protection des cultures

Odette Ménard invitée de Base Alsace

Sols : jamais sans racines vivantes

Publié le 20/11/2016

Mercredi 9 novembre, l’association Biodiversité, agriculture, sol et environnement (Base) Alsace organisait une conférence d’Odette Ménard, spécialiste québécoise de la conservation des sols, au lycée agricole d’Obernai. Il était question de sols, de plantes, de micro-organismes… et d’hommes.

« Il existe seulement une fine couche de sol entre l’homme et la famine » ; « Une nation qui détruit ses sols se détruit elle-même »… C’est de ces citations incantatoires qu’Odette Ménard (lire notre portrait en page 2) a orné les premières diapositives de sa conférence. Elle fait en effet partie de ces agronomes convaincus que, pour nourrir l’humanité en 2050, il faudra une meilleure productivité. Et que celle-ci passe par des sols en bonne santé. Mais « ça veut dire quoi un sol en bonne santé ? », interroge celle qui s’en est fait une spécialité. Les réponses fusent : « Un sol qui reste en place », « qui est capable d’autoproduire », « vivant », « qui respire ». À chaque proposition, Odette Ménard acquiesce. Et résume : « C’est assez facile de trouver des mots. L’objectif, c’est de se donner des points de repère. Or quand vous parlez de vos récoltes, vous ne parlez pas de nombre de vers de terre par hectare, mais bien d’une quantité récoltée par hectare. Le rendement demeure donc le critère ultime d’observation. » Mais elle invite aussi à regarder le rendement sous un angle différent, c’est-à-dire celui du rendement économique par hectare - « Combien ça me coûte de tonne avant de faire du profit ? » - et à garder à l’esprit la responsabilité essentielle qui incombe aux agriculteurs, celle de « rendre la terre meilleure, et de la transmettre en bon état. » Pour Odette Ménard, cela passe notamment par une réduction du travail du sol. « Le labour a été inventé pour gérer les mauvaises herbes et booster la fertilité des sols en accentuant la minéralisation. Mais autrefois on ne labourait pas les parcelles chaque année », indique-t-elle. Et puis l’agrandissement des structures s’est accompagné d’une augmentation de la dimension des engins agricoles, donc de leur poids. Or la compaction du sous-sol est liée au poids par essieu, qui requiert un certain volume de sol pour le supporter, qui sera le même quelle que soit la taille des pneus. Qu’importe donc le nombre d’essieux, la taille des pneumatiques, « il faut préférer les machines les moins lourdes ». Car la structure du sol se dégrade très vite : une année peut suffire à créer une zone de compaction. L’azote plus efficace dans un sol en bonne santé Ces bases jetées, Odette Ménard est entrée dans le vif du sujet en partageant les résultats d’une étude dont il ressort que, en comparant diverses stratégies qui vont du labour au semis direct, on peut constater une amélioration du rendement avec la simplification du travail du sol, et que le fait d’apporter de l’azote n’améliore pas le rendement en situation de non-labour. « En changeant de stratégie, on est donc doublement gagnant : on a plus de rendement, avec moins d’azote ! » Une autre étude corrobore les résultats de la précédente. Elle met en évidence que des agriculteurs qui utilisent des doses d’azote allant du simple au double peuvent obtenir des rendements équivalents. En comparant les pratiques des agriculteurs économes en azote à celles des autres, des différences sont apparues. Les premiers pratiquent de « vraies » rotations, pas seulement des alternances de deux cultures, apportent régulièrement de la matière organique sous forme de fumier, n’ont pas de problème de compaction, et utilisent préférentiellement des « cultivars pleine saison », c’est-à-dire des variétés dont la précocité est adaptée au climat. Se faisant, ils ont pour objectif des récoltes précoces afin de préserver la qualité des grains et de se laisser une plus grande fenêtre pour mettre en place des pratiques favorables à la santé du sol. Cette étude met en évidence la différence d’efficacité de l’azote en fonction de l’état des sols : de l’ordre de 80 % dans un sol en bonne santé, elle chute à 30 % dans un sol dégradé. Aussi Odette Ménard estime-t-elle que le rendement obtenu par unité d’azote apportée constitue un critère d’évaluation de la santé des sols pertinent et simple à mesurer. Des résidus et des couverts Le coût de la compaction a été estimé à 2 milliards d’euros par an en Grande-Bretagne. Inverser la tendance pourrait donc permettre de réaliser de substantielles économies… Car qu’est-ce qu’une plante va chercher dans l’air ? « Le carbone, et puis c’est tout, rappelle Odette Ménard. Tout le reste, elle va le chercher dans le sol. C’est pourquoi elle doit avoir un système racinaire développé, dans un sol qui n’est pas trop compacté, car sinon il n’y a de place ni pour l’air, ni pour la solution du sol… » Or c’est de cette solution que les plantes tirent la plupart des éléments nutritifs. Après avoir projeté une image de la charte de Mulder, qui symbolise la synergie entre les éléments du sol et la complexité de leurs interactions, Odette Ménard profite de l’exaltation intellectuelle suscitée chez son auditoire pour l’emmener plus loin encore : « Les plantes communiquent entre elles… Êtes-vous correc' avec ça ? » Or plus la compaction est importante, plus les informations que les plantes échangent entre elles sont anxiogènes. Pour redonner de la sérénité aux plantes (et consommer moins d’intrants) « il s’agit en priorité d’entretenir la biologie du sol ». Il faut donc implanter des cultures de couverture, dont les racines, « en travaillant tout le profil du sol, augmentent sa capacité d’infiltration ». En outre, ces cultures maintiennent une certaine fraîcheur au niveau du sol, ce qui permet de mieux valoriser l’eau d’une pluie que sur un sol nu. Et puis elles apportent deux fois plus de carbone et d’azote au sol que les résidus de culture. Ces derniers sont néanmoins importants, à condition d’être assez nombreux : « L’objectif, c’est 30 % de la surface couverte par les résidus après le semis. C’est ce qu’il faut pour absorber l’eau qui ruisselle en surface. » Au menu : résidus et exsudats Laisser des résidus en surface constitue un des leviers pour remédier à une mauvaise stabilité structurale, qui se traduit par des particules de sol arrachées, qui colmatent la porosité du sol. L’autre levier consiste à entretenir la stabilité structurale dans le profil, en favorisant la production de glomaline par les champignons et les bactéries. Or, comme ce sont les derniers maillons de la chaîne alimentaire, cela signifie qu’il s’agit de l’entretenir dans son intégralité « grâce à des résidus remplis d’éléments nutritifs, qui vont être dégradés en morceaux de plus en plus petits par les organismes du sol, pour les rendre accessibles à d’autres organismes plus petits, jusqu’aux bactéries et aux champignons. » Mais les résidus ne sont pas la seule source de nourriture pour la vie du sol : il y a aussi les exsudats racinaires. Et si les plantes nourrissent bactéries et champignons de leurs exsudats racinaires, l’inverse est vrai également : les bactéries et les champignons peuvent faciliter l’assimilation d’éléments nutritifs par les plantes. Qui plus est à la carte. En effet, la composition de l’exsudat racinaire reflète les besoins nutritionnels de la plante. Schématisons et imaginons une plante carencée en phosphore. Ses exsudats racinaires seront pauvres en cet élément. Les bactéries et les champignons de la rhizosphère peuvent capter ce message et rendre du phosphore du sol assimilable par les plantes. « D’où l’importance de maintenir des racines vivantes à temps plein dans le sol », démontre Odette Ménard, qui sourit : « On tourne en rond, la boucle est bouclée… »

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