Publié le 13/09/2019
Vendeurs de raisins et de vrac encaissent de plein fouet la baisse des ventes de vins d’Alsace et le gonflement des stocks qui en résulte. Pour eux, l’heure est à la révision urgente de leur stratégie.
Les vendanges 2019 sont un peu particulières pour Pierre, appelons-le ainsi, viticulteur sur plus de dix hectares dans le Haut-Rhin. Le 4 septembre, il a pour la première fois livré ses raisins en coopérative. Jusque-là, il vinifiait du vrac et vendait du raisin à trois négociants, dont deux de longue date. À la mi-juillet, l’un de ses acheteurs lui annonce qu’il ne reconduit pas son contrat annuel pour du crémant. « Environ 30 % de ma surface étaient en jeu. Si je l’avais su au printemps, j’aurais peut-être encore eu le temps de me retourner. Les négoces que j’ai contactés m’ont tous dit qu’il était trop tard. Je devais réagir vite. Une coopérative m’a proposé de la rejoindre, mais en apport total. J’ai réfléchi une dizaine de jours et j’ai accepté. À un moment donné, il faut s’adapter. Il était hors de question que je fasse du vrac pour le brader au printemps. Les grands opérateurs n’en veulent plus. Ils préfèrent le raisin. Ma façon de conduire mes vignes convient à mon nouvel acheteur. Je livre un vendangeoir proche. La structure me paraît solide. À mon avis, le vrac est fini. Ses volumes vont encore baisser ». Le cas de Pierre n’est pas isolé. Autre commune du Haut-Rhin. Autre professionnel. Appelons-le Roger. « Ici, c’est la catastrophe. Je ne suis pas le seul dans le village. Beaucoup de caves sont pleines. Je ne connais même plus les prix du vrac tellement ils sont bas ! J’ai seulement pu vendre un lot de 25 hl de riesling. Il y a encore 100 hl pour lesquels le domaine n’a pas trouvé d’acheteur. Je vais les embouteiller. Ce ne sera pas le cas de la vendange 2019. J’arrête la bouteille pour livrer en coopérative. C’est le dernier recours. Cela sert à quoi de vendanger pour remplir sa cave avec du vin qu’on ne vendra pas ou pour presque rien ? ». Dans le Bas-Rhin, une collègue enchaîne : « en janvier, c’était déjà difficile. J’ai vendu un peu de riesling à 1,50 €/l. J’en connais qui n’ont eu que 1 €. Comme mon fils veut reprendre, j’ai attendu une offre toute l’année. Nos échantillons sont partis trente fois avec trois courtiers différents. En arrivant, ils en avaient déjà cinquante autres dans leur voiture… La plupart n’ont même pas été dégustés. Cela n’a pas été de gaieté de cœur, mais nous avons décidé d’arrêter la bouteille pour pouvoir adhérer en coopérative. Notre demande a finalement été refusée la semaine passée car « nous avions trop tardé », nous a-t-on dit. Nous nous sommes procurés deux cuves en plus. Nous allons rentrer tout ce que nous pourrons. S’il y a trop de raisins, nous les couperons pour les jeter. Pour l’avenir, nous verrons. Peut-être passer en bio, puisque c’est la seule chose qui semble avoir le vent en poupe… » « Les acheteurs ne peuvent pas résoudre les problèmes de tout le monde » « Il y a des propositions de prix à moins d’1 €/l. Mais elles sont très ponctuelles. Le riesling qui se négociait entre 2,60 et 2,80 €/l il y a un an, est revenu entre 1,50-1,60 €/l. Les acheteurs ont l’embarras du choix. Certaines situations sont dramatiques. Il y a encore du 2018, mais aussi du 2017 en cave » raconte ce courtier. Expliquer le marasme actuel par le différentiel entre le niveau des ventes (910 000 hl/an) et la vendange 2018 (1 180 568 hl) revient dans toutes les bouches. « La récolte de 2016 était à peine inférieure à celle de 2018. Le vignoble ne l’a pas encore tout à fait digérée » rappelle ce négociant haut-rhinois. « Les vendeurs de vrac ont retenu du vin en 2017. Les acheteurs ont payé les raisins 2018 sans avoir rien vendu… À un moment donné, il y a une limite à l’exercice. Il faut de la rotation. Elle est moins rapide qu’on ne pense. Je suis conscient de la nécessité d’une solidarité. Mais les acheteurs ne peuvent pas résoudre les problèmes de tout le monde ». L’un de ses collègues complète : « le négoce a réagi face à un marché moins demandeur. Certains cépages, comme l’auxerrois ou le pinot gris, sont délaissés. Nous avons freiné ces achats ». Un troisième résume : « tout est lié au stock. Une entreprise peut jouer sur cet élément, mais elle ne peut pas aller au-delà de sa capacité de logement. Nous avons aussi suivi pendant des années l’augmentation du prix des raisins sans que forcément les marchés soient au niveau de la valorisation qui aurait été nécessaire pour régler la ressource au niveau où elle a été payée. De plus, la nouvelle réglementation de paiement des raisins qui avance le versement du solde de la récolte de deux mois au 15 septembre et qui n’était souhaitée par personne, s’impose à nous. Elle a chamboulé notre manière de fonctionner et handicape fortement la trésorerie ». Cet été, négoces et coopératives ont croulé sous les demandes d’apport comme jamais. « C’est la première fois que je vois ça en quarante ans de carrière » lâche ce directeur de coopérative. Le 2 septembre en conférence de presse Jérôme Bauer, président de l’Ava, déclarait qu’à sa connaissance tous les viticulteurs, sauf cas extrême, savaient où aller avec leur récolte 2019. Il y a ceux qui, selon l’expression de Pierre, ont eu la « chance » de trouver un acheteur. Et il reste tous les autres qui auront à rendre rapidement leurs arbitrages. Que faire ? Passer en bio en espérant des jours meilleurs ? « Si tout le monde s’y met, les mêmes problèmes se reposeront pour tous à terme » pronostique Roger qui propose plutôt de sortir l’edelzwicker de la mise en bouteille obligatoire afin de pouvoir le conditionner en bib et vendre « 100 000 hl de plus et vider les caves ». Le vignoble raconte que les uns mettent en location une surface pour laquelle ils n’ont plus de débouché, que d’autres renoncent à des baux, que ceux qui sont coincés en stockage « ne vendangeront pas tout ». Certains vendraient aussi « à vil prix ». Et il y aurait enfin tous ceux, nombreux semble-t-il, qui songent à la cessation d’activité. « Le paysage change complètement et à vitesse grand V » constate notre courtier. « C’est hallucinant ».












