Vie professionnelle

Publié le 06/05/2020

S’installer en pleine période de pandémie entraîne forcément des retards et des frustrations mais aussi de l’espoir. Brice Gaeng, maraîcher en cours d’installation, rue de Strasbourg, à Boofzheim, témoigne.

Brice Gaeng dépose son dossier de dotation jeune agriculteur (DJA) à la Direction départementale des territoires (DDT) fin mars 2020. Un mois plus tard, il reçoit un accusé de réception de celui-ci. « Les délais n’ont pas été extraordinairement longs », se réjouit le trentenaire. Si la réponse de la DDT ne vaut pas promesse de subvention, il sait que son dossier passera en commission en juin, a priori. Il peut donc démarrer la phase suivante de son installation, celle qui devrait être aidée financièrement, celle des investissements conséquents : la commande et la livraison de ses bâtiment et serre, de son forage, de son motoculteur. « Je peux me lancer », dit-il, soulagé. Jusque-là, Brice n’avait effectué que les travaux peu coûteux, pour lesquels il peut se passer de la DJA : la plantation de 300 arbres d’une vingtaine d’essences différentes toutes locales à l’hiver 2019, qui serviront d’abri aux prédateurs des ravageurs de ses futures cultures maraîchères. Puisqu’il visait initialement une première production à l’automne 2020, il ne pouvait pas attendre pour implanter ce qui sera une haie favorisant la biodiversité. Amis et voisins l’y ont aidé. Il a aussi posé, durant le confinement, 500 m de clôture.     Le jeune agriculteur va maintenant prendre contact avec ses fournisseurs, après avoir interrogé sa banque. Les devis sont prêts, il n’y a plus qu’à confirmer. Brice est incapable de dire quand il sera livré et quand il pourra commencer à cultiver. Il est optimiste et pense qu’il n’aura qu’un ou deux mois de retard sur le calendrier initial. « Tant qu’il n’y a pas de bâtiment, je ne peux pas travailler car je ne peux pas sécuriser mes outils », précise Brice. Sa première production sera peut-être pour le printemps 2021, finalement… Un manque à gagner puisqu’il avait prévu un chiffre d’affaires de 5 000 € pour l’année 2020. « Ce sera tendu car la quasi-totalité de mes économies sont déjà engagées dans le plan économique. Je ferai certes des économies de semences, si je ne plante pas cette année, mais ça ne fera pas tout. Il y aura un impact, si je ne produis rien en 2020, sur les comptes l’an prochain », détaille Brice. Et un avenant au contrat, aussi, bien sûr. « Les fermes ont plus de clients qu’avant l’épidémie » Malgré la situation, Brice est confiant en l’avenir. Cette pandémie de Covid-19 a amené une partie de la population à consommer local, à « faire bosser les gens du coin ». « La situation actuelle est porteuse d’espoir. Les fermes ont plus de clients qu’avant l’épidémie. Mon installation tombe au bon moment, dans une certaine mesure », relativise Brice. Il peut compter sur le soutien de sa banque, le Crédit Mutuel, qui est « enthousiaste ». Idem pour ses voisins, à Boofzheim : son projet de maraîchage bio intensif, sur petite surface (1 ha, cédé par la ferme Durr, dont seulement 50 ares seront cultivés) ravit. Il compte vendre en direct, à la ferme, et sur les marchés. Brice peut aussi compter sur sa conseillère installation, Stéphanie Jehl. « C’est admirable la façon dont elle a géré le passage au confinement. Il n’y a eu aucun temps d’adaptation. Je n’ai pas vu de différence. Elle fait un super travail », garantit Brice, reconnaissant. L’accueil téléphonique et les rendez-vous téléphoniques sont assurés « presque comme d’habitude », nuancent les conseillères bas-rhinoises, modestes. « Cela fait deux ans que je monte ce projet, confie Brice. C’est la fin du parcours et l’épidémie retarde la réalisation des infrastructures de la ferme. C’est frustrant. D’autant plus que ce n’est pas le premier retardement qu’a rencontré le projet. Je veux le voir se construire maintenant ! » Il salue derechef l’écoute et la disponibilité constantes de sa conseillère. À la MSA, fait-il remarquer, la continuité du service n’est, par contre, pas évidente. Depuis le début du confinement, il a appelé quatre fois la hotline. Après un long moment d’attente, il a toujours été mis en relation avec un conseiller qui lui a, à chaque fois, proposé d’envoyer un e-mail. Brice s’est exécuté quatre fois en six semaines. Il a enfin reçu un appel téléphonique le 30 avril. Brice consacre une partie de ses journées à ses enfants de 3 et 8 ans, depuis la mi-mars. « Mon temps de travail est limité », remarque-t-il. L’école à la maison est aussi une conséquence de la pandémie de Covid-19, un défi que le maraîcher en cours d’installation n’est pas le seul à relever.  

