Cultures

Coopérative Agricole de Céréales - Interview de Thomas Thuet

« L’utopie d’aujourd’hui est souvent la vérité de demain »

Publié le 13/12/2017

Après avoir assuré la présidence de la CAC pendant onze ans, Thomas Thuet laisse aujourd’hui la main à son successeur Jean-Michel Habig. L’occasion d’évoquer avec le PHR ses satisfactions et regrets vécus à la tête du groupe coopératif, mais aussi son point de vue sur un modèle agricole en plein bouleversement.

Paysan du Haut-Rhin (PHR) : Vous quittez la présidence de la CAC après en avoir assuré la présidence pendant onze ans. Quel bilan faites-vous de cette expérience ? Thomas Thuet : « Déjà, je peux dire que je suis assez fier d’avoir pu contribuer tout au long de ma carrière à la mise en place d’une filière maïs forte qui nous a placés parmi les meilleurs en termes de rendements, avec une infrastructure très performante, et le développement de compétences très techniques au sein de notre coopérative. Concernant mon mandat de président, je retire plusieurs satisfactions : le maintien de l’outil en l’état, le regroupement avec la coopérative de Wintzenheim, le maintien de bonnes relations avec notre partenaire allemand ZG Raiffeisen et le développement de Wurth, la remise en place des silos de Carspach et Ensisheim, la centrale photovoltaïque installée sur notre siège avec le regret cependant de ne pas avoir transposé cette initiative chez les adhérents, et le fait d’avoir réussi à garder une certaine cohésion dans nos structures malgré certaines difficultés. Et même si on a dû arrêter Optisat, cela reste à mon sens une initiative positive qui nous a permis d’accumuler de l’expérience et d’aller plus loin dans la compréhension et la maîtrise des nouvelles technologies. Je prends comme exemple la modulation de semis de maïs qui est une grande avancée et une première étape vers l’amélioration d’autres pratiques comme le désherbage ou la fertilisation. Je pense à ce titre que la structure Recherche et Développement restera un pilier pour le développement de la CAC. » PHR : Des regrets ? Thomas Thuet : « Outre la baisse des résultats de la filière qu’on observe depuis quelques années, je regrette que la direction n’ait pas mis en route l’évolution de notre siège social. Aucune structuration n’a été faite depuis trente ans, et certains bâtiments datent des années 1960. Je pense qu’on n’attire - et on ne conserve - pas des gens compétents si on ne peut pas les accueillir décemment. C’est un minimum de correction de donner des bonnes conditions de travail. Je suis très attaché à mon environnement, qu’il soit humain ou naturel. Si on veut construire sur le long terme, c’est plus agréable d’avoir des collaborateurs qui se sentent à l’aise, et qui ont la possibilité d’évoluer en interne. On a eu des départs qu’on n’aurait pas dû avoir. Et je pense qu’il faut être capable de conserver une certaine continuité dans une entreprise. Je pense aussi qu’on aurait peut-être pu faire davantage de choses dans les filières courtes que ce qu’on a fait. Mais bon, tout est possible encore. » PHR : Les filières courtes justement, la bio, l’agroforesterie ou la permaculture sont des formes d’agriculture de plus en plus en vogue dans la société. Dans tout cela, quelle peut être la place d’une filière céréalière plus classique construite autour de la culture de maïs ? Thomas Thuet : « Déjà, je tiens à préciser que je suis ouvert à toute forme de diversification à partir du moment où l’on a suffisamment de preuves scientifiques de leur efficacité tant agronomique qu’économique. Pour l’instant, je n’ai pas vu une nouvelle filière suffisamment solide et rentable dans laquelle nous pourrions engager tous nos adhérents. Le bio par exemple, c’est bien à titre individuel. Tant que cela reste marginal, les prix restent élevés. Mais y aller collectivement c’est plus compliqué. On peut critiquer la culture céréalière conventionnelle, mais en un siècle, elle a permis d’accompagner l’explosion démographique au niveau mondial sans que l’on ait vu la famine augmenter. De l’autre côté, on accuse les agriculteurs d’avoir appauvri les sols alors qu’on est passé de 14 quintaux après la guerre à 120 quintaux aujourd’hui. Il faut m’expliquer où on a détérioré les sols. Qu’on ait eu un certain impact et qu’on trouve des traces de ce qui a été utilisé, OK. Mais ensuite, c’est un choix de société, qu’est-ce qu’on accepte et qu’est-ce qu’on n’accepte pas ? On nous annonce neuf milliards d’habitants en 2050, comment faisons-nous dans ce cas ? » PHR : Pourtant, le nombre d’exploitations en agriculture biologique et la demande sociétale vers ce type de filière ont tendance à augmenter… Thomas Thuet : « Aujourd’hui, le rendement de blé bio est au