Des difficultés plus psychodramatiques que dramatiques… Pierre Fort, directeur général du Crédit Agricole Alsace Vosges (CAAV), livre son analyse de la situation économique du vignoble, où 60 % des entreprises sont dynamiques. Quant aux 40 % autres, elles doivent aujourd’hui bien positionner leurs vins, soit dans le cœur, soit dans le haut de gamme, avec des prix de revient adaptés, et sécuriser les débouchés.
À quelques semaines de son départ pour de nouvelles fonctions dans les Côtes-du-Rhône, Pierre Fort, directeur général du CAAV, a confié son analyse de la situation du vignoble alsacien. Il regrette les circonstances de ce départ sans la traditionnelle conférence du CAAV de la Foire aux vins : « Un moment de partage et de retrouvailles où la profession oublie ses dissensions ».
En tant que premier financeur de la viticulture alsacienne, le CAAV est un observateur privilégié de la situation. Le scan de la filière est généraliste, secret bancaire oblige… Néanmoins, précis et fondé sur des données financières intangibles. Bien sûr, les acteurs du CAAV n’interfèrent pas dans les débats de politique professionnelle mais leurs analyses des exploitations viticoles dynamiques et en bonne santé et de celles en difficulté, renseignent inéluctablement sur d’éventuelles solutions face aux crises structurelles et conjoncturelles.
Quel est votre sentiment sur la situation de la filière des vins d’Alsace ?
Pierre Fort : « Le contexte général est compliqué pour la viticulture et affecte tous les vignobles. La crise du Covid-19 va certainement peser plus lourdement que celle de 2008. Et nous constatons que les ventes ont reculé pendant la période Covid-19, et reculeront sûrement sur l’ensemble de l’année.
À l’échelle du vignoble, nous observons des coopératives qui savent faire de très belles choses à des prix adaptés. Et nous avons également des vignerons classés parmi les meilleurs du monde. L’enjeu, c’est l’intermédiaire qui subit des prix tirés vers le bas alors que son prix de revient reste au niveau intermédiaire. »
Pouvez-vous nous présenter un état de la situation des exploitations viticoles alsaciennes ?
« Ne soyons pas dans le catastrophisme. Entre 50 % et 60 % des exploitations sont solides, rentables et en capacité de faire face aux difficultés temporaires du Covid-19. Beaucoup donc vont structurellement bien. Oui, le marché est un peu déprimé. Un certain nombre d’acteurs sont en difficulté. À ce jour, les entreprises en grande difficulté représentent moins de 10 %. Un tiers est dans une situation plus moyenne et peut avoir des tensions sur leur trésorerie. Sur ce point, il y a un vrai sujet d’accompagnement afin qu’elles ne viennent pas grossir les rangs des 10 % d’entreprises qui avaient des difficultés avant le Covid-19. »
Quelle est, selon vous, la raison de ces difficultés ?
« Les difficultés sont souvent de plusieurs natures. Le chef d’exploitation doit répondre à la fois à des enjeux techniques, commerciaux et de gestion. Il n’y a pas un modèle qui réussit mieux qu’un autre. Les entreprises qui réussissent ont en commun de bien connaître leur prix de revient. C’est une donnée fondamentale. Que ce soit pour du vin haut de gamme ou pour du cœur de gamme, il est important de le connaître et d’organiser ses débouchés. Ça signifie que ceux qui s’en sortent, sont ceux qui sont en capacité de valoriser leur production. Cependant, il n’y a pas que la niche des vins de terroir et des Grands crus, très importante et à laquelle nous croyons beaucoup, il y a aussi des solutions pour les crémants et les vins d’entrée de gamme. Mais il y a des entreprises ailleurs capables de produire moins cher. Conjoncturellement, les entreprises les plus en difficultés sont celles qui produisent du vrac. Si on n’a pas sécurisé son accès au marché, on est en difficulté. »
Confronté à un manque de rentabilité, quelles sont pour vous les solutions ?
« Deux solutions s’offrent à l’exploitant, soit il s’organise pour avoir un prix de revient en cohérence avec la qualité vendue, soit il trouve des débouchés contractualisés complémentaires. Le chemin est clair, son exécution peut être compliquée mais notre terroir le permet et des entreprises ont fait ce chemin. D’ailleurs, une même entreprise peut suivre les deux chemins parallèlement. Ce qui me donne espoir, c’est qu’il y a, en Alsace, des acteurs qui ont la capacité pour le faire. N’excluons pas une famille plus qu’une autre, il y a de la place pour l’ensemble des acteurs de la viticulture alsacienne. En tout état de cause, la solution ne peut en aucun cas s’inscrire dans une perspective de banalisation du produit, de recherche de volumes et d’attaque par le prix. »
Est-ce à dire que le modèle productiviste, avec comme seule variable la productivité, est condamné ?
