Vigne

Jean Fuchs et Émilien Revers

Des raisins très sociaux

Publié le 22/08/2020

Actuellement installés dans une cave du domaine Léon Boesch, à Soultzmatt, Jean Fuchs et Émilien Revers se sont lancé le pari de créer un domaine viticole en Alsace « à partir de rien ». Sans héritage, sans financements bancaires, mais avec beaucoup d’idées en tête, les deux amis entendent bien se « faire une place » dans le créneau en vogue des vins nature.

C’est le produit social par excellence. On peut l’appeler riesling, merlot, syrah, gewurztraminer ou pinot gris, le raisin reste l’ingrédient phare de la convivialité, vinique du moins. Celle qui se tisse tout naturellement entre amateurs éclairés, passionnés, producteurs ou simples consommateurs en quête de moments légers et joyeux. Pour Jean Fuchs et Émilien Revers, elle a commencé il y a plus de dix ans, sur les bancs du lycée agricole de Rouffach, au cours de leur première année de BTS technico-commercial Vins et spiritueux. Émilien n’embraye pas la deuxième, conscient de l’erreur d’orientation qu’il venait de commettre. Il préfère intégrer le monde du travail sans attendre, en mettant à profit ses compétences hôtelières acquises au lycée Storck de Guebwiller. Il passe d’un restaurant à l’autre, certains gastronomiques d’autres non, pour finir sommelier à La Closerie, l’antre de la bistronomie et des vins bien choisis à Illzach. Il y reste un an seulement, le temps d’y rencontrer plein de vignerons de petites structures, plutôt orientés biodynamie et « nature ». La philosophie le séduit et l’encourage à retourner sur les bancs de l’école une dernière fois. Il s’engage dans un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole au CFPPA de Rouffach. Pour la partie pratique, il est accueilli par Laurent Barth, vigneron bio à Bennwihr. Son diplôme en poche, l’appel de l’installation se met à résonner en lui. En Alsace ou ailleurs, l’essentiel est pour lui de se lancer avec la perspective de « s’exprimer » à son tour. Pendant ce temps, son comparse Jean reste sur les chemins multiples de la viticulture. Après avoir décroché son BTS, il travaille quelque temps dans un bar à vins colmarien avant de partir à la découverte des vignobles de France et du monde. Une fois l’hémisphère nord, une fois l’hémisphère sud. Il découvre les travaux de la vigne, ceux de la cave. Six années de terrain qui lui donnent l’envie d’aller plus loin dans le métier. Il revient à Rouffach pour suivre un BTS Viti-oeno en apprentissage au domaine Léon Boesch, à Soultzmatt. À partir de là, une certitude née : celle de vouloir s’installer, lui aussi, à son propre compte, celle de vouloir s’exprimer « à 360 °» dans le vin, du travail dans la vigne à la commercialisation. Pas de banque, pas d’héritage et beaucoup d’idées Si chacun a tracé sa route pendant toutes ces années, le lien est toujours resté présent entre les deux hommes. À l’ère des réseaux sociaux, peu importe qu’on soit à Melbourne, Cognac ou Riquewihr, les amis ne sont jamais loin, un clic suffit. Mais voilà, vouloir devenir vigneron, qui plus est en Alsace, quand on n’a pas d’héritage de quelque forme que ce soit, quand on n’a pas des milliers d’euros en réserve, mais qu’on a des idées plein la tête relève plus de la gageure qu’autre chose. Qui plus est quand le foncier viticole, si onéreux en Alsace, semble hors de portée. Plutôt que de se laisser décourager, les deux copains de classe décident de s’unir pour créer un domaine