moins un tiers plus faible que celui de la production conventionnelle. Et encore, on peut utiliser du fumier conventionnel. Le problème est de savoir où est-ce qu’on cherche l’azote bio ? On n’a pas la réponse. C’est un élément fort pour réussir à augmenter les rendements. Le problème est qu’on réagit trop à l’émotionnel, et non avec des connaissances. Et c’est avec des connaissances et du savoir qu’une agriculture se construit. Si tous les grands pays ont choisi le maïs, c’est pour des rendements sécurisés, et une utilisation plus faible d’intrants. Alors développer autre chose, oui, mais quoi ? Il faut laisser plus de temps à la recherche pour être capable de nous guider. Il faut qu’on puisse expérimenter et sécuriser le système avant de dire à tous nos agriculteurs d’y aller. À titre personnel, j’ai moi-même testé quelques pistes, et je continue à le faire. Mais pour le moment, je reste dubitatif sur ces alternatives. Peut-être étais-je trop imbriqué dans la filière du maïs efficace dès le départ, et du coup j’ai peut-être un peu de mal à imaginer autre chose. » PHR : Un autre modèle agricole par exemple ? Thomas Thuet : « Comme je l’expliquais lors de la dernière assemblée générale de la CAC, l’agriculture vit un moment charnière de son existence. Il y a des éléments sur lesquels s’appuyer comme les nouvelles technologies. Avec elles, je suis persuadé que des possibilités vont s’offrir à nous. On a par exemple pu le voir avec la modulation des semis de maïs. Pour d’autres solutions ? Je ne sais pas. Je souhaite que les jeunes soient suffisamment imaginatifs pour y arriver. Peut-être arriverons-nous à une synthèse intelligente des avantages de chaque type d’agriculture. Pour ma part, j’ai fait le choix durant ma carrière et ma présidence à la tête de la coopérative de défendre mordicus ce qui marchait bien tout en ayant le regard suffisamment large à des diversifications qui pourraient fonctionner. Car une filière, aussi solide soit-elle, peut très bien disparaître. On l’a vu avec l’industrie textile dans le département. » PHR : La céréaliculture haut-rhinoise et plus globalement alsacienne reste quand même l’une des plus performantes de France, si ce n’est la plus performante en maïs… Thomas Thuet : « C’est vrai. Mais quand je vois les revenus de nos exploitants chuter, je suis inquiet. Quand je vois la progression de la Chine et de la Russie sur le marché mondial du blé, je suis inquiet. En maïs, les États-Unis nous ont vraiment devancés parce qu’ils ont mis des technologies dans les semences. Après, comment s’inscrit-on dans cette mondialisation ? Cette réponse appartient aux politiques. Dans cet équilibre mondial, est-ce que l’alimentation reste une arme ou un devoir de citoyen du monde à essayer d’équilibrer les choses ? Cela fait beaucoup d’incertitudes à l’heure actuelle. » PHR : Il y a tout de même des motifs d’espoir non ? Thomas Thuet : « Dans les années 1970, on entendait déjà des discours catastrophistes sur la fin du pétrole ou la surpopulation pour les quarante prochaines années. Alors, avec l’expérience, je peux relativiser un certain nombre de choses. Je pense que donner un confort de vie acceptable à tout le monde tout en devenant plus économe serait déjà pas mal, et possible. L’agriculture devra certainement trouver un équilibre entre ses filières, avec la société et la nature. Pour que notre agriculture continue à exister, nous devrons économiser le patrimoine le plus important : la nature, la biodiversité et les terrains agricoles. Certains pourraient dire que c’est une utopie. Mais l’utopie d’aujourd’hui est souvent la vérité de demain. Sans se projeter, on n’avance pas. » PHR : Et vous, comment vous projetez-vous maintenant que vous prenez un peu de recul avec la coopération agricole ? Thomas Thuet : « Déjà, je resterai présent au sein du conseil d’administration de la CAC pendant encore deux ans. Si le président a besoin de moi pendant cette période, je serai bien évidemment à sa disposition. Sur le plan plus personnel, je pense que je vais consacrer plus de temps à ma famille. Avec mes différentes responsabilités, j’ai souvent privilégié l’engagement syndical et professionnel. Et puis je vais continuer à travailler sur notre exploitation pour soulager mon fils et lui permettre d’assurer ses propres engagements. Et je continuerai quelques expérimentations, je pense qu’il faut savoir rêver un peu pour pratiquer le métier d’agriculteur. »

Publié le 13/12/2017

Faire renaître une filière complète de la plante au vêtement. Voici l’ambition d’un groupe de travail impulsé par Pierre Schmitt, président groupe textile alsacien (Velcorex, Tissage des Chaumes, Emanuel Lang et Philéa). Retour sur cinq ans d’études et de recherches.

