Viticulture

Vincent Zerr, collectionneur de raisins de table

Un amour qui ne lui lâche pas la grappe !

Publié le 02/09/2020

À Dangolsheim, Vincent Zerr cultive plusieurs centaines de variétés de raisins de table, originaires du monde entier, sur 1 ha. Il a commencé sa collection il y a plus de 35 ans. Elle s’est étoffée à partir des années 2000. Son épouse et associée Dominique y contribue largement.

« Ici, il y a la perle de Csaba, une variété austro-hongroise, à la saveur muscatée. Elle est présente dans les jardins alsaciens depuis la Première Guerre mondiale. Là, un Maréchal Foch, un croisement de l’institut viticole Oberlin, à Colmar, obtenu au début du XXe siècle à partir d’une variété américaine. Il a de gros grains, c’est un teinturier : il colore comme du mercurochrome », détaille Vincent Zerr, à mesure qu’il s’enfonce dans ses vignes. Il marche rapidement grappillant des baies au passage, coupant une grappe. « Le raisin cornichon, qui en a la forme, est un tardif. Il est mûr à la seconde semaine des vendanges. Un cépage muscat reine des vignes, de ce côté : les grappes peuvent peser jusqu’à 1 kg. Il faut le cueillir juste avant la maturité parce qu’il a un goût de muscat et de pétales de roses dont on se lasse très vite. Ce Mitchourinski, là, du nom de l’agronome russe qui l’a sélectionné, résiste aux - 35 °C du climat sibérien. Il est mûr à la mi-août déjà en Alsace », enchaîne Vincent. Il goûte au Einset seedless, un raisin de table sans pépins, de couleur rose, résistant… avec un arôme de fraise. « Quand les classes viennent en visite, il ne reste plus que les rafles sur les vignes. C’est comme la fraise Tagada », sourit-il. D’autres raisins révèlent des notes de bergamotes, framboises, litchi… « Comme tout ici, il faut que ça serve », s’exclame Vincent Zerr, poussé par Dominique qui partage sa vie et sa passion, depuis 1989. Elle est en charge de la boutique et de la communication sur l’exploitation. Grâce à elle, le pépiniériste, arboriculteur, viticulteur, maraîcher et céréalier de l’EARL des Boarmies à Dangolsheim vend les fruits de sa collection de raisins de table, chaque année, en direct à la ferme, au Jardin de marmotte, et à cinq ou six revendeurs - de petits producteurs locaux, de préférence. « C’est un produit d’exception, rare et de qualité, il faut le valoriser comme tel », ajoute-t-il d’emblée. Les cagettes « multicépages » de grappes roses, rouges, blanches et « blushées » ; aux grains de toutes tailles, ronds, ovales, allongés ; se vendent entre 3 et 3,50 euros le kilo, à la source. C’est un peu plus cher ailleurs. L’intérêt, souligne Vincent, est d’en avoir avant et après les vendanges, jusqu’aux premières gelées. Et que ce soit autre chose que du chasselas, aussi. Les raisins abîmés finissent en jus : 200 à 300 bouteilles vendues exclusivement sur place. Cette activité a débuté en 2009, à l’occasion de la sortie d’exploitation de l’EARL, pour prendre la suite « logique » de leur autre production emblématique : l’abricot. Revente de plants Les plusieurs centaines de variétés de raisins de table que produisent Dominique et Vincent servent aussi à l’étude. « Je ne vois plus la vigne de la même façon », dit Vincent, qui est coopérateur à la Cave du Roi Dagobert, par ailleurs, avec 4 ha en AOC. « Je la comprends mieux. J’ai découvert que certaines variétés sont insensibles à la drosophile suzukii. Quelques vitis labrusca, originaires d’Amérique du Nord, dont la vinification est interdite en France, diffusent une odeur de solvant qui la fait fuir », précise-t-il. Ces raisins ont un goût foxé : ils sentent le renard. « Vous connaissez les dragées surprises de Bertie Crochue dans Harry Potter ? Quand vous goûtez ces raisins, j’ai l’habitude de dire : pas de chance, crotte de nez ! », plaisante Vincent Zerr. On en trouve souvent dans les vieux jardins, sur les façades des maisons. Le dessous des feuilles de cette vigne est blanc. Le pépiniériste est intarissable sur le sujet. Avant tout, Vincent vend ses plants de vigne en pots, à l’unité et uniquement à des particuliers. Dominique gère un site internet qui permet aux curieux, de plus en plus nombreux, de les contacter pour acheter LA vigne qui s’acclimatera parfaitement à leur chez eux. « C’est la revente de plants qui finance ma collection », déclare Vincent. Mais ce marché est limité. Il s’achète de 1 000 à 2 000 plants de vigne par an à la pépinière des Boarmies. « On est positifs parce qu’on récolte et commercialise le raisin », dévoile l’agriculteur : en moyenne 3 à 5 kg par souche. Vincent vend des plants d’une trentaine de variétés de sa collection. « J’ai mon propre champ de porte-greffes. Toutes les vignes sont greffées sur un même clone de porte-greffe », précise-t-il. Le pépiniériste et son associée trouvent les vignes, réceptionnent les plants, greffent, plantent et cultivent sans traitement. « C’est un travail phénoménal », confie Vincent. Il soigne cinq plants d’une même variété à chaque fois, sur sa parcelle d’1 ha. « Je ne rogne pas, je n’effeuille pas. Je laisse les vignes hirsutes pour éviter aux raisins de griller », revendique-t-il. La seconde année de culture, ses vignes donnent déjà leurs premiers fruits. « Depuis 2002, je n’ai pas besoin de droit de plantation puisque ce sont des raisins de table. Mais je n’ai pas le droit de fermenter et ce raisin de table ne doit pas être le même que mon raisin de cuve », rappelle le viticulteur. Depuis 2007 Vincent a commencé sa collection à la fin de ses études, à l’occasion d’un stage de BTS viticole en Ardèche. « J’y ai découvert des choses curieuses, des baies pointues, du couderc, du villard », raconte-t-il. Puis, en 1983, au sud de Perpignan, il passe six semaines dans un institut de recherche où 10 % des essais se font sur du raisin de table. Il ramène trois plants à Dangolsheim. L’un s’adapte. Vincent s’installe en 1987, en parallèle du vignoble de son père. Il produit des greffons certifiés pour le Civa et devient contrôleur, fonction qu’il exercera 18 ans. 8 % des greffons des vins d’Alsace sont produits chez lui à l’époque. Des pépiniéristes de toute l’Europe cherchent alors des fagots, par camions entiers. Chaque année, on lui amène une nouvelle variété de raisin de table, à sa demande, pour assouvir sa curiosité : de France, Allemagne, Suisse, Italie, Hongrie, Roumanie, République tchèque, Pologne, Ukraine, Grèce, Serbie, Slovénie, Turquie, Arménie, Géorgie, Moldavie, Russie, Ouzbékistan, Kazakhstan, Iran, Japon, Vietnam. Les premières sont cultivées à titre personnel et consommées uniquement par la famille Zerr. Dominique apprécie les raisins au goût de raisin, peu acides, à la peau fine. Vincent lui préfère talisman, qui, pour ne rien gâcher, a de petits pépins. La collection s’étoffe exponentiellement de 2002 à 2005, avec l’assouplissement de la législation. Commence alors le commerce de plants, qui se développe à partir de 2007, avec le web. « Le monde de la vigne, du vin, ne s’y intéresse pas », constate Vincent… du moins en France. En Afrique de l’Ouest, on l’a par contre sollicité. Il sait quoi planter et où.

