Le 5 février dernier, les délégués de la Caisse d’Assurance Accidents Agricoles du Haut-Rhin (CAAA 68) ont pu découvrir « la solution » pour le traitement des vignes en forte pente et protéger les salariés qui y travaillent : le drone pulvérisateur. Une innovation venue de Suisse qui va être expérimentée pendant les trois prochaines années en France.
Sur les coteaux qui surplombent la commune de Guebwiller, c’est mission (presque) impossible. Depuis l’interdiction du traitement aérien des vignes en 2015, les équipes du domaine Schlumberger sont contraintes d’appliquer tous les produits phytosanitaires à la main, sur des pentes pouvant aller jusqu’à 45 % d’inclinaison. « À chaque fois, nos gars prennent un risque pour leur santé. Il y a 400 km de rangs à traiter, un par un. Ils sont équipés comme des cosmonautes pendant des heures et avancent dans un nuage de produits phytos. Sans compter les risques de retournement des machines. Mais ça, c’est légal », constate amèrement le directeur général du domaine, Stéphane Chaise. La maison Schlumberger n’est pas la seule concernée par ce problème. En Alsace, l’Ava a recensé 914 ha de vignes AOC situées sur des pentes d’au moins 30 %, principalement à Guebwiller, Thann et Niedermorschwihr. Une configuration que l’on retrouve ailleurs en France comme sur les côtes rôties, dans la vallée du Rhône. À chaque fois, l’intégrité physique de l’opérateur est menacée (voir encadré). Une situation « inacceptable » pour la profession qui va peut-être prendre fin définitivement grâce aux nouvelles technologies. Grâce à l’article 82 de la loi Egalim soutenu, entre autres, par le député Jacques Cattin, le traitement des vignes par drone a été autorisé pendant trois ans à titre expérimental. Une « demi-victoire » qu’a saluée le président de la Caisse d’Assurance Accidents Agricoles du Haut-Rhin (CAAA 68), Jean-Michel Habig, lors de la réunion des délégués spéciale « innovation » organisée le 5 février dernier à Sainte-Croix en Plaine. Une journée « spéciale » pour faire le point sur ce dossier qui agite la profession depuis quatre ans avec, en point d’orgue, la démonstration d’un drone de traitement sur une parcelle de vigne située à Herrlisheim-près-Colmar. « En tant qu’organisme chargé de la prévention des risques, c’est notre rôle de mettre en avant des innovations qui permettent d’améliorer la sécurité des agriculteurs et de leurs salariés. Et le drone est, j’en suis persuadé, la solution de demain pour répondre à ce défi tout en étant une solution pour l’environnement. » Le directeur de l’Ava, Frédéric Bach, le sait, les expérimentations qui vont démarrer cette année intéressent « beaucoup de monde ». « Il y a un intérêt général pour l’utilisation de drones en viticulture, et pas seulement pour les parcelles les plus compliquées. Avec cet outil, il y a moins de dérive, pas de tassement du sol, et le confort de travail est grandement amélioré. Bref, des avantages économiques, environnementaux, agronomiques et techniques qui sont vraiment très intéressants. »
Une réduction de dérive comprise entre 50 et 70 %
Le drone en question a été conçu par l’entreprise suisse Aero 41, anciennement Agrofly. Dans le canton de Vaud et du Valais, de nombreuses vignes sont également situées sur de très fortes pentes. « Du coup, je me suis demandé comment faire pour continuer à les protéger », se souvient Frédéric Hemmeler, dirigeant d’Aero 41 et concepteur du drone. Afin d’établir le cahier des charges de son outil, il est d’abord allé à la rencontre des viticulteurs pour mieux comprendre leurs problématiques et les résoudre. Il en retire une certitude : il faut concevoir un outil de haute précision supporté par un drone, et non pas un drone d’épandage. « La nuance est importante. Les professionnels que j’ai rencontrés voulaient quelque chose qui ne change pas trop de ce qui existait déjà, un outil agricole qui soit rudimentaire dans sa conception. J’ai