Jean Fuchs et Émilien Revers
Des raisins très sociaux
Jean Fuchs et Émilien Revers
Publié le 22/08/2020
Actuellement installés dans une cave du domaine Léon Boesch, à Soultzmatt, Jean Fuchs et Émilien Revers se sont lancé le pari de créer un domaine viticole en Alsace « à partir de rien ». Sans héritage, sans financements bancaires, mais avec beaucoup d’idées en tête, les deux amis entendent bien se « faire une place » dans le créneau en vogue des vins nature.
C’est le produit social par excellence. On peut l’appeler riesling, merlot, syrah, gewurztraminer ou pinot gris, le raisin reste l’ingrédient phare de la convivialité, vinique du moins. Celle qui se tisse tout naturellement entre amateurs éclairés, passionnés, producteurs ou simples consommateurs en quête de moments légers et joyeux. Pour Jean Fuchs et Émilien Revers, elle a commencé il y a plus de dix ans, sur les bancs du lycée agricole de Rouffach, au cours de leur première année de BTS technico-commercial Vins et spiritueux. Émilien n’embraye pas la deuxième, conscient de l’erreur d’orientation qu’il venait de commettre. Il préfère intégrer le monde du travail sans attendre, en mettant à profit ses compétences hôtelières acquises au lycée Storck de Guebwiller. Il passe d’un restaurant à l’autre, certains gastronomiques d’autres non, pour finir sommelier à La Closerie, l’antre de la bistronomie et des vins bien choisis à Illzach. Il y reste un an seulement, le temps d’y rencontrer plein de vignerons de petites structures, plutôt orientés biodynamie et « nature ». La philosophie le séduit et l’encourage à retourner sur les bancs de l’école une dernière fois. Il s’engage dans un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole au CFPPA de Rouffach. Pour la partie pratique, il est accueilli par Laurent Barth, vigneron bio à Bennwihr. Son diplôme en poche, l’appel de l’installation se met à résonner en lui. En Alsace ou ailleurs, l’essentiel est pour lui de se lancer avec la perspective de « s’exprimer » à son tour. Pendant ce temps, son comparse Jean reste sur les chemins multiples de la viticulture. Après avoir décroché son BTS, il travaille quelque temps dans un bar à vins colmarien avant de partir à la découverte des vignobles de France et du monde. Une fois l’hémisphère nord, une fois l’hémisphère sud. Il découvre les travaux de la vigne, ceux de la cave. Six années de terrain qui lui donnent l’envie d’aller plus loin dans le métier. Il revient à Rouffach pour suivre un BTS Viti-oeno en apprentissage au domaine Léon Boesch, à Soultzmatt. À partir de là, une certitude née : celle de vouloir s’installer, lui aussi, à son propre compte, celle de vouloir s’exprimer « à 360 °» dans le vin, du travail dans la vigne à la commercialisation. Pas de banque, pas d’héritage et beaucoup d’idées Si chacun a tracé sa route pendant toutes ces années, le lien est toujours resté présent entre les deux hommes. À l’ère des réseaux sociaux, peu importe qu’on soit à Melbourne, Cognac ou Riquewihr, les amis ne sont jamais loin, un clic suffit. Mais voilà, vouloir devenir vigneron, qui plus est en Alsace, quand on n’a pas d’héritage de quelque forme que ce soit, quand on n’a pas des milliers d’euros en réserve, mais qu’on a des idées plein la tête relève plus de la gageure qu’autre chose. Qui plus est quand le foncier viticole, si onéreux en Alsace, semble hors de portée. Plutôt que de se laisser décourager, les deux copains de classe décident de s’unir pour créer un domaine en commun. « C’est plus sympa de s’installer à plusieurs. Et puis c’est plus enrichissant d’avoir deux avis différents plutôt qu’un », justifie Jean. Nés au début des années 1990, les deux jeunes vignerons sont les parfaits ambassadeurs de cette génération Y, si prompte au relationnel, au partage, qui maîtrise les nouvelles technologies de l’information et de la communication sans faire fi de la convivialité inhérente aux rapports humains. Le nom de leur structure était tout trouvé : les Raisins sociaux. Un jeu de mots subtil qui résume très bien la modeste ambition de ces nouveaux venus dans le paysage viticole alsacien. Pour se lancer, ils se sont d’abord appuyés sur quelques ares de vignes abandonnées qu’ils ont pu récupérer. Pas de quoi remplir une cave, mais suffisant pour multiplier les essais de vinification. En 2018, ce ne sont pas moins de 25 microcuvées qui sont imaginées, travaillées et mises en bouteille. Une ébauche qui mûrit considérablement un an plus tard, lors d’un repas d’anciens de promo. Ils y croisent Florian Spannagel, un autre ami du lycée, qui s’installe alors à son compte sur des coteaux situés à Kaysersberg Vignoble. Un autre représentant de cette génération qui souhaite prendre une voie différente que celles prises par son père et son grand-père avant lui : produire des raisins en biodynamie, en y associant les vertus de l’agroforesterie. « Ce projet correspondait à ce qu’on voulait. On lui a proposé de lui acheter une partie de ses raisins. À partir de là, les choses ont commencé à décoller doucement », témoignent les deux associés devenus négociants par la force des choses. « Disons que cela permet de se faire la main et de faire entrer un peu de trésorerie. Mais