en commun. « C’est plus sympa de s’installer à plusieurs. Et puis c’est plus enrichissant d’avoir deux avis différents plutôt qu’un », justifie Jean. Nés au début des années 1990, les deux jeunes vignerons sont les parfaits ambassadeurs de cette génération Y, si prompte au relationnel, au partage, qui maîtrise les nouvelles technologies de l’information et de la communication sans faire fi de la convivialité inhérente aux rapports humains. Le nom de leur structure était tout trouvé : les Raisins sociaux. Un jeu de mots subtil qui résume très bien la modeste ambition de ces nouveaux venus dans le paysage viticole alsacien. Pour se lancer, ils se sont d’abord appuyés sur quelques ares de vignes abandonnées qu’ils ont pu récupérer. Pas de quoi remplir une cave, mais suffisant pour multiplier les essais de vinification. En 2018, ce ne sont pas moins de 25 microcuvées qui sont imaginées, travaillées et mises en bouteille. Une ébauche qui mûrit considérablement un an plus tard, lors d’un repas d’anciens de promo. Ils y croisent Florian Spannagel, un autre ami du lycée, qui s’installe alors à son compte sur des coteaux situés à Kaysersberg Vignoble. Un autre représentant de cette génération qui souhaite prendre une voie différente que celles prises par son père et son grand-père avant lui : produire des raisins en biodynamie, en y associant les vertus de l’agroforesterie. « Ce projet correspondait à ce qu’on voulait. On lui a proposé de lui acheter une partie de ses raisins. À partir de là, les choses ont commencé à décoller doucement », témoignent les deux associés devenus négociants par la force des choses. « Disons que cela permet de se faire la main et de faire entrer un peu de trésorerie. Mais à terme, on souhaiterait posséder entre 1,5 et 2 ha chacun. Plus ceux exploités par Florian, cela ferait 6 ha, ce qui permettrait de dégager un salaire à chacun. Mais personnellement, je cherche des vignes depuis 2018. On me propose 1 000 euros pour 10 ares. Les tarifs actuels sont indécents », déplore Jean. En attendant, ils gagnent leurs vies en travaillant comme ouvriers viticoles au sein du domaine Geschickt, à Ammerschwihr. « Ça paie le loyer et cela nous permet de monter notre structure viticole progressivement », explique Émilien.     Un « grain de sable » dans le paysage viticole Ils ont la chance d’être libre de toute pression dans leur aventure, qu’elle soit financière ou autre. « Nous n’avons aucun héritage de foncier et aucun soutien des banques. Nous créons vraiment un domaine à partir de rien », souligne Jean. Petit à petit, au hasard de rencontres bienveillantes, les briques du projet s’assemblent. Le domaine Léon Boesch leur loue une cave située au cœur de Soultzmatt. Une mise en selle plus que bienvenue qui leur a permis de stocker leur première production. Mais très bientôt, il leur faudra partir s’ils veulent développer leur activité. « Déjà pour la vendange de cette année, il nous faudra probablement un deuxième local tampon. En 2021, on compte quadrupler le volume de bouteilles produites. C’est pour cela qu’on cherche un bâtiment d’au moins 250 m2. On aimerait bien se rapprocher de Kientzheim, mais nous étudierons toutes les possibilités. Pourquoi ne pas aller dans le Bas-Rhin où le foncier est un peu plus accessible ? Tout dépendra de ce qu’on trouve », annoncent-ils. Tout dépendra aussi des portes qu’on leur ouvrira. Ils le reconnaissent sans peine : « Personne ne s’intéresse à nous dans