« En parallèle de la baisse de consommation par habitant, on consomme de meilleure qualité. Ça rejoint une problématique du vignoble alsacien. Il y a une confrontation mondiale, et nous ne la gagnerons pas uniquement sur le prix, et de volume. Si on ne se positionne que sur l’élaboration d’un vin de cépage et d’en vendre beaucoup, je pense qu’on sera confronté de plus en plus à des concurrents en capacité de faire d’aussi gros volumes et moins chers que nous.
Certes, il y a eu de très bonnes années pour ceux qui produisent bien et pas trop cher. Le regret qu’on peut avoir, c’est qu’on en oublie le travail de fond à conduire si on ne veut pas se retrouver en corner, sur la base d’une confusion avec des vins à prix tirés vers le bas. Il y a de la place pour tous, pour les grands vins qui tirent l’appellation, et pour les vins des grands metteurs en marché, des négociants et des caves coopératives, dont les réseaux de commercialisation, l’appareil de production et les efforts en marketing permettent que le producteur s’y retrouve. Et sur ce plan, nous observons que depuis 2017, certains s’en sont très bien sortis. »
Reste donc la question des entreprises en grandes difficultés. Quelle est votre politique d’accompagnement au CAAV ?
« On a des cas d’excellents vignerons, mais en difficulté sur l’aspect commercial, la mise en marché, ainsi que des problèmes de débouchés, avec quelquefois du vrac non contractualisé. Et puis, il y a des cas plus compliqués d’entreprises en difficulté déjà avant le Covid-19, avec peu d’issues. Comment accompagner alors une reconversion ? C’est très dur. On touche à la question humaine. Fondamentalement, il n’y a pas de jugement de notre part. Notre volonté, c’est d’aider le vigneron à s’en sortir. Il est souvent difficile de faire face seul à ces difficultés car le message du banquier n’est pas toujours audible. Il faut une action concertée avec le centre de gestion et la profession, pour qu’il y ait une prise de conscience et un accompagnement. S’il y a cette prise de conscience, alors nous cherchons des solutions, soit pour passer le cap difficile et nécessaire pour sortir par le haut, soit pour une reconversion. On accompagne le client pour aborder la question de la technicité et le rendre attentif à produire à des prix raisonnables et/ou à la commercialisation.
Nous pensons que le vignoble alsacien a des atouts, son œnotourisme, et qu’il y a une consommation locale. À l’export, il y a aussi un attrait certain pour les vins d’Alsace. Mais il faut toujours garder à l’esprit de ne pas produire plus que ce qu’on est en capacité de vendre, ni à n’importe quel prix. »
Pensez-vous qu’il y a une dévalorisation du foncier viticole ? Quel est l’impact sur les bilans ?
« Nous ne sommes pas dans une spirale infernale au motif que quelques vignerons se sont débarrassés de parcelles. La réalité, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de transactions foncières. Il faut donc relativiser. Il y a un aspect virtuel tant que la vente n’est pas réalisée. Donc à la lueur d’une ou deux ventes, oui il y a dévalorisation, mais je pense que le vignoble a une situation potentielle de valorisation au regard de différentes données telles que le réchauffement climatique, au regard de certaines belles valorisations de vins de terroir, au regard du développement qualitatif du vignoble avec beaucoup de bio. Fondamentalement, il n’y a aucune raison que le foncier baisse. Qu’il y ait certaines parcelles ici ou là peu entretenues, pas très bien situées, vendues à bas prix, c’est possible mais ce n’est honnêtement pas une situation représentative. »
Vous aviez alerté avec Philippe Chapuis de l’Observatoire économique des filières de Crédit Agricole SA, en 2017, sur la nécessité de la cohérence de l’offre en vins d’Alsace…
« Il y aura toujours du vin en GMS, il vaut mieux que ce soit des vins bien produits, pas trop chers à la production, pour que chacun s’y retrouve. Et, en même temps, il faut davantage de vins d’Alsace représentatifs des terroirs, sur les tables en CHR, à l’export, sur internet. Si on vend un riesling de cru et pas générique, on a un potentiel de valorisation important. Nous avons vocation à accompagner toutes les familles professionnelles et chacune peut apporter à l’autre. On voit aussi que dans un contexte compliqué, y compris la Champagne, personne n’est épargné par les questions de rendements.
Nous estimons que le Civa, par ses campagnes de communication, a bien engagé un chantier pour positionner correctement les vins d’Alsace par rapport aux autres vins français. Il faut cependant qu’il y ait du vin disponible là où l’effort de communication est porté. »
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