Publié le 02/05/2020

Depuis le début du confinement, l’entreprise Heimburger, basée à Marlenheim, a vu ses commandes de Pâtes Grand-Mère doubler. Pour répondre à la demande, elle a dû adapter ses lignes de production en tenant compte des absences, souvent injustifiées, d’une partie du personnel.

Ruée vers les œufs, la farine, les pâtes… Depuis le début du confinement, les produits alimentaires de première nécessité sont confrontés à une demande bien plus élevée qu’à la normale. En ces temps de crise, le retour aux fondamentaux rassure. En face, les producteurs et transformateurs s’organisent pour assurer l’approvisionnement des étals de supermarchés. C’est le cas de l’entreprise alsacienne Heimburger, fabricante des Pâtes Grand-Mère. Avec la crise du Covid-19, le nombre de ses commandes a doublé. Un accroissement d’activité qu’il a fallu gérer du jour au lendemain, avec les contraintes sanitaires et sociales qui vont avec. La mise en place des mesures barrière n’a posé aucun problème dans la mesure où l’entreprise Heimburger utilise des gels hydroalcooliques depuis vingt-cinq ans, tout comme les masques qu’elle a rendus obligatoires pour tout le personnel. Et pour la mise en place des distanciations sociales, pas de problème non plus étant donné que les opérateurs présents sur la ligne de production sont seuls sur leurs machines. Des arrêts de travail « complaisants » Encore faut-il des opérateurs pour mettre la main à la pâte, sans mauvais jeu de mots. Philippe Heimburger regrette en effet le fort taux d’absentéisme auquel il a été confronté le lendemain de l’annonce du confinement par le président de la République. « On a eu 25 % d’absents en vingt-quatre heures. Pourtant, la veille, il y a eu un réel engagement de tout le personnel à répondre présent. Au final, l’absentéisme est monté jusqu’à 40 %, dont 80 % dans le même service. On était à deux doigts de stopper l’activité de l’entreprise. Clairement, il y a eu des déserteurs, mais aussi des médecins très complaisants en face », regrette-t-il. Un mois et demi après le début du confinement, il a toujours du mal à ne pas se mettre en colère quand il évoque cette situation. Pour lui, c’est toute la santé du personnel qui était en jeu si véritablement autant de salariés étaient tombés malades. « J’ai averti la préfecture, j’ai bataillé pour obtenir la levée provisoire du secret médical. Si quelqu’un était véritablement porteur du virus, on ne le savait pas. C’est inadmissible ! D’un côté, on m’oblige à poursuivre mon activité pour nourrir la population, de l’autre, on ne me donne pas la possibilité de protéger efficacement mes salariés. Et après, c’est à moi de prouver que je dois les protéger. Alors oui, leur sécurité est la priorité à mes yeux. Tout est mis en œuvre pour les protéger. Nous avons ainsi trois personnes qui ne font que de la désinfection des surfaces. Mais de l’autre côté, il faut aussi une réelle transparence. Sinon, c’est une vraie bombe à retardement. Et si, demain, il n’y a plus de pâtes dans les rayons, il ne faudra pas pleurer. » La solidarité à l’œuvre Heureusement pour l’entreprise Heimburger, la mobilisation du personnel présent et la solidarité interprofessionnelle a permis, et permet toujours au moment où sont écrites ces lignes, de maintenir une cadence de production suffisamment importante pour répondre aux besoins. « Une chaîne de solidarité s’est mise en place avec Alsace Lait et la société Arthur Metz qui nous a mis des techniciens à disposition. Au final, malgré 40 % d’absentéisme, on a pu maintenir 70 % de la capacité de production de l’entreprise. Nous avons mis les petites références en stand-by pour concentrer notre énergie sur les références de pâtes les plus faciles à produire », souligne-t-il. Petit à petit, des salariés qui s’étaient mis en arrêt de travail sont revenus au sein de l’entreprise de Marlenheim. Un à un, ils ont été convoqués dans le bureau de la direction. « Je voulais savoir pourquoi ils s’étaient absentés. Et je leur ai dit que s’ils avaient contracté le virus, c’était déplorable de n’avoir rien dit, tant pour leurs collègues que pour l’ensemble de l’entreprise. Certains ont pris conscience de leur choix et se sont excusés. » Malgré la forte demande, Philippe Heimburger n’a jamais cédé à la tentation d’augmenter le temps de travail à soixante heures hebdomadaires, comme le lui autorise l’état d’urgence sanitaire. « Pour moi, une telle option est inenvisageable. Mes salariés se donnent tellement chaque jour dans leur travail qu’ils ont besoin de se reposer. Encore une fois, leur bien-être et leur sécurité doivent passer en priorité », rappelle-t-il. Un « écosystème » à revoir Solidarité interprofessionnelle, solidarité intra-entreprise, et solidarité des consommateurs ? Alors que le « made in France » est plus que jamais plébiscité depuis le début de la crise sanitaire, Philippe Heimburger espère surtout que cette tendance s’inscrira dans la durée, une fois le retour à une vie « normale ». « Il faut que les gens prennent conscience que leurs achats, ce sont nos emplois. Nous faisons des super produits juste à côté de leurs portes. Il n’y a pas besoin de les faire venir d’ailleurs. Surtout, il est temps de revoir tout l’écosystème et sortir de la logique du toujours moins cher. C’est ce qui a détruit l’industrie dans notre pays. Après la guerre, il y avait encore 326 usines de pâtes en France. Aujourd’hui, on est plus que six alors que la démographie a explosé en soixante-dix ans. » Face à cette concurrence féroce, l’entreprise Heimburger entend poursuivre sa politique de qualité en proposant des produits à haute valeur ajoutée : ses traditionnelles, ses labélisées, pâtes aux sept œufs frais plein air, sa gamme bio, sa gamme « 100 % Alsace » ou encore sa gamme produite à partir de blé dur à laquelle Philippe Heimburger croit beaucoup. « Pour l’instant, c’est une charge pour mon entreprise. Mais je suis convaincu que, tôt ou tard, il y aura un juste retour des choses. C’est une filière vertueuse qui se met en place aux côtés des organismes de collecte et des agriculteurs. C’est un engagement sur la durée. »  

