Le confinement perturbe l’activité viti-vinicole. Elle peut se poursuivre au même titre que la production alimentaire. Mais il faut s’adapter. Quatre opérateurs témoignent.
Chez Arthur Metz à Marlenheim, le téléphone fixe sonne dans le vide depuis le 17 mars. « Quand nous avons vu ce qui se passait en Italie, nous avons anticipé. Nos équipes informatiques intégrées ont préparé le terrain. Une cellule de crise fonctionne depuis début mars » indique Serge Fleischer, directeur général de l’entreprise. « Les femmes enceintes et les malades chroniques ont été mis en arrêt ou télétravaillent, comme tous les services tertiaires. Les besoins en gardiennage ont été satisfaits. Une réunion vidéo est programmée chaque matin. Nous avons installé les barrières d’hygiène strictes préconisées et des cellules d’accueil pour les chauffeurs externes. Le papier a été supprimé. La règle est d’échanger avec tous les salariés. Il faut répondre à leur anxiété. Comment expliquer que d’autres entreprises ferment et que nous continuons à travailler ? Nous leur disons qu’ils ne sont pas plus en danger ici que chez eux. À la moindre suspicion, il est demandé au salarié de se confiner chez lui. Les rotations permettent de fonctionner de manière optimale. L’activité est normale. Les sites produisent et expédient. Les enseignes de la grande distribution classique comme du discount poursuivent leurs commandes. En mars, les flux sont habituels. Il faudra arriver à sortir le millésime 2019, sinon ça va être compliqué. Dans six mois, c’est la prochaine récolte. La pérennité des entreprises est en jeu. »
« Nous avons demandé à notre salariée à temps partiel et à nos deux occasionnels s’ils étaient d’accord pour travailler. Nous avons conseillé à un autre de ne pas venir au vu de ses antécédents médicaux. Nous sortons dans les vignes avec plusieurs véhicules. Chacun respecte une distance d’au moins un mètre pour lier et réparer, et dispose de ses propres outils. Tout le monde se lave souvent les mains avec des lingettes », détaille Myriam Haag, du domaine Jean-Marie Haag à Soultzmatt. « Avec Théo, mon fils, j’ai encore pu livrer les commandes d’un salon reporté dans le Val d’Oise en gardant nos distances pour le paiement. Depuis, je propose l’expédition sans frais. Au caveau, j’ai reçu un couple biélorusse dans la semaine et c’est fini depuis. Je lis pour prendre du recul. J’ai contacté mes importateurs qui avaient prévu de commander, mais c’est le calme plat. Je gère mes contacts, même légers. Rester humain est essentiel. Je prépare courriers et courriels pour ne pas nous faire oublier, mais en mesurant bien mes mots. J’estime que ce serait déplacé de faire de la promotion. Je dis que nous reviendrons dans le secteur dès que les déplacements seront de nouveau possibles. Vu notre structure, nous essayons d’éviter le chômage technique. Le report de paiement des charges sociales et de la TVA est nécessaire à tout le monde. 2020 sera une année morose. J’espère que l’activité redoublera à la reprise. Nous devrons voir comment nous dédoubler à l’automne pour les actions de vente habituelles et reportées. »
Être prêt à redémarrer
À Turckheim et Traenheim, les caveaux d’Alliance Alsace sont fermés, la vingtaine de salariés concernés, placés en activité partielle comme les commerciaux en charge de la restauration. En ajoutant les personnes en arrêt maladie, en congés garde d’enfant et le personnel en télétravail, seule une petite moitié des 90 personnes habituellement actives sur les deux sites est effectivement présente. « Nos locaux sont vastes et lumineux. À une personne par bureau ou à trois dans la salle de conditionnement de 2 000 m², les gestes barrières et les règles de distance s’appliquent facilement », juge le directeur, Christophe Botté. Une conférence téléphonique a lieu chaque matin et des vidéoconférences sont programmées plusieurs fois par jour. L’export ralentit. La grande distribution reste un débouché un peu plus actif. Sauf que « le niveau des commandes se dégrade. Cela devrait continuer parce que les moments de convivialité, et donc la consommation, baissent. Je m’attends à un tassement graduel qui finira par être important alors qu’il nous faut du chiffre d’affaires pour alimenter la trésorerie. Tout va dépendre de la durée de la crise. Il n’est pas question de licencier car nous devons être prêts pour l’après, même si beaucoup de monde va se retrouver dans une situation délicate qui ne portera peut-être pas forcément à acheter du vin ».
À Itterswiller, Eric Casimir a décidé avec son épouse, infirmière libérale, du protocole de distanciation applicable à ses quatre salariés dans les 17 ha de vignes du domaine Gérard Metz. Deux personnes maximum occupent tout véhicule équipé individuellement d’un spray désinfectant, de savon et d’un bidon d’eau. Poignées et digicode sont régulièrement nettoyés. Au déjeuner, chacun garde ses distances avec son voisin et lave son verre de suite. « Il a fallu changer les habitudes du matin quand on se retrouve. Ce n’est pas évident au début », signale Eric Casimir. En cave, « mise et expéditions sont à l’arrêt depuis le 20 mars. L’activité commerciale est morte. Aucun de mes importateurs ne parle d’acheter du vin. Leurs pays sont confinés. Les salons sont tous reportés. Mes déplacements en Ukraine et en Pologne ont été annulés. Certains clients ont déjà appelé pour solliciter un délai de paiement supplémentaire. L’impact financier sera important. Entre le 15 mars et le 30 avril 2019, mon chiffre d’affaires s’est élevé à 80 000 euros. Ils vont manquer en grande partie en 2020. Les 30 000 euros réalisés en restauration sont irrécupérables. Les perspectives pour 20 000 euros de recettes export sont très floues. Les 30 000 euros d’achat de particuliers peuvent être compensés partiellement à la faveur d’événements à organiser par la suite. Je me mets à jour, je prépare la sortie de crise. Je contacte mes clients pour leur proposer des livraisons. Je regarde comment organiser mon calendrier à l’automne entre ce qui était déjà prévu et ce qui peut se rajouter. J’attends des difficultés de trésorerie d’ici deux mois. Les cartes vont être rebattues un peu plus dans le vignoble. Pour l’instant, je ne peux qu’attendre et être prêt à redémarrer à la fin du confinement. J’estime qu’il faudra encore trois mois après pour que les affaires reprennent ».