le milieu professionnel. Nous ne sommes qu’un grain de sable. Le seul discours qu’on entend, notamment de vignerons assez âgés, c’est de dire qu’on est fous de se lancer au vu du contexte actuel. Mais nous, on y croit. Il y a des choses à faire dans le vin nature. »     Du pinot gris au merlot Pour l’instant, ils peuvent s’appuyer sur le retour encourageant de leurs premières « vraies » vendanges, effectuées en 2019. Près de 4 500 bouteilles ont été produites, dont deux tiers issus des raisins de Florian Spannagel. Le reste provient… du sud de la France. « Dans un salon, nous avons rencontré des vignerons qui avaient du merlot à vendre. Du coup, nous sommes allés vendanger avec eux et nous avons ramené les raisins ici. C’est probablement la première fois que du merlot est vinifié en Alsace ! » Évidemment, vendu en vin de France, tout comme l’ensemble des vins issus des raisins « alsaciens » de Florent Spannagel. « Déjà, nous n’avons pas forcément le temps pour les dégustations d’agrément. Ensuite, nous avons plus de liberté pour essayer des choses comme mélanger du pinot noir et du pinot gris, ce que le cahier des charges de l’AOC Alsace n’autorise pas », détaille Jean. Ils travaillent avec des petits rendements de 30 hl/ha dans des parcelles où tout le travail est effectué à la main, à dos d’homme ou assisté d’un cheval de trait. Forcément, tout cela a un coût. « C’est certain qu’on ne pourra pas produire des canons à cinq euros. Ce n’est de toute manière pas ce qu’on recherche. Mais nous pensons qu’il y a de la place pour tous types de vins en Alsace. C’est d’ailleurs la grande force de cette région : sa diversité, tant de terroirs, que de profils de vignerons. En face, on ressent une demande croissante des consommateurs pour des vins plus typés nature, notamment parmi les jeunes consommateurs », estime Jean. Les deux amis se refusent néanmoins à devenir « élitistes ». Pour eux, c’est essentiel de pouvoir proposé un produit à chaque type de bourse. D’où leur idée de produire, en parallèle de leurs vins, des cidres et bières plus accessibles financièrement.       Une question de « feeling » Aujourd’hui, leurs vins sont écoulés chez des cavistes et dans la restauration. Petit à petit, au gré des salons, ils réussissent à se faire connaître et à séduire. « Dans de tels évènements, on peut discuter tranquillement. On remarque que les gens sont intéressés parce qu’on est nouveaux dans ce milieu, mais aussi parce qu’on a une vision un peu différente », poursuit Émilien. Après l’annulation du Salon des vins libres de Molsheim en mai dernier, ils ont désormais hâte de participer au salon Brut(es) qui aura lieu à Mulhouse les 7 et 8 novembre prochain. « C’est l’occasion idéale de rencontrer des intermédiaires, aux larges carnets d’adresses, capables de vendre nos vins en France et à l’étranger. C’est indispensable. Tous seuls, ça serait un peu compliqué de démarcher tous les clients potentiels », admettent-ils lucidement. Ce qui compte au final, c’est d’être dans le verre du consommateur, que le vin soit nature, bio ou conventionnel. « Il y en a pour tous les goûts et c’est tant mieux. Un vin standard est fait pour plaire à une majorité de gens. Dans un vin nature, on est plus dans l’inattendu. Les vins seront différents chaque année. On ne gomme rien, on laisse s’exprimer le millésime. Tout ce qu’on essaie de faire, c’est de s’exprimer à travers le raisin. C’est une question de feeling avant tout. »  