« On ne peut innover loin des usines et des consommateurs », c’est le leitmotiv de Pierre Schmitt. « La confection d’un jean en coton nécessite entre 5 000 et 10 000 litres d’eau et la France est totalement dépendante de cette fibre, exclusion faite du lin. » Or, notre pays connaissait quatre plantes destinées au textile : le lin dans le nord et l’ouest de la France, la laine dans le Sud-Ouest et dans l’Est, il y avait du chanvre et un peu d’ortie. Le savoir-faire textile de transformation et d’utilisation de ces plantes a disparu. Face à ce constat, Pierre Schmitt rassemble, dès 2012, des universitaires, chercheurs, scientifiques et industriels autour de la question du chanvre comme fibre textile. Naît le groupe Chafiltex (abréviation pour chanvre, fil, textile). Les études concernant l’ortie arrivent ensuite lorsque la Sadef (lire en encadré) s’inscrit dans le projet. Christian Didier, responsable du site Emanuel Lang à Hirsingue, expose les évolutions de ce groupe : « Nous avons sollicité la Sadef pour son expertise agronomique, mais aussi d’autres industriels du Sud Alsace : ETC (Ennoblissement Technique de Cernay) et la corderie Meyer Sansbœuf à Guebwiller (cordage naturel et synthétique), car ils sont également intéressés par la transformation de ces plantes. Nous travaillons en partenariat avec N. Schlumberger, leader mondiale de fabrication de machine de filature en fibre longue (lin, chanvre, ortie), le coton étant une fibre courte. » « C’est l’originalité de ce groupe, souligne Adrien Tritter, responsable des expérimentations à la Sadef. L’ensemble des acteurs de la filière y sont représentés. Aussi bien ceux qui produisent, que ceux qui fabriquent les machines. » Du chanvre acheté en Roumanie, de l’ortie au Népal Le bilan à court terme des études est assez positif aux yeux de Christian Didier : « Nous avons envisagé tous les essais possibles pour savoir s’il y avait un marché et si on pouvait faire du tissu avec du chanvre ou de l’ortie. Aux deux questions, nous répondons oui. Nous avons des débouchés sur internet ou dans notre boutique, Matières françaises, à Colmar. Nos clients sont intéressés par cette nouvelle fibre, c’est dans l’air du temps. Nous avons également réussi à faire des vêtements en ortie et en chanvre. » Si « le chanvre et l’ortie sont des cultures adaptées au territoire de l’Alsace et des Vosges », selon Adrien Trittier, ils ne sont pas exploités dans nos régions. Le chanvre cultivé actuellement en France est utilisé principalement pour la construction et l’isolation dans l’Aube et près de Dijon. « La fibre n’est ainsi plus utilisable au niveau textile, car nous cherchons des fibres longues », précise le responsable du site Emanuel Lang. Aujourd’hui, l’usine tisse du chanvre cultivé en Roumanie et de l’ortie cultivée au Népal. La transformation de la fibre en fil se fait en France et en Suisse. Le chanvre comme Cipan « Faire du chanvre traditionnel est tout à fait possible aujourd’hui, mais il faut que toute la filière soit en place, à chaque étape », considère Adrien Trittier. Pour trouver des solutions agronomiques, le site d’expérimentation de la Sadef teste différentes variétés de chanvre depuis trois ans. Cette plante a plusieurs vertus : « Elle épure le sol des nitrates et pousse facilement, car c’est une plante rustique ». Le semis a lieu en avril et mai et la récolte se fait en septembre ou octobre. Cette périodicité fait que le chanvre devrait être implanté à la place d’une culture. « Il serait