Maraîchage de conservation, à l’EARL Terre Activ’
Comment produire des légumes, après prairie ?
Maraîchage de conservation, à l’EARL Terre Activ’
Publié le 07/05/2022
Jean Becker, maraîcher bio à Ingwiller, Niederbronn-les-bains et Wimmenau, rode sa technique de maraîchage sans travail du sol et par occultation, depuis sept ans, sur un sol argilo-limoneux, exposé aux vents et non irrigué. Il pose, plus de deux mois avant la plantation, une toile tissée, sur de la prairie vieille de trois ans, puis pique des courges à travers le tissage. Depuis deux ans, il applique la méthode à des systèmes plus intensifs, irrigués, amendés, sur des sols sableux… et ça fonctionne aussi.
« Notre base de fonctionnement et de raisonnement, c’est la prairie. Ici, dans les Vosges du Nord, on est dans une zone où l’élevage prime, à 90 %, parce que la prairie est la plus adaptée, globalement, au terroir. À Niederbronn, c’est de la colline, on a très peu de parcelles plates. Là, l’orientation des parcelles est Sud-Est, Nord-Est. L’exposition est pas mal mais le fait que ce ne soit pas plat, c’est aussi un frein à la mécanisation, en plus de la nature argilo-limoneuse du sol. Le travail du sol réduit le potentiel de rétention d’eau de cette terre. Et, là où elle est sableuse, comme à Ingwiller et Wimmenau, elle ne retient que très peu l’eau. À cause du relief et du sol, on ne peut pas homogénéiser facilement la manière d’agir, sur ce territoire. C’est pour ça que les prairies sont majoritaires. Ce sont les plus faciles à exploiter et elles valorisent le mieux le terroir », pose Jean Becker. Le trentenaire a choisi, lui, le maraîchage, parce qu’il y a de la demande, autour de Niederbronn, pour des fruits et légumes locaux, en vente directe, et qu’il accède difficilement au foncier. Installé depuis 2012, Jean Becker cultive ses parcelles sur trois communes : Ingwiller, le cœur de l’exploitation, Niederbronn et Wimmenau. Au total, il n’a pas plus de 4,5 ha. Et puis, l’homme aime les challenges. « Il y a toujours une solution pour produire des légumes », dit-il. Depuis son installation, il y en a eu d’autres, dans les Vosges du Nord, en maraîchage, mais peu. En dix ans, Jean est passé d’un maraîchage bio classique à un maraîchage bio sans travail du sol, en agriculture de conservation des sols (ACS) et techniques culturales simplifiées (TCS). Confronté à des rendements trop aléatoires et des dégâts de machines, là où les sols sont lourds, il a changé de pratiques, en 2015. « On a trois systèmes différents : le système extensif en plein champ, à Niederbronn ; le système sous abri, intensif, à Ingwiller, qu’on désintensifie, aujourd’hui ; et le système intermédiaire à Wimmenau, en plein champ, entre l’intensif et l’extensif. Les trois systèmes sont indépendants, les uns des autres, mais reposent sur les mêmes bases agronomiques, aujourd’hui », développe Jean Becker. Quelles sont ces bases ? « Les couvertures permamentes de sol, l’humidité tout le temps pour que le sol soit vivant, penser aux légumes, à la production, mais aussi aux plantes régénératrices, et à nourrir le sol », énumère le maraîcher. Jean rode sa technique depuis sept ans, à Niederbronn et à Wimmenau, en plein champ, et depuis deux ans, à Ingwiller, sous tunnel. Mais son étalon, c’est Niederbronn. C’est là qu’il n’y a plus aucun travail du sol, quand, dans les sols sableux, un coup d’outils à dent (dents vibrantes, buteuses, bineuses), au printemps, puis de herse étrille, permet de réchauffer le sol et de faire des cultures sur buttes. « Comme on est sur des sols peu fertiles, en sable, on n’aura jamais une fertilité terrible mais on la maintient au mieux, et tout le temps, pour que ça bosse bien. On intervient, tout le temps, mais peu ; on fractionne en engrais (3/4/4 et 5/8/10) et on irrigue tous les jours ou deux jours, par aspersion, pour humidifier toute la surface et, ainsi, favoriser l’enracinement ; alors qu’à Niederbronn, ce sont des sols qu’on n’amende pas, lorsque la culture est implantée, et qui ont de la réserve hydrique (supérieure à 100 mm). À Niederbronn, si on travaille les sols, à la moindre précipitation, ça ravine, ça s’écoule. Mais il y a plein de cultures qu’on ne fera pas, là-bas, aussi parce qu’il n’y a pas d’irrigation », différencie le maraîcher. Si Jean est arrivé au bout de la démarche d’ACS et de TCS, à Nierderbronn, il n’y plante que des courges (douze variétés) et, des oignons et échalotes de conservation. Ce sont ses parcelles les plus éloignées : il a tout intérêt à y intervenir le moins possible, en dehors des contraintes agronomiques pures. Un système abouti en plein champ Concrètement, à Niederbronn, la rotation dure quatre à cinq ans : trois à quatre années de prairie pour une année de courges, parfois suivies d’une année d’alliacés (oignons et échalotes de conservation). Les