Association des viticulteurs d'Alsace (Ava)

Des vendanges dès le 24 août, des rendements par cépage

Publié le 21/08/2020

L’assemblée générale des viticulteurs d’Alsace s’est déroulée mardi 18 août dans un climat plus serein qu’un mois auparavant. Les professionnels ont acté la date de ces vendanges 2020. Ce sera à partir de ce lundi 24 août pour le crémant et du jeudi 3 septembre pour l’ensemble de l’appellation. Les rendements, eux, ont cette fois fait l’objet d’un large consensus : 70 hl/ha pour le crémant et 65 hl/ha pour chaque cépage avec la possibilité d’ajouter 5 hl de volume complémentaire individuel (VCI).

Si le Parc-Expo de Colmar était toujours fermé aux véhicules et « protégé » par quelques policiers, il n’y avait pas, cette fois, de manifestation. Les tractations en coulisse entre les représentants des familles professionnelles du vignoble ces dernières semaines ont permis de retrouver la sérénité nécessaire pour l’organisation de cette nouvelle réunion. Le président de l’Ava, Jérôme Bauer, a cependant ouvert la discussion en poussant un double coup de gueule. À l’adresse de l’État et de son administration tout d’abord. « On nous laisse tomber alors que la filière viticole française a déjà perdu 300 millions d’euros (M€). Les États-Unis maintiennent leur surtaxe de 25 % sur les vins français. La viticulture est la victime collatérale d’un problème qui concerne Airbus. Face à cette double crise sanitaire et économique, l’État n’est pas là pour nous accompagner alors que la filière représente tout de même plus de 600 000 emplois. Pendant le confinement, la viticulture a peu bénéficié de chômage partiel car nous étions nombreux à avoir beaucoup de travail dans les vignes. On estime cette exonération de charges à 250 M€. Il est vraiment temps que l’État prenne la mesure de ce qui arrive. La crise sanitaire n’est pas derrière nous et la crise économique est à peine devant nous », s’inquiète Jérôme Bauer. Son second coup de gueule s’adresse à celles et ceux qui sont derrière un clavier d’ordinateur ou sur leurs téléphones portables. « C’est facile de critiquer. Mais, où sont ces gens ? Que font-ils pour les autres ? L’association des viticulteurs d’Alsace, ce n’est pas qu’un président, mais tout un conseil d’administration. C’est surtout nous toutes et tous ! Nous ne sommes pas des professionnels politiques. Alors, que ces gens atterrissent. Il n’y a pas de solution miraculeuse. Au conseil d’administration, nous consacrons du temps pour le collectif. Il est donc temps d’arrêter ces débats stériles et nauséabonds sur les réseaux sociaux. Il faut débattre aux assemblées générales organisées régulièrement dans les sous-régions et, comme aujourd’hui, en plénière », ajoute le président de l’Ava. Attention à la sécheresse Après un point sur la situation économique par Gilles Neusch et le contrôle de maturité par Arthur Froehly (lire encadrés), un tour d’horizon des sous-régions a été effectué pour fixer la date de ces vendanges 2020. Il est généralement fait état de raisins sains, d’un bon potentiel, d’une faible pression de maladies, de degrés alcooliques intéressants ou encore de belles acidités. En revanche, le vignoble souffre de la sécheresse. Dans le secteur de Kayserberg-Colmar par exemple, des vignes sont en phase de décrochage. Des vendanges « à la carte » seront nécessaires sur le secteur de Ribeauvillé. Elles devront être étalées du côté de Barr où, par endroits, cette situation de sécheresse est qualifiée de catastrophique. L’état sanitaire impeccable de la vigne atténue l’inquiétude face à la sécheresse du côté de Molsheim. Un rapide accord est alors trouvé. Les vendanges de crémant pourront débuter dès ce lundi 24 août. Celles de l’ensemble de l’appellation Alsace se feront à partir du jeudi 3 septembre. Naturellement, il existe comme les années passées un dispositif de prévendange. Les demandes sont à faire auprès des services de l’Inao, la veille, en précisant les parcelles concernées et les degrés contrôlés. Cela a, par exemple, été le cas du domaine Sick-Dreyer à Ammerschwihr dès le lundi 17 août.     