plus intéressant d’utiliser le chanvre comme culture intermédiaire piège à nitrates (Cipan), analyse Adrien Trittier, le semer en été et le récolter à l’entrée ou à la sortie de l’hiver. » Les études en ce sens sont en cours. La fibre utile se trouve sur le pourtour de la tige. Pour qu’elle se détache une étape est indispensable : le rouissage. La culture coupée est mise au sol, la fibre se détache du faisceau de tige, rendant ainsi possible le travail industriel. « En interculture, cette étape n’est pas possible, nous étions donc la capacité à réaliser un rouissage sur pied. » Si la fibre peut être achetée par les industriels du textile, il est également envisageable de récolter la graine. Elle est utilisée dans les produits cosmétiques, pharmaceutiques, alimentaire… Reste la chènevotte qui peut être valorisée en paillage par exemple. L’ortie pour les zones sensibles Sur la gauche du bâtiment de la Sadef, 1 hectare d’ortie a été planté l’an dernier. Ce premier essai a été compromis par les fortes pluies de juin. L’usine Emanuel Lang a pu tout de même procéder à des essais industriels avec les échantillons récoltés. 25 ares supplémentaires seront consacrés à l’ortie au printemps prochain (période idéale pour la plantation). Une deuxième récolte plus conséquente est à espérer pour la fin de l’été 2018, sachant que deux, voire trois, récoltes par an seraient possibles. « L’ortie est une culture pérenne, indique Adrien Trittier. L’implantation peut durer trois à dix ans. L’objectif est de montrer qu’un modèle agronomique peut être construit avec ce type de plantation. L’ortie est une culture idéale pour les zones sensibles écologiquement : en cas de trop forte concentration en nitrates, de zone de captage des eaux, de terrains ayant des problèmes de ruissellement. Ce projet est d’ailleurs soutenu par l’Agence de l’eau. Comme pour le chanvre, outre la fibre, l’ortie peut être utilisée en paillage, purin, infusion… » Pour ses essais, la Sadef a sollicité le soutien d’Oséo (désormais Bpifrance Financement). Plus récemment, un dossier nommé BioEquiTex a été déposé fin septembre dans le cadre d’un programme d’investissement piloté par la Caisse des dépôts et consignations à la demande de l’État pour l’aménagement des territoires. Le dossier sélectionné parmi la vingtaine déposée au niveau national sera connu en 2018. L’entrée en Bourse du groupe Velcorex devrait également être un facteur de développement. Chiffrage du prix d’achat en cours Pour prendre la température du monde agricole, les entreprises textiles sont en contact depuis un an avec la Chambre d'agriculture et la Coopérative agricole de céréales. « Le chiffrage du prix de vente est en cours. Il faut que ces cultures soient rentables pour les exploitants. Pour le chanvre, nous nous basons principalement sur le lin (même coût et même contrainte à tous les niveaux de la filière). Pour l’ortie, c’est plus complexe, car rien n’a été fait depuis longtemps. Le volet agronomique est très important, car il faudra convaincre un certain nombre d’agriculteurs à sauter le pas. » Ce n’est qu’un maillon de la chaîne. « Le rêve à moyen terme, d’ici six à dix ans, est d’avoir suffisamment d’hectares cultivés, une unité de défibrage et une unité de filage sous l’égide de Schlumberger. Nos métiers à tisser sont déjà opérationnels. Le tissu pourra aussi être confectionné chez ETC ou Velcorex. La vente se fera en direct avec nos marques clientes, aux particuliers dans notre boutique et sur internet. »