toiles tissées (en plastique, perméables) sont posées sur la prairie, idéalement, dix semaines avant plantation. En 2022, « on est à la bourre, à cause des pluies », confie Jean. Pour que le processus de dessèchement, de fermentation, de décomposition, de la matière (de l’herbe et des racines) soit en phase avec la minéralisation, pour nourrir, à l’implantation, la culture, le mieux est d’occulter la prairie un peu plus de deux mois avant. « Les végétaux dessèchent sous la toile et ça forme un tapis de biomasse », témoigne Jean Becker. Les courges sont plantées en mai (un pied tous les 1,5 m2), dans les trous de la toile tissée. Jean ne désherbe plus du tout car ce qui reste d’herbe, à cet endroit ne concurrence pas les courges. Au contraire, cet apport d’humidité, les étés secs, aide les fruits à se développer, encore mieux. Idem, après plusieurs tests d’apport de 50 à 60 unités d’azote, sur les courges, Jean n’amende plus car il n’a observé aucune différence significative. Le rendement en courge est moyen : de 15 à 20 t/ha. Mais 90 % de la production sont valorisés, affirme Jean Becker. Et, entre la plantation et la récolte, il ne fait… rien ! « On attend », plaisante le maraîcher… qui décale, finalement, les périodes de travail. La pose des toiles a cours en période creuse, en hiver, quand il n’est pas surchargé. « Alors que si tu bines, ce n’est pas possible de décaler le binage », donne-t-il, pour exemple. Au printemps, son maraîchage de conservation des sols, via la technique d’occultation, lui permet d’être présent sur ses autres parcelles. « Et, lorsqu’on soulève la toile, après la récolte, la terre est restée très humide et très structurée, très grumeleuse », plaide-t-il, en faveur de sa technique. Si le sol a une mémoire, il peut être reconnaissant. « Par contre, ces sols-là, dès qu’ils sont nus, le vent les assèche et ça croûte. Il se forme une croûte de battance. Le profil va alors s’assécher, au fur et à mesure. Donc il ne faut jamais les laisser découverts trop longtemps. Que ce soit par des bâches ou par de la végétation, il faut toujours que le sol soit couvert, pour que ça puisse rester humide », spécifie Jean Becker. Des tapis de turricules de vers de terre (plus concentrées en fertilisants) prouvent que le sol est bien vivant et habité. L’inconvénient est que l’humidité permanente amène des limaces sur ces parcelles de 8 à 10 m de large mais très longues, jusqu’à 180 m. La plus grande, à Niederbronn, mesure 80 ares. « On essaie d’imiter le fonctionnement de la prairie, puisqu’ici, elle produit, tout le temps », insiste Jean Becker. En été et début d’automne, la végétation qui est repartie, après une année de production de courges est broyée pour que la parcelle redevienne une prairie de fauche, les années d’après. « On travaille comme ça, avec les éleveurs. C’est un échange de service : fourrage-fumier. Avec leurs broyeurs, ils passent, jusque sous les arbres, ils ramassent et ils apportent des déjections animales. Je ne vends pas d’herbe sur pied, pour l’instant », enchaîne Jean. Il convient que la rotation est longue. Améliorer le sol et produire : Jean réfléchit vraiment aux deux tableaux. La vision annuelle, c’est la production, qui permet de tourner, économiquement, et l’objectif, à moyen, long terme, qui permet d’améliorer les conditions du sol. « Ça fait beaucoup de temps sans production, sans légume, mais ça fait une année très productive, sans intrant, et sans autre travail que poser les toiles, planter et récolter », constate-t-il. Approfondissement sous tunnels Outre l’intérêt de nourrir le sol et les plantes, et d’éviter le désherbage, la toile tissée permet d’obtenir des fruits propres à la récolte. « On n’a pas besoin de les laver avant la vente, ni pendant l’automne, ni l’hiver », remarque Jean Becker. Il rappelle, au passage, qu’un fruit ou un légume qui se conserve bien est un fruit récolté mûr. Il y a deux ans, il a exporté à Ingwiller, la technique, éprouvée à Niederbronn, dont sous tunnel. Mais il l’a adaptée. « Cet itinéraire-là fonctionne sur tous types de sol. À 70 % de sable, aussi. Les rotations sont plus courtes, à Ingwiller, sous abri, car nous n’en avons que 2 000 m2 mais, dès que l’on s’agrandira, en tomates, je compte passer à une rotation de quatre à cinq ans », prévoit Jean. Aujourd’hui, il produit des légumes une année sur deux, en plein champ, à Ingwiller. Le rendement, en tomates, est de 60 à 80 t/ha. L’année sans légume est aussi une année de couvert végétal, comme à Niederbronn, et qui est souvent pâturé par des animaux, sur place. Les analyses de sol réalisées, à Ingwiller, sont formelles : la terre est passée d’un peu plus d’1 % à un peu plus de 2 % de matière organique entre 2017 et 2021. Sous abri, Jean Becker tend à se spécialiser en légumes primeurs. « Actuellement, on est en