Privilégier la souveraineté du vignoble La question des rendements s’est enfin invitée à la table des discussions. Sans attendre, Jérôme Bauer annonce - ce qui n’était plus qu’un secret de polichinelle - que le conseil d’administration de l’Ava a validé un rendement par cépage de 65 hl/ha, assorti d’un volume complémentaire individuel (VCI) de 5 hl/ha par cépage. Le crémant restant, comme prévu depuis longtemps, sur la base de 70 hl/ha. « C’est une décision forte et un signal intéressant pour l’avenir car ce modèle qui est discuté depuis plusieurs années pourrait devenir la règle à l’avenir », souligne Jérôme Bauer. En fin de réunion, il ajoute même qu’il est « illusoire de penser que l’on puisse repasser à 80 hl/ha l’an prochain ». Mais, le président de l’Ava en convient, cet accord qui permet d’obtenir un consensus, ne satisfait personne véritablement. Immédiatement, on le constate avec la réaction de Christian Kohser, membre du bureau de l’Ava. « Quel intérêt de faire du VCI ? Ces 65 hl/ha ne tiennent pas compte de la réalité économique de chaque cépage. » Lors du vote, il fera partie de cette petite minorité à voter contre ces rendements, dits consensuels. Consensuel est bien le terme approprié. Tour à tour, Pierre-Olivier Baffrey pour la coopération, Pierre-Heydt-Trimbach pour le négoce et Francis Backert pour les vignerons indépendants se montrent solidaires de la position prise par le conseil d’administration de l’Ava. « Même si je suis d’accord avec Christian Kohser, la coopération porte ce consensus. Il est aujourd’hui raisonnable et souhaitable d’avoir cet accord pour montrer que nous prenons notre destin en mai. Nous espérons maintenant que la reprise sera bien là car cette baisse des rendements sera douloureuse. Oui, je suis favorable à ce qui est proposé. » Incité par Jérôme Bauer, Pierre Hedyt-Trimbach lui donne raison en hochant de la tête. Francis Backert rappelle le positionnement historique du syndicat des vignerons indépendants d’Alsace. « La position des 60 hl/ha ne nous paraissait pas suicidaire au regard des capacités de mise en marché cette année. Néanmoins, nous ne revenons pas sur notre parole de soutien pour ces 65 hl/ha car il faut privilégier la souveraineté du vignoble. Les défis à venir sont d’une ampleur plus importante que d’avoir des discussions à rallonge sur quelques hectolitres », estime le vigneron.     Efforts et espoirs Après le « jeu » des questions-réponses avec la salle, l’assemblée générale approuve à une très large majorité ce rendement de 65 hl/ha pour chaque cépage. Au lieu d’appliquer un rendement global à l’ensemble de chaque exploitation - permettant de jongler à la baisse ou à la hausse avec des volumes selon chaque cépage tout en respectant le rendement butoir -, il a donc été décidé d’abandonner cette année ce modèle de production. Cette fin des butoirs contraint du même coup les professionnels à mettre obligatoirement un hectolitre de vignes en face des 65 hl. Je suis conscient de l’effort à fournir. Il va falloir gagner des parts de marché et ne pas baisser les prix. J’ai espoir qu’on puisse très vite redresser la barre », conclut, satisfait et optimiste, Jérôme Bauer. Reste, à l’issue de ce vote, à avoir la validation du Crinao. Les professionnels se montrant raisonnablement optimistes là également. Philippe Stievenard, directeur de direction départementale des territoires (DDT) a tenu à saluer cet accord en fin de réunion. « Il est essentiel que vous ayez trouvé un accord sur la limitation de la production pour aborder ces vendanges avec davantage de sérénité. Je dois saluer vos efforts. Cette baisse des rendements devra se poursuivre par votre réflexion dans la mise en place d’outils permettant de privilégier une production cépage par cépage. En attendant, bonnes vendanges à toutes et à tous. Restez vigilants collectivement et individuellement face à la crise sanitaire. » Une vigilance qui passe par la lecture préalable d’un « guide préconisations sanitaires » de 32 pages. « Lisez-le et diffusez ces recommandations auprès de vos vendangeurs. Chaque domaine doit désigner un « référent Covid-19 » chargé de veiller à ce que ces consignes de sécurité soient respectées », prévient Simone Kieffer pour l’Ava. Les vendanges 2020 s’annoncent donc résolument inhabituelles. Outre cette baisse des rendements, les viticulteurs sont incités à porter le masque, à respecter la distanciation et adopter les mesures sanitaires adéquates.   Lire aussi : Le Crinao contre la proposition de l'Ava de 70 hl/ha, suite au 18 août, sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin. Quelle stratégie face à la déconsommation ?, sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin. Les difficultés de la filière des vins d’Alsace analysées par le premier financeur de la viticulture, sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin. Les vendangeurs prennent la grappe, sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.