à terme, on souhaiterait posséder entre 1,5 et 2 ha chacun. Plus ceux exploités par Florian, cela ferait 6 ha, ce qui permettrait de dégager un salaire à chacun. Mais personnellement, je cherche des vignes depuis 2018. On me propose 1 000 euros pour 10 ares. Les tarifs actuels sont indécents », déplore Jean. En attendant, ils gagnent leurs vies en travaillant comme ouvriers viticoles au sein du domaine Geschickt, à Ammerschwihr. « Ça paie le loyer et cela nous permet de monter notre structure viticole progressivement », explique Émilien. Un « grain de sable » dans le paysage viticole Ils ont la chance d’être libre de toute pression dans leur aventure, qu’elle soit financière ou autre. « Nous n’avons aucun héritage de foncier et aucun soutien des banques. Nous créons vraiment un domaine à partir de rien », souligne Jean. Petit à petit, au hasard de rencontres bienveillantes, les briques du projet s’assemblent. Le domaine Léon Boesch leur loue une cave située au cœur de Soultzmatt. Une mise en selle plus que bienvenue qui leur a permis de stocker leur première production. Mais très bientôt, il leur faudra partir s’ils veulent développer leur activité. « Déjà pour la vendange de cette année, il nous faudra probablement un deuxième local tampon. En 2021, on compte quadrupler le volume de bouteilles produites. C’est pour cela qu’on cherche un bâtiment d’au moins 250 m2. On aimerait bien se rapprocher de Kientzheim, mais nous étudierons toutes les possibilités. Pourquoi ne pas aller dans le Bas-Rhin où le foncier est un peu plus accessible ? Tout dépendra de ce qu’on trouve », annoncent-ils. Tout dépendra aussi des portes qu’on leur ouvrira. Ils le reconnaissent sans peine : « Personne ne s’intéresse à nous dans le milieu professionnel. Nous ne sommes qu’un grain de sable. Le seul discours qu’on entend, notamment de vignerons assez âgés, c’est de dire qu’on est fous de se lancer au vu du contexte actuel. Mais nous, on y croit. Il y a des choses à faire dans le vin nature. » Du pinot gris au merlot Pour l’instant, ils peuvent s’appuyer sur le retour encourageant de leurs premières « vraies » vendanges, effectuées en 2019. Près de 4 500 bouteilles ont été produites, dont deux tiers issus des raisins de Florian Spannagel. Le reste provient… du sud de la France. « Dans un salon, nous avons rencontré des vignerons qui avaient du merlot à vendre. Du coup, nous sommes allés vendanger avec eux et nous avons ramené les raisins ici. C’est probablement la première fois que du merlot est vinifié en Alsace ! » Évidemment, vendu en vin de France, tout comme l’ensemble des vins issus des raisins « alsaciens » de Florent Spannagel. « Déjà, nous n’avons pas forcément le temps pour les dégustations d’agrément. Ensuite, nous avons plus de liberté pour essayer des choses comme mélanger du pinot noir et du pinot gris, ce que le cahier des charges de l’AOC Alsace n’autorise pas », détaille Jean. Ils travaillent avec des petits rendements de 30 hl/ha dans des parcelles où tout le travail est effectué à la main, à dos d’homme ou assisté d’un cheval de trait. Forcément, tout cela a un coût. « C’est certain qu’on ne pourra pas produire des canons à cinq euros. Ce n’est de toute manière pas ce qu’on recherche. Mais nous pensons qu’il y a de la place pour tous types de vins en Alsace. C’est d’ailleurs la grande force de cette région : sa diversité, tant de terroirs, que de profils de vignerons. En face, on ressent une demande croissante des consommateurs pour des vins plus typés nature, notamment parmi les jeunes consommateurs », estime Jean. Les deux amis se refusent néanmoins à devenir « élitistes ». Pour eux, c’est essentiel de pouvoir proposé un produit à chaque type de bourse. D’où leur idée de produire, en parallèle de leurs vins, des cidres et bières plus accessibles financièrement. Une question de « feeling » Aujourd’hui, leurs vins sont écoulés chez des cavistes et dans la restauration. Petit à petit, au gré des salons, ils réussissent à se faire connaître et à séduire. « Dans de tels évènements, on peut discuter tranquillement. On remarque que les gens sont intéressés parce qu’on est nouveaux dans ce milieu, mais aussi parce qu’on a une vision un peu différente », poursuit Émilien. Après l’annulation du Salon des vins libres de Molsheim en mai dernier, ils ont désormais hâte de participer au salon Brut(es) qui aura lieu à Mulhouse les 7 et 8 novembre prochain. « C’est l’occasion idéale de rencontrer des intermédiaires, aux larges carnets d’adresses, capables de vendre nos vins en France et à l’étranger. C’est indispensable. Tous seuls, ça serait un peu compliqué de démarcher tous les clients potentiels », admettent-ils lucidement. Ce qui compte au final, c’est d’être dans le verre du consommateur, que le vin soit nature, bio ou conventionnel. « Il y en a pour tous les goûts et c’est tant mieux. Un vin standard est fait pour plaire à une majorité de gens. Dans un vin nature, on est plus dans l’inattendu. Les vins seront différents chaque année. On ne gomme rien, on laisse s’exprimer le millésime. Tout ce qu’on essaie de faire, c’est de s’exprimer à travers le raisin. C’est une question de feeling avant tout. »