Intervention de François Bernier, enseignant chercheur en biologie moléculaire

« Les plantes répondent aux critères de l’intelligence »

Publié le 08/12/2017

L’assemblée générale de la CAC s’est terminée avec l’intervention de François Bernier, enseignant chercheur en biologie moléculaire à l’université de Strasbourg, qui a présenté les travaux de plusieurs chercheurs démontrant une forme d’intelligence chez les plantes.

« Quand vous irez faire votre moisson, vous verrez peut-être vos plantes différemment. » François Bernier, enseignant chercheur en biologie moléculaire à l’université de Strasbourg, adresse aux adhérents de la CAC une drôle de prédiction. Son exposé, présenté en clôture de l’assemblée générale extraordinaire de la coopérative, apporte un regard nouveau sur les végétaux et la manière dont ils fonctionnent. Plusieurs chercheurs ont en effet essayer de démontrer que ces derniers disposaient bel et bien d’une intelligence qui leur était propre. Un sujet très nouveau qui fait la une du dernier numéro du magazine Science et Vie, actuellement en kiosque. Les plantes voient les couleurs, pas les images Avant toute chose, il convient d’abord de définir ce qui caractérise l’intelligence. « C’est le fait de connaître, de savoir, de communiquer, d’être conscient d’élaborer des stratégies, de résoudre des problèmes, de percevoir son environnement, de se souvenir, de classer, de hiérarchiser et de prendre des décisions », détaille François Bernier. Une fois ce postulat établi, il faut éviter les pièges de l’anthropomorphisme, à savoir prêter aux êtres vivants des comportements et sentiments humains, et ainsi ne voir l’intelligence que par ce seul prisme. C’est ce qu’on fait les différents scientifiques qui ont travaillé sur le sujet. Pour commencer, il faut déjà savoir si les plantes savent ce qui se passe autour d’elle, la « première étape de l’intelligence » note François Bernier. « Est-ce qu’elles voient ? Si oui, comment ? Et que voient-elles ? » Les plantes sont en effet dépourvues d’œil comme les animaux ou les humains peuvent l’être. Elles disposent en revanche de photorécepteurs sensibles à des longueurs d’onde, comme ceux qu’on peut trouver dans nos yeux. « Nous savons ainsi qu’elles peuvent voir les couleurs, pas les images. Contrairement à nous, elles n’ont pas un cerveau qui leur permet de traiter ce qu’elles voient. » Les plantes sont également sensibles à l’alternance jour/nuit, et savent détecter la présence d’autres plantes. On peut citer comme exemple la cuscute, un parasite végétal qui sait faire la différence entre un plant de blé et un plant de tomate autour duquel il viendra s’enrouler. « Les plantes qui ont inventé la guerre chimique » Deuxième question à se poser : les plantes sont-elles capables de sentir comme nous le faisons avec notre système olfactif ? Là encore, la réponse est affirmative comme l’illustre François Bernier : « On utilise de l’éthylène pour faire mûrir les bananes importées d’autres pays. Et si nous mettons un autre fruit à côté d’une banane ayant baigné dans ce gaz, on se rend compte qu’il mûrit plus vite qu’un fruit identique qui est isolé. » Ensuite, les chercheurs ont établi que les plantes savaient sentir le goût comme les humains, mais sans papilles gustatives. Leurs racines savent en effet détecter les éléments nutritifs présents dans le sol et ainsi se frayer un chemin jusqu’à eux. Les plantes savent aussi communiquer entre elles et avec leur environnement, même si elles n’émettent pas de son pour ce faire. Une communication chimique qui permet de détecter des plantes et des bactéries dans le sol, mais aussi une communication par les odeurs ou les couleurs pour attirer à elles les insectes pollinisateurs. Elles sont également capables d’émettre un signal de détresse quand elle est attaquée en produisant du salicylate de méthyle, considéré comme « l’aspirine de la plante ». « Cela devient un système de défense contre les pathogènes. En clair, ce sont les plantes qui ont inventé la guerre chimique », fait remarquer François Bernier. Un autre élément essentiel qui confirme l’intelligence des plantes est leur capacité à se souvenir. Une plante carnivore par exemple doit être touchée à au moins deux endroits différents en moins de trente secondes pour se refermer. « Ce qui veut dire que la plante se rappelle avoir été touchée une première fois. » De la mémorisation à la prise de décision Si on ne peut pour l’instant pas prouver que les plantes aient conscience d’être des plantes - comme les hommes -, on sait en revanche qu’elles ont conscience de l’endroit où elles se trouvent. « Elles détectent la lumière et sont capables de toucher. En fonction de cela, elles sont capables d’évaluer si cet environnement est propice à leur développement. On observe ainsi des plantes qui se développeront pour aller chercher davantage de lumière. » Car, oui, les plantes sont capables de prendre des décisions. Lors du fleurissement, elles peuvent être confrontées à plusieurs facteurs contradictoires leur indiquant que c’est le moment ou non de déclencher cette étape. Idem pour la graine qui prend la décision de germer en fonction des informations dont elle dispose. Encore plus étonnant, les plantes sont capables de transmettre des informations d’une génération à l’autre. « On a ainsi observé que deux groupes de plantes dont les parents avaient poussé respectivement à 10° et 30° présentaient des différences de taille lors de leur croissance alors qu’ils étaient disposés côte à côte. C’est ce qu’on appelle la mémoire épigénétique, une façon de transmettre à la génération suivante les stress accumulés dans la vie. » Dans le même registre, les chercheurs ont aussi observé des arbres qui produisaient un insecticide un an après avoir été infestés alors même qu’aucun insecte n’était présent à ce moment-là. Tous ces faits observés sont pour François Bernier la preuve que les plantes répondent bien aux critères de l’intelligence avec une notion de conscience qui est bien là, une capacité à communiquer, à prendre des décisions, à se défendre et à mémoriser. En revanche, les travaux menés par ces scientifiques n’ont pour l’instant pas démontré que les plantes entendaient. « Même si des expériences prouveraient l’influence de la musique sur la plante, les recherches qui ont été menées sur le sujet ont plutôt démontré que les plantes n’entendaient pas. Du coup, il vaut mieux continuer à les arroser et à leur donner de l’engrais. » Même pourvue d’intelligence, une plante a des besoins de plante.

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