donc imaginé quelque chose qui soit solide et facile à mettre en œuvre, et facilement réparable. » Le drone est construit en carbone et en aluminium. Il possède six bras, chacun doté d’une hélice. Il mesure deux mètres de diamètre pour un poids, réservoir plein, de 42 kg. Il peut voler entre 50 cm et 2 m 50 au-dessus de la vigne avec une qualité d’application qui est « sensiblement la même » assure Frédéric Hemmeler. « Au-delà, il commence à y avoir de la dérive. » Par rapport à un hélicoptère, la nuisance sonore est considérablement réduite avec 85 dB à cinq mètres de hauteur en vol stationnaire. Le drone a pu voir le jour grâce à un partenariat avec les offices fédéraux suisses de l’environnement, de l’agriculture, et l’entreprise Syngenta Global. Il dispose d’une autorisation officielle d’épandre des produits phytosanitaires en Suisse depuis le mois de février 2017. Une année pendant laquelle Aero 41 a multiplié les essais sur de nombreuses cultures (vignes, légumes, colza) avant de commercialiser une prestation de services d’épandage en 2018 en agriculture conventionnelle et biologique. À partir de cette année, ce drone est considéré en Suisse comme un pulvérisateur au sol. « Il est doté d’une précision extrême. On a une qualité d’épandage plus de trois fois supérieure à celle qu’on peut obtenir avec un hélicoptère. En Allemagne, il a même obtenu la classification JKI qui certifie une réduction de la dérive comprise entre 50 et 75 % », explique Frédéric Hemmeler.
Trois ans pour convaincre le législateur français
En termes d’autonomie, ce drone permet de réduire deux jours de travail en 2 h 30 pour peu que l’organisation soit bien pensée. « Avec un réservoir plein, on peut traiter 1 600 m² en six à huit minutes environ. Après, cela va aussi dépendre de la complexité de la parcelle et de la manière dont travaillent les opérateurs. L’organisation peut faire une différence monstrueuse. » Pour optimiser le travail, il recommande de placer la plateforme de « recharge » du produit avec son bac de rétention au bon endroit, et de changer les batteries lorsqu’elles arrivent entre 50 et 60 % de capacité. « De cette manière, il faut moins de temps pour les recharger d’une session de vol à l’autre. » Si le drone a en théorie la capacité de traiter de manière totalement automatisée, c’est une option qu’Aero 41 n’a pas trop cherché à développer pour le moment. « La législation impose aujourd’hui d’avoir un contact visuel direct en permanence avec son drone pour reprendre la main en permanence. Et puis, l’automatisation reste pour l’instant compliquée à mettre en œuvre sur des vignes en pente à cause de la hauteur constante qu’il faut gérer. Sur un terrain plat, c’est bien plus facile. » À l’heure actuelle, c’est surtout le vol en essaim, avec plusieurs drones cote à côté, qui intéresse la société Aéro 41. « C’est une technologie qui aura toute sa raison d’être en agriculture, j’en suis certain », annonce Frédéric Hemmeler. En termes de coût, la version entièrement équipée de ce drone pulvérisateur coûte aujourd’hui 50 000 francs suisses. Néanmoins, Aero 41 partirait davantage sur de la prestation de service que de sur de la vente C’est en tout cas ce qui est prévu pendant ces trois années d’expérimentation prévues en France. « Après, si un domaine souhaite l’acheter pour l’utiliser sur ses parcelles et faire de la prestation de service, cela pourrait être envisageable à terme. Tout dépendra bien sûr des lois qui seront adoptées ou non à l’issue de cette expérimentation », tient-il à préciser. Avant d’en arriver là, Aero 41, par l’intermédiaire de son partenaire français Delta Drone, doit déjà transposer tous les essais déjà effectués en Suisse dans notre pays. « On doit tout reprendre à zéro afin que tout soit conforme avec les normes françaises. Après, on y verra plus clair », ajoute-t-il. Une condition indispensable pour que la mission devienne enfin « possible ».