-Rhin, entouré par un noyau de marcaires. Le projet, utopique pour l’époque, était de développer l’agrotourisme sur le massif vosgien. Le temps lui donnera à nouveau raison. « C’était un visionnaire », témoigne son successeur, Serge Sifferlen. Une aventure qui n’a pas été facile non plus. Il a dû attendre les années 1980 pour voir les fermes-auberges gagner en intérêt et crédibilité. Avec son ami et ancien secrétaire général de l’association, Jean Klinkert, il bataille pour faire reconnaître le statut de double actif des fermiers aubergistes auprès de la MSA, pour améliorer le réseau routier de la montagne avec le Conseil général du Haut-Rhin, pour électrifier l’ensemble des établissements. À la fin des années 1990, il soutient la création d’une nouvelle charte des fermes-auberges de Haute-Alsace, s’attirant au passage quelques inimitiés. « Il a tenu bon : il savait que c’était la bonne décision à prendre pour assurer la pérennité de nos établissements. À nous maintenant d’être les gardiens du temple qu’il nous a légué », conclut Serge Sifferlen.  

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