Après six années difficiles, les apiculteurs alsaciens peuvent enfin souffler : la récolte de miel a été très satisfaisante et les pertes au cours de l’hiver s’inscrivent dans la moyenne. Cependant, l’avenir est de plus en plus incertain. En cause, le dérèglement climatique, des maladies et des parasites qui se présentent comme les prochains défis à relever, notamment pour l’ADA Grand Est qui forme les professionnels aux bonnes pratiques de l’apiculture.
Les apiculteurs alsaciens dressent le bilan de cette année 2018, entre soulagement après une hausse de la production qui fait suite à six années moroses, et incertitude due de nombreuses menaces. La première d’entre elles est le dérèglement climatique qui empêche toute perspective certaine d’une année à l’autre. « La confiance, nous l’aurions si la situation climatique était stable mais ce n’est pas du tout le cas ! » explique Alexis Ballis, conseiller spécialisé apicole à la Chambre d'agriculture Alsace. « Impossible de savoir comment seront les végétations les prochaines années, ni ce qu’il se passera en termes de pollution ou de pluviométrie. »
Saisons et floraisons en désordre
Au cours de l’hiver, les pertes des ruches se sont inscrites dans la continuité des années précédentes avec un taux de 11 %. À noter que de grandes disparités peuvent exister d’un rucher à l’autre. Après une sortie de l’hiver froide et pluvieuse, menaçant les abeilles, le printemps est arrivé brutalement vers le 10 avril. Les ruches ont vite rattrapé leur retard et assuré de belles récoltes : colza et pissenlit, mais aussi fruitiers, ont ouvert le bal des floraisons. Leur chevauchement a ensuite empêché d’avoir des creux dans la production. Le comportement des abeilles a été déstabilisé par cette situation et le travail des exploitants en a été désorganisé.
Si cette année la conjoncture inhabituelle a eu pourtant un effet bénéfique, rien ne permettait de le prévoir. « Nos parents avaient des calendriers de floraison précis », raconte Alexis Ballis. « Les variations allaient de 10 à 15 jours. Aujourd’hui, la place de ce calendrier est au musée. Les floraisons varient de 3 semaines à un mois. C’est devenu anarchique. Cette année nous avons eu de la chance. Les floraisons sont arrivées au bon moment et nous avons profité de la situation. » Conséquence directe pour le consommateur de ce calendrier des floraisons bousculé, les miels changent et leur goût évolue.
Parallèlement, les apiculteurs voient pointer différents dangers pour leurs ruches. Le petit coléoptère des ruches poursuit ses ravages en Italie. Le frelon asiatique, déjà présent en Champagne depuis 3 ans, se rapproche de plus en plus de l’Alsace. La maladie de la loque américaine, très grave et contagieuse, et le parasite Varroa destructor sont autant de risques encore difficiles à prévenir.
« Si 2018 aura été une très bonne année pour la production de miel, cela semble plutôt un effet d’aubaine dû au dérèglement climatique qu’une situation stable pour les apiculteurs », conclut le technicien.
La vente directe pour contrôler les prix
Grâce à un bilan économique positif, les apiculteurs remontent la pente et refont les stocks. Tandis que les années précédentes les récoltes ont chuté de 50 %, 2018 a vu les moyennes remonter, allant de 25 à 50 kg par ruche pour une production de référence de 20 à 35 kg. Les exploitations les plus faibles sont rassurées.
Mais, le prix d’achat de son côté baisse fortement sur le marché du gros, hors label BIO. « Il faut ajouter à tout cela les problématiques du commerce international puisque le miel est principalement issu de l’importation, et la fraude (des miels importés et vendus au prix fort). Le marché du miel est complètement fou au niveau mondial », précise Alexis Ballis. Le miel de luzerne par exemple s’est vendu à 3 euros le kilo, en dessous du prix de revient situé entre 4,5 et 5 euros. Pour faire face, les apiculteurs de la région peuvent privilégier le marché au détail et la vente directe où le prix au kilo se maintient autour de 14 euros.
Une association régionale pour se former et échanger
De son côté, l’ADA Grand Est fait aussi le bilan de son action. « Un des grands temps forts de cette année a été la première journée technique du Grand Est. Organisée en Lorraine, elle a rassemblé plus de 60 apiculteurs et des intervenants, professionnels, techniciens et scientifiques, venus de la France entière. » Selon Alexis Ballis, les retours après cette première édition sont très positifs. « Les jeunes porteurs de projets et les apiculteurs confirmés ont pu échanger sur des questions techniques comme la lutte contre les parasites et les interactions entre les abeilles sauvages et domestiques. Des démonstrations de matériels ont aussi eu lieu. »
Au cœur de l’action de l’ADA Grand Est se trouvent les formations. « La préparation à l’hiver est un des points techniques déterminants. C’est même le principal facteur qui explique la mortalité », détaille Alexis Ballis. C’est un des messages importants porté par l’organisation. Les formations et des enquêtes sont mises en place pour surveiller cela de près.
Autre élément essentiel, la notion de « responsabilité de l’éleveur ». Tous les éleveurs ont un intérêt à prendre soin de leurs animaux, et cela est particulièrement vrai pour les apiculteurs à cause du rôle prédominant des abeilles dans l’écosystème. C’est pourquoi, de plus en plus, l’association cherche à se faire entendre au-delà du secteur apicole. « Nous délivrons des conseils pour tous les exploitants agricoles. » Ces actions de formation et de sensibilisation peuvent par exemple s’adresser aux céréaliers qui voudraient améliorer leurs pratiques. « Nous expliquons le fonctionnement de l’apiculture et présentons nos problématiques afin de développer les bonnes stratégies dans une synergie entre agriculteurs et apiculteurs. Ainsi, l’an dernier sur les treize formations proposées, deux s’adressaient spécifiquement au milieu agricole. » En 2019, l’ADA Grand Est prévoit d’ailleurs le recrutement d’un nouveau stagiaire tout dédié à cette action.