La Grange de l’oncle Charles à Ostheim

Des terroirs bourrés d’émotions

Publié le 15/08/2020

À Ostheim, Jérôme François et Yann Bury sont associés au sein de la Grange de l’oncle Charles, un jeune domaine en biodynamie parti de presque rien en 2014. En quelques années à peine, ils ont su se faire une place chez des cavistes réputés et des tables de grands restaurants en France et dans le monde. Leur credo : des vins de terroir sources « d’émotions viniques » pour ceux qui les boivent.

D’une petite grange aux tables étoilées. En quelques années à peine, Jérôme François et Yann Bury ont su imposer leurs vins, leur style, leur identité dans le petit monde des vins naturels alsaciens. L’histoire commence en 2014, lorsque Jérôme hérite de 15 ares de vignes familiales et réussit à mettre la main sur 35 ares de vignes à Ammerschwihr. Il s’installe à Ostheim, près de Colmar, dans la grange de son grand-oncle polyculteur, Charles. L’idée d’un nom de domaine émerge naturellement : la grange de l’oncle Charles. « Le grand-père qui m’a légué les vignes s’appelait aussi comme ça. Du coup, ça semblait très pertinent de choisir ce nom. » Avant de bifurquer vers la viticulture, Jérôme a été charpentier pendant cinq années. Le travail manuel, déjà. Mais au fond de lui, il y avait cet appel de la vigne, une passion transmise durant l’enfance par son grand-père, technicien viticole de son état. Manquaient à l’appel les compétences nécessaires pour se lancer dans une telle aventure. Il se forme, il apprend. « J’avais un bon prof, Jean Schaetzel, qui a fait beaucoup pour la bio et la biodynamie. Et puis il y a eu le stage au domaine Bott-Geyl, à Beblenheim. La révélation. C’est en goûtant leurs vins que j’ai découvert les vins de terroir. Jusqu’alors, j’avais une culture du vin basique. Là, je découvrais une philosophie dans laquelle je me retrouvais. » Son objectif est clair : produire des vins qui ont de la « matière », qui sont « longs », sans faire mention du cépage, ou alors discrètement sur la contre-étiquette. « Je préfère assembler ou complanter sur un même lieu, pour en extraire toute la quintessence », explique-t-il simplement. Une question de feeling Avec ses 50 premiers ares, il produit 1 000 bouteilles. Parfait pour se faire un peu la main, moins pour en extraire un salaire décent. Les trois années suivantes, il fait le tour du vignoble en quête de nouvelles surfaces à exploiter. Il rencontre des vignerons partageant la même philosophie que lui. « J’ai été super bien accueilli », se souvient-il encore. Les 50 ares deviennent 6 ha, les 1 000 bouteilles deviennent 50 000. L’ascension est fulgurante. Cela commence à faire beaucoup pour Jérôme qui sollicite Yann pour le rejoindre à la fin de l’année 2017. « On s’était rencontrés en formation. Le courant est tout de suite passé entre nous. » Pour Yann, c’était l’occasion inespérée de pouvoir s’installer. Cet enfant de Scherwiller a lui aussi grandi à proximité des vignes. Son parrain, Yves Dietrich, a créé le domaine Achillée en 2016 avec ses deux fils. « Ils m’avaient d’ailleurs proposé de venir travailler avec eux en tant qu’ouvrier viticole. Et puis Jérôme m’a contacté et j’ai foncé. Je rêvais de m’installer, mais je n’avais aucun patrimoine, à part cinq petits ares qu’on m’avait donnés. L’opportunité était belle, d’autant plus que le feeling était bon avec Jérôme et que la philosophie autour des vins biodynamiques me plaisait beaucoup », témoigne Yann. Avoir confiance en soi Aujourd’hui, les deux associés produisent du vin sur une surface de 7 ha qui va d’Ammerschwihr à Rodern en passant par Saint-Hippolyte ou Kaysersberg. Une diversité de terroirs principalement granitiques, hormis le Rosacker à Hunawihr, marno-calcaire. « Si on ajoute la diversité des raisins de nos apporteurs, cela nous offre un grand panel de créativité et de vins à élaborer. C’est une chance ! », considère Yann. Toutes ces surfaces sont en location, le reste des raisins est acheté auprès de cinq apporteurs qui sont dans la même philosophie qu’eux. Au début de l’année, Morgane, la meilleure amie de Jérôme, les a rejoints en tant que salariée de l’entreprise. Pour générer trois revenus convenables, les deux vignerons ont fait le choix de la valorisation qualitative avec des rendements faibles, entre 20 et 25 hl/ha, sans mécanisation, sans intrants, pour des bouteilles allant de 14 euros jusqu’à 50 