Publié le 26/04/2020

Lors de notre précédente édition, nous avons consacré quelques lignes à la disparition du président Stalter. En cette période de confinement, j’ai dû faire le choix de reporter à aujourd’hui l’hommage de la profession agricole. Cet Homme, par son parcours d’exception, son engagement et son amour pour les travailleurs de l’ombre, fut un des plus grands défenseurs de la cause agricole. Il était donc légitime d’asseoir ce combattant des bonnes choses à nos côtés. Bernard Stalter aimait s’afficher avec nos producteurs. Il était un homme de proximité, humble de la tâche et avec l’œil toujours pétillant quand il évoquait les hommes et les femmes qui façonnent l’identité de notre pays. Bernard Stalter ne comptait pas ses heures pour concilier l’ensemble des forces vives de nos villes et villages. Son aura, son bon sens et son pragmatisme ont souvent permis d’éviter des fractures entre les secteurs de productions. Il n’hésitait pas à décrocher son portable, et surtout celui de Franck Sander. Trop souvent, on l’ignore, nos circuits courts, si plébiscités sont aussi une source de concurrence très forte et donc de crispation de la part des artisans de nos contrées. Vendre des légumes et y ajouter du pain, de la charcuterie, c’est par essence autant de pertes de chiffres d’affaires pour les boulangers, les bouchers… Bernard Stalter veillait au grain. L’équilibre global du territoire et la complémentarité des activités étaient son leitmotiv. Par lui, la co-construction des activités a pu se faire sans heurt, et nous devons, à ce titre, lui en être reconnaissant. Bernard Stalter a aussi été le VRP inlassable des métiers trop souvent décriés par le passé. En faisant de l’artisanat le premier réseau de France, il a façonné une image nouvelle des métiers manuels, aimant à répéter que plus de 30 % des chefs d’entreprise sont des artisans. Des artisans issus des cursus de l’apprentissage. En remettant à l’étrier l’apprentissage, il a su insuffler une nouvelle dynamique, un regard novateur sur les métiers essentiels, tellement essentiels, comme l’évoquait Franck Sander, pour redonner de l’espérance à nos jeunes en quête d’épanouissement. Ce souffle nouveau fut salutaire pour les cursus agricoles et, indéniablement, « cela fut un appel d’air »… D’ailleurs, les olympiades des métiers ont été un marqueur nouveau en termes de perspective pour les jeunes. Bernard Stalter était toujours en quête de renouveau. Lui qui fut « à l’initiative des journées de l’économie alsacienne avec Louis Hoerlé et Jean-Paul Bastian, savait qu’on était arrivé au bout en termes d’attractivité de ce rassemblement ; qu’il était urgent d’inventer autre chose, autre chose pour encore plus et mieux, réunir les acteurs de l’économie », note Franck Sander. L’agriculture et surtout les territoires ont perdu un Ami, un défenseur, un épicurien. L’image de l’homme est connue de partout et reconnue. Bernard Stalter avait à cœur de faire reconnaître la Chambre des métiers et de l’artisanat comme un acteur incontournable du paysage économique alsacien, à l’instar de ce que Jean-Paul Bastian avait semé. La réussite fut au rendez-vous. Nos métiers lui doivent beaucoup. Alors très simplement, Adieu Bernard et merci pour votre engagement à nos côtés.   Écrit par Michel Busch, directeur de publication.  

Pages

Les vidéos