Agroforesterie et viticulture

Le Vingabond du Schlossberg

Publié le 01/09/2020

À Kientzheim, Florian Spannagel a comme ambition de restructurer le vignoble familial en y associant arbres fruitiers, plantes mellifères et travail exclusivement manuel. Une vision plus « nature » parfaitement assumée qu’il entend mettre en œuvre « petit à petit » pour être en mesure, au final, de produire vins, jus de fruits et miel sur les mêmes parcelles de vigne.

Essayer, petit à petit, autre chose… et voir si ça fonctionne. À 30 ans, Florian Spannagel, a de la suite dans les idées. Il y a trois ans, ce jeune vigneron reprenait la gestion des vignes familiales situées à Kientzheim en parallèle de son travail à temps plein chez Wolfberger. Cinquante années de mise en bouteille en production conventionnelle qu’il s’apprêtait à totalement chambouler. « Dans un premier temps, je voulais arrêter totalement la vinification pour me concentrer uniquement sur le travail de la vigne. Je voulais évoluer vers autre chose. » Son idée est claire : apporter davantage de biodiversité dans certaines de ses vignes aux sols usés par des décennies de désherbage chimique. Des premiers essais sans glyphosate avaient déjà été expérimentés en 2013 sur certaines parcelles, avant un arrêt total de cet herbicide en 2015. « Je souhaite travailler mes vignes sans machine : tout à la main, c’est mon leitmotiv. Mais il faut y aller doucement. Je peux me le permettre car je n’ai qu’une surface de 1,30 ha à couvrir », explique-t-il. Fort logiquement, il entame la conversion du domaine en bio en 2018 : les Vignes du Vingabond sont nées. Une réflexion émerge : pourquoi ne pas construire un système plus diversifié, mêlant vignes et autres cultures ? En somme, expérimenter un modèle agricole « multiple » où des plantes diverses auraient un intérêt agronomique et écologique à évoluer côte à côte. Soucieux de ne pas aller trop vite et de continuer à faire rentrer de la trésorerie dans les caisses de l’exploitation, il décide de collaborer avec Émilien Revers et Jean Fuchs, deux amis du lycée fraîchement installés à Soultzmatt en tant que vinificateurs au travers de leur nouvelle structure : les Raisins sociaux. « Je leur vends la moitié de ma production. Je suis, à ce jour, leur seul apporteur de raisins alsaciens », souligne-t-il. L’autre partie de ses raisins est écoulée auprès de la Grange de l’Oncle Charles, à Ostheim, un jeune domaine né en 2014 qui a su trouver sa place dans le monde des vins biodynamiques. La vinification en son propre nom reste néanmoins dans les cartons, mais plus tard. Peut-être dès 2021 lorsque l’ensemble de son vignoble sera certifié bio et qu’il aura pu acquérir quelques dizaines d’ares en plus. Voir cette publication sur Instagram Se protéger ! Cette année on essaie un ombrage sur les Riesling du domaine. À la recherche d'une maturité plus fraiche et plus douce des raisins! Lutter contre un (ou des futurs) éventuels été chauds et secs, naturellement, est l'un des objectifs! La mise en place des arbres et buissons dispersés dans les rangs sur des coteaux plein sud, sud-est vont aussi contribués à cet apport de fraîcheur, de structuration des sols et de gourmandise! Quand les espèces se rencontre ? ????? #vinsdalsace #riesling #biodiversité #organicwine #biodynamie #granit #grandcruschlossberg #toutmanuel @raisins.sociaux @lagrangedelonclecharles Une publication partagée par Les Vignes du Vingabond (@les_vignes_du_vingabond) le 30 Juin 2020 à 10 :46 PDT Se diversifier plutôt que s’agrandir La valorisation de ses raisins étant assurée, Florian peut ainsi se consacrer à son nouvel objectif : la plantation d’arbres fruitiers (mirabelliers, cerisiers, amandiers, abricotiers, pommiers, pêchers, pruniers, etc.) et de plantes mellifères aux abords et au cœur de ses vignes. En 2019, il a déjà planté quinze premiers arbres dans une toute petite parcelle. Ici, pas de soufre, pas de cuivre, juste des tisanes, « pour voir », utilisées à la fois sur les arbres et sur les ceps de vigne. « On verra combien de temps ça peut durer comme ça », souligne-t-il. Ailleurs, il a planté quelques arbres à l’intérieur même de la parcelle pour apporter des zones d’ombre, en plus de zones mellifères implantées ici et là. « Est-ce que cela va nuire aux raisins ou au contraire être bénéfique ? Je n’en sais absolument rien, mais je dois