récolte pour les bottes de radis. On fait de l’ail nouveau, aussi. Et, dans les prochaines semaines, on récoltera des choux-raves et des fenouils. Les navets aussi vont arriver. Puis, en été, on produit beaucoup de tomates, aubergines, concombres », détaille Jean. Les légumes de cycle court, qu’il récolte, après occultation de prairie, à Ingwiller, sont magnifiques, selon lui : rutabagas, choux-raves, fenouils. « Ils poussent de manière très homogène et avec des rendements très bons. Les calibres sont moyens à gros, très corrects », assure-t-il. Jean récupère les déchets de légumes de cuisines collectives et les cendres d’une chaudière à plaquette. Ils sont épandus sur les parcelles restées en herbe. « On fait de l’amendement, de la fertilité, avant légumes, mais sur prairie », paraphrase-t-il. « En ACS et TCS, il n’y a pas de recette. Ce sont des stratégies à adapter pour améliorer la rentabilité de l’exploitation, à long terme », conclut Jean Becker. Le même itinéraire est utilisé pour les courgettes, à Ingwiller, que pour les courges, à Niederbronn, par exemple. Jean Becker pense être arrivé au bout de la démarche. « Mais l’échange avec les collègues reste très important. De rotation en rotation, on affine. L’objectif, sous abri, est aussi de tester de nouvelles cultures, de se diversifier, puisque la surface le permettra, bientôt, avec, notamment, des cultures plus tropicales, qui émergent : manioc et igname, qui peuvent fonctionner sous nos latitudes. On a déjà testé la patate douce. Sans bouleverser le système, on va encore innover », planifie-t-il. L’élevage peut être une autre piste de développement. Un atelier volaille ou petits ruminants, comme des ovins, porté avec un (e) confrère, plutôt pour de la vente directe, serait le bienvenu, « agronomiquement » parlant, bien sûr. Le parcours de Jean Becker Des choix stratégiques qui servent sa vocation Comme ses itinéraires culturaux, le parcours de Jean Becker a été pensé… et ce, dès le lycée ! Jean Becker, 38 ans, a « toujours » voulu s’installer. Enfant et adolescent, il a passé beaucoup de temps dans des fermes de polyculture élevage du secteur de Niederbronn et au Pays de Bitche. Ses grands-parents étaient éleveurs de bovins lait et viande. « Le virus m’a attaqué et ne m’a plus quitté », dit-il. Après un bac général scientifique, à Haguenau, et un DUT Génie biologique, option agronomie, à l’IUT de Colmar, Jean a poursuivi en licence professionnelle, en apprentissage, à l’université Jules Verne, à Amiens : Agriculture, agronomie et développement durable. Il a ainsi travaillé pour une union de coopératives céréalières, dans la Somme et dans toute la Picardie. « Je m’occupais de sols. On utilisait un logiciel qui permettait de faire du conseil à la fertilisation, à partir des analyses de sol, avec la prise en compte des objectifs de production et de beaucoup d’autres critères, parce qu’on était en zone fragile, réglementée par la Directive nitrates. C’était du conseil adapté à la parcelle. En parallèle, avec Thierry Tétu, responsable de la licence, agriculteur et chercheur, nous avons abordé les prémisses de l’agriculture de conservation », se souvient Jean Becker. Il acquiert un œil de technicien pour améliorer et développer les systèmes. Sa licence en poche, le jeune homme remplace l’animateur d’Afdi 68, en 2005. Il se rend au Mali, où il participe au développement de la filière mangue ; entre autres expériences enrichissantes. Puis, il devient ouvrier agricole, trois ans durant, dans des fermes bas-rhinoises qui produisent des légumes et des fruits, pour se spécialiser. « Le maraîchage, c’était une passion, autour des jardins familiaux, des potagers, dans lesquels je travaillais beaucoup, plus jeune. J’avais envie d’acquérir de l’expérience auprès de professionnels », précise-t-il. Jean expérimente, ainsi, les limites des techniques très interventionnistes, en bio, confie-t-il, et découvre les TCS en céréales. De 2008 à 2012, il devient formateur, pour adultes, en maraîchage. Si l’élevage l’intéresse aussi, s’installer en maraîchage est plus facile, « en partant de zéro ou presque », par rapport aux surfaces nécessaires. « Mais, quand je vous parle des pratiques prairiales pour produire des légumes, ça ne vient pas de nulle part », souligne-t-il. Jean Becker s’installe en 2012, à Wimmenau. Il est en location. Puis, il rachète des terres familiales, à Niederbronn, et, en 2013, loue des parcelles à Ingwiller. Son DUT vaut capacité agricole. En bio, dès l’installation, Jean commence les TCS et l’ACS en maraîchage, en 2015, après avoir constaté l’aléatoire de sa production, lorsqu’il travaillait les sols. Dans un groupe Dephy, cinq ans durant, sur la fertilité des sols en maraîchage, il intervient, toujours, en formation adulte, au CFPPA d’Obernai, fort de ses observations.












