Les cultures associées de légumineuses à graines visent à proposer une alternative au soja importé pour l’alimentation animale en cultivant des légumineuses à graines indigènes associées à des céréales pour éviter la verse, la fertilisation azotée, et sécuriser le rendement. Maurice Clerc, ingénieur au FiBL, était invité à la rencontre annuelle du réseau Base Alsace pour partager l’expérience suisse en la matière.
La culture associée de légumineuse à graine est une technique culturale ancestrale, un temps reléguée au rang de pratique archaïque mais que certains agriculteurs redécouvrent. L’objectif est de proposer une alternative au soja fourrager, en cultivant par exemple du pois protéagineux ou de la féverole. Or en cultures pures, ces plantes ont tendance à verser avant la récolte et peuvent souffrir de la concurrence avec les adventices. D’où l’idée d’associer une légumineuse et une céréale, pour « obtenir un maximum de protéagineux dans le grain récolté, sans fertilisation azotée, sans verse, ni casse, avec peu de travail », indique Maurice Clerc, ingénieur au FiBL.
80 % de légumineuse/40 % de céréales
Lors du semis, associer 80 % de légumineuse à 40 % de céréales en pourcentage de densité de semis en culture pure semble être un équilibre qui fonctionne dans la majorité des situations. Le semis s’effectue au semoir à céréales, en trouvant un compromis entre la date de semis et la profondeur de semis de chaque espèce. La culture gagne à recevoir du compost, et un passage de herse étrille si la météo le permet. La récolte doit être effectuée quand la légumineuse à graine est mûre. La moissonneuse-batteuse usuelle, équipée d’un tamis spécial, doit être réglée en fonction de la légumineuse pour ne pas casser les grains, quitte à avoir un peu de céréale non triée qui passe.
« En général, l’association permet d’obtenir un rendement plus élevé qu’en culture pure », souligne Maurice Clerc. Qui évoque des optimisations possibles, par exemple grâce à des semoirs capables de semer chaque espèce à sa profondeur optimale. « Le principal problème, ce sont les variétés. Comme le soja a pris le dessus en alimentation animale, les sélectionneurs se sont désintéressés des autres légumineuses. Aujourd’hui, la sélection redémarre, mais il va falloir attendre dix ans pour avoir des variétés adaptées. »
Avec du pois, de la féverole, du lupin
Néanmoins, Maurice Clerc évoque plusieurs associations possibles. Avec le pois protéagineux d’abord, intéressant de par sa tolérance au froid et à l’humidité. Le pois protéagineux peut être associé à de l’orge d’automne. « S’il est peu vigoureux, il faut privilégier l’orge à deux rangs. Mais s’il est vigoureux, mieux vaut miser sur de l’orge à six rangs, plus haute et vigoureuse. Car l’effet tuteur de l’orge doit être suffisant pour éviter la verse, et une espèce ne doit pas étouffer l’autre. Il est aussi important que l’association laisse derrière elle un champ propre, pour ne pas avoir à multiplier les déchaumages après moisson et pouvoir semer rapidement un couvert végétal. » Autre association qui a été testée : pois fourrager - triticale, pour profiter de la résistance au froid du premier. « Mais les essais n’ont pas donné de résultat concluant. Le pois fourrager ne s’avère pas maîtrisable : soit il étouffe le triticale, soit il ne lève pas… C’est trop aléatoire. »
L’association de la féverole et de l’avoine d’automne est intéressante : « L’avoine a un effet raccourcisseur sur la féverole, or peu de variétés de féverole sont résistantes à la verse. » Pour synchroniser la maturité des deux espèces, Maurice Clerc conseille de jouer sur la variété d’avoine car « il y a plus de choix qu’en féverole ». Et il précise : « Semer de l’avoine d’automne au printemps ne pose pas de problème. Elle fera moins de rendement que si elle avait été semée à l’automne, mais est aussi moins concurrentielle que l’avoine de printemps pour la féverole. »
Les associations à base de lupin peuvent également être envisagées. « Le lupin peut être toasté et affiche une valeur alimentaire très proche de celle du soja. » Comme il n’existe pas de variété de lupin blanc résistant à l’anthracnose, les essais ont été menés avec du lupin bleu, moins productif. « Les associations lupin bleu et avoine ou triticale sont les deux qui ont le mieux fonctionné. » L’association avec du blé pêche par un effet insuffisant sur les adventices. Avec l’avoine rude, « l’effet propreté est bon, mais l’avoine était trop tardive ».
Avec du soja
Enfin, la légumineuse peut aussi être du soja. « Nous avons testé 25 plantes compagnes allant de l’avoine, à la caméline, au triticale, à la chicorée néozélandaise, une espèce très couvrante, trop même, puisqu’elle a aussi étouffé le soja, en passant par des mélanges de ces espèces. » Plusieurs enseignements peuvent en être tirés. Associer deux légumineuses n’a pas d’intérêt. La concurrence pour l’eau en année sèche constitue un frein. En outre, « la nécessité d’effectuer un sarclage de l’interligne et de la plante compagne sur la ligne et à proximité est rapidement apparue ». Mais même cette précaution prise, en année sèche, « le rendement décroche en association, et ceci d’autant plus que la culture associée est semée dense ».
Depuis les premiers essais, la technique de semis a été améliorée, avec un semoir combiné qui permet de semer les deux espèces en même temps. En 2016, après des conditions de semis très difficiles, l’association soja-sarrasin a donné de bons résultats en termes de propreté. Puis, en 2017, le soja a levé dans des conditions très poussantes et a étouffé toutes les associations, sauf le sarrasin. Maurice Clerc analyse : « La densité de semis a été trop diminuée. L’optimum dépend de l’année, ce qui ne peut pas être anticipé. » La technique n’est donc pas encore au point, mais les travaux se poursuivent : irrigation, utilisation d’espèce compagne tapissante comme le gazon, amélioration variétale, apports de compost pour réduire le phénomène de fatigue des légumineuses. « Il y a encore beaucoup de choses à faire pour occuper tous les créneaux possibles, car il y a aussi des variétés alimentaires de pois, de lupin, de féverole, etc. », avance Maurice Clerc.