Maison Lucien Doriath à Soultz-les-Bains
Être en phase avec l’animal
Maison Lucien Doriath à Soultz-les-Bains
Publié le 29/09/2022
À l’occasion des journées du patrimoine, des producteurs de foie gras ont ouvert leurs portes un peu partout en France pour faire découvrir leur métier et leur savoir-faire au grand public. La Maison Lucien Doriath, à Soultz-les-Bains, s’est prêtée au jeu.
Après avoir mené à bien des études scientifiques, Lucien Doriath était destiné à l’enseignement. Mais il a d’abord travaillé dans l’industrie agroalimentaire, plus précisément dans la filière volaille. Puis, il y a 35 ans, il a entamé une reconversion professionnelle. Lorsqu’il a annoncé à sa grand-mère son intention de se lancer dans l’élevage de canards gras, ce fut la surprise ! « Ma grand-mère gavait des oies à Drusenheim, une centaine par an. Elle avait acquis un sacré savoir-faire. Quand je lui ai demandé des conseils, elle s’est tue. Elle a réfléchi. Puis, après un long moment, elle m’a dit : « Si tu te mets en phase avec l’animal, alors tu réussiras à avoir des produits de qualité. » J’ai mis deux ans à comprendre ce qu’elle voulait dire par là. Mais elle avait parfaitement raison », raconte Lucien Doriath à la fin de la visite, lorsque les explications techniques cèdent le pas aux anecdotes. Au début, face aux visiteurs, Lucien Doriath s’est montré prudent. Il a demandé à chacun (un couple dont monsieur cuisine régulièrement du foie gras, et des voisines venues en savoir plus sur ce qui se passe dans l’enceinte de l’entreprise), son état d’esprit vis-à-vis du gavage et du foie gras. C’est la curiosité qui domine. Aussi, Lucien Doriath se lance dans les explications, en commençant par des rappels de physiologie animale : « Les palmipèdes sont capables de stocker de l’énergie dans leur corps en vue des migrations. C’est un phénomène naturel que l’homme a poussé », introduit-il. Sans la main de l’homme, un foie peut atteindre quelque 200 g, le gavage permet d’aller jusqu’à plus de 500 g. Mais pour en arriver là, il faut « des athlètes au départ » et « il n’y a pas de retour en arrière possible, contrairement au phénomène naturel ». Les canards ont la clim Lucien Doriath explique ensuite ses choix d’entrepreneur. Pour la race d’abord. Alors que la plupart des élevages de canards gras utilisent des canards mulards (un hybride stérile issu du croisement de deux espèces de canard, particulièrement productif), il a fait le choix du canard de Barbarie. Il explique : « Ce canard donne une viande et un foie gras de meilleures qualités organoleptiques que le mulard. Mais, pour que l’élevage soit rentable, nous avons dû investir pour que les canards évoluent dans des conditions optimales. » Ainsi, ils sont gavés dans une salle climatisée. Les préserver des fluctuations thermiques saisonnières permet aussi de produire du foie gras toute l’année afin d’alimenter régulièrement le magasin de vente directe. Autre avantage du canard de Barbarie : tout l’animal est valorisable. Ainsi, pas moins d’une centaine de déclinaisons autour de la viande de canard sont élaborées dans les ateliers de la maison Doriath. À noter aussi que les femelles mulardes ne sont pas valorisées, alors que les canards de Barbarie femelles sont valorisées en cannes à rôtir. Produits normalement en Vendée (lire aussi en page 2-3), les canetons sont ensuite élevés jusqu’à l’âge adulte par trois éleveurs situés en Alsace et à la frontière lorraine. « Ils ont chacun investi plusieurs milliers d’euros pour assurer de bonnes conditions d’élevage aux canards », souligne Lucien Doriath. À leur arrivée à Soultz-les-Bains, les canards sont pesés, car leur alimentation sera adaptée à leur poids de départ, au gré de trois phases : démarrage, croissance et finition. Les canards sont répartis par quinze dans des cages de 3 m sur 1 m, disposées dans deux salles de gavage. « Pour renouveler l’air en oxygène sans créer de courant d’air, un flux d’air traité à l’ozone circule dans les bâtiments. Les bactéries, les virus et les molécules responsables des odeurs sont ainsi détruits ». En phase de gavage, les canards sont nourris matin et soir avec du maïs toasté, broyé, et mélangé à de l’eau tiède. L’opération mobilise quatre personnes, à raison de six heures par jour. « L’opérateur s’assied sur un siège dans une cage. Il prend chaque canard entre ses jambes pour les gaver un à un avec une canule », décrit Lucien Doriath. Chaque semaine, le mercredi, 700 canards sont abattus. Le jeudi est consacré à l’élaboration du foie gras. Les jours suivants à la découpe et à la transformation du reste de la carcasse. Des projets en attente Lucien Doriath met un point d’honneur à valoriser tout ce que donnent les animaux : les fientes fertilisent des champs, les plumes sont vendues en Allemagne. À terme, Lucien Doriath et son fils Mickaël, qui reprend l’affaire, aimeraient agrandir le magasin et y vendre des oreillers et des couettes fabriqués avec les plumes de leurs canards. Mais avec la grippe aviaire et l’augmentation des prix, le projet est en stand-by. « Le prix de l’alimentation des canards est passé de 380 à 580 €/t, illustre Lucien Doriath. De notre côté, nous avons augmenté nos tarifs de 5 %, sans être sûrs que cela suffise à faire face. » L’avenir de l’affaire, qui emploie 25 salariés, dépendra donc aussi des consommateurs et de leurs priorités à budgets contraints.