euros pour des grands crus. « Avant de se lancer dans le métier, on savait qu’on pouvait faire des vins à des prix élevés, en Alsace aussi. On s’est décomplexés et on s’est fait confiance. Après, il faut que ce prix soit en relation avec un travail, une qualité soigneusement élaborée. Et ça doit être valorisé. On est aussi obligé de vendre plus si on veut avoir la même rentabilité que celui qui travaille à 50 hl/ha. Et puis, c’est un fait : le prix des fermages, c’est un truc de fou quand même. Si on veut rentrer dans nos frais, on n’a pas trop le choix », indique Jérôme. Un « engouement » à l’export La grande majorité de la production est vendue à l’export dans 14 pays. Les Japonais notamment, mais aussi les Coréens, les Italiens et les Américains font partie des gros acheteurs. Le reste de la production (20 %) est vendu en Alsace et à Paris chez des cavistes et à des restaurants gastronomiques, certains étoilés Michelin comme Le Chambard à Kaysersberg, La Table du gourmet à Riquewihr, ou Le Cerf à Marlenheim. « On vend très peu de bouteilles au caveau. Quand c’est le cas, ce sont souvent des gens qui sont passés par les restaurants, envoyés par les sommeliers », précise Jérôme. C’est effectivement hors des frontières françaises que les vins naturels ont le plus en vent en pompe. « À Tokyo et New-York, il y a un réel engouement et de réelles attentes des consommateurs. Les Japonais sont par exemple très sensibles à tout ce qui touche à l’environnement et à la nature. » Une aubaine pour Yann et Jérôme qui n’ont pas eu à faire de démarchage particulier pour se faire connaître. « J’ai tapé une seule fois à la porte d’un importateur, à Londres, quand j’étais en vacances. Je lui ai ramené une bouteille, il a aimé. Puis le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux ont fait le reste. L’information circule très vite dans ce milieu », fait remarquer Jérôme. Objectif 70 000 bouteilles Tous deux revendiquent fièrement cette volonté de faire une viticulture plus « douce », au rythme des saisons et de la nature. Dans leurs parcelles, tout engin lourd est proscrit. Les labours sont effectués avec leurs deux chevaux de trait, Sirus et Fastoche. Pas de tassement du sol et un calme appréciable. Jérôme avait pourtant expérimenté le tracteur pendant une demi-journée. « La vigne était étroite. J’ai réussi à casser la moitié de mes pieds. Ce n’était pas mon truc je pense. Après, les débuts ont aussi été difficiles avec le cheval. Lui savait déjà comment faire, moi non. Mais maintenant, c’est agréable, on a une belle relation. Par contre, si un jour on est de mauvaise humeur, l’animal le sent aussi. Du coup, ça marche aussi moins bien. »     En parallèle, un troupeau de moutons d’Ouessant est utilisé pour tondre les rangs de vigne et, au passage, apporter de l’engrais organique aux sols. « Quand on arrive au printemps, toute l’herbe a été mangée. C’est propre ! », commente Jérôme. Ils utilisent tout de même un quad pour le broyeur à bois, épandre du compost de temps en temps ou tirer une caisse de vendange. Les traitements (bouillie bordelaise, soufre, tisanes) sont effectués à dos d’homme à très faible dose (moins de 500 g de cuivre par an pour un hectare). « Cela nous va bien comme ça. On ne souhaite de toute façon pas avoir trop de vigueur », justifient les deux vignerons. L’an prochain, les deux acolytes ont comme projet de produire 70 000 bouteilles, soit 20 000 de plus qu’aujourd’hui. Un « bon compromis » à leurs yeux qu’ils n’entendent pas dépasser. « Après, on n’aura plus la place. Pour l’instant, on a deux hangars : l’un à Beblenheim, l’autre à Ostheim. L’idée serait de pouvoir un jour tout centraliser quelque part. En attendant, il faut qu’on se débrouille avec ce qu’on a. » Ils aimeraient également renforcer l’équipe en embauchant deux personnes supplémentaires. Il faudra notamment quelqu’une à plein temps pour s’occuper des chevaux, une charge importante. Pour le reste, le cap tracé devant eux est clair : continuer à produire des vins qui permettent aux terroirs de s’illustrer, des vins de garde, des vins sources d’émotions. « Pour la première fois, j’ai découvert un vin qui m’a donné la larme à l’œil. Jérôme m’en avait parlé mais j’avais du mal à y croire. Et là, en bouche, cela a été le gros coup de cœur. C’est une sensation extraordinaire que je souhaite à tout le monde », conclut Yann.

Pages

Les vidéos