essayer. » D’autres plantations sont prévues cet automne (lire encadré). À terme, l’objectif serait d’avoir des productions fruitière et apicole qui soient suffisantes pour générer des revenus complémentaires à ceux issus de la vigne. Il ne veut pas s’agrandir outre mesure et se lancer dans la course à l’investissement, plutôt se diversifier au maximum avec les surfaces qu’il a déjà. « Et puis j’y vois un intérêt écologique majeur : on remet des arbres dans le paysage, on apporte un habitat aux oiseaux et petits gibiers, et on permet aux insectes pollinisateurs de se développer. On n’arrête pas d’entendre qu’il faut le faire, alors j’y vais ! », clame-t-il avec enthousiasme. Prendre le temps d’observer Il le reconnaît : pour l’instant, il y va un peu à tâtons. Est-ce que les arbres fruitiers qu’il a choisis entrent en concurrence avec la vigne ou sont complémentaires ? Les sols sont-ils adaptés dans un secteur (les coteaux de Kientzheim) réputé pour ses terroirs granitiques ? « C’est justement tout l’intérêt de mon projet : tester, analyser et en tirer des conclusions. Apporter de la biodiversité dans les vignes est en tout cas quelque chose qui me plaît. Mais ça reste totalement amateur. Néanmoins, si on n’essaie jamais, on ne pourra jamais savoir », analyse-t-il lucidement. Et plutôt que d’arracher les vignes pour véritablement repartir de zéro, il préfère améliorer l’existant en réglant les problèmes autrement. « Et puis ça serait dommage. Ce sont de belles vignes des années 1970. Certaines sont vigoureuses, d’autres un peu moins, mais les raisins sont toujours de qualité. » Tout ce qu’il manque à ses yeux, c’est un peu plus de « nature » autour et entre les ceps. Et pour ça, rien ne vaut une observation consciencieuse des lieux. « Avant, je fauchais quatre fois. Mais pourquoi finalement ? J’ai pris le temps de m’arrêter un peu, de regarder ce qui poussait dans mes vignes, d’essayer de comprendre pourquoi telle ou telle plante poussait ici et pas ailleurs. C’est comme ça que fonctionnaient nos anciens. J’essaie de faire pareil. Cela me permet d’apprendre sur moi-même, mais aussi sur la viticulture que je pratique. Et petit à petit, j’adapte mes pratiques. » Depuis qu’il applique cette philosophie, il a réussi à diminuer ses doses de soufre et de cuivre en utilisant davantage de plantes. Il y a eu des échecs et des réussites. « Tout ce que constate pour l’instant, c’est que j’ai eu très peu de problèmes de maladie malgré des doses en moins. Et mes rendements stagnent entre 45 et 50 hl/ha, ce qui est plutôt pas mal. » Voir cette publication sur Instagram Ce matin c'est nettoyage du cavaillon au #grandcruschlossberg avec ces Riesling de 2 ans. Une terre qui se noircie doucement et qui reste agréablement meuble. 100% manuel, 100% plaisir! #vinsdalsace #riesling #organicwine #respectdusol #biodiversité @raisins.sociaux Une publication partagée par Les Vignes du Vingabond (@les_vignes_du_vingabond) le 16 Juin 2020 à 11 :53 PDT « Il faut oser » En se lançant dans cette restructuration « verte » des vignes familiales, Florian a su faire fi des remarques ou critiques qui ont fusé autour de lui. « C’est vrai, quand on travaille d’une certaine manière, on est très vite catalogué. Mais je crois qu’à un moment donné, il faut oser et ne pas avoir peur de la pression du voisinage. Mon père avait un peu de mal au début, et maintenant ça va mieux. Moi, je veux planter des arbres et des haies parce que j’aime ça. Ce n’est pas un argument marketing. En tout cas, je ne le fais pas pour ça. Et puis je pense tout de même que les mentalités évoluent, qu’il y a un rafraîchissement progressif de la viticulture qui amène de nouvelles choses », estime le jeune vigneron. Né au début des années 1990, il est aussi plus en phase avec la « jeune génération » biberonnée à internet, à l’instantané et aux réseaux sociaux. « Nous vivons dans une époque où il faut être capable d’innover en permanence. Tous les deux ans, il y a une nouvelle mode. Pour intéresser les nouvelles générations de consommateurs, je pense qu’il est essentiel d’avoir cela à l’esprit. Après, il faut être objectif : qu’on soit en conventionnel, en bio ou en nature, il y a du bon et du mauvais partout. L’essentiel est que le vin soit fait avec amour, c’est ce